‹ La côte des Esclaves et le DahomeyChapitre 3 sur 65 · TATOUAGE · texte numérisé non relu

TATOUAGE

Dès mon arrivée à la côte des Esclaves, j'écrivais à mou jeune frère, qui faisait alors ses études : « Les livres te montrent le noir toujours courbé sous le fouet, toujours prêt à se jeter sur ses maîtres, insociable, étranger presque à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le vois pas. ici : c'est le noir des colonies, arraché violemment à son pays, à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. Ici le noir est chez lui; et, même au milieu des abaissements et de la dégradation inhérents à l'idolâtrie, il conserve, empreints dans son caractère et dans ses habitudes, les signes non équivoques de la dignité humaine. Il vit avec ses semblables; il a sa religion et son culte; il a ses prêtres, son roi, ses chefs, etc. »

La vérité s'imposait à moi, lorsque je traçais ces lignes : le nègre ne me paraissait pas vil et méprisable, comme le présentent les récits de certains voyageurs et les systèmes des anthropologistes. Nous sommes, hélas! habitués à voir le nègre à travers le prisme des préjugés méprisants. On l'a ravalé dans l'opinion; on a accumulé sur son compte tant d'idées fausses, absurdes, révoltantes, qu'il est presque impossible de reconnaître l'homme en lui.

Étudions-le de près, dans ses usages et dans ses institu-

tions, et nous verrons combien il est injuste de l'exclure de la grande famille humaine.

Avant tout, tenons- nous en garde contre les mensonges des trafiquants d'esclaves et de ceux qui approuvaient leur trafic; tenons- nous en garde aussi contre la tendance que nous avons, à juger les nègres par ce qui existe dans les pays chrétiens.

On a raison de dire que l'homme pense comme il veut. Dès qu'il y eut des hommes qui voulurent trafiquer des nègres, ils s'appliquèrent à penser qu'ils le pouvaient sans injustice. On examina la question avec le parti pris de la résoudre dans un sens favorable à l'asservissement et à la traite ; on argutia, on fit mille sophismes pour pallier l'infamie de ce trafic. Tous les prétextes que l'on mit en avant étaient comme un voile destiné à couvrir l'injustice de ce qu'on appela la traite des nègres.

La passion aveugla tellement les esprits que cette question fut posée et discutée : « Les noirs ont-ils une âme? » Nous avons entendu des marchands d'esclaves la reproduire sous la forme affirmative, disant : « Les noirs ne sont que des singes. » Ils le disaient sans le penser, on le voyait bien à leur ton. Sentant l'odieux de leur commerce et de leur conduite, ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur goût. Ne fallait-il point se laver des ignominies de la chasse à l'homme rendue nécessaire par les exigences de la traite, aussi bien que de la méchanceté et du mépris avec lesquels on menait les nègres, les traitant comme un vil bétail, dès qu'on les avait en son pouvoir ?

Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite? Aussitôt que le roi de Dahomey ou les autres chasseurs d'hommes avaient amené le produit de leur chasse aux marchands, ceux-ci les entassaient dans leurs baracons, vraies étables destinées à des hommes. Les esclaves souffraient là, dans les fers et dans l'ordure, jusqu'au moment de l'embarquement. On les jetait alors au fond d'une cale infecte, jusqu'à

ce que le chargement fût complet. Bientôt le manque d'air, la mauvaise nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient les maladies. La petite vérole faisait d'horribles ravages et poussait le négrier à de nouvelles atrocités; car, pour enrayer la contagion, il noyait les malades trop atteints.

Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions du capitaine, on se trouvait à court de vivres et l'on craignait la famine : nouvelles noyades! on s'allégeait, on se débarrassait des bouches inutiles.

En Amérique, on traitait les nègres avec autant d'inhumanité. Aussi sentait-on le besoin de s'excuser; car on voulait continuer la traite sans remords. Malgré les horreurs qui la souillaient, tous les gouvernements européens y prenaient part. Et Ion allait disant : « Les noirs ne sont pas de même espèce que les blancs; ils sont inférieurs en nature. »

Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire connaître l'homme noir; nous le trouverons semblable à l'homme blanc et à l'homme jaune. Rien ne manque au nègre de ce qui constitue la nature humaine : son organisation physique est la même que celle du blanc; l'un et l'autre ont les mêmes facultés intellectuelles et morales. € En conséquence, dirons-nous avec Owen •, je conclus que tous les hommes ne forment qu'une espèce, et que les dilTérences particulières aux races ne dénotent que des variétés. »

On a essayé de trouver dans la théologie des arguments en faveur de la traite. On a dit : « Le noir, il est vrai, a une âme; il^st de même nature que nous; mais il est de la race maudite de Cham; la malédiction de Noé pèse sur lui et le voue à la dégradation et à l'esclavage. » Cette manière de raisonner n'allait à rien moins qu'à étabhr que l'esclavage des nègres est de droit divin. Elle a quelque chose de trèsspécieux, et elle a ébloui les esprits au point de rendre vul-

' On tin classification and geographical distribution of the Mammalia.

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gaire ce dicton appliqué aux nègres : C'est la race maudiie de Cham.

Non-seulement l'argument est faux, mais encore il est sans fondement.

Il est évidemment faux, puisque l'Église déclare contraire A LA LOI DIVINE et à la loi naturelle l'action d'asservir les nègres.

L'argument est sans aucun fondement. En effet, de ce qu'un des enfants de Cham est maudit, il ne s'ensuit pas que toute sa race le soit. Elle ne le fut certainement pas.

Cham eut quatre fils : Chus, Mesraïm, Pliut et Chanaan. Or Noé ne dit pas : Maudit Cham! Il ne dit pas non plus : Maudits les quatre fils de Cham! ou: Maudite la race de Cham ! Le patriarche indigné s'écrie :

« Maudit Chanaan! // sera l'esclave des esclaves dv. ses « FRÈRES. Béni le Seigneur, le Dieu de Sem ! que Chanaan « soit son esclave. Que Dieu donne de l'étendue à Japhet et « qu'il habite dans les tentes de Sem, et que Chanaan soit « son esclave ' . »

C'est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe la malédiction de Noé. Cela ressort du texte de l'Écriture, qui nomme toujours Chanaan et qui déclare qu'il sera l'esclave de Sem, de Japhet, et même des esclaves de ses frères. Les interprètes de la Sainte Écriture font expressément la remarque de cette exclusion des frères, dans la m.alédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en donnent plusieurs.

Étant établi que Chanaan, seul des quatre fils de Noé, fut maudit, comment peut-on inférer que cette malédiction atteint les nègres qui, de l'avis de tous, ne descendent pas de Chanaan?

Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le plus jeune de ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu

' Genèse, ix, 25-27.

la ratifia, lorsqu'il promit à son peuple de lui donner toute la terre de Chanaan '.

Et « Dieu fit sortir son peuple de la terre d'Egypte, ajln de lui donner la terre de Chanaan - ». Chanaan fut réellement l'esclave de ses frères. Sa race so rendit de plus en plus odieuse au Seigneur, et elle fut complètement détruite.

Comment faire retomber sur les nègres une malédiction lancée contre une famille qui n'est point la leur et qui est éteinte déjà? Qu'on ne dise donc plus que les nègres sont maudits et destinés à l'esclavage. Qu'on écoute plutôt l'Église, défendant les droits de tout homme à la liberté individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre les Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes de la Guinée. Et ce n'est point parce qu'ils sont néophytes, que la sollicitude des papes s'étend à eux. Paul II, écrivant à l'archevêque de Tolède (29 mai 1537), réprouve la traite sans réserve. Il établit clairement les principes du droit naturel à ce sujet. « Nous déclarons, dit-il, que les Indiens et tous les autres peuples, même ceux qui ne sont pas baptisés, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la propriété de leurs biens; que personne n'a le droit de les troubler, ni de les inquiéter dans ce qu'ils tiennent de la main libérale de Dieu, Seigneur et Père de tous les hommes. Tout ce qui serait fait en sens contraire serait injuste et condamné par la loi divine et naturelle. »

Ce principe s'applique implicitement aux nègres. Urbain VIII, les désignant nommément (22 avril 1639), défend de les priver de leur liberté, de les arracher à leur femme, à leurs enfants, à leur patrie. Benoît XIV, Pie VII et Grégoire XVI crurent « de leur devoir d'écarter les chrétiens du commerce des noirs et d'autres hommes quels qu'ils puissent être »,

' Genèse, wii, 8.

- Lévitique, xxv, 38.

C'est ainsi que l'Église maintenait les droits méconnus des noirs. Si elle ne condamnait pas absolument l'achat d'esclaves, elle voulait qu'on n'achetât point ceux qui avaient été asservis injustement, par fraude, par violence. Du reste, elle exigeait toujours qu'on les traitât avec égards, et qu'on eût pour eux la même bonté que l'on a pour les autres hommes.

Tel est le nègre; tels sont ses droits, telle est sa dignité. La science, d'accord avec l'Église, déclare : « Si nous considérons la ressemblance frappante qui existe entre les mœurs des nègres et celles des Bohémiens, on pourrait raisonnablement se demander si l'on n'est pas en présence d'un degré de civilisation inférieur déterminé par des circonstances ', » En réalité, c'est cela. « En affirmant l'unité d'espèce humaine, nous répudions hautement la classification de races supérieures et inférieures. Il est des peuples plus aptes à être moralises, plus pohcés et ennoblis par la civilisation -. »

Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la côte des Esclaves à un degré inférieur de moralité et de civilisation ; car il est demeuré, jusqu'à ces derniers temps, étranger aux progrès du dehors.

En examinant les usages des nègres, nous devons nous attendre à d'étranges contrastes avec ce que nous voyons chez les peuples policés ; mais ces contrastes ne nous surprendront pas, si nous faisons attention à ceux que l'on remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la ville et les personnes qui mènent dans les montagnes une vie retirée.

Les indigènes de la côte des Esclaves appartiennent à quatre familles : les habitants du Bénin, qui n'ont pas de relations avec les autres habitants du littoral ; les Nagos, les

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