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LA COTL DES ESCLAVES

TOUS

Jalodë, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours, si c'est possible, nous t'honorerons de plus en plus.

Les chants ont cessé; la pirogue glisse sur l'eau vers le milieu du lac, poussée par la brise qui enfle la voile, car, il faut le dire , la pirogue marche aussi à la voile. Les agrès sont simples et primitifs : un ou deux achos ' attachés à une perche fixée tant bien que mal, et c'est tout.

Pendant que nous avançons doucement . contemplons le vaste panorama qui se déroule sous nos yeux. De tous côtés, le regard se perd sur une vaste nappe d'eau ; dans le lointain, des arbres gigantesques l)ornent l'horizon, et des amas de joncs et d'herbes encombrent les bords de ce lâc, si bien appelé le grand lac par les Européens, et Nokoué ou maison de la mère par les indigènes ^.

L'étymologie de Nokoué (no, mère; loué, maison) rappelle la légende rapportée par M. Borghéro, légende qu'il avait recueillie de la bouche des indigènes : « Une femme féticheresse, ayant donné le jour à un enfant dans. une grande forêt qui s'élevait sur l'espace aujourd'hui occupé par les eaux, ne voulut pas le nourrir , disant qu'il n'était pas son fils. Celui-ci se mit à courir la forêt, appelant à son aide toutes les divinités, et surtout Chango, les priant de le venger, de détruire ce bois et la case de sa mère, et de prouver ainsi combien il leur était agréable. Chango l'écouta, détruisit la forêt par le feu et la transforma en une lagune profonde. »

Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac : Malheur, disent-ils, à celui qui prendrait de cette eau dans le creux de la main! malheur à quiconque en rejetterait après avoir bu dans sa calebasse! Si un malfaiteur s'aventurait sur le lac, il y serait englouti..., etc., etc.

' Achos, petite pièce d'étoffe qui sert d'habit aux noirs. 2 C'est le D'^nham's water des Anglais.

Vers le sud-ouest, laissant Afatonou à notre gauche et Ahouansoli à droite, nous irions nous engager dans le canal qui conduit à Kotonou.

Le Nokoué communiquait autrefois avec l'Océan par un canal qui n'existe plus, mais dont les indigènes conservent le souvenir dans leurs récits et dans leurs chatits. Aujourd'hui, il en est séparé par une hande de terrain large environ de cinq ou six cents mètres. C'est la plage de Kotonou, point de débarquement pour les marchandises destinées à Porto-Novo et à Aghomé-Cala^i.

Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires que l'on y traite, mais de cette unique circonstance que le transit des produits européens s'y opère en évitant les droits de la douane anglaise de Lagos : droits que l'on ne saurait éviter, si Ton introduisait ces produits du côté de la colonie anglaise.

Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d'entrepôt pour divers produits d'importation à l'arrivée et d'exportation au point d'embarquement. Directement, on y traite quelques affaires, peu considérables toutefois, à cause de la proximité des autres comptoirs où le commerce est plus facile.

Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine signalé les noms en passant, Afatonou et Ahouansoli sont bâtis au milieu de l'eau, à la partie méridionale du Nokoué, non loin du canal de Kotonou. On est d'abord surpris de voir des villages entiers établis sur pilotis au milieu du lac ; et malgré tout ce que la position peut avoir de pittoresque, on se demande pourquoi ces populations sont allées s'établir là. Pourquoi ces nègres ne préfèrent-ils pas des habitations solides sur la terre ferme à leurs todjis ', d'où l'eau les chasse souvent ?

L'histoire du pays nous apprend que les habitants de ces Alliages ont cherché là un refuge.

' Étymologie • lo, lagune; dji, sur : sur la lagune.

Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume d'Ardres et de Jacquin, les Jacquinois qui purent s'enfuir sur leurs pirogues résolurent de s'établir au milieu de l'eau, afin d'éviter les poursuites du roi de Dahomey qu'ils appellent dans leur langage imagé kini-kini, le lion. Il faut savoir que le fétiche, (le vodou comme disent les Dahoméens) défend au roi de traverser l'eau pour guerroyer. C'est pourquoi les fondateurs d'Ahouansoli et d'Afatonou se réfugièrent au milieu du lac.

Quand le lion dahoméen tourne ses regards de ce côté, il va se poster au bord de la lagune, et il guette sa proie : il attend que ces insulaires aériens viennent de leurs todjis à terre, pour prendre des vivres ou ensevelir leurs morts.

On le comprend maintenant : nous ne pouvions passer sans saluer ces héros de l'indépendance. Ne les plaignons pas, du reste : leur sort a ses douceurs. Je ne suis jamais passé à côté de ces villages sans entendre le son des instruments et les chants joyeux de ce peuple libre et content de peu. Mon frère les trouva aussi occupés à des réjouissances publiques. « Un curieux spectacle nous attendait, dit-il : on fêtait le nouveau cabécère de l'endroit; faute de place publique ou de grande salle, les nègres montaient sur les lois de leurs cases, et l'on entendait au loin leurs joyeuses clameurs et le bruit étourdissant de leurs affreux tam-tams. Leurs petites pirogues étaient rangées sous les cases, et aucune n'était ce jour-là partie pour la pêche; car tous avaient voulu prendre part à l'allégresse commune. Ils s'agitaient tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et leurs corps noirs comme l'ébène et à demi nus, se détachant nettement sur le bleu du ciel, donnaient à cette scène un cachet des plus sauvages. On aurait cru voir les hideux ébats d'une légion de diablotins. »

Ne restons pas sous l'impression de ces imaginations fantastiques, et notons, incidemment, que l'on trouve parmi les habitants de ces todjis des plongeurs excellents. On m'a

raconté que l'un d'eux se présenta au roi de Porto-Novo, s'oiïrant à aller par-dessous l'eau percer les stationnaires anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne voulut pas croire à la possibilité de cette entreprise : comment, se disait-il, rester assez longtemps submergé? Pour vaincre les hésitations du roi, notre homme -poisson se fit porter au milieu de la lagune et fit le plongeon. Les témoins attendirent longtemps. A la fin, ils désespéraient de le voir surnager; ils le croyaient victime de son imprudence, quand il reparut à la surface, et regagna l'embarcation qui l'avait porté là.

Mais trêve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable : serrons notre voile, remontons à force de rames vers la crique de Godonné. Armés de la pagaie, les canotiers s'assoient des deux côtés, sur le bord de la pirogue, et ils frappent en cadence, s'animant de la voix. Tantôt ils chantent, et tantôt ils marquent le mouvement cadencé de la pagaie, à l'aide d'expirations vives et bruyantes dont ils se font un refrain : « Ah ! — ah! — ah ! ah ! ah ! » Chaque expiration marque un coup de pagaie.

Tant d'efforts, tant de chants ramènent nécessairement le couplet chéri : « Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa, 0 blanc, salut ! donne-moi du tafia. »

Puisqu'ils l'ont gagné, donnons-leur-en une bonne rasade. Tout aussi bien, le moment est venu de les encourager et de ne pas les perdre de vue. Devant nous flottent des amas de plantes aquatiques. Il s'agit de se frayer un passage dans ce dédale inextricable, et de découvrir dans ces vastes marécages le chenal tortueux par où l'on arrive à la terre ferme.

Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle , on ne se donne pas le temps de l'admirer; on est pressé de ne pas se laisser surprendre par la nuit dans cette sentine de moustiques et d'insectes venimeux. Après de longues hésitations, nous entrons dans le dédale... Enfin, nous voilà arrivés!

Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes qui s'en exhalent ne nous donnent pas une fièvre trop violente !

GoDOMÉ est une petite ville de 1,500 habitants environ, située à sept ou huit kilomètres de la plage, vers le nord. Les cartes marines marquent la plage de Godomé sous le nom de Jacquin. Entre la ville et la plage, le terrain est marécageux et couvert de hautes herbes. J'ai vu, auprè.^ de la ville, de véritables fourrés de ricins.

Godomé est la partie principale du Dahomey, à l'est. Là, connue ailleurs, on fait bonne garde : il n'est guère possible de passer quand les autorités /e/me/î/ les chemins.

Le commerce était assez actif autrefois dans cette ville. Aujourd'hui, il l'est moins, parce que les comptoirs établis à Agbomé-Galavi interceptent les marchandises venant du nord.

Agbomé-Galavi, et mieux peut-être Aghomé-cpèm (le petit Agbomé), n'a pas au delà de 800 habitants. Ce village est bâti sur le bord d'une lagune qui déverse ses eaux dans le grand lac, à la partie du nord- ouest. Il faut une heure et demie pour se rendre en pirogue d" Agbomé-Galavi à l'entrée du Nokoué. Les relations avec Godomé sont faciles par terre : je suppose qu'il n'y a pas plus de 8 à 9 kilomètres d'un point à l'autre, et le chemin est relativement bon et agréable.

Il y a quelques années seulement que les Français établirent à Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de Kotonou; et déjà lorsque je quittai la côte des Esclaves, Godomé avait perdu de son importance, et tendait à n'être plus guère qu'un simple entrepôt.

De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On traverse une vaste plaine sablonneuse couverte de hautes herbes. Les palmiers de toute espèce, des rondiers particulièrement, dressent leur tige élancée et étalent leur feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc.

Linné surnoaunait les palmiers les princes du règne végétal, à cause de leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre ce que le paysage emprunte de pittoresque à la présence de ces beaux arbres portant à une hauteur de 6 ou 7 mètres leur bouquet de feuilles et leur grappe d<^ fruits ; mais je ne vois rien chez nous qui puisse se prêter à une comparaison.

Le hamac a ses agréments : il est très-précieux dans ces pays où l'on n'a ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. Somme toute, si l'on est balancé, secoué, cahoté; si l'on est exposé à prendre un bain de siège, voire même un bain entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux se faire porter que de voyager à pied? On se fatiguerait à marcher;

la fatigue amènerait la fièvre la fièvre, toujours prête à

vous saisir!...

Si les hamaquaires sont bons, on se console aisément de n'avoir pas d'autre véhicule, dùt-on même subir le supplice dont parle M. Vallon, dans le récit de son voyage à Abomey. « Pendant que le porteur de derrière, dit-il, a de l'eau jusqu'à la cheville, celui de l'avant, malgré toute sa souplesse et tous ses efforts, s'enfonce subitement jusqu'aux reins ; c'est à grand'peine que les six autres vous soutiennent par les côtés, l'un tombant, l'autre glissant, celuici poussant, celui-là se retenant à votre hamac. »

Je disais, tout à l'heure, que le hamac a ses agréments; on voit que tout n'est pas agrément... dans le passage des lagunes, surtout. La position du voyageur n'est rien moins que commode, quand les hamaquaires le saisissent par les épaules, le levant sur leur tête, !e ployant, Dieu sait comme. Un voyage en hamac abonde en péripéties : l'expérience m'a fait connaître celles que je raconte. Une fois même, dans ce trajet de Wydah à Godomé, je dus mettre pied à terre, afin de nous tenir tout prêts à repousser une bande de loups qui venait à nous, dans la nuit.

Les porteurs de hamac vont grand train : on peut dire

qu'habituellement ils sont lancés au trot. Ils sont toujours assez nombreux pour se relever de temps en temps. Dans les passages difficiles, l'un d'eux passe devant, explore le terrain et avertit les autres par le cri de : « Cpèlè-cpèlè! Doucement! »

Après deux heures de course, on arrive à l'entrée d'un bois, où les hamaquaires ont l'habitude de faire halte. Tout suants , il se désaltèrent dans les eaux d'une source qui est là, et l'on se remet en marche. Quatre heures seulement après le départ de Godomé, les porteurs mangent et se reposent, pendant une demi-heure environ, à un endroit où l'on trouve des vivres, de l'eau et un abri.

De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.

Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.

Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey; elle renferme de 20 à 25,000 habitants. Les indigènes lui donnent le nom de Gléhoué; et les Portugais, celui d'Ajouda.

Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, au milieu des cases basses des nègres : ce sont les demeures des blancs {blancs de toute couleur, bien entendu). On rencontre, en outre, trois établissements qui furent des forts, au temps de la traite, et qui en portent encore le nom : le fort anglais, le fort portugais et le fort français.

On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, qui est le chef principal de l'endroit, sans lui demander (ïouvrii- les chemins, c'est-à-dire de ne pas mettre d'entraves au départ. Car on entre librement au Dahomey, mais on n'en sort qu'avec une autorisation spéciale; et il arrive parfois que l'autorité locale vous ferme les chemins.

De Wydah à Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en pirogue. De temps à autre, on s'entend héler : c'est un décimère, ou douanier, qui réclame du tafia. Le plus prudent est de céder gaiement à ses cupides exigences, si l'on ne veut être retardé et ennuyé.

Grand-Popo (nom indigène, Pla) est un assemblage de maisons parsemées sur les îles de la lagune et sur la plage. Gn ne peut pas dire que ce soit une ville ; c'est une peuplade qui se forma, comme les villages bàlis sur pilotis dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le despotisme royal. Comme les habitants d'Ahouansoli, ceux de Grand-Popo se sont abrités derrière la lagune, parce que la superstition défend aux armées du Dahomey de franchir la lagune. Pour prévenir les attaques des bandes du Dahomey, les indigènes ont soin de ne pas laisser obstruer la Bouchedu-Uoi, large ouverture par où la lagune se déverse dans l'Océan.

Agbananquein, à gauche, sur la plage, mérite d'être signalé. Signalons aussi Nikoué, où je vis tous mes piroguiers sauter à terre l'un après l'autre, et me menacer de me laisser là tant qu'il leur plairait. Le premier partit sous prétexte d'aller chercher de l'eau; le second l'accompagna ; le troisième descendit pour les appeler, disait-il; le dernier tempêtait à bord, comme s'il les semonçait de ne pas les suivre, et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, et moi au milieu de l'eau, je fus tout déconfit de les voir s'installer tranquillement, afin de manger. Discourir eut été peine inutile ; je pris un bambou et je fis mine de pousser la pirogue au large. Ce langage d'action persuada à mes nègres qu'ils pouvaient dîner à bord , et les décida à repartir.

Nous arrivâmes à Agoué à l'entrée de la nuit.

Agoué porte le nom d'Ajigo, en langue du pays. Il acquiert tous les jours de l'importance, et tend à devenir le point central des petites républiques de ces parages. Sa population fut plus que décimée par la variole, en 1873. Sur six mille habitants, quinze cents furent victimes du fléau.

La ville est bâtie entre la lagune et la mer ; la langue de terre sur laquelle elle se trouve n'a pas deux mille mètres de largeur. Il y a à Agoué beaucoup de Nagos; ils ont

leur quartier; les Malais ou musulmans ont aussi le leur. Avant 1873, les habitants des divers quartiers faisaient assaut de chants et de fêtes. Le deuil fit cesser ces pacifiques réjouissances.

Sous l'autorité d'un chef qui se donne le titre de roi , Agoué est une véritable république, où chacun a sa part d'influence dans les affaires. Les délibérations importantes d intérêt général ont lieu sur la place publique, devant l'assemblée du peuple.

La fondation d'Agoué remonte seulement à l'année 1821. Un certain Feliz de Souza ayant à se plaindre de Gomlagan , chef de Petit-Popo, excita contre lui une révolte. Georges, mis à la tête du mouvement, réussit à chasser Gomlagan. Celui-ci vint s'établir, avec ses partisans, à l'endroit où se trouve Agoué, et fonda un petit État qui a soutenu plusieurs fois son indépendance, les armes à la main.

Nom des cahéccres d' A (joue :

1» Gomlagan, fondateur d'Agoué;

2° Catraé, fils du précédent;

3° Agounou, cousin de Gomlagan ;

4» Toyi, qui régna de 1835 à 1844;

5° Kodjo-Dahoménou (1844-1846);

6° Hanto-Tona (1846-1858);

7" Goumin-Aguidi (1858-1873);

8° Atahounlé. Quoique son prédécesseur fût mort le 15 juin, ce dernier cabécère, qui régnait encore à mon départ, ne monta sur le trône que le 30 novembre 1873.

Les événements les plus notables de l'histoire d'Agoué sont :

Vers 1835, l'arrivée d'esclaves libérés, venus du Brésil avec des habitudes chrétiennes. D'autres vinrent encore plus tard.

En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes les cases, moins trois. L'incendie ayant commencé chez

une certaine Marcellina. on a conservé à ce désastre le nom (ïincendie de Marcellina.

Le règne de Coumin-Aguidi, septième cabécère, restera mémorable. L'avènement de ce clief froissa l'amour-propre de Pedro Codjo, nègre riche et iniluent, qui avait passé quelque temps au Brésil, oii il apprit le métier, non de roi, mais de calfat. Il habitait Agoué , et se trouva déçu dans ses espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses nombreux esclaves, s'enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville, dans le but de détrôner le cabécère élu. Il n'y put réussir, et se retira à Petit-Popo, d'où il dirigea contre Agoué des attaques multipliées à l'aide des bandes d'Aounas qu'il salariait. Agoué résista avec avantage derrière ses remparts de cactus. Une fois elle fut brûlée; mais elle se releva aussitôt, et ne quitta pas la défensive.

M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission catholique à la côte des Esclaves, intervint dans ces démêlés. Il dit dans une lettre du 3 décembre 1863 :

« Les négociants les plus influents, les officiers de la marine anglaise et le commodnre lui-même, des ministres protestants avaient fait toute sorte de démarches pour arriver à une conciliation : rien n'avait pu réussir. Quelques mois après notre arrivée, en 1861, nous avons été invités à intervenir dans cette affaire pour pacifier, s'il était possible, les deux pays. Ce ne fut qu'en février 1863 que je pus m'absenter de Wydali pour ce voyage.

« Voici en substance mes négociations pour la paix. Le chef d'Agoué et , en général , ce que nous appellerons le peuple, étaient tous disposés à la paix. Je pris de nouvelles informations sur l'état des querelles, et j'acceptai la médiation qui m'était offerte. Le chef d'Agoué me donna plein pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo; celui-ci me reçut avec beaucoup d'égards et de politesse, mais se montra indomptable et tout à fait résolu à continuer la guerre. Le peuple de Petit-Popo n'a dans cette

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guerre que très-peu de part; il est presque neutre. Le chef prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages situées plus à l'ouest ; ce mode de recrutement retarde les attaques et fait traîner les hostilités en longueur. Nos conférences continuèrent deux jours, et le chef de Popo, contrairement à l'usage de tous ces pays, voulut que personne ne fût témoin de nos pourparlers : il était évidemment seul à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la paix des conditions impossibles : il voulait être maître d'Agoué et être indemnisé de tout ce qu'il avait perdu pendant la guerre , sans tenir compte de toute une ville qu'il avait incendiée. Les chefs d'Agoué, au contraire, remettaient tout dommage à eux causé, a condition de rentrer en paix. Quand jeus épuisé tous les moyens de conciliation sans rien obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations que notre caractère nous oblige quelquefois de faire entendre aux puissants de la part de Dieu. Du moment, lui dis-je, qu'il refuse d'accepter un accommodement honorable et avantageux , il n'avait qu'à s'attendre à tomber sous la main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette pensée, et bientôt revenu de sa première impression , comme je le poussais à une résolution, il me promit, sous une espèce de serment , qu'il n'attaquerait jamais Agoué s'il n'était point provoqué; mais que se réconcilier était pour lui impossible. Je l'assurai qu'Agoué en ferait autant. A mon retour dans celte ville, je fis une relation de mes négociations aux chefs réunis; le principal d'entre eux promit, devant tous et au nom de tous, qu'il ne provoquerait jamais ses voisins. Il assura qu'il n^avait jamais voulu la guerre , et , pour preuve , il ajouta que, dans une bataille où il avait chassé les ennemis, il avait épargné leur vie en défendant aux siens de les poursuivre, parce qu'ils étaient tous, disait-il, de la même famille. »

Grâce à cette intervention du prêtre catholique , les hostilités prirent fin. Elles ne se renouvelèrent pas depuis.

Le commerce et l'agriculture sont les sources de la richesse d'Agoué. Sur le bord de la mer, à l'endroit où se trouve la ville, le terrain est sablonneux ; la végétation y est nulle. Les cultures sont au nord, de l'autre côté de la lagune. Les navires s'approvisionnent bien à Agoué, qui fournit aussi des vivres au Dahomey.

On trouve dans cette petite république les restes d'une peuplade détruite par les Dahoméens : je veux parler des 3Ianhis. Lorsque leur pays fut ravagé, ceux de cette tribu qui survécurent vinrent chercher asile à Agoué. Leurs fétiches et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.

Agoué est à neuf kilomètres de Petit-Popo. On s'y rend en pirogue, par la lagune; ou bien par la plage, en hamac.

Petit-Popo existait déjà au dix-septième siècle, puisque les voyageurs anciens font mention d'une guerre soutenue par cet État, en 1700, contre Goto; et ils parlent de Petit-Popo comme d'un État déjà constitué. Ses premiers habitants vinrent d'Acra , chassés par les Aquamboés , qui envahirent leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.

Ce qu'ont raconté des voyageurs modernes sur l'origine de Petit-Popo ne regarde évidemment qu'un quartier de cette ville; car la ville a trois quartiers distincts, ayant une existence et des intérêts propres. L'un de ces quartiers a nom Anéjo (cases des Anes). C'est là que s'établirent les noirs minas de la tribu des Anes , qui, originaires de la côte d'Or, furent jetés sur la plage par la tempête. Leur établissement à cet endroit donna naissance au quartier qui porte leur nom, mais non à la ville; Petit-Popo existait déjà depuis bien des années. En langue du pays on l'appelle Plavijo, en prononçant le j comme en espagnol.

Petit-Popo n'est pas sans importance pour le commerce.

Nous terminerons notre voyage le long de la côte des Esclaves à Porto-Ségouro , que les indigènes nomment Abodranfon. Je n'allai jamais plus loin vers l'ouest.

Porto -SÉGouRo eut des commencements identiquement

semblables à ceux d'Agoué. Comlagan ne fut pas suivi de tous ses partisans à Agoué; une partie se dirigea vers le couchant, et alla fonder Abodranfon.

Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait depuis 1870. Son avènement fut signalé par des vengeances et des exécutions d'une atrocité inouïe. Plusieurs de ses ennemis personnels payèrent de leur tète l'influence dont ils jouissaient. Un Brésilien me racontait avec horreur l'exécution d'un esclave, qui fut brûlé vif, au milieu des danses et des libations de la foule. Des fenêtres de sa maison, il avait suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle laissa dans son âme une profonde indignation.

Du côté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune Hacco. Cette lagune est très-large; elle s'enfonce fort avant dans les terres, et les gens du pays prétendent qu'elle est aussi large jusqu'à sept ou huit journées. Cette position avantageuse favorisant les relations avec l'intérieur, elle présage à Porto-Ségouro un avenir brillant.

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