F,A COTE DES ESCLAVES
Nagos, on peut considérer la propriété privée comme définitivement acquise.
Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que nous allons dire s'applique en général à toute la côte des Esclaves.
Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation et par vente. Toutefois, la donation et la vente n'entraînent pas les mêmes conséquences.
1" La donation ne donne pas, à celui qui reroit, le droit de donner ou de Aendre. Dès qu'il abandonne le terrain reçu, le donateur peut, s'il le veut, en revendiquer la possession.
2» La vente d'un terrain n'entraîne pas celle des objets qui s'y trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les arbres, mâts et autres objets qui se trouveraient fixés au sol d'un terrain vendu appartiennent toujours au vendeur, même quand il n'a pas mentionné de réserve en vendant.
Il ne sera pas inutile d'éclaircir et d'appuyer ce que j'avance par un fait.
En 1874, M. l^laiique, supérieur non résidant de la Mission des côtes du Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. Celui-ci décida de fonder une résidence à xVgoué, petite république mina, à l'ouest du Dahomey. Afin de donner un logement aux missionnaires, M. Cloud acheta une habitation à la maison Cyprien Fabre et C'° de 3Iarseille. Avec l'habitation, régulièrement achetée par cette maison, l'agent de M. Fabre vendit un terrain attenant acquis par donation.
Le 30 mai, nous arrivâmes à Agoué, M. Ménager et moi, afin de commencer les travaux de la Mission. Nous nous installâmes connne nous pûmes dans l'étroit local qui nous était destiné, y cherchant tant bien que mal l'espace suffisant pour faire l'école et soigner les malades.
Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter la bienvenue, nous vîmes un certain Kouasi-Gazouzo, cabécère des Anglais. Ce personnage me dit, une première
fois : « Le terrain attenant à ton habitation m'appartient; je l'ai donné k la maison Fabre, et je te le donnerai. » Plus tard, modifiant ses paroles, il me dit : « Je l'ai donné à la maison Fabre, et je puis te le donner. »
Du moment où il m'eut parlé de la sorte, je ne me fis pas illusion sur l'intention de Gazouzo : évidemment il voulait soulever des difficultés, nous troubler dans la possession de notre immeuble et nous extorquer tout ce qu'il pourrait. J'avertis immédiatement M. Cloud, lui demandant de prendre des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce genre et des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre mes conseils en considération ; il m'écrivit froidement : c( On a l'air de vous faire des misères pour le terrain que la Mission a acheté, je veux bien espérer que ce n'est pas sérieux. »
Il y avait sur le terrain en question un mât de pavillon, pourri au pied, que nous dûmes descendre, de peur que les enfants ne le fissent tomber sur eux. Aussitôt que le mât fut à terre, Gazouzo fit dire que le mât était à lui; en même temps, il se déclara propriétaire du terrain. J'en informai M. Cloud, auquel je disais en termes formels : « De fait, voici la position : d'après les lois d'Agoué, la maison Fabre n'a pas eu le droit de vendre; donc, le terrain n'est pas à nous, qu'on nous y tolère ou non pour un temps plus ou moins long. »
Réponse : « Je vais en écrire à M. le Supérieur, t On pense bien que les nègres n'attendirent pas que 31. Planque, résidant à Lyon, eût donné son avis. Les prétentions de Gazouzo furent déclarées légitimes; les lois locales eurent leur effet, avant même que la lettre de M. Cloud eût annoncé l'affaire en France.
Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre que le noir ne peut guère s'attacher qu'à sa ville ; là seulement il est chez lui; pour lui. la ville, c'est la patrie; en
dehors de la ville il n'a rien en propre : le champ qu'il cultive n'est qu'un lieu d'approvisionnement (oAo;, et la partie inculte de la campagne ne lui appartient pas davantage ; c'est Vigbè, le fourré, le désert, le res nullius.
Chaque chef de famille ou halle a plusieurs cases.
La case du maître est la dernière, la plus retirée. Elle s'élève au fond de la cour. Sur sa façade règne un auvent, qui sert de salle de réception ou de palavres.
Puisque le mot de palavres est tombé de notre plume, parlons-en. avant d'abandonner la peinture de l'état politique des noirs.
Au lieu de palavre, les Nagos disent orati, affaire, contestation, démêlé. Les Portugais ont traduit par palatra, probablement parce qu'on dépense beaucoup de discours dans toute affaire, chez les nègres. De palavra, les Français qui sont à la côte occidentale d'Afrique ont fait palavre. mot que nous conservons et qui se trouve déjà dans les récits de quelques voyageurs.
On fait palavre, pour discuter les questions d'intérêt public ou privé, pour juger les prévenus, pour lancer une condamnation. Le balle siège pour les affaires de sa maison; les chefs, assistés de leurs moces, pour les affaires qui sont de leur ressort; le roi, entouré de ses laris, quand il veut prendre ou communiquer une décision importante, ou bien lorsqu'on en appelle à son tribunal souverain. Souvent le peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les blancs, dans les villes où il y en a.
