LA COTE DFS ESCLAVES
étranges les détails qui vont suivre, à moins d'oublier notre propre histoire et nos usages.
Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nègres en font la personnification de la force matérielle : Chango signifie étourdir par un choc violent [chan, frapper violemment ; — go, stupéfier). A cette personnification de la force physique, comme à l'Hercule des anciens, on donne, pour symbole et pour arme, une massue, un casse-tète en bois très-dur, un bâton appelé otché.
Ce n'est pas le seul usage religieux du bâton. Les nègres placent des bâtons sacrés à l'entrée de leurs cases, ils commettent la garde de la maison à cette espèce ^e dieux lares; — les prêtres se livrent à la divination par l'inspection de petits bâtonnets qu'ils lancent à terre; — des bâtonnets rentrent •dans la confection des ojtdés ou amulettes que les païens portent sur eux ; — enfin, les féticheurs ont un bâton pastoral se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un ou deux chiffons en forme de glands; leur superstition attache sans doute une vertu particulière à ces morceaux d'étoffe.
Dans l'ordre civil, le bâton est un insigne d'autorité. M. Auguste Laforet, auteur d'une monographie fort intéressante du bâion, explique comment il l'est devenu. « Dans les temps les plus reculés, dit-il, les chefs des premières agrégations d'hommes furent les vieillards, les patriarches auxquels leur grand âge imposait, pour soutenir leurs pas chancelants, la nécessité d'un appui, d'u7i bâton, qui devient naturellement l'attribut de leur autorité paternelle... Lorsque, par suite de la transformation des familles en tribus, et des tribus en nations, l'autorité des chefs dut changer de caractère, et de paternelle devint politique; — lorsque se fit sentir le besoin de se défendre contre ses voisins, et l'ambition de les attaquer, alors l'insigne de la puissance souveraine changea aussi : ce fut une lance, toujours un bâton, mais un bâton garni de fer, une arme enfin non moins qu'un attribut et un signe de commandemctit , »
La dignité et l'autorité du roi et des chefs s'attachent au bâton et le suivent partout : on doit au bâton le respect et les honneurs qui sont dus au maître du bâton. Ainsi les sujets se prosternent devant le bâton royal comme devant le roi lui-même. En voyage, et lorsqu'ils sortent la nuit, le roi et les chefs ont un bâton pour se défendre : celui-là est garni d^anneaux de fer à l'un des bouts; quelquefois c'est une lance.
Ils ont en outre le bâton de cérémonie et de commandement qu'ils remettent entre les mains des messagers chargés de traiter une affaire en leur nom.
Les personnages marquants du pays, les Européens et les négociants se servent du bâton dans les rapports journaliers, pour se faire représenter auprès des autorités ou de toute autre personne. Du reste, cet objet n^a pas de forme rigoureusement déterminée.
Nous empruntons à l'ouvrage de M. Laforet signalé plus haut des notes de M. Kouland, ancien agent de commerce au Dahomey :
« On a généralement plusieurs bâtons, tout au moins trois, savoir :
« Le bâton officiel, pour les cérémonies d'apparat, les négociations, les grandes circonstances;
« Le bâton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires avec les autorités locales ;
« Enfin, le bâton amical, d'un caractère purement privé, pour les communications personnelles et intimes.
« Tout message d'un blanc à un chef noir, et réciproquement, quelles qu'en soient la nature et l'importance, n'a jamais Heu sans être accompagné de l'un de ces trois bâtons, porté par un moce ou interprète.
« Le bâton accompagne de même, en toute circonstance, les communications, officielles ou non, que les gens du pays .s'envoient entre eux.
a La personne à qui un bâton est adressé le prend dans la
main pour écouter le message ; elle ne le rend au moce que le jour et au moment où elle est en mesure de donner la réponse.
« La réception d'un bâton du roi de Dahomé donne lieu au cérémonial suivant. Le bâton est porté par un cabécère attaché à la personne du roi, et qui est escorté A'agàli-gans (gardes du palais). A l'entrée du cortège, on se lève, tête nue ; on retire avec précaution les deux ou trois fourreaux d'étoffes qui recouvrent le bâton royal; alors le cabécère et sa suite se prosternent le visage dans la poussière. Dans cette attitude, l'assistance écoute le message royal. Tout le monde se relève ensuite, et le destinataire qui avait tenu constamment une main sur le bâton, le prend et le garde jusqu'au jour qu'il fixe au cabécère pour donner sa réponse au roi.
« On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries de faux bâtons; mais il est très-facile de déjouer la ruse, et le noir qui s'en rend coupable est passible d'un châtiment sévère. Il pourrait même être puni de mort, si un sentiment d'humanité ne portait les Européens à garder le silence sur ces tentatives de fraude.
« Les bâtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à la capitale, Abômé, à trois journées dans l'intérieur. Introduit devant le roi, le moce se prosterne la tête contre terre, la baise par trois fois, découvre le bâton, le donne au roi et énonce le but de sa mission. La réponse est toujours remise à plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bâton es logé et traité à la résidence royale.
