LA CORDE D'AIRAIN
SCÈNE PREMIÈRE. — ALBERTUS, dans son cabinet, contemplant la lyre ; M É P H I S T 0 P H É L É S. invisible pour lai, assis dans un coin.
MÉPHiSTOPHÊLÈs, a part. C'est cola t contemple ta besogne, gémis, effraye-toi, frappe-toi la poitrine; cela ne raccommodera rien, et tu peux jouer à ton aise maintenant sur la seule corde qui te reste : ce sera une belle musique^ mais, par malheur, elle ne durera pas longtemps !
ALBERTUS. Je n'ai pu y résister !... Quelle est donc cette tentation infernale? Ce juif maudit, avec ses manuscrits et ses conseils, a fait de moi un enfant. Il a bouleversé ma raison en me promettant un secret que je ne saurai jamais sans doute!... En vain je cherche dans ces papiers quel chant est consacré par la septième corde; Adelsfreit ne s'est point expliqué à cet égard, et je suis forcé de m'en rapporter à Jo-
nalhas. Prédictions incomprchensilDlesl vous vous clés pourtant réalisées avec une justesse dont une science plus i^rande que la mienne serait épouvanlée. Mais plus le mystère paraît impénétrable, plus ma conscience doit en chercher Texplicalion ; je la dois aux hommes, je me la dois à moi-même, cette solution, sans laquelle leur esprit et le m.ien peuvent rester à jamais trompés... Les hommes!... ma conscience) Est-ce donc pour eux, est-ce donc pour elle que j'ai tenté l'expérience? Est-ce l'amour de la vérité qui m'a guidé en tout ceci ? est-ce lui qui me dévore en cet instant? Ah 1 malheureux, avoue qu'en brisant ces deux dernières cordes un amour insensé de la vie, une soif ardente des passions t'a seule entraîné I... Oh! comme ma main tremblait, comme ma poitrine était en feu lorsque j'ai suivi le conseil du juif! Je m'attendais encore à voir le ciel s'obscurcir, la terre trembler et ma maison s'écrouler sur moi. Rien de tout cela n'est arrivé, et même je n'ai point entendu les cordes d'acier rendre un son plaintif comme celles que j'avais déjà brisées. Cette fois, la lyre a été muette! Peut-être que c'est ma conscience qui est devenue sourde 1... Quel est donc mon crime, cependant? Si l'action est utile en elle-même, qu'importe qu'une mauvaise intention se soit glissée malgré moi parmi les bonnes V Je devais poursuivre ici la vérité à travers les épreuves ; et^ quand même la paix de mon âme en serait à jamais troublée, c'est encore un sacrifice que je dois à mon œuvre.
MÉPUISTOPHÉLÈS, se montrant sous la fîgaro du juif.
Mille pardons si je surprends sans façon le secret de vos pensées. Les grands esprits ont la mauvaise habitude de causer tout haut avec eux-mêmes. Gela ne
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VOUS arriverait pas si vous connaissiez la musique; mais vous ne tarderez pas à la savoir, car je vous trouve dans de meilleures idées. Il me semble que vous commencez à ouvrir les yeux et à reconnaître que vous devez tâter le pouls à la vie si vous voulez être le vrai médecin de l'humanité.
ALBERTUS, à part. Cet liommc me déplaît; je me méfie de lui, et pourtant il me mène où il veut? D'où vient que sa visite m'est agréable en cet instant'? Serait-ce que j'ai besoin d'une plus mauvaise conscience que la mienne pour m'encourager dans le mal?
MÉPHiSTOPHÉLÈs. Nc serîez-vous pas moine, par hasard?
ALBERTUS. Ricu ne peut me déplaire à un plus haut point que cette plaisanterie. Que voulez-vous dire?
MÉPHISTOPHÉLÈS. C'est que vous appelez crime tout ce qui est en dehors de votre morale personnelle.
ALBERTUS. S'il cu cst aîusî, n'ai-jc pas raison pour moi du moins? Tout est relatif.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Je m'cxprîme mal... Je devrais dire : vœux insensés, orgueil téméraire.
ALBERTUS. Ce reprochc est un lieu commun. Vous qui prétendez lire au dedans de moi, vous devriez savoir que mon renoncement aux choses humaines est une résolution naïve et consciencieuse.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Comme il vous plaira; j'aimerais mieux passer pour un orgueilleux que pour un niais.
