AJACCIO
descend à la mer de la chaîne granitique principale.
La végétation d'Ajaccio indique un climat d'hiver, au moins aussi chaud que celui de Cannes et dé Nice, peut-être un peu plus chaud. L'olivier, l'oranger et la figue de Barbarie, ou opuntia, y viennent parfaitement. Lors de ma première visite il y avait dans la rue principale une double allée de grands orangers en pleine terre, dont l'elTet était ravissant. Ils étaient alors, fin avril, pleins de santé et couverts de fleurs, qui embaumaient l'air. Je crains, toutefois, que ces beaux arbres ne soient voués à la mort par suite d'un pavé en asphalte qu'on a posé sur leurs racines, car la dernière fois que je les vis ils étaient devenus très-soulfreteux. Le citronnier vient aussi très-bien et donne de beaux fruits, mais seulement, comme à Nice, dans des ravins, dans des endroits protégés contre le vent. On dit qu'il y a peu de vent dans la baie d'Ajaccio l'hiver. Ce doit être, comparativement avec les autres régions de la côte, car des amis qui y ont passé cette saison, m'ont raconté que les vents de sud-ouest régnent quelquefois longtemps et soufflent avec force, surtout au printemps, au mois de mars. Il est évident, toutefois, que ces vents ne soufflent pas assez longtemps et assez fortement pour modifier la végétation, car les arbres dans la baie sont tout à fait droits, tandis qu'ù Isola Rossa et sur d'autres points de la côte les arbres sont tournés au nord-est, par l'action prolongée de ces vents du sud-ouest.
Il y a à Ajaccio, toutes les vingt-quatre heures.
un vent de terre et un vent de mer, qui soufflent alternativement, avec la régularité des marées de l'Atlantique. La nuit le vent souffle des montagnes a la mer, le jour delà mer à la montagne, et les bateaux des marins s'en servent pour sortir de la baie la nuit, pour y rentrer le jour.
Cette bascule ou marée des vents est le résultat de la raréfaction de l'air. Le jour le soleil, dardant ses rayons sur les flancs des montagnes, échauffe les couches d'air en contact avec elles. Cet air chaufi-é et raréfié s'élève dans les régions atmosphériques supérieures, le vide se fait, l'air de la mer se précipite pour remplir ce vide, et il y a un vent de mer La nuit c'est l'inverse, l'air sur la montagne se refroidit, comparativement aux couches superposées à la mer chaude, et cet air froid se précipite vers la mer pour remplacer celui qui, plus chaud s'élève dans l'atmosphère, ce qui donne lieu auvent
de terre de la nuit.
Lors de ma première visite à Ajaccio, j y trouvai un vieux médecin de soixante-quinze ans, le Versini maintenant décédé. 11 me dit que le chmat d'hiver était sain et bon, ce qui me fut confirme T)ar son fils, aussi médecin, qui lui a succède. La seule maladie épidémique dont la fièvre intermittente, qm régnait a la fin de 1 ete, en automne, mais pas sévèrement. Ces fl^àvres sévissaient surtout quand le vent soufflait de embouchure de deux petites rivières qui se jettent dans la partie est de la baie, et à l'embouchure desquelles il y a des prairies marécageuses. Un grand froid / était inconnu l'hiver, et, pendant cette saison, le
AJAGCIO. — TOPOGRAPHIE. 101 temps était le plus souvent beau avec un soleil éclatant. Je fis la connaissance du général Sébastiani, frère du maréchal, un du petit nombre des compagnons de Napoléon qui survécussent, même alors. Corse comme lui, il avait une maison à Ajaccio, et l'habitait l'hiver depuis un grand nombre d'années . Il me dit qu'avant de se fixer ainsi à Ajaccio, il avait essayé presque tous les climats d'hiver en renom en Europe, sans en avoir trouvé un seul qui lui fût supérieur. Ce ne fut qu'après ces essais qu'il adopta Ajaccio comme séjour.
Quoique très-âgé, il était bien portant, vif, actif, ^ plein de vie, et un compagnon très-agréable. Il me montra un grand jardin derrière sa maison dans la rue principale. Ce jardin s'étendait sur les flancs d'une colline qui avoisine la ville, et était surtout occupé par des plantes et des arbres du pays, ce qui le rendait très-intéressant.
