‹ La côte des Esclaves et le DahomeyChapitre 19 sur 65 · ÉTAT POLITIQUE · texte numérisé non relu

ÉTAT POLITIQUE

Dans la religion aussi bien que dans la Aie domestique, loin d'être inférieur au blanc, le noir se montre en tout semblable à lui. Les traits de ressemblance sont tels qu'ils suffiraient à eux seuls à montrer la communauté d'origine «ntre les deux races.

Voyons le nègre dans sa vie politique. Est-il, comme le blanc, poussé par l'instinct de la sociabilité.'' Ses affections, ses besoins, ses penchants tendent-ils à la vie sociale? En d'autres termes, le nègre a-t-il été destiné à la société par le Créateur? Vit-il en société?

Oui, comme le blanc, le nègre a été destiné à la société; ses affections, comme ses besoins, l'y appellent et l'y retiennent.

Les nègres de la côte des Esclaves, les Nagos en particulier, ont eu jusqu'à ce jour peu à souffrir des invasions étrangères. Aucun conquérant n'est venu jeter le trouble chez eux; aussi la société s'y montre-t-elle comme elle dut être partout dans ses commencements.

« Il est facile de concevoir comment les choses se sont passées à l'origine du genre humain, et ce qui a préparé les voies au régime social. Ouvrage immédiat de la main toutepuissante de Dieu, les premiers hommes donnèrent naissance à de premiers enfants; ceux-ci devinrent pères à leur

tour, et c'est ainsi que se forma une suite de générations sorties les unes des autres. Chaque père de famille avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur leurs familles ; cette suprématie paternelle était une espèce de royauté ; on peut dire en un sens que celle-ci naquit avec le genre humain, et que le premier père fut le premier roi.

«... A mesure que les familles se multipliaient, les liens de la subordination à l'égard du premier chef se relâchaient ; quoique issues de la même tige, les branches diverses devenaient plus étrangères les unes aux autres; la première innocence des mœurs s'altéra; l'orgueil, la cupidité, la jalousie commencèrent à semer le trouble et la division ; on sentit le besoin d'une autorité commune, mais plus forte. Alors, sur tous les points de la terre habitée, parmi les pères de famille il s'en rencontra qui. par leur âge, leur expérience et leur force, par ce talent de commander que la nature donne, fixèrent les regards et l'estime de leurs semblables, prirent sur eux de l'ascendant et en furent obéis. L'habitude consacra leur pouvoir, et la société civile commença. Les États naissants, trouvant leur modèle dans la famille , furent plutôt de petits royaumes que des républiques, ainsi que l'attestent les plus anciennes traditions. »

Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa conférence sur r « union de la religion et de la société ». Il semble qu'il ait voulu peindre la constitution sociale des nègres de la cote des Esclaves. Chez eux, en effet, nous trouvons plusieurs familles, renfermées souvent dans une même enceinte, soumises à l'autorité d'un balles ou roi de la maison; les balles sont soumis aux oloris ou chefs, et ceux-ci au roi. Le roi et les chefs sont choisis parmi les personnages les plus influents et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur obéit.

Malheureusement le pouvoir n'a pas été régénéré par le christianisme. Comme tout pouvoir païen, il est arbitraire

et oppressif; il ne tourne pas ses efforts au profit des sujets; il ne sert pas. il veut être servi : « Les princes des nations les dominent, dit notre divin Maître; les grands exercent la puissance sur elles'. »

A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les pléliéions; à la côte des Esclaves, le roi et les chefs pressurent de même les peuples.

iM. Borghero a dit avec autant d'exactitude que de précision *. « Le peuple est esclave en masse des rois, puis des chefs et finalement des particuliers qui sont en petit nombre. » Dans la même lettre, datée du 3 décembre 1863, le même missionnaire signale l'influence prépondérante des prêtres, des idoles. H développe trop bien l'ensemble du système gouvernemental, pour que nous ne lui laissions pas la parole. « Le long de toutes nos côtes, dit-il, les grands et les petits États sont gouvernés à peu près de la même manière, et peut-être, si l'on voulait se donner la peine de bien examiner les choses, on se convaincrait qa au fond il y a là plus de sagesse qu'on ne le croit ordinairement.

« Vous entendez dire de tous cotés que les monarchies de ces régions ne se soutiennent que par un despotisme absolu; que la volonté du souverain est la seule loi; que le plus abrutissant servilisme pèse sur toutes les tètes : il y a du vrai dans ces accusations, mais il faut s'entendre. Si l'on attribue le despotisme sans freina la personne du chef, rien de plus faux ; ce chef, avec toutes les apparences de l'absolutisme, n'en est pas moins enchaîné par les autres chefs particuliers, par ceux qui lui tiennent lieu de ministres, par les anciens usages. Ensuite, roi, chefs, ministres sont enchaînés par les prêtres du fétichisme qui planent au-dessus de tous, et dont les ordonnances n'admettent aucune discussion; ce système est général en Afrique, et l'on sait qu'il en

' S. Matthieu, xx, 25.