ALBERTUS. Le mépris et l'ironie ne me touchent point.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Cela veut dire que vous êtes blessé. Allons! ne nous fâchons pas. Depuis vingt-cinq
ans, vous êtes la victime d'une erreur, voilà tout. Il est temps de vous en affranchir. Vous avez pensé qu'un philosophe devait être un saint ; et, au lieu de chercher la sainteté dans l'emploi bien dirigé de vos facultés, vous avez suivi la vieille routine des dévots en tâchant d'éteindre ces facultés mêmes. Ce qui doit vous amener à reconnaître votre illusion, c'est que vous devez vous souvenir des doutes qui ont torturé votre âme depuis le jour où vous êtes entré dans cette carrière jusqu'à celui-ci; c'est aussi que vos facultés n'ont fait que grandir et réclamer toujours plus impérieusement leur emploi. Le maître que vous invoquez, et avec lequel vous vous croyez en rapport direct, serait bien ingrat et bien fou de ne point vous secourir si, en vous immolant ainsi, vous aviez rempli ses intentions. Apprenez donc à reconnaître, dans la révolte des besoins de votre cœur, la légitimité de ces besoins, ou doutez de cette puissance céleste que vous appelez toujours en témoignage et à qui vous offrez tous vos sacrifices. Voyons, de quelle mission vous croyez-vous investi en ce moment ? Est-ce de faire votre salut comme un chartreux, ou de chercher la sagesse afin de l'enseigner aux hommes comme un philosophe? Si c'est le dernier cas, apprenez qu'on n'enseigne pas ce qu'on ignore. La sagesse que vous pratiquez est un état exceptionnel qui pourra former tout au plus deux ou trois adeptes placés, comme vous, dans une voie d'exception ; c'est une vertu de fantaisie qui rentre dans la série des essais artistiques ; et vous, qui demandez toujours compte aux poètes de Id moralité et de l'utilité de leurs travaux, vous seriez fort embarrassé de prouver en quoi votre cénobitisme peut être profitable à la société.
ALBERTUS. Vous ne sauriez nier pourtant que j'aie enseigné des vérités utiles, et je vous répondrai que je n'eusse pas eu le loisir de découvrir et d'enseigner ces vérités si j'eusse livré ma vie au caprice des passions.
MÉPHiSTOPHÉLÈs. Qui VOUS parle de caprices? qui vous parle de passions? Ne poiiviez-vous cultiver, dans le sanctuaire de votre âme, comme vous dites, un amour pur, une amitié conjugale, durable, légitime? Ne pouviez-vous pas vous marier, être père? Alors, vous eussiez enseigné avec autorité les devoirs de la famille dont vous parlez si souvent à vos élèves, à peu près comme un aveugle parle des couleurs.
ALBERTUS. J'y ai souvent songé; mais j'ai senti dans mon âme le germe de passions si violentes, que je n'eusse pu faire de l'hyménée un lien aussi paisible, aussi noble, aussi durable que ma raison le conçoit et que ma conviction le prêche aux autres.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Et poupquoi, s'il VOUS plait, le germe de vos passions est-il devenu si brûlant et si dangereux ? C'est que vous l'avez trop longtemps comprimé. Ainsi, avec toute votre vertu, vous êtes inférieur au dernier bourgeois de votre ville.
ALBERTUS. J'en suis trop convaincu ! mais le mal est fait. Plus j'ai tardé, plus il est certain que je ne dois pas entrer dans cette carrière. Il est peut-être des erreurs dans lesquelles la sagesse nous ordonne de persévérer en apparence, ou du moins dont elle nous condamne à porter la peine jusqu'au bout.
MÉPHISTOPHÉLÈS. Yoilà le plus beau sophisme qui soit jamais sorti de la bouche d'un sage ; mais ce n'en est pas moins un sophisme bien conditionné. Dites tout bonnement que ce qui vous arrête aujour-
d'iiui, c'est la timidité : d'une part, la crainte de ne pas savoir plaire à une femme; de l'autre^ la peur de paraître ridicule à vos élèves.
ALBERTus. Je puis jurer devant Dieu et devant les hommes que vous vous trompez. Si je croyais devenir meilleur et plus utile à la société en me mariant, je le ferais tout de suite, avec simplicité, avec franchise. J'augure assez bien des femmes pour croire qu'il s'en trouverait au moins une qui serait touchée de ma candeur, et je connais assez mes élèves pour être sûr qu'ils apprécieraient ma bonne foi ; mais je suis certain que l'amour serait désormais un poison pour mon âme. Je serais porté à m'absorber tellement dans l'amour d'une créature semblable à moi, que je perdrais le sentiment de l'infini et la contemplation assidue de la Divinité. La jalousie dévorerait mes entrailles, et détruirait peu à peu toutes mes idées de justice, de patience et d'abnégation. Pour quelques enfants de plus que je donnerais à la patrie, je lui retirerais ma doctrine, qui certes lui est plus nécessaire ; car les bras manqueront toujours moins que les intelligences. N'est-ce pas votre avis ?
MÉPHisTOPHÉLÈs. Ainsi, vous êtes bien décidé à rester moine? C'est votre dernier mot?
ALBERTUS. SI c'cst ainsi qu'il vous plaît de me qualifier, soit! C'est ma dernière résolution.
MÉPHISTOPHÉLÈS. En cc cas , dites-moi donc, maître Albertus, pourquoi vous avez réduit la lyre à cette seule corde d'airain ?
