‹ La côte des Esclaves et le DahomeyChapitre 24 sur 65 · ÉTAT SANITAIRE. — FUNÉRAILLES. — DEUIL · texte numérisé non relu

ÉTAT SANITAIRE. — FUNÉRAILLES. — DEUIL

La côte des Esclaves est un des pays les plus insalubres de l'univers. L'homme y est soumis à un degré hygrométrique tellement élevé, qu'il s'y trouve dans des conditions physiologiques tout à fait défavorables. De plus, il y est constamment assujetti à l'infection paludéenne.

M. le docteur Péris, se basant sur des observations faites par lui-même, à bord de YHamclin, en face du Dahomey et de la côte mina, a démontré, dans les Archives de médecine navale, que l'air est naturellement raréfié dans ces pays de chaleur. « Trois causes, dit-il, tendent ici à la raréfaction du gaz respiratoire; ce sont :

« 1° La chaleur, qui dilate l'atmosphère;

« 2» La présence de la vapeur d'eau, qui prend la place de l'air;

« 3° La diminution de la pression barométrique. »

Les calculs de M. Féris déterminent « que, dans les régions équatoriales, la quantité d'oxygène absorbée à chaque inspiration pourrait être considérée comme inférieure d'environ un sixième au moins à celle qui entre dans le poumon quand la température est à 0". Il fallait donc, pour maintenir l'équilibre physiologique, que le nombre des respirations et des battements de cœur s'accrût dune façon proportionnelle. Et en effet..., nous trouvons que le travail

mécanique du cœur et des poumons s'est juste augmenté

d'un sixième ' dans l'équipage de YHamelin

Quelles modifications va donc porter à l'organisme cette variation dans les fonctions physiologiques? La diminution de l'oxygène absorbé a pour résultat une diminution générale de la masse sanguine qui constitue un état spécial désigné par les médecins sous le nom d'anémie.

« L'accélération de la respiration tend, il est vrai, à réparer le mal, mais elle est certainement insuffisante, car la physiologie enseigne que le nombre des inspirations est loin d'en compenser l'amphtude.

« C'est pour cela qu'en regard de l'anémie des hauteurs, il faut placer, je crois, l'anémie des pays chauds; un léger degré d'appauvrissement du sang y est physiologique. En effet, un certain nombre de globules rouges, ne réussissant pas à s'emparer de l'oxygène nécessaire à leur existence, deviennent inutiles pour l'organisme, meurent, et disparaissent en se dissolvant.

« Cette anémie, que j'appelle physiologique, est légère, mais doit se produire forcément, nécessairement, en vertu de cet axiome de physiologie qui établit que tout organe qui n'ac^îomplit pas ses fonctions tend à s'atrophier, et finalement à disparaître ; je ne veux pas, bien entendu, la confondre avec l'anémie profonde des climats chauds, qui est un état pathologique dû à des causes diverses. Il est certain, néanmoins, que la première crée un tempérament spécial qu conduira facilement à la seconde. »

Cet état anémique, ce tempérament spécial, comme dit M. Féris, se révèle par le teint jaunâtre que prend l'Européen transplanté sous le ciel de Guinée. Nous l'appelions le teint de la côte, parce que l'acclimatement le donnait aux

' Notons cette observation de AL Féris : a Ne serait-ce pas pour compenser l'effet de la raréfaction de l'air, que la prévoyante nature... a muni la race noire de vastes narines qui présentent une large entrée des voies respiratoires? «

nouveaux venus, lorsque l'anémie physiologique avait créé en eux ce tempérament spécial, qui s'appellerait avec raison le tempérament de la côte ou des pays chauds. Quand nous disions à quelqu'un : Vous n'avez pas encore le teint de la côte, c'est comme si nous eussions dit : « Le teint de votre visage ne trahit pas encore l'anémie physiologique que le climat doit produire en vous. »

M. Féris, dans l'étude que nous venons de résumer, explique savamment un fait constaté depuis longtemps par ses devanciers. Au siècle dernier, James Lind disait ' des Européens établis dans la Guinée : « En général, les blancs y prennent une couleur jaune; leur estomac s'y aiïaiblit au point qu'il ne peut recevoir une certaine quantité d'aUments sans dégoût ou envie de vomir. » Du reste, on a toujours considéré l'anémie comme le premier résultat du séjour dans les pays chauds; résultat inévitable dont l'hygiène peut, jusqu'à un certain point, atténuer les effets.

