‹ La côte des Esclaves et le DahomeyChapitre 8 sur 65 · LA COTE DES KSCLAVES · texte numérisé non relu

LA COTE DES KSCLAVES

santis par les excès de leur voracité, ils ne se dérangent guère quand on passe ; ils ont de la peine à reprendre leur vol. Les indigènes respectent ces oiseaux, à cause des services qu'ils en reçoivent : ce sont les balayeurs publics pourvoyant à la salubrité. On inllige des peines à ceux qui tuent ces vautours. Ils passent la nuit sur les arbres ou sur le faîte des toitures; et le matin, du haut de ces observatoires, ils épient le moment de se jeter sur la curée; presque jamais on ne les voit isolés; ils volent toujours plusieurs ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau akrassou ; les Nagos le nomment akala. « Si un cadavre gît sur le sol. disent les Nagos, Yakala le sent du haut des airs. » On ne peut manger sa chair, parce qu'elle est dure et d'une odeur de viande putréfiée.

Nous avons déjà parlé du chat-civctic ; il fournit le musc si recherché par les négresses pour la préparation de Vaiikè. La civette est rare sur la côte; mais comment ne pas en parler, à raison du produit fourni par elle à la parfumerie locale? Ce chat a près de l'anus une poche profonde renfermant une pommade odorante. Au dire des nègres, l'animal se défait de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.

Les chevaux sont rares, et viennent de l'intérieur; les bœufs ne sont pas soumis au joug.

De tous les ennemis du repos et du bien-être de l'homme, je n'en connais pas de plus agaçant que le moustique. Oh! la vilaine petite bète ! Quand le bon Lafontaine nous montre le lion harassé et rendu, dans la lutte engagée entre le moucheron et lui. le moucheron devait être de la famille des moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion sur les dents ; que ne peuvent donc des milliers de moustiques à la trompe acérée? Vous n'en avez pas plutôt chassé un, qu'il en revient dix; or un seul suffit à vous tourmenter par sa piqûre et par ses bourdonnements; un seul vous rend tout repos impossible. On ne s'habilue jamais à lui, et jamais on ne peut l'éviter. Cet cxcrèuient de la terre, pour

parler comme le fabuliste, ce cUèdf insecte, cet axorton de mouche en cent lieux vous harcelle, vous lassant sans relâclie et ne se lassant jamais ; comme les Nagos l'ont bien nommé : f/namoum-gnamomn! Les Européens se garantissent autant qu'ils le peuvent à l'aide de moustiquaires. Quant aux noirs, ils sont souvent forcés de déguerpir de l'intérieur des habitations ; ils s'installent tant bien que mal dans la cour, allument du feu, afin de tout enfumer et de chasser rennemi, et ils essayent de dormir. Il n'y a pas jusqu'au roi qui n'oublie la gravité et la dignité, lorsqu'un moustique vient Tattaquer. Même en présence des visiteurs qu'il reçoit, au milieu d'une discussion sérieuse, il se donne des claques retentissantes : il se frappe la poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe l'épaule : qu'est-ce donc? un moustique le piquait!

Comment dire les tourments que les moustiques indigent au voyageur sur la lagune? On a beau les chasser, leurs bourdonnements incessants annoncent toujours de nouveaux et terribles assauts. De guerre lasse, on se blottit sous une couverture, au risque d'étouffer; car, pour fuir une incommodité, on n'a d'autre ressource que de s'en imposer une nouvelle presque aussi fatigante.

Une autre petite bête non moins incommode, non moins cruelle, c'est la fourmi. Les fourmis offrent plusieurs variétés ; quelques-unes sont ailées ; celles que l'on nomme fourmis voyageuses se distinguent par une véritable férocité. Jilles mordent avec un tel acharnement que la plupart du temps on n'arrache que le corps; les pinces, semblables à des hameçons, restent dans la plaie. « Je ne crois pas qu'elles se construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit M. Duchaillu, qui les a parfaitement observées. Jamais elles n'emportent rien; elles mangent tout sur place. Leur habitude est de marcher à travers les forêts sur une longue file régulière ; cette ligne mouvante, qui se présente sur deux pouces de large, a souvent plusieurs milles de long. Sur les flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se

comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et maintenant le bon ordre dans cette singulière armée... Sont-elles affamées, la longue file change tout à coup son ordre, fait un changement de front absolument comme un bataillon, et se déploie dans la forêt en une large masse qui attaque et dévore tout ce qu'elle renconre avec un acharnement furieux auquel rien ne peut résister... Tout animal qui se trouve sur leur passage est pourchassé à outrance... En un rien de temps l'animal, souris, chien ou gazelle, est envahi, tué, dévoré, sans qu'il en reste rien que la carcasse toute nue. Elles voyagent nuit et jour. Plusieurs fois réveillé en sursaut, j'ai dû me précipiter hors dema cabane. » (Afrique éqiiatoriale.) Pour être exact, il est bon d'observer qu'on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. Toutefois, à qui n'est-il pas arrivé, une fois ou une autre, d'en être attaqué, soit au lit, soit lorsque, par accident, on a mis les pieds sur leur colonne? Il faut éviter de jeter de l'eau chaude ou de la cendre sur cet envahisseur; ce procédé n'obtiendrait d'autre résultat que de disperser les assaillants tout alentour, et d'augmenter les dangers de l'invasion. La morsure est extrêmement douloureuse; on s'en ressent parfois trois ou quatre heures après.

Deux espèces de fourmis microscopiques, l'une rouge, l'autre noire, vivent par myriades innombrables dans toutes les cases. « Elles paraissent aA^oir l'odorat très-fin; invisibles jusqu'à ce qu'elles sentent quelque aliment à leur portée, elles aflluent alors on ne sait d'où et en telle quantité que le voyageur s'étonne et s'inquiète de se voir assiégé par une telle armée. » ( Duchaillu.) Elles sont très-friandes de l'huile d'olive; j'ai été surpris bien des fois d'en trouver jusque dans l'intérieur des bouteilles parfaitement bouchées où nous tenions l'huile : je ne croyais pas qu'elles y pussent pénétrer, et elles y étaient en troupe compacte.

Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne s'attaque ni au.v personnes vivantes ni aux aliments; il ne

se montre pas au grand jour, et l'on peut ne pas se douter de sa présence; néanmoins il travaille, et produit fréquem ment de véritables désastres, minant les murailles en terre, ruinant les habitations, dévorant le linge et les meubles. Son travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au bout de huit jours, souvent en moins de temps, et la caisse et ce qu'elle contient sont dans le plus piteux état : de la caisse il ne reste que des pellicules comme des feuilles de placage : tout tomberait, si l'ouvrier démolisseur n'avait le talent de lui donner de la consistance avec un mastic de sa composition. Malgré les précautions minutieuses que Ion prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne laisse pas d'y faire des ravages. Dans quel déplorable état ne trouve-t-on pas les marchandises, lorsqu'on a négligé de les remuer de temps en temps ! Des ballots entiers d'étolTe sont rongés, perdus. Quand le coupin arrive aux poutres et à la charpente d'une construction, c'en est fait de l'édifice; s'il se met dans une bibhothèque, le rongeur impitoyable ne laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à Lagos, à Porto-Novo, à Wydah, dans les premières habitations qui nous servirent de logement provisoire, j'entendais les coupins ronger les bambous et le bois de la case. A Lagos en particulier, je dus leur disputer le terrain pied à pied ; nous employâmes la pioche et le feu pour détruire les coupinières énormes qui se trouvaient sur l'emplacement où la Mission catholique est étabhe aujourd'hui. Les nids de coupins bâtis avec de la terre acquièrent une extrême solidité ; les galeries intérieures sont habilement construites avec cette espèce de mastic dont nous avons fait mention plus haut : c'est un produit blanchâtre, prenant la consistance du ciment et brûlant comme l'amadou. J'ai vu des coupinières de deux mètres de haut; les termites avaient eu le talent de les bâtir autour d'un arbre qui consolidait leur édifice. Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redou-

tables eiineinis : que ne peuvent-elles les exterminer tous 1 L'homme ne manquerait pas d'ennuis et de soucis avec les moustiques et les reptiles : sans parler des perce-oreilles, des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux cris aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la morsure provoque une chaleur acre et piquante, accompagnée de rougeur et de démangeaison.

Les reptiles les plus communs appartiennent certainement à Tordre des serpents. Outre les pythons que l'on adore à Wydah et à Grand-Popo. il existe une infinité d'espèces de petits serpents; la blessure de quelques-uns d'entre eux passe pour être excessivement dangereuse; les indigènes redoutent surtout un serpent noir à collier rouge, et quoique les accidents ne soient pas fréquents, on n'est jamais sans appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites espèces qui se glissent de tout côté, jusque dans les habitations et sur les lits.

Les caïmans vivent dans la lagune, où leur présence est un danger permanent. Les indigènes s'imaginent que la queue de cet animal renferme un venin très-dangereux; mais là n'est pas le véritable danger; il est dans leur habitude d'attaquer les êtres vivants qu'ils rencontrent. J'ai vu un alligator se dirigeant lentement vers des poules : cellesci étaient si bien fascinées qu'elles avançaient vers lui, l'œil fixe et sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. Un nègre rompit le charme, en donnant un coup de sabre sur le cou du caïman. Alors celui-ci se détourna, pour revenir à la lagune d'où il était sorti , et les poules se précipitaient furieuses à sa poursuite. Le nègre acheva de tuer le caïman, et l'emporta pour le manger; il le cachait, parce que, disait-il, il est un peu félichc, et les Jéticheurs me pourraient hien inquiéter. C'était à Porto-Novo, dans la ville même. On voit que les alligators n'y sont pas de simples hôtes; ils y ont droit de cité (détail peu rassurant pour les baigneurs qui vont s'ébattre dans la lagune).

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