^ Aniiales de la propagation de la fo>, t. XXXVI.

fut ainsi dès la plus haute antiquité. Le despotisme barbare dont on parle existe donc, non pas exercé par un seul, mais bien par cette espèce d'oligarchie, qui seule a une existence dans une société si élémentaire, »

En traitant de l'état religieux de nos nègres, nous avons vu Ghézo, roi du Dahomey, empoisonné par les féticheurs. pour n'avoir pas satisfait en entier leurs désirs sanguinaires dans les fêles des couiumes: nous avons vu son fils et successeur, Badou, subir leurs exigences, afin d'être tranquille sur le trône ; nous avons dit aussi à quelles circonstances on doit attribuer le prestige dont jouissent les féticheurs et la terreur qu'ils inspirent.

Cet état de choses est un vestige de la période primitive des sociétés. Car, si a le premier père fut le premier roi », il fut aussi le premier pontife. Associée au pouvoir de gouvernement et de justice, l'autorité sacerdotale ne fit longtemps qu'un avec lui entre les mains des patriarches, (^eux-ci d'abord furent fidèles aux lois de l'équité, mais ils se laissèrent aveugler dans la suite par leurs passions; et bientôt, leurs excès, n'ayant plus de bornes, provoquèrent la séparation des pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux prima encore le pouvoir foyal.

Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont pas sorties de cette période d'évolution. Les familles y sont réunies par groupes, sous la direction des balles. Seulement, par suite du despotisme supérieur, ces rois de la maison ne sont que de simples patrons, sans force pour protéger i leurs enfants » contre les abus de pouvoir des chefs, du roi et des féticheurs.

Le halle appelle ses enfants ceux qui lui sont soumis, et ceux-ci lui donnent le titre de père, hahha. N'est-ce pas ce que ]\lgr D. Frayssinous a dit : « Chaque père de famille avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur leurs familles. »

Au-dessus des halles sont les chefs oloris). Ceux-ci sont

au choix du roi. Sans solde et sans revenus, ils n'ont que ce qu'ils extorquent pour payer au roi les fortes redevances qu'il exige d'eux sous forme de cadeaux. Leur position même les force à pressurer leurs inférieurs, à les accabler d'exactions; leur cupidité les y pousse; et, quoique leur tyrannie soit restreinte et subordonnée au bon plaisir du roi. elle n'en est ni moins arbitraire, ni moins excessive.

Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a r )n chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires; les autres affaires sont de la compétence de chefs spéciaux ; quelques-unes ressortissent au tribunal des féticheurs. Tous les chefs n'ont donc pas les mêmes attributions : ceux-ci n'ont d'autorité qu'en matière civile; ceux-là, en matière administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu'ils ne soient pas aussi bien définis que chez nous.

Du reste, la manière d'agir de ces chefs est la même pour tous.

Le roi domine le peuple, les balles et les chefs : riches et pauvres, maîtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce n'est les féticheurs. Son pouvoir absolu n'a généralement d'autre contre-poids que l'autorité des féticheurs et leurs prescriptions, avec la sanction du poison.

Nous devons signaler à Abè-okouta une espèce de société maçonnique dont les décisions sont impératives pour tous, même pour le roi. Les oghonis sont affiliés au pouvoir civil et au pouvoir religieux; ils ont leurs loges et leur mot d'ordre, couvrent leurs réunions d'un mystère impénétrable et agissent dans le plus grand secret. Ils déUbèrent sur ce qui peut intéresser le bien de l'État et notifient au roi leurs arrêts. Quand les protestants voulurent s'établir à Abè-okouta, le roi ne leur donna l'autorisation que lorsque les oghonis y consentirent '.

• « 11 existe en Guinée de nombreuses sociétés secrètes. L'initiation s'appelle le « mélange du sang ». Tout nouvel initié se fait une légère incision et mêle son sang au sang de l'initiateur. C'est là un pacte secret

On comprendra aisément qu'il y a là un obstacle considérable à toute influence étrangère, en même temps qu'à la liberté d'action du pouvoir suprême.

La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs familles. Le prince régnant choisit souvent son successeur parmi ses enfants et le fait agréer par les chefs. S'il ne l'a point fait, les chefs, après sa mort, font choix de celui qui leur semble devoir être le plus favorable à leurs idées et à leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s'en occupent guère; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point dans le paganisme.

Quand le roi a choisi son successeur, il se l'associe dans le maniement des affaires ; il en fait ton second (ékédji), son coadjuteur, qui se forme en même temps qu'il sert d'aide. Les chefs et les balles ont aussi leur ékédji.

Les féticheurs nont jamais entendu ces paroles sublimes adressées par le divin Maître aux gouvernants chrétiens : « Que le plus grand devienne le plus petit, que le chef se fasse le ministre '. » Aussi ne s'inspirent-ils que de leur cupidité et des caprices de leur imagination. Ils voient sans protester le roi s'abandonner aux excès de la tyrannie, tant que leurs intérêts ne sont pas contrariés. Paifois, le poison répond à ces excès ou punit le roi d'avoir déplu aux féticheurs. Malgré cela, les despotes succèdent et succéderont toujours aux despotes, jusqu'au temps où le christianisme

et indissoluble. Partout où ils vont, les initiés se reconnaissent à des signes particuliers.

« Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte, très-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à de cruelles répressions.

« Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs les plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et les autres servent le même maître. Voilà ce qui explique Tinfluence qu'exercent certaines classes de prêtres et de prêtresses sur une immense contrée. »

(COURDIOUX.)

' Saint Luc^ xxii, 25.

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