L'âme, étant intimement unie au corps, subit le contrecoup des accidents physiologiques : à l'anémie physiologique correspond ce que j'appellerai volontiers l'anémie intellectuelle et morale : anémie légère aussi, naturelle, et n'allant pas jusqu'au degré constituant un état maladif. L'intelligence, comme le corps, a ses langueurs : elle supporte mal une application soutenue; l'imagination s'émousse ou s'exalte outre mesure; la volonté perd de sa vigueur; le caractère s'aigrit.

Sous l'influence d'une chaleur élevée et constante, d'une atmosphère toujours surchargée d'électricité et d'humidité, l'Européen s'atTaiblit; toutefois il résiste. Le plus grand obstacle à son acclimatement, la cause réelle de l'insalubrité du climat, c'est le sol marécageux. Les miasmes telluriques, l'infection paludéenne, voilà ce qui régit l'état sanitaire et le rend si mauvais.

' An essay on diseates incidenlal to Europeans in hot cltmales. London, 1768-71-75. Eisai des muladies des Européens dans les pays chauds.

La grande saison sèche est relativement bonne, parce que riiarniattan dessèche tout, à cette époque, et que la sécheresse s'oppose au développement du miasme tcllurique, agent (les affections paludéennes.

Par contre, l'état sanitaire est mauvais au commencement de la saison des pluies; très-mauvais, après les grandes pluies.

L'intoxication palustre, qui se produit surtout à ces deux périodes de l'année, n'a point pour cause unique l'évaporation de l'eau marécageuse ou la putréfaction végéto-animale; elle dépend d'une action propre et directe du sol. Lorsqu'une végétation convenable n'épuise point la fertilité du sol, celui-ci devient apte à développer la malaria. A l'appui de cette doctrine, M. Léon Colin, dans son Traité des fièvres intermittentes, fait remarquer que la fièvre intermittente se produit lors des défrichements de terres vierges et non marécageuses.

Les influences telluriques traînent à leur suite le cortège de maladies nombreuses, sou^ent fort graves : fièvres intermittentes avec prédominance de symptômes bilieux, accès pernicieux de forme comateuse, hépatite, dyssenterie. Le malade atteint de ces maladies est souvent obligé d'aller chercher sous un autre climat, sinon la santé qu'il ne recouvrera peut-être plus, du moins un adoucissement à ses maux.

Les fièvres intermittentes dominent toute la pathologie du pays; leur préexistence aggrave toujours les autres maladies, qui en découlent le plus souvent.

La chaleur se maintient dans toutes les saisons à une moyenne de 25» à 27", avec une variation diurne de deux degrés environ. Aussi, le corps ne se retrempe ni par le froid de l'hiver, ni par la fraîcheur de la nuit : la chaleur continue rend l'énervation générale beaucoup plus grande que dans les pays tempérés. « Les fièvres intermittentes, dit Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épui-

sent le plus l'influence nerveuse. » Cela n'est pas moins vrai à la côte des Esclaves.

Je ne connais pas d'Européen qui n'ait pas été atteint de fièvre paludéenne durant son séjour à la côte : on ne l'évite même pas toujours à bord des navires. Voici un fait, entre autres, raconté par Fonssagrives : « Nous rangions de près l'embouchure de la rivière marécageuse de Lagos, qui s'ouvre dans le fond du golfe de Bénin, et la brise de terre nous apporta, pendant dix minutes environ, des émanations agréables dont l'impression fut sentie de tout le monde ; nous reprîmes aussitôt le large, et, le lendemain, une dizaine de fébricitants (sur 114 hommes d'équipage) se présentèrent au poste, qui, à cette époque, n'en contenait pas un seul. » (A bord du brick \ Abeille.)

Je me reprocherais de tant insister sur l'insalubrité du climat, si je devais accréditer l'opinion erronée que ce climat est presque sûrement mortel pour l'Européen. Du reste, Lind l'a très-bien observé : dans les régions insalubres, il y a des localités saines que l'on doit rechercher avec soin. Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera trèsbien d'y chercher un abri contre les maladies, pendant la saison malsaine, ou lorsqu'on a déjà subi les atteintes du mal. Notons, à ce propos, que la fièvre atteint de préférence ceux qui habitent en dehors des villes. Cette immunité relative du centre des villes a été constatée en plusieurs endroits, notamment à Rome et dans la campagne romaine par L. CoUn. Lind cite plusieurs exemples « de maladies terribles et mortelles pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits malsains » . Il nous dit encore que " le changement d'air est avantageux dans toutes les maladies épidémiques » .

Laissons la parole à M. Péris pour quelques détails techniques :

a Presque tous les blancs qui sont sur la côte depuis plus de deux ans sont quelquefois atteints de fièvre bilieuse hématurique.

« L'hépatite existe à l'état endémique.

« La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractère de gravité exceptionnel; il est admis, dans le pays, que tout individu atteint arrive fatalement à une terminaison funeste s'il n'abandonne pas la contrée. Il y a certainement un peu d'exagération dans cette crainte, car j'ai soigné plusieurs dyssentériques qui se sont relevés; mais la maladie récidive avec la plus grande facilité.

« La grande quantité d'humidité qui baigne l'atmosphère prédispose aux rhumatismes. Cette affection est tellement fréquente chez les blancs autant que chez les noirs, qu'on pourrait presque la considérer comme une maladie endémique.

« Les insolations sont graves et nombreuses.

« La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition dans le pays et y exerce chez les noirs de terribles ravages. En 1873, cette affection enleva 1300 personnes à Agoué seulement. Le commandant du fort portugais à Wydah avait perdu, à la fin de 187o, 6 hommes sur 18 noirs de San- Thomé qui formaient la garnison.

« Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé, avec juste raison, i-cr de Guinée. En etTet, il fait quelquefois sur la côte des ravages incroyables; plus de la moitié de la population s'en est vue attaquée, tellement que l'on craignait quelquefois que les bras ne vinssent à manquer pour travailler les cultures. Dans le langage figuré du pays des Popos, ce ver est appelé adanto bîala (corde qui amarre le brave).

« On le voit se développer partout, sur les régions superiicielles de la tête, du tronc et des membres; mais neuf fois sur dix au moins, il habite les jambes. On admet qu'il existe dans la lagune et qu'il pénètre à travers la peau nue des membres inférieurs des noirs qui traversent ces canaux. Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines personnes sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le

P. Ménager m'a dit en avoir vu jusqu'à seize sur le seul sein d'une négresse.

« Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse souvent de graves désordres après elle ; une gangrène consécutive est loin d'être rare.

« Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre et de charbon piles, ou bien de l'huile de palme et quelques herbes caustiques, ou encore un onguent avec du savon, de l'huile de palme et je ne sais quelles feuilles. Le plus souvent, ils attachent un léger poids au nématoïde, une baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi sortir peu à peu à l'extérieur. Les blancs sont également envahis par ce parasite.

« Les ulcères ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs.

« Les maladies les plus communes sont les maladies de la peau. Le psoriasis, l'eczéma, l'herpès circiné, se montrent avec une grande fréquence chez le blanc aussi bien que ehez le noir. Les bourbouilles 'lichen tropicus] sont constantes.

« Presque tous, indigènes et Européens, sont atteints de la sarne [sarna. gale, en portugais). Les boutons sont absolument semblables à ceux du sarcopte. La transmission se produit de même par le contact ; mais elle présente ceci de particulier, c'est qu'au lieu d'envahir le corps entier, elle se localise presque toujours sur certains points : en première ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et moins souvent le tronc.

« Les noirs ont des médecins indigènes qui sont de deux espèces : le médecin des liquides, qui ne donne que des boissons, et le médecin des solides, qui prescrit des substances massives. H est inutile de dire que des cérémonies (le fétiche forment la base de toutes ces ordonnances. »

A la nomenclature du docteur Féris j'ajouterai la maladie du sommeil, dont j'ai vu plusieurs cas. Il faut l'expliquer probablement par l'inflammation de l'enveloppe cérébrale.

Dans cette terrible maladie, le patient est sous le poids d'une somnolence que rien ne dissipe; il répond quand on l'appelle, mais sans sortir de sa torpeur. La terminaison est toujours fatale.

Si les maladies sont nombreuses, les lésions par suite d'accidents et les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup de blessures, même peu graves, sont accompagnées du tétanos traumatique et suivies de mort. Il est à remarquer combien les nègres endurent le mal avec insensibilité. Les accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux chez les femmes qui ont atteint leur complet développement. On voit des négresses suspendre leurs travaux quelques heures seulement, à l'occasion de l'accouchement. Les enfantements de jumeaux sont très-fréquents.

On comprendra aisément, après ce (lui vient d'être dit, que la mortalité doit atteindre un chiiïre élevé. Avant mon arrivée à la côte, douze missio;niaires y étaient venus en cinq ans (1861-65). De ces douze missionnaires, trois étaient déjà morts, et trois moururent avant la fin de 18G9. Le missionnaire arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une vingtaine de jours après notre débarquement.

De 1868 à 1873 inclus, 46 blancs moururent à Lagos; or la moyenne annuelle des blancs établis à Lagos durant cette période fut de 80.

Voici le tableau de la mortalité de Lagos pour cette même période de six ans.

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