ALBERTUS, troublé. Qu'ont de commun le son de cette lyre et les expériences physiques dont elle est l'objet pour moi, avec les principes de ma conduite et les sentiments de mon âme ?
LES SEPT CORDES DE LA LYRE liil
MÉPHiSTOPHÉLÈs. Sans doute; qu'a de commun la poésie avec l'amour? Jamais cela n'est tombé sous le sens d'un philosophe I
ALBERTUS. G'cst assez ! vos railleries me fatiguent, et tout ce que je viens de vous dire est assez triste pour mériter, de votre part, autre chose qu'un froid dédain. Vous êtes un homme sans entrailles; laissez-moi I
MÉPHiSTOPHÉLÈs. Yous m'accusez, ingrat, quand je vous sers malgré vous 1 Dupe de vos propres sophismes, vous aviez mis entre vous et le bonheur des obstacles invincibles, la contrainte et la gaucherie d'un philosophe ! Je vous ai fait connaître et modifier les propriétés magiques de cette lyre. Grâce à moi, vous avez dans les mains un talisman avec lequel vous pouvez toucher le cœur d'Hélène, et lui apparaître plus jeune et plus beau que le plus jeune et le plus beau de vos élèves... Et vous le dédaignez, pour vous renfermer dans votre sot orgueil ou dans votre prudence couarde ! Eh bien, que votre destinée s'accomplisse! Maintenant, la mélodie de la lyre est tellement simplifiée, que vous pourriez en jouer aussi bien qu'Hélène, et agir sur elle comme jusqu'ici elle a agi sur vous... Le tendre Wilhelm, ou le passionné Hanz, ou le beau Garl, enjoueront à votre place; et Hélène, à jamais guérie de sa folie, sera l'heureuse et chaste amante de celui des trois qui sera le mieux inspiré!... Bonsoir, maître, je vous souhaite une bonne nuit et de longs jours sur la terre!
ALBERTUS. Attendez : que dites-vous?... Hélène guérie? Hélène heureuse?
MÉPHISTOPHÉLÈS. Ma société vous fatigue... Adieu!...
ALBERTus. Eiicore un mot! Vous avez une telle foi dans la puissance incompréhensible de ce talisman, que vous oseriez me prrjmettre de semblables résultats?... Le manuscrit d'Adelsfreit s'arrête à la corde d'acier,..
M ÉPHisTOPHÉLÈs. Depuis quand ajoutez-vous foi à la sorcellerie? Ne voyez-vous pas que tout ceci est un jeu? Quand vous avez cru qu'Hélène jouait de la lyre avec sa pensée, vous aviez sur les yeux une taie qui vous empêchait de distinguer ses mains; quand le ruisseau s'est arrêté à son commandement, le meunier fermait l'écluse, quand la lyre est tombée du haut de la cathédrale sur le pavé, un corbeau l'a saisie au vol et l'a déposée tout doucement parterre. Tout s'explique par des faits naturels. Je ne conçois pas qu'on se rompe la tête à chercher le mot dune énigme, quand la première explication venue est aussi bonne que toutes les autres. Bonsoir, maître, pour la dernière
fois ! (Il redevient invisible pour Albertus, et reste auprès de lui, appuyé sur le dos de son fauteuil.)
ALBERTUS. Nou f tout ccci n'était pas explicable par le hasard. Les prodiges accomplis par la lyre peuvent s'accomplir encore, et, tous les jours, nous recevons du ciel des bienfaits qui dépassent la portée de notre intelligence; celui-ci peut-être m'était réservé, de donner le bonheur et de le recevoir en empruntant à la lyre une éloquence inconnue et une puissance sympathique... Oh! rendre la raison à Hélène, et en retour être aimé d'elle! (saisissant ia lyre.) 0 lyre! est-il possible que tu puisses opérer un tel miracle, et que ta dernière corde, docile enfin à mes doigts inhabiles, me révèle la poésie, la grâce, l'enthousiasme et toutes les puissances de la séduction? Lorsque tu vibreras
SOUS ma main, uwe flamme descendra-t-elle d'en haut pour illuminer mon front et me révéler cette langue de l'infini qu'Hélène parle et que je comprends à peine? Oui, sans doute, poëte et musicien, investi de cette magie sans laquelle le monde est froid et sombre, je saurai me faire aimer... Je ne serai plus le triste philosophe dont l'aspect n'inspire que la crainte et la parole que l'ennui ! Maussade enveloppe, disgracieuse gravité, je vais te dépouiller comme un vêtement d'hiver aux rayons du printemps... Oh! je suis vaincu ! L'espérance d'être heureux m'a rendu l'espérance d'être bon .'Oui, je saurai aimer avec justice, avec douceur, avec confiance, car je saurai que je puis être aimé de même; et mes amis seront heureux de mon bonheur, car je lear en parlerai naïvement, et ils verront que mon âme est sincère dans la joie comme dans la souffrance.