Lorsqu'un voyageur demande à traverser le pays, on décide dans une palavre s'il est opportun de l'autoriser, à quelles conditions on lui ouvrira les chemins, quels guides on lui donnera, quels cadeaux on exigera de lui, etc., etc.
Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas à contenir la foule, on se réunit sur la place publique; en certains cas même, on se transporte hors de la ville, en rase campagne.
On convoque le peuple en battant le goungoun, petite clochette en fer dont se sert le crieur public pour réclamer l'attention. Les particuliers sont invités à la palavre par des messagers spéciaux. Ceux-ci portent le bâton du roi ou du chef qui convoque, afin de montrer leur mission. Ne pas se rendre à une invitation faite avec ce cérémonial serait une injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas longtemps impunie.
Au jour et à l'heure indiqués, chacun se rend au lieu de la palavre. On se range auprès du président, par ordre de dignités; on s'assied... par terre; la palavre commence.
Le président expose le cas^ les conseillers se concertent , parlent, gesticulent; observations et répliques se croisent, au milieu des murnmres et des exclamations de toute sorte. Le cri « oh! — oh! t> (non!) de temps en temps répété avec un accent brusque, donne au débat les apparences d'une dispute des plus animées.
Dakè! (Silence!) A ce cri, tout le monde écoute, et l'orateur prend la parole. Il s'interrompt par moments pour dire à ses auditeurs : « Ogho? avez-vous compris? entendezvous? » Et les auditeurs de dire : « Oh! oui! » Ou bien ils relèvent la tête en renillant en signe d'assentiment.
Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur acho. Chacun ouvre le sien et le vide devant lui : celui-ci étale des cauris, celui-là des graines, un autre des petits morceaux de pots cassés. On se concerte à voix basse, on compte en chuchotant.
Les débats sont terminés ; le condamné peut lire sa sentence à terre ; ce tas représente des piastres de cauris ou des galons d'huile; le second, des pièces d'étolïe, etc., etc.
Les palavres fournissent aux noirs l'occasion de montrer leur éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de finesse. Habiles, rusés, pleins de bon sens, ils savent donner l'apparence de l'équité à leurs prétentions les plus exorbitantes. Us ont de piquantes comparaisons, des peintures
vives et imagées. Dans la conversation, ils aiment les sentences, les proverbes, les dictons.
Lorsqu'ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la route par des monologues à haute voix.
Souvent, la palavre a un caractère privé. La partie intéressée se présente chez le roi, afin de conférer avec lui. On ne l'admet pas toujours à parler directement au roi. Un des la7'is reçoit les communications et les transmet au souA^erain, dans l'intérieur du palais. Ce mode de palavre n'est pas bien siir : le îari peut parfaitement ne rien dire au roi et décider lui-même l'alTaire comme il l'entend.
Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d'un certain Tofjonou, à Porto-Novo ; nous pourrions dire comment, s'étant constitué maire du palais, sous le règne d'un roi ivrogne, il entretenait ce roi en état d'ivresse et expédiait lui-même toutes les affaires qui se présentaient à la cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos un alo qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera que la justice n'est pas exclue des palavres, et qu'on ne manque pas d'y faire appel aux sentiments de la nature.
« Mon alo a trait à un homme qui épousa deux femmes. La première n'eut pas d'enfant; la seconde, appelée Rèré, en eut un, ce qui lui conquit les faveurs du mari.
« Cependant, Viyatlé ^ simula une grossesse. Puis, un jour que la mère avait quitté son enfant pour aller à la foire, cette même iyallé fit semblant d'avoir enfanté, prit l'enfant et le présenta comme sien. Et tous de la féliciter.
« A son retour, la mère cherche partout ; elle cherche en vain : son enfant est perdu.
« L'enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une pintade et se mit à chanter. Il disait : — Réré o! Réré! j'ai tué une pintade : agba mi rèré * ; celle qu'on a crue enceinte
Première femme.
Refrain.
ne m'a pas conçu, agha mi réré ; celle qu'on a prise pour ma mère ne m'a pas enfanté, agha mi réré.
« La mère court prendre son enfant. Viyallé se récrie : — C'est mon fils, dit-elle. Et l'enfant : — Non, non! tu m'as volé, pendant que ma mère était à la foire.
« On saisit le roi de l'allaire; on fait palavre. Toute la ville se réunit pour tenir les assises. Et le roi dit à l'enfant de répéter son chant, afin qu'il l'entende. Et l'enfant répète son chant dans les mêmes termes. — Voyons, dit le roi à l'enfant, va t'asseoir aux pieds de ta mère. L'enfant se lève, et tous lui tendent les bras. Mais lui se détourne et va s'asseoir aux pieds de sa mère Réré.
« Pressée de confesser la vérité, Viyallé dit avec confusion : — C'est vrai! je l'ai volé. Et le roi : — Qu'on la prenne, dit-il, et qu'on la mette à mort; qu'on porte ma sentence à la connaissance de tous les habitants de la ville, d