‹ La correspondance;Chapitre 36 sur 107 · LETTRE AUX REPRÉSENTANTS DE LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LETTRE AUX REPRÉSENTANTS DE LA COMMUNE

(25 septembre 1789)

En publiant cette lettre dans le n° XVIII de L'Ami du Peuple (28 septembre 1789), Marat la fait précéder de quelques commentaires qui précisent les circonstances qui la motivèrent : « Je finissais, dit-il, la dernière phrase du n° XVI, lorsqu'un valet de l'Hôlel-de-Ville m'a remis, de la part de l'Assemblée des Représentants de la Commune, un ordre de paraître devant eux dans la soirée... Cet ordre était relatif au n° XV, publié dans la matinée. Je conçois que les dures vérités qu'il coutieut ont dû déplaire : mais elles intéressent trop la sûreté publique pour que .j'aie pu me résoudre à en adoucir un seul mot... Au demeurant, je ne me suis présenté à l'Hôtel-de-Ville que pour donner à ces MM. une preuve de ma déférence : je les prie de recevoir en passant cette petite leçon. Ils ne peuvent attaquer aucun des droits de

l'homme ou du citoyeD, el ils ne peuvenl exercer aucun acte judiciaire : s'ils ne connaissent pas encore les limites des pouvoirs qu'on leur a confiés, je m'engage à les leur tracer. En attendant, ils me permettront de leur présenter La déclaration suivant.', qui <lnit intéresser tous mes lecteurs, puisqu'elle tient à la chose publique. »

Leilre du rédacteur à MM. les Représentants

de la Commune de Paris, en date du 25 sepl mbre 1789.

.Messieurs.

Appelé à paraître aujourd'hui sur les sepl heures du soir; devant vous au sujet de ce journal, dont je me déclare l'auteur, je me suis rendu à l'Hôtel-de-Ville : j'ai sollicité plusieurs fois le moment d'être admis à l'audience; et n'ayant pu obtenir, après cinq mortelles heures d'attente, j'ai été remis au lendemain. Le lendemain même exactitude, mêmes instances inutiles de ma part. Vos occupations sont infinies, sans doute : les miennes ne le sont pas moins, et elles intéressent bien davantage le bonheur public : je suis l'œil du peuple, vous en êtes tout au plus le petil doigt. Ainsi trouvez bon qu'avare de mon temps, j'attende chez moi de nouveaux ordres.

Je sais, Messieurs, que j'ai parmi vous de nombreux ennemis, ne fût-ce que les intimes de l'infâme Beaumarchais, et je n'ignore pas que c'est à leur saint zèle que je dois l'honneur de voire invitation; mais je me Halte de trouver dans votre Assemblée des amis encore plus nombreux : à quel titre prétendriez-vous au nom de bons patriotes, si l'incorruptible défenseur des droits du peuple ne vous était cher?

Quoi qu'il en soit, mon dessein, en me rendant à votre audience, était de vous demander ^cte de la déclaration qui suit; permettez que je la fasse sous les yeux du public.

Pressé par mon zèle pour le salut de la Patrie, et déses-

péré de voir les aristocrates qui dominent dans l'Assemblée nationale se jouer du peuple, en donnant perpétuellement 'e change à ses représentants, aller au-devant des vœux du ministre favori, s'opposer aux lois fondamentales qui doivent consacrer les droits de la nation, et ne faire décréter que celles qui établissent les prérogatives de la couronne, rendent le Prince l'arbitre dos lois, et remettent dans ses mains les chaînes du despotisme, j'ai cru qu'il était indigne d'un vrai citoyen de garder le silence, et de ne pas dévoiler aux yeux de la nation la noire trame ourdie contre elle. En conséquence je lui ai dénoncé, il y a six semaines, dans une feuille intitulée Le Moniteur Patriote, le travail alarmant du Comité de Constitution, rédigé par M. Mounier : la vertu de ce digne député a été appréciée, et ses collègues ont battu en retraite. Ensuite j'ai dévoilé les artifices de la faction odieuse, dont le vicomte de Noailles s'est montré l'organe. Ayant toujours suivi d'un œil inquiet les mouvements de ce parti plus que jamais redoutable, et ne l'ayant vu se relever qu'au moment où les représentants de la Commune de Paris, oubliant les bornes du pouvoir dont ils ne sont que simples dépositaires, ont donné ordre à la milice bourgeoise de dissiper les pelotons du Palais-Royal, sous prétexte d'empêcher les attroupements tumultueux; ordre attentatoire à la liberté publique, en ce qu'il enlève aux citoyens le droit qu'ils ont de s'assembler partout où bon leur semble, pour s'occuper des affaires de l'État; puis rapprochant mille faits connus, et suivant les relations de l'aristocratie et du gouvernement avec la municipalité de la capitale, j'ai redouté qu'elle ne se prêtât, sans s'en douter, aux perfides desseins des ennemis de l'État . Mes craintes se sont renouvelées, lorsque j'ai vu le Maire, académicien comblé de pensions du Roi, chercher à attirer sourdement à lui toute l'autorité municipale, et conserver dans l'ancien Comité des subsistances des membres qui déplaisaient aux Districts. Elles ont augmenté lorsque j'ai vu les représentants de la Commune s'ériger

illégalement on Cour de Justice pour blanchir un homme dénoncé par le1 Comité du District des Cordelicrs, un homme accusé de tous les crimes, un homme flétri par l'opinion publique, et oublier le soin de leur honneur jusqu'à l'admettre dans leur Corps. Enfin elles ont été portées au comble, lorsque j'ai vu dans ce Corps des hommes logés en hôtel garni, des hommes sans état, et ne subsistant que des ressources de leur industrie, des hommes repoussés plusieurs fois par les Districts qu'ils représentent, et parvenus enfin à se faire élire en captant les suffrages, etc. Tremblant que la bonne foi du plus grand nombre des membres„de votre Comité, tous recommandâmes par leurs connaissances diverses et leur patriotisme, mais trop peu versés dans la politique pour découvrir des pièges radies avec art, ne fût exposée aux surprises d'une poignée d'hommes corrompus, et qu'ils ne deviennent innocemment les instruments de l'oppression et de la tyrannie; navré de voir l'Assemblée nationale toujours subjuguée par les ennemis de l'État, et trop convaincu qu'elle ne travaillera avec succès à la Constitution que lorsqu'ils ne pourront plus s'étayer des forces mêmes du Peuple, et que la municipalité de Paris deviendra l'organe du vœu public : Je vous requiers, Messieurs, au nom de la Patrie dont je suis l'avocat, de purger incessamment votre Corps des membres en qui les vrais citoyens ne peuvent plus prendre aucune confiance, et de purger pareillement tous les comités de l'Hôtel-de-Ville. Ces membres ne vous sont pas inconnus : et j'en nommerai plusieurs à la première réquisition qui m'en sera faite.

Le peuple ayant stupidement laissé échapper le moment de se défaire des ennemis de l'État, et la faction qui mène l'Assemblée nationale ayant tout mis en (ouvre pour empêcher qu'on ne les amenât au pied des autels de la

1. Comité qui s'est toujours distingué p-ar sa sagesse, ses vues et son énergie. Sole de Mural)

Justice, ils ont repris le cours de leurs machinations, et la France est à la veille des plus grands malheurs. Pour la retirer de l'anime, il n'y a d'espoir que dans l'énergie des vrais citoyens, assez courageux pour pénétrer le peuple du vif sentiment de ses droits, et l'engager à les venger. Dans les conjonctures actuelles, croyant ma plume plus utile à la défense de la liberté qu'une armée entière, je vous requiers, Messieurs, d'ordonner à mon premier imprimeur, qu'a intimidé votre sommation, et qui refuse de faire sortir ma feuille de ses presses, de continuer à travailler sans crainte à cet écrit patriotique, me portant garant personnel de tout ce qui pourrait blesser la vérité ou la justice. Je vous requiers aussi de ne plus aitenter aux droits des citoyens, en vous opposant à leurs assemblées dans les lieux publics ', assemblées qui vous ont sauvés dans le temps où vous étiez encore confondus dans la foule, et avant qu'ils vous eussent honorés de leur confiance. Je vous requiers encore de presser l'Assemblée nationale de constituer sans délai un tribunal suprême, pour juger complètement les ennemis de l'État. Enfin, je vous requiers de ne jamais oublier que vous n'êtes revêtus de pouvoir que pour soutenir les droits de vos concitoyens, approvisionner

1. II y a des assemblées de districts, direz-vous. Cela serait bon, si elles étaient bien composées, si tout ne s'y faisait pas par cabale, et si les boDS citoyens n'étaient obligés de les déserter. Qui ignore que les procureurs, les avocats, les cons i 1ers au Châtelet et au Parlement, hommes nourris des préjugé- de leur état, imbus de l'esprit de corps, et dévorés de la soif «le cmmander, se sont emparés des Comités où ils priment par l'habitude qu'ils ont de parler en public : de sorte que ces marchands de paroles se sont rendus maîtres de toutes les résolutions. Bientôt ils le seront de la Municipalité : sur trois cents députés à la Ville, on compte cent quarante-cinq de ces gens-là; avec un esprit rétréci et gâté comme ils l'ont, il est presque impossible qu'ils soient bons patriotes, et si nous n'y prenons garde tandis qu'il en est encore temps, nous serons asservis par les suppôts de la chicane, et tomberons sous le joug des Parlements. (Note de Marat)

108 LA COKltESPONDANCE DE MARAT

les marchés, empêcher le hrigandage, vous assurer des traîtres à la patrie, vous opposer aux attentats du gouvernement, aux complots des aristocrates, aux menées des suppôts du despotisme.

Si, refusant de vous rendre à mes vœux, vous laissiez à nos ennemis les moyens de ruiner la liberté et la félicité publique, je dépose dans cet écrit mes trop justes sujets de crainte, pour servir un jour de témoignage contre vous. La nation y verra avec reconnaissance que, comptant pour rien les dangers auxquels les vengeances personnelles m'exposent, je me suis immolé à son bonheur ; et elle y verra avec indignation que vous vous êtes opposés aux efforts du zèle qui m'anime : vous-mêmes, Messieurs, regrettant trop tard d'avoir fermé l'oreille à ma voix, vous maudirez la fatale sécurité où l'on vous retient; et n'allez pas entreprendre de dissiper mes alarmes : je n'ai que trop acquis le droit de me confier à ma manière de voir. A quoi en seriez-vous aujourd'hui, si, le 1 i juillet, j'avais eu les yeux de la trop confiante multitude, si je n'avais exposé ma vie pour arrêter la marche triomphale d'une vile soldatesque, éventer le complot de surprendre Paris, et de vous égorger à la faveur des ténèbres? Vous avez, parmi vous, des membres honorables1 qui peuvent rendre un témoignage ofliciel de ce fait. Je n'en fais mention que pour vous engager, à ne pas repousser des conseils salutaires, et à sauver l'État.

1. M. Delagrey, citoyen dont Rome se serait honorée dans le beaux jours de la République. (Noie de Marai]

Page 1