« En résumé, le bâton, à la côte des Esclaves, a un caractère presque sacré; ce qui s'explique d'autant mieux, que, dans ces pays éloignés, privés de routes et de toute correspondance postale, il ne peut exister d'autres moyens de transmettre siirement les communications.
« A l'ouest du Dahomé, les distances entre les locahtés sont encore plus grandes; aussi le bâton est-il d'un usage
plus répandu. C'est au point que les agents de factorerie ont la précaution de faire reconnaître un certain nombre de bâtons, afin que leurs expéditions soient toujours accompagnées d'un bâton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.
« Le seul endroit où l'emploi du bâton tende à diminuer, c'est Lagos. Ce point est au pouvoir des Anglais; il est de plus en plus envahi par l'élément européen, et la densité de la population y rend les relations plus faciles qu'ailleurs. Cependant, dans leurs rapports entre eux, les noirs de ce pays restent fidèles à la coutume du bâton, et le vieux Kosioko, roi dépossédé de Lagos, se passe de temps à autre l'innocente fantaisie d'envoyer son royal bâton aux personnes auxquelles il veut donner une marque de distinction. Deux anecdotes, d'un caractère bien ditlerent, donneront une idée de l'importance du bâton à la côte occidentale d'Afrique.
« La partie de la côte située immédiatement à l'ouest du Dahomé est habitée par une foule de petites tribus indépendantes, qui se livrent fréquemment à des actes d'exaction et de pillage.
« Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu dans le pays, avait expédié une embarcation de marchandises par lagune. Comme d'habitude, le chef de la pirogue était porteur du bâton de l'agent. La pirogue fut attaquée par des indigènes appartenant à une petite tribu riveraine. On pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés et maltraités.
« A cette nouvelle, l'agent de la factorerie s'empressa de demander justice aux chefs d'une tribu voisine qui, par sa puissance et sa situation, était souvent appelé à régler ces sortes de conflits. Amenés devant un Conseil de vieillards, les délinquar)ts exposèrent qu'un de leurs membres avait subi un traitement indigne de la part de l'agent qui dirigeait précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que. igno-
rant que cette factorerie eût changé de chef, ils n'avaient fait qu'user d'un droit légitime en se vengeant, sur les marchandises et le personnel de la factorerie, d'un acte coupable qui ne devait pas rester impuni. Les vieillards donnèrent droit à la tribu, et, tout en plaignant l'agent de Grand-Popo d'avoir à supporter les conséquences d'une faute commise par son prédécesseur, le Conseil légitima la prise des marchandises.
« On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la pirogue dévalisée, l'agent apprit que, dans la bagarre, un assaillant s'était emparé du bâton et l'avait brisé en morceaux. Aussitôt le Conseil se remet en séance, et, sous le coup dune indignation profonde, la tribu est condamnée, non-seulement à la restitution des marchandises volées, mais encore à rechercher les débris du bâton et à les rapporter solennellement à la factorerie. De plus, faculté est donnée à l'agent de faire arrêter, comme otage, tout individu de la tribu qu'il rencontrera, et cela pendant six mois.
« Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement français avait eu la bonne inspiration d'accorder un protectorat au roi de Porto-Novo. Très-peuplé et trèsfertile, cet État excitait depuis longtemps la convoitise des Anglais, établis tout près de là, à Lagos. C'était pour résister aux empiétements de ses ambitieux voisins que le roi avait sollicité la protection de notre pays.
« On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. Deux avisos de guerre français, ancrés, l'un devant Kotonou, sur le rivage de la mer, l'autre à Porto-Novo même, dans l'intérieur de la rivière Osa, garantissaient la sécurité du pays et favorisaient, par leur seule présence, le libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était malsain, et le séjour pour nos marins n'était pas des plus agréables. Cela ne fut pas étranger à l'abandon parla France de ce protectorat si utile. Un malheureux incident, dont le bâton fut la cause, amena la rupture.
(( Le commandant français avait pour moce un noir de Lagos, fils de l'ex-roi Kosioko. Celui-ci était l'ennemi juré du roi de Porto-Novo, Mécpon. Un jour que ce moce parut devant Mécpon, avec le bâton du commandant, son maître, il fit preuve d'un manque de respect si évident que le roi, oubliant toute mesure, arracha le bâton des mains du moce et le lui cassa sur la tête.
< Inutile de décrire l'émotion qui se répandit dans le pays, à la nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi n'avait voulu que châtier l'arrogance d'un jeune homme, fils de son ennemi, qui s'était prévalu de sa qualité d'ambassadeur pour le narguer. Mais le commandant français jugea que l'honneur national avait subi un outrage dont il réclama sur-le-champ réparation, menaçant d'user de représailles en cas de refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à tout, et l'on vit le roi, le roi à qui des lois anciennes et respectées défendent de sortir de sa demeure, — se rendre à bord du bâtiment français pour offrir ses excuses au commandant.
« Par suite de la fâcheuse disposition de nos marins à ce moment, l'affaire, on le voit, fut conduite avec une extrême rigueur. On s'en ressentit tellement de part et d'autre que, d'après les rapports qui lui furent adressés sur cet incident, l'amiral commandant les forces navales à la côte occidentale d'Afrique ordonna l'abandon immédiat du protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l'occasion de voir l'influence de la France s'établir dans ces parages. »
Le noir de la côte des Esclaves emploie le bâton comme carte de visite, pour saluer ses amis; il en fait une lettre de créance pour recommander ses délégués, le remet à son fondé de pouvoir comme titre authentique de sa procuration; au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le bâton vaut plus qu'une signature : il en tient heu, et, de plus, il est la personnification de celui qui l'a remis. A la
signature on accorde une autorité morale que l'on peut souvent contester; au bâton on est obligé en tout cas d'accorder les marques extérieures de respect que l'on doit à la personne du maître.
La DIVISION DU TEMPS ayant son importance dans les relations sociales, nous en dirons un mot. Les nègres de la côte des Esclaves distinguent les saisons par les variations atmosphériques et par les travaux agricoles propres à chaque époque ; mais ils n'ont pas un jour ou un mois désigné pour être le premier de l'année. Les fêtes annuelles revenant dans les mêmes saisons servent de base à leurs calculs, lorsqu'ils veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.
Ne demandez pas à un noir son âg^e ou celui de ses enfants; il vous répondra, de peur de vous fâcher par son silence; mais il vous répondra sans discernement, et raisonnera de son âge comme il raisonnerait de l'époque antédiluvienne. Demandez-lui s'il a vingt ans, trente ans : il vous accordera l'affirmation ou la négative, selon qu'il croira l'une ou l'autre plus conforme à votre idée.
En janvier 186(3, à bord d'un steamer anglais, je fus accosté par un noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue nationale. « Bonjour, moussieu, me dit-il; toi Français? » A mon affirmation, il répliqua vivement : « Et moi aussi. » La réplique me surprit : je savais bien que les indigènes de notre colonie du Sénégal sont noirs, toutefois je n'avais jamais fait attention à cette circonstance qu'ils sont mes compatriotes et que j'ai des compatriotes noirs, par conséquent.
Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de vingt-cinq ans environ. Il me raconta que natif de Gorée, il avait étudié le français dans cette ville ; qu'il était parti du
Sénégal à l'âge de seize ans; qu'il avait passé dix ans à bord de navires français, cinq ans au Gabon, huit ans sur des vaisseaux anglais, quatre ans à Fernando-Po. Il ajouta qu'il avait séjourné encore dernièrement chez lui une quinzaine d'années. Tout cela donnait un total exhorbitant. « Quel âge as-tu donc? « lui dis-je, en m'eiïorçantde contenir un sourire moqueur. — « Dix-huit ans », dit mon interlocuteur avec assurance. Je n'y tins plus : l'ironie se trahit sur ma physionomie. Le noir sourit et dit : « Vois-tu, moussieu, nègre ne compte pas les ans; si nègre dit son âge, ne crois pas lui; lui ne sait pas. » Il me répondit avec une si grande bonhomie qu'il eût pu donner des points au savetier de La Fontaine disant :
Par an? Ma foi. monsieur, ce n'est point ma manière De compter do la sorte.
Au lieu de demander au noir quel âge il a, demandez-lui quand il est né : vous obtiendrez une réponse plus nette et plus sûre ; il vous dira qu'il est né à l'époque où s'accomplit tel ou tel événement, quand on planta cet arbre... etc., etc. Souvent même, son nom sera une réponse : au Dahomey, par exemple, les enfants nés à l'époque de la destruction de Chagga reçurent le nom de cette ville.
Les fêtes annuelles sont appelées odoun chez les Nagos; ce nom désigne aussi la période d'un an qui doit ramener ces fêtes. De même ossé signifie jour férié et semaine ou période septénaire, qui ramène ce jour. Quand on a besoin de préciser le sens de ces deux mots, on les fait précéder du mot ijo, jour, afin de déterminer le jour férié et le jour de la fête.
Les 31inas ont des noms pour chaque jour de la semaine; les Nagos n'en ont point, à moins qu'ils ne les empruntent aux Malais. Le mot ochou, lune, désigne le mois lunaire. On compte par mois lunaires ; seulement ces mois n'ont pas un nom particulier qui les distingue. A Agoué. les féticheuses
annoncent la nouvelle lune par des promenades et des chants à travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces cris et ces chants, on vous répondra : « Les danwés cherchent la lune. t>
La division du jour et de la nuit en un certain nombre d'heures n'est point connue : on détermine les heures du jour par la position du soleil, celles de la nuit par le chant du coq. Le jour, on dit : Quand le soleil était ou quand il sera à tel point ; quand le jour commence à luire ; quand le soleil est au zénith... Les jours étant d'égale durée à toutes les époques de l'année, dans ces régions, cette manière de désigner l'heure ne manque pas d'exactitude, attendu que le soleil, dans toutes les saisons, à la même heure, est à peu près au même point.
Le chant du coq marque les heures de la nuit : l" chant du coq, akouko-chùvadjou; — 2* chant du coq, cdadjt, adadjhca; chant qui précède immédiatement le lever du soleil, oféré, ofè.