L'Ami du Peuple, n° 549 (jeudi 8 septembre
a rhonneur de vous donner avis qu'il est sur le point de renoncer à la folle entreprise de s'immoler au salut public, pour ne plus songer qu'à refaire sa fortune, s'étant réduit à la besace dans la poursuite de ce projet insensé, ayant même été dévalisé chez quelques citoyens ', auxquels il avait demandé asile... On lui conseille donc de faire le métier de courtier expéditionnaire : en conséquence, il vous prie de vouloir bien l'honorer de vos ordres pour son correspondant. Ils me parviendront exactement, en me les adressant à l'hôtel de la liberté perdue.
LETTRE A
(Septembre 1791 )
Ainsi qu'il l'avait annoncé dans le billet précédent, Marat songeait à quitter Paris. Il se mit en route le 14 septembre, continuant cependant à envoyer à un ami sur la matière de chaque numéro de UAmi du P>uple. Le texte du numéro 357 fut envoyé par lui de Clermont-en-Beauvai*, celui du numéro 358 de Breteuil, celui du numéro 559 d'un hameau des environs d'Amiens. Mais, après des péripéties d<>nt il fait le récit complet dans le numéro 560 (27 septembre 1791), Marat dut rentrer à Paris. Dans son numéro 535 20 septembre), c'est-à-dire peu de jours après son départ, il avait publié une longue lettre intitulée : « Lettre de l'Ami du Peuple à M1Ie F... ». La personne dont il s'agissait était Mlle Fouaisse; Marat l'avait connue chez le graveur Maquet, où il avait vécu pendant de longs mois. Mlle Fouaisse avait fort à se plaindre
1. Si jamais il me prend fantaisie de donner au public les mémoires de ma captivité, ces traits piquants ne seront pas omis. {Xote de Marat)
des mauvais traitements que lui faisait subir Maquet, et elle demanda conseil à Marat. « Je lui indiquai, raconte Marat l, le moyen d'obtenir de son tyran, et la reconnaissance de ses meubles, et un billet du montant de ses honoraires. Comme j'étais sur mon départ pour Londres, après l'anéantissement de la liberté par le massacre du Champ-de-Mars, elle me pria de lui chercher une place de gouvernante d'enfant; Maquet, craignant qu'elle ne partît avec moi, la tint en charte privée, et fit tout ce qui dépendit de lui pour me faire tomber entre les mains des assassins de Lafayette, sans cependant trop se compromettre. » C'est alors que Marat signala publiquement les procédés de Maquet, dans sa « Lettre à Mlle F... » ; mais Maquet n'y était pas nommé. Le surlendemain (jeudi 22 septembre 1791), le numéro 557 de VAmi du Peuple publiait une lettre envoyée sans doute, avec la matière même du numéro, de Clermont-en-Beauvais, le 15 septembre 1791. Elle est intitulée : « A l'homme de lettres auquel l'Ami du Peuple a laissé, en partant, deux numéros relatifs au persécuteur de Mllc F... ».
C'est d'après la connaissance que j'ai de la droiture de votre âme, Monsieur, que je vous ai confié, en partant, les derniers numéros que je donnerai au public. J'espère que le premier de ceux qui concernent l'oppresseur de MUe F... a paru. Si quatre jours après, heure pour heure, vous ne recevez pas une visite de cette opprimée, à laquelle j'ai fait passer votre adresse, pour vous annoncer qu'elle est affranchie de toute tyrannie, et que son persécuteur s'est acquitté envers elle, changez d'imprimeur, et mettez à l'instant le second numéro sous presse. En s'entendant nommer tout haut, en voyant sa conduite dévoilée au grand jour, et en voyant la sévérité des lois appelée sur sa tète coupable, ce lâche oppresseur éprouvera à son tour l'effroi (pie sa férocité a fait éprouver à une personne douce et timide, qu'il retient peut-être encore en charte privée. Le juge de paix et le commissaire de police de sa section rou-
1. C'est dans un placard publié le 10 septembre 1792, en réponse à un de ses calomniateurs, nommé Deflers, que Marat fait ce récit-
giront sans doute d'apprendre qu'un simple particulier ait eu l'audace de renouveler dans les premiers jours du règne de la liberté la tyrannie des siècles barbares; et les ennemis de la patrie frémiront d'horreur lorsqu'ils apprendront que les motifs employés par cet homme atroce, pour retenir à l'attache sa malheureuse victime, ont été ses menaces de livrer l'Ami du peuple, son défenseur, à de féroces assassins, si elle ne se soumettait pas en silence à ses ordres.
Loin de moi l'idée de toute vengeance personnelle; mais, après m'être fait anathème pour arracher des inconnus à l'oppression, aurais-je la honteuse lâcheté de laisser sous un joug de fer une infortunée, digne d'estime, et à laquelle j'ai les plus grandes obligations? Non, jamais on n'aura à me reprocher pareille bassesse. Je sais que l'hypocrite sème partout la calomnie et va de tous côtés répandre ses doléantes impostures. Pour le confondre, j'exhorte Mlle F... à le traduire devant les magistrats. EhT de quoi pourra-t-il se plaindre, lorsqu'on le met à même de faire valoir ses droits sous les yeux du public?
J'attends, Monsieur, de promptes nouvelles sur l'affranchissement de cette opprimée. S'il était possible qu'après avoir dénoncé ces vexations à la justice, elles restassent imprimées à la honte des juges, je repasserai les mers pour donner à cette affaire la plus grande publicité; elle est digne de figurer dans les causes célèbres, par sa singularité, et elle est faite pour répandre le plus grand scandale, par la multitude d'acteurs qui y ont joué un rôle en se cachant derrière la toile \.
xl. Dans le même placard du 10 septembre 1792, Marat raconte en ces termes la fin de cet incident : « Le sieur Maquet, tremblant de voir sa conduite dévoilée au grand jour, écrivit sur-le-champ à cette femme infortunée de venir retirer ses meubles : ce qu'elle fit. Je lui avais conseillé de faire appeler le commissaire de section; si elle l'eût fait, elle n'eût pas perdu six cents livres, car l'honnête homme ne lui compta que la moitié du billet qu'il lui avait fait; mais il eut soin de tirer reçu du total. »
222 LA CORRESPONDANCE l»E MaRAT