Grâce à la bienveillance de mon ami M. Piccioni, je fis la connaissance de plusieurs familles d'Ajaccio, et leur gracieuse et cordiale réception rendit mon séjour très-agréable. Tous vantaient la douceur exceptionnelle du climat d'hiver d'Ajaccio, et comprenaient l'avantage qu'il y aurait pour leur pays que ce fait fût généralement reconnu sur le continent.
Il y a une belle route carrossable des deux côtés de la baie s'étendant à plusieurs kilomètres de la ville. On a construit quelques jolies villas pour les étrangers et il y a quelques hôtels passables du genre de ceux que l'on trouve dans les petites villes de la France. On parle depuis longtemps de la
construction d'un grand et bel hôtel dans le genre de ceux qui sont si nombreux à Cannes, à Nice, à Menton, à San Remo.
Un ou plusieurs hôtels de ce genre sont indispensables, si Ajaccio veut prendre sa place parmi les stations d'hiver dans la Méditerranée ; je ne doute pas non plus que la spéculation ne réussisse. Mais les habitants d' Ajaccio me semblent craintifs, n'avoir pas assez de foi dans l'avenir de leur pays, et ne pas faire des efforts pour attirer les capitaux étrangers. La guerre de 1870 fut très-désastreuse pour ce pays, et arrêta son essor commençant, mais déjà il commence à se relever.
Pour que les malades, les invalides du Nord, restent volontiers dans un pays du Midi quelconque pendant six mois, il faut qu'ils y trouvent les aises de la vie. Il faut même qu'ils y trouvent un peu du luxe auquel ils sont accoutumés , car ils appartiennent, presque tous, aux classes sociales qm ont du bien-être chez eux. Si les Corses ne consacrent pas leurs ressources à de telles constructions ou ne font pas des efforts pour attirer les capitaux étrangers en offrant toute espèce d'avantages et de garanties locaux, Ajaccio restera à peu près ce qu'elle est. Les étrangers viendront, admireront la belle nature, et puis s'en iront se fixer ailleurs ou ils seront mieux. Un grand hôtel peut toujours rendre la vie plus facile et plus agréable à ses habitues, dans un endroit nouveau, où il y a peu de ressources locales, qu'elle ne peut l'être pour ceux qui sont dans des villas ou dans des appartements. Il en fut longtemps ainsi môme à Menton, station non-
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velle, que je puis me flatter d'avoir tirée de l'obscurité, sur la rivière de Gênes. Les ressources locales étaient presque nulles quand je m'y suis établi en 1839, et malgré l'accroissement rapide de la ville on se trouva longtemps beaucoup mieux dans les hôtels que dans les villas. Avec un personnel de cent à deux cents personnes les hôteliers peuvent envoyer bien loin, à Marseille ou à Lyon, pour leur viande de boucherie, en Bresse pour leurs volailles, à Milan pour le beurre, et ainsi de suite. Il en serait de même à Ajaccio ; avec un grand hôtel rempli de monde on pourrait faire venir les vivres régulièrement du continent, si la localité n'y suffisait pas, et entretenir des pêcheurs, des chasseurs spécialement pour l'hôtel. Les simples particuliers au contraire sont obligés de se contenter, dans une station nouvelle, des ressources que présente le pays, où les besoins sont peut-être très-limités, et où le luxe de la table est encore peu développé.
Ajaccio toutefois marche en avant. Lors de ma^ dernière visite j'ai trouvé de très-grandes amélio- ' rations tant dans la ville que dans ses alentours ; constructions,routes,embeIlissements. Je ne doute pas qu'elle ne prenne peu à peu sa place parmi les stations d'hiver les plus heureusement douées, et les plus agréables dans la Méditerranée. Une île quelconque, la Corse comme toutes les autres, doit nécessairement avoir un climat plus humide que i la terre ferme, car tous les vents possibles soufflant 1 de la mer en sont humectés.
Ainsi à Ajaccio l'atmosphère est plus humide que sur la rivière de Gênes, que sur la plage nord
de la Méditerranée en général. En hiver ce sont nécessairement les vents du nord qui régnent dans l'hémisphère boréal et sur la plage nord de la Méditerranée. Ces vents, qu'ils viennent du nord, du nord-est, ou du nord-ouest, sont des vents de terre, qui ont eu, en outre, tout ce qui leur reste d'humidité exprimé par les hautes montagnes qui occupent le midi de l'Europe, depuis le Bosphore jusqu'à l'Atlantique. Par conséquent, l'air sur cette plage est sec pendant plus de quatre mois sur six de l'hiver. Cette sécheresse de l'atmosphère laisse passer les rayons du soleil, et constitue un climat admirable pour tous ceux dont la vitalité est abaissée, qui ont besoin d'être stimulés, fortifiés, vivifiés, pour les très-jeunes enfants débiles ou scrofuleux, pour les vieillards souffreteux, pour la plupart des phthisiques; en un mot, pour tous ceux qui sont atoniques, anémiques, faibles, languissants.
Il y a cependant des organisations nerveuses qui ne peuvent supporter cette stimulation constante. Elles deviennent surexcitées et la maladie s'aggrave au Heu de s'améliorer. Telles sont quelques personnes souffrant : d'asthme nerveux, de bronchite avec emphysème pulmonaire grave, de phthisie pulmonaire avec une tendance extrême à l'hémoptisie, de névralgie idiopathique. Toutes ces formes de maladies peuvent se trouver mieux à Ajaccio qu'à Cannes, à Nice, à Menton, ou à San Remo, parce que l'air est un peu plus humide sans l'être autant que celui de la Sardaigne, de la Sicile, ou de la plage méridionale de la Méditerranée, à Alger, à Tunis, au Caire. Pour arriver dans
A.IACCIO. — CLIMAT.
ces dernières régions les vents du nord ont plus de mer à traverser et s'imprègnent de plus d'humidité.
Beaucoup de mes clients et de mes amis ont passé l'hiver ou une partie de l'hiver à Ajaccio, et la plupart s'en sont bien trouvés quant au climat. J'y ai envoyé plusieurs médecins, et ils m'en ont fait des rapports favorables. Le climat est doux, radieux, agréable, avec des phases de froid, de vent et de pluie, des ouragans exceptionnels, mais annuels, c'est-à-dire, se manifestant toutes les années, en automne et au printemps. Ce sont les phases d'hiver, que l'on trouve dans toutes les régions de la Méditerranée. ■
Il y a seize ans que j'habite les côtes de la Médi terranée, en hiver, et que je la parcours en tout sens en avril et en mai, et je n'ai pas encore trouvé un seul endroit qui fût à l'abri de ces conditions atmosphériques ; c'est-à-dire, oii l'hiver n'existât pas. Pour trouver un tel lieu, il faut descendre aux tropiques, ou passer l'équateur, et aller chercher un soleil d'été dans l'hémisphère austral. Il gèle souvent, tous les hivers, la nuit, en janvier, dans le désert de Sahara, au versant méridional du mont Atlas. En Egypte, ou plutôt dans la Nubie , au delà 'du tropique, au 22" de latitude, le thermomètre descend souvent presque à zéro la nuit pendant le même mois, quoique le jour il puisse monter à 28° à l'ombre.
En 1863, l'année qui suivit la publication en anglais de ce travail sur la Corse, le docteur Pietra Santa, un des médecins de l'empereur, fut envoyé à Ajaccio, pour en examiner le climat. Il y resta
quatre mois et publia, à son retour en France, un ouvrage très-intéressant inlilulc : La Cône et la station d'Ajaccio, 1864, auquel je renvoie mes lecteurs pour des détails plus circonstanciés sur Ajaccio comme station d'hiver. Pendant son séjour le docteur Pietra Santa soumit le climat à une analyse scientifique très-minutieuse et très-consciencieuse. Il arriva ainsi à des résultats qui corroborent de toute façon ceux auxquels j'étais moi-même arrivé en me fondant sur sa position géographique, et sur la végétation, la botanique et l'horticulture.
Son expérience et ses études prouvent que l'hiver, sur cette plage privilégiée, est doux et radieux, que les pluies sont peu abondantes, que les brouillards sont presque absents, èt que les vents sont peu développés. Il prouve, en un mot, qu'Ajaccio, comme je l'avais annoncé, est une station hivernale exceptionnellement bonne pour ceux qui veulent échapper aux froids et aux brouillards du Nord.
J'emprunte au docteur Pietra Santa une table d'observations météorologiques faites de 1854 à 1858, c'est-à-dire pendant cinq années, par M. Nosadowski, table qu'il accepte comme reproduisant fidèlement la météorologie d'Ajaccio et s'accordant avec ses propres observations , ainsi qu'avec celles d'autres observateurs qu'il a collationnées et comparées.
AJACGIO.