CLÉOPATRE 2Ô
ment, mais c'est pour s'aimer ensuite plus encore qu'ils n'ont jamais fait. Cet amour ressemble à Antée : chaque fois qu'il touche la terre en tombant, il se relève plus fort. 11 résiste à tout et triomphe de tout : désir de la gloire, de la vie, du pouvoir ; crainte de la honte, de la mort, de l'abaissement, il surmonte tout et dévore tout.
Parfois il semble que les âmes des deux amants, lassées de leurs luttes et de leurs transports gigantesques, vont s'affaisser sur elles-mêmes et ne plus se relever. La vie ordinaire, la vie réelle, les saisit et cherche à les dominer. Antoine épouse Octavie, sans envoyer à travers les airs une parole de regret à Cléopâtre; il promet à Octave de rendre sa sœur heureuse, et tout porte à croire que cet homme sincère et hardi ne ment pas plus cette fois que les autres; mais à peine Octavie l'a-t-elle quitté un instant qu'une force irrésistible l'entraîne vers sa bien-aimée et l'enchaîne de nouveau à ses pieds. Alors, il n'y a plus de Rome, plus d'épouse, plus de devoir, plus de serment ; il n'y a plus que l'Egypte, Cléopâtre, les orgies et l'amour. Une autre fois, lorsque cette même Cléopâtre, téméraire comme une reine habituée à todt voir plier sous sa main et lâche comme une femme qui n'a jamais frappé que des esclaves, fuit le combat où elle s'est mêlée, malgré tous les conseils, Antoine, témoin de la honte de cette fuite, certain de sa défaite s'iirimite, fuit cependant avec elