CHAPITRE XXIV l'étbanger chez les nègres
Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs croyances religieuses et leur culte, par leurs relations domehtiques et sociales; ils se distinguent encore par la manière dont ils se comportent à l'égard de leurs frères de la grande famille de l'humanité!
Comment les nègres comprennent-ils le droit des gens? Létranger. pour eux, est-il un frère qui a droit à des égards? — Nous ne craignons pas de l'avouer : lorsqu'il n'est pas considéré comme un ennemi, l'étranger, pour les noirs, n'est qu'un intrus sans autre droit que celui qu'on veut bien lui concéder. C'est un importun qui demande sa place au banquet social; un concurrent à l'ambition duquel il faut poser des limites ; un étranger dans toute la force du mot. quelqu'un qui est au dehors et qui demande à entrer.
Cet aveu me coûte peu, car je sais que les païens les plus policés n'ont pas eu des idées plus saines, des sentiments plus fraternels. Soit, les nègres ne permettent pas aux blancs de s'étabUr dans une ville sans autorisation; ils leur défendent de voyager dans l'intérieur sans autorisation, de vendre certains produits au détail, d'en faire rentrer d'autres dans le commerce; ils leur ont même défendu, jusque dans les derniers temps, de commercer directement avec les gens du peuple. Mais quon me le dise : l'étranger était-il plus libre dans la Grèce et à Rome? Que demandent Platon et Aristote, en Grèce? que demandent la loi Penna et la loi Papia, à Rome? Partout, le paganisme veut que l'étranger soit tenu
à l'écart; qu'on ne connnunique avec lui que rarement et pour les choses nécessaires. Des règlements particuliers prescrivent à quels citoyens il est permis d'entrer en relation avec les étrangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe. d'Athènes, de Cartilage étaient éloignés de la ville? Aristote va nous le dire : « Nous voyons, de nos jours, plusieurs cités dont les ports sont situés loin de la ville et fortifiés ; la ville peut ainsi recevoir les étrangers sans péril pour elle. »
De quel péril est-il question ici? Du péril qu'entraîne le commerce fréquent avec les étrangers; car ce commerce introduit une grande variété de mœurs et des nouveautés préjudiciables. « Lycurgue, dit Plutarque, défendit à ses concitoyens de voyager en pays étrangers et. par la même raison, bannit tous les étrangers de la ville... Il ne leur était même pas permis de la visiter. » Platon aussi, le divin Platon, met hors la loi tout particulier qui a quitté son pays sous prétexte d'étudier les lois des autres peuples.
Même chose se pratique chez les noirs. Quiconciue voyagi'' chez les blancs leur est assimilé ; comme eux, il sera oijibn et étranger. Aussi, on distingue ï oijibo foufoun et Yoijiho dou don, deux dénominations que l'on traduit mal dans les récits à effet par blanc- blanc et blanc-noir '.
Oijibo signifie plutôt étranger que blanc; l'étymologie de ce mot est o iji bo, celui qui arrive, qui vient 'd'au delà des mers); celui qui est étranger au continent africain.
L'inclination à voir dans l'étranger un intrus, presque un ennemi, n'est donc pas particulière au pays que nous étudions; elle se retrouve chez tous les peuples païens. Toutefois, le Dahomey se singularise par sa manière de faire, et il ne sera pas sans intérêt de le montrer à l'œuvre.
D'abord , rappelons-nous que la disposition des frontières
' Au Dahomey, c'esl -a-dire en djéji , on dit yévo au lieu de
met le blanc dans l'impossibilité d'entrer dans le royaum ou d'en sortir sans être aperçu. Ajoutons à cela que, du côt de la mer, les difficultés du passage de la barre mettent I blanc à la discrétion des noirs . les noirs seuls étant exerct aux manœuvres exceptionnelles de ce passage.
Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blant une fois entré sur le territoire daboméen , est livré au et price et aux exigences du pouvoir local. Si l'on a pour li des égards, c'est pur égoïsme: si l'on garde quelques méng gements , c'est encore un calcul égoïste : on ne veut poii pousser le blanc à bout: s'il partait, on ne pourrait pli l'exploiter : afin de pouvoir l'exploiter encore, on garde un certaine réserve.
Voici les principes sur lesquels sont basées les reiatioi (lu Daliomey avec les blancs :
i» Les blancs n'entrent au Dahomey que par pure tolf rance.
2° Ils n'en peu\ent sortir sans la permission du roi o des chefs, et après s' eue fait ouvrir les chemins par eux.
3" Nul ne s'établit dans le royaume qu'avec la permisslo expresse du roi.
4° On n'est pas libre de circuler à l'intérieur, a moins d s'y être fait autoriser.
5" Quiconque veut se livrer au négoce doit se Jaire ouvri les chemins polr le com.mf.rce ; les autorités se réservant tou jours le droit de les lui fermer, quand bon leur semblera.
6» Les négociants ne sont pas libres d'acheter les produil du pays dont l'exportation n'a pas été approuvée. Un leu défend de vendre certaines marchandises, \' étoffe du roi, py exemple. Il y en a d'autres qu'on ne leur permet pas d vendre en détail, le droit de les détailler étant un privilég réservé aux gens de l'endroit.
7° Quelquefois la valeur de certains produits exotiqut varie , de telle sorte que le négociant est obligé de hausse notablement ses prix. Ce changement de prix, si bien mo
LA corr; des esciav^s. 4oi
ti\ ô (ju'il soit, expose à des palavres et à de fortes amendes.
L'application de ces principes atteint directement la liberté (les hlancs et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement par les restrictions apportées à celle des néa:res. Ceux-ci sont astreints, en grand nombre, à ne commercer avec les Blancs que par l'intermédiaire de tiers interposés. De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est assimilé : comme eux . il est yéro et étranger; il ne peut plus participer aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son ori- Kine et sa couleur l'assujetlissent toujours aux lois du pays, tandis que la qualité de yéro l'exclut des charges et des conseils.
Dans cet état de choses, les noirs ne s'empressent guère d'adopter le costume et les usages des blancs, ou de se faire baptiser. Ils seraient très-Ilattés, assurément, de se dire yévos ; mais ils appréhendent les consécjuences de ce titre flatteur, et ils demeurent Imé wi-wi) gens de couleur noire.
Les blancs qui se sont établis au Dahomey n'y allèrent pas tous dans le même but : les uns cherchaient un gain quelconque: les autres allaient apporter aux nègres les lumières de la foi et les bienfaits du christianisme. Nous ne dirons rien ici des missionnaires qui se dévouaient au progrès de l'Évangile; parlons seulement des blancs qui se vouèrent aux opérations commerciales.
Ces derniers ont demandé deux choses : 1° des esclaves: 2° les productions du pays.
D'abord ils demandèrent des esclaves, et rien que des esclaves. Inutile de répéter ce que nous avons dit de la traite des nègres, qui s'établit et s'organisa dans les royaumes de Juda et d'Allada dès IGOO, pour continuer jusqu'en I860: excitant les dissentiments durant une période de plus de deux cents ans ; fomentant des guerres presque incessantes chez les peuples par l'appât du ynin proposé aux premires ravisseurs des nègres. (Paroles de Grégoirk XVL)
En 1842 seulement commença, à Wydah. ce que nous
appellerons à bon droit le commerce légal, c'est-à-dire l'exportation, non plus des personnes, mais des choses : de r huile et des amandes de palmier.
L'honneur d'avoir pris l'initiative de ce commerce appartient à un Français, M. Victor Régis aîné, de Marseille. Il obtint la permission d'établir une factorerie dans le fort français de Wydah , et inaugura le commerce légal sous la protection de notre pavillon national. Les nègres donnent en troc leur huile et leurs amandes pour les objets d'importation : étoffes diverses , tafia et liqueurs , poudre , fusils , tabac en rôle du Brésil, tabac en feuilles des États-Unis, cauris. etc.
Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort lucratif. Les nègres troquaient en aveugles, ne connaissant ni le prix de ce qu'on leur apportait, ni la valeur de ce qu'ils livraient en échange. Les marchandises les moins favorisées donnaient au moins cent cinquante pour cent de bénéfices , avant que la concurrence eût porté ses premiers coups au lucre commercial. En quelques années, M. Régis réalisa une fortune colossale de plusieurs millions.
Dans la suite, les anciens marchands d'esclaves établis à Wydah se virent forcés à tourner leur activité vers le commerce légal, seul possible désormais. Ils se pourvurent d'abord à la maison Hégis, dont ils devinrent les clients et les agents commissionnés. Puis ils reçurent des navires en consignation, et commencèrent la concurrence qui de\ait éclairer les nègres sur la valeur des marchandises diverses. En dernier lieu, deux maisons françaises furent fondées : l'une par 31M. Jules Lasnier, Daumas. Lartigue etC'*; l'autre par M. Fabre, parent de M. Régis, et son ancien associé.
On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis; il donna ordre à ses agents de soutenir la lutte, en évitant de la provoquer ou de l'engager. BientcM on se disputa les faveurs des noirs; on leur paya plus cher les produits qu'ils apportaient: on leur livra à des prix inférieurs ceux d'Eu-
rope et d'Amérique . et le commeire ne tarda pas à devenir heaucoup moins rémunérateur.
La France a un vice-consul accrédité (autant qu'on peut l'être) auprès du roi de Dahomey. Le siège du vice-consulat est à Wydah.
En terminant, qu'il nous soit permis de déplorer l'inlluence pernicieuse des blancs au Dahomey. En s'adonnant à la traite, ils ont rendu nécessaire la chasse à l'homme. N'est-ce pas la traite des nègres qui a fait du monarque dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de pillards?
Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de les considérer comme une race inférieure et maudite. Us ont leur dignité, leurs lois, leur droit : respectons-les. Le noir a sa place dans la grande famille humaine : nous avons eu le tort de len exclure: qu'il n'en soit plus ainsi désormais.
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