SCÈNE IL LUPO, ROLAND
LUPO
Toi, mon ami! Tu me cherches? Mon père?...
ROLAND
Votre père va bien. Il a recouvré définitivement, je l'espère, la vigueur et la santé; mais son voyage à Naples n'a pas été aussi heureux qu'il l'espérait... Savez-vous que je viens de faire dix lieues d'une traite?...
LUPO, impatient.
Mon père, mon père d'abord ! oii est-il, que faitil?
188 LUPO LÏVERANI.
ROLAND
Il est caché chez votre oncle, le cardinal. Il pensait qu'avec la protection de ce puissant beaufrère, il obtiendrait justice. Le pauvre homme persiste à vous croire innocent; mais le cardinal pense autrement, et, s'il n'a pas voulu l'affliger trop en le lui disant, il lui a fait au moins comprendre que votre affaire était mauvaise, et que vous deviez tous les deux vous taire et vous éloigner.
LUl-O.
Eh bien î il va en fournir les moyens à mon père, et j'irai le rejoindre.
ROLAND
Voilà l'embarras! Le cardinal a tellement peur |X)ur lui-même qu'il ne veut en rien contribuer à la fuite de son beau-frère. Il dit que c'est à vous d'aller le délivrer.
LUPO
Le délivrer? Roland, tu ne me dis pas tout! Mon père est en prison !
ROLAND
Il peut y être d'un moment à l'autre.
Il y est!
ROLAND
Eli bien, oui, depuis ce matin, et on ne m'a pas permis de l'y suivre. Voilà pourquoi je suis accouru vous trouver.
LUPO
Malheur! trois fois malheur! Mon père dans un cachot! C'est pour le tuer ou ramener son infirmité... Ils vont le mettre encore à la question...
Ah! fureur! (H s'anache les cheveux.)
ROLAND
Voilà ce que je craignais; vous perdez la têtef Voyons, écoutez-moi. En me voyant partir, le cardinal m'a dit : Que Lupo tente un coup de main pour le délivrer, ou qu'il vienne sans bruit, avec de l'argent, c'est le plus sûr; l'argent ouvre toutes les portes.
LUPO
Eh bien! de l'argent, il en a, lui, et il ne t'en a pas offert?...
ROLAND
Il m'en a même refusé!
LUPO
0 avarice sans entrailles!
J'ai couru chez votre maîtresse Délia. On ignore ce qu'elle est devenue. Depuis lundi dernier qu'elle était chez nous, à Montelupo, on ne l'a pas revue à Naples ; j'ai couru alors chez votre ami Galvan. « Je n'ai pas un ducat, m'a-t-il dit; mais un autre Galvan peut en procurer beaucoup à votre jeune maître. Il sait bien en quel lieu, ce soir, il le trouvera, et je gage qu'il y est. Allez le trouver, dites-lui que, fallût-il aliéner la moitié de mon héritage, je jure de sauver son père de tout mal; c'est à lui de faire en sorte que mon oncle ne revienne pas de sa promenade. » — J'ai compris, je suis venu, je vous trouve au lieu désigné : tout va bien.
LUPO
Tout va bien ! voilà ce que tu me dis ! Il faut que les vieux os de mon père pourrissent sur la paille des prisons ou soient brisés dans les tortures, si je n'assassine pas ce soir un de ses plus
anciens amis, un vieux homme qui m'a fait sautei sur ses genoux quand j'étais petit enfant ! Vraiment, non, tout ne va pas bien pour moi!
ROLAND
Vous étie2 décidé pourtant, puisque vous voilà ici. C'est bien ici qu'il doit passer ce soir?
LUPO
J'étais décidé à le surprendre et à le voler lâche ment.
ROLAND
Vous?
Oui, moi ! Les cris de mon père sur le chevalet ont tué mon orgueil. Je ne suis plus un chet de brigands, je suis un larron de la plus vile espèce !
ROLAND
Il ne faut pas, mon cher maître ! il n'y pas de honte à commander de hardis aventuriers et à faire ce que nous appelons la guerre de montagne. C'est le pays qui le veut, et c'est la richesse de l'habitant. Moi, j'ai eu mon père bandit dans
192 LUPO LIVERÀNI
l'Abruzze ; je u'en rougis pas, et si le vôtre pensait
comme moi Mais il a le respect des lois. Des
idées de famille ! chacun les siennes, n'est-ce pas? Avec lui, je diè comme lui ; mais avec vous je dis : Vous n'êtes pas d'un sang à tirer la laine. Il ne s'agit pas de dérober, il faut rançonner. Un noble a ce droit-là sur les vilains; quand il l'exerce sur gens de toute condition, il manque aux lois, mais non à la fierté de sa race! Allons, mon jeune capitaine, reprenez votre rôle. Où sont vos bons compagnons, votre vaillante petite armée? 11 faut la rassembler, l'heure approche.
LUPO
Mes hommes ! je n'en ai plus, je viens de les congédier.
ROLAND
Bonté divine ! pourquoi avez-vous fait cela ?
LUPO
Je ne sais ! un dégoût de cette vie que mon père expie si cruellement, un repentir peut-être, l'idée que chacun de mes complices enveloppait comme moi ses proches dans sa ruine. Bref,
j*ai résisté à leurs prières, à leurs menaces même, et ils se sont dispersés pour rentrer chez eux.
ROLAND
Et vous comptiez attaquer seul le vieux Gai van?
LUPO
Oui, l'effrayer par certain moyen et profiter du trouble de son escorte pour faire le coup, voilà ce que j'avais résolu.
ROLAND
On peut vous aider ; mais, s'il n'a qu'un millier de ducats, ce n'est pas de quoi délivrer mon vieux maître.
LUPO
C'est vrai, il faut le tuer, Galvan le veut! eh bien, on le tuera! fasse le ciel qu'il se défende!... Si je le sommais de délivrer mon père?
ROLAND
Il promettra tout, et, rentré à Naples, il vous dénoncera. *
LUPO
Si je le supphais?...
C'est un cœur d'airain, il est pire que le cardinal !
LUPO
Il aimait pourtant mon père, j'en suis sûr.
ROLAND
Depuis que vous êtes ruiné, il l'a aban- <]onné.
LUPO
Eh bien donc, malheur aux avares ! ce ne sont pas des hommes ! Si mon oncle était là, je le tuerais aussi ! Allons un peu examiner le chemin : je ne saurais rester en place.
ROLAND
Que ferai-je de ce cheval fourbu?
LUPO
Amène-le, je sais où le cacher.
ROLAND, à part.
Un cheval qui erre sans cavalier, c'est un indice; je vais le saigner pour qu'il ne bouge plus. La vue du sang réveillera mon maître.
(Us âdrtent.)