‹ La coupe (volume 2)Chapitre 46 sur 91 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

ANGELO, seul.

Ces hommes vont m'admirer parce que je suis pire que Lupo! Cette pensée me donne froid !... Je ne sais si c'est un hommage, ou un affront... Où est donc Délia? La nuit est-elle devenue si obscure ou ma vue est-elle voilée de sang? Malheureuse courtisane ! je t'aimais, il y a une heure. Je buvais la vie sur ton sein vénal, j'oubliais tout, j'étais ivre... Quel réveil! Est-elle donc?... Oui, froide déjà! Cette plaie est horrible... Son regard fixe m'éblouit et me brûle comme une flamme... Allons, je suis fou ! Son œil est terne et reflète comme une vitre brisée le pâle rayon de la lune. Cachons ce cadavre; j'espérais que Lupo souillerait

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sa main de ce meurtre, en trouvant sa concubine dans mes bras; mais il ne tue pas les femmes, lui! Tous les forfaits que je veux lui faire commettre seront-ils donc fatalement commis par moi?

(Il cache le cadavre dans les buissons.) AllonS, rcpOSC daUS

les épines, fille de joie! voilà une triste fin pour une si pompeuse existence ! C'est pour ton malheur que tu m'as rencontré ! Adieu ton bain parfumé et ta couche de satin, que tu regrettais de quitter pour trois jours! A présent tu dormiras dans les aloës acérés, sur les cailloux tranchants.

(Il rit et sanglote.)

SCÈxNE VIII

ANGELO, LUPO

LUPO, à part.

Qui donc se lamente ainsi? L'ermite! est-il insensé? Il faut que je l'éloigné. (Ham.) Ami, allez gémir plus loi.n. Il me faut cette place.

ANGELO

Vous prétendez encore commander ? La montagne ne vous appartient plus. C'est moi maintenant qui règne sur le désert. . .

LUPO

Votre raison est troublée; mais je n'oublie pas que vous m'avez rendu service; je vous prie de vous retirer.

ANGELO

Tu veux tuer quelqu'un ici?. . .

LUPO

Peut-être.

ANGELO

Tu n'as plus le droit. . .

J'ai le droit de vider partout mes querelles particulières. J'attends ici un ennemi.

ANGELO

Je veux t' aider encore.

LUPO

Je ne veux pas de témoin.

ange;.o.

Je veux être le tien.

LUPO, surpris, s'avançant sur lui d'un air de menace.

Pourquoi?

ANGELO

Parce que mon sort est lié au tien sur la terre.

Je yeux faire tout le mal que tu feras et te suivre au delà de la vie.

LUPO

Vous parlez sans raison, je ne suis pas un exemple à suivre"!

ANGELO

Mais vous croyez que vous irez au ciel, vous?

LUPO

Je ne me demande pas où j'irai , je n'en puis rien savoir ; mais c'est assez de vaines paroles ; va-t'en.

Un seul mot, voyons! Tu pourrais me sauver, peut-être 1

LUPO

Comment ?

ANGELO

Si je te voyais faire le bien, je comprendrais ;

l'arrêt céleste, je rentrerais dans la bonne voie, >■

je retrouverais l'espérance; mais tu restes dans l le mal, et tu es béni quand même. ..

LUPO

Béni, moi!

ANGELO

N*as-tu pas vu la madone te présenter le Bambino et l'archange de la tapisserie étendre sur toi son bouclier?

LUPO

Ami, si tu plaisantes, sache que je ne suis pas en train de rire . . .

ANGELO

Je parle sérieusement.

LUPO

Tu me présentes des symboles? Tu veux subtiliser avec moi? C'est peine perdue, va ! Je suis celui qui ne réfléchit pas, qui obéit au vent qui souffle, et qui n'a jamais approfondi le bien et le mal.

ANGELO

Pourtant, quand tu blasphèmes...

LUPO

Je ne blasphème pas. Si je dis de mauvaises paroles, cela ne fait pas sécher une herbe sur la terre ni pâlir une étoile au ciel... — Mais je t'ai assez répondu, et tu m'ennuies ; il faut...

ANGELO

Tu es semblable à la brute. Le raisonnement ne te dit rien, tu es impatient de tremper tes mains dans le sang !

LUPO

Assez, te dis-je. Tes paroles me fatiguent et me dérangent, il faut que je sois tout à l'heure sans pitié, et tu me rappelles qu'il m'en coûte à présent d'être cruel...

ANGELO

Il t'en coûte ! Tu connais donc ce qui est mal?

UPO.

Qu'importe? Le meurtre enivre, on le commet dans la fièvre, et, après, il semble qu'on l'ait rêvé.

ANGELO

J'ai souvent rêvé le mal sans le faire. Dieu vivant! ne suis-je pas le moins coupable?

Je n'en sais rien. Si tu rêvais le mal, c'est que tu l'aimais.

ANGELO

Me feras-tu croire qu'en le commettant tu le détestes ?

LUPO LIYERANI 209

LUPO

Laisse-moi. J'appartiens au tumulte de mes pensées ! Si, comme toi, j'avais vécu dans la science du bien, je ne serais pas tombé dans les ténèbres du doute...

ANGELO

Et tu erres dans ces ténèbres? Tu doutes, avoue-le !

LUPO

Moi ? non, jamais ; c'est de ton doute que je parle.

ANGELO

Tu crois à la bonté divine?

LUPO

C'est assez! Je te défends de la nier devant moi. Si Dieu est, il est bon...

ANGELO

Quoi? même quand l'on torturait ton père, tu n'as pas nié la justice suprême]?

Non, pas même à ce moment-là, qui fut effroyable! Pourquoi m'en serais-je pris à Dieu, quand le mal venait de mo ?

210^ LUPO LIVERANl

ANGELO

Tu n'as pas invoqué le démon? Tu mens...

LUPO

C'est foi qui mens par la gorge ! Le diable est un rêve de ta pensée. On vient ; va-t'en, je le veux! pas un mot de plus, ou malheur à toi!

ANGELO, feignant de s'éloigner et se cachant.

Je saurai ce que tu veux faire. La haine rive mes pas aux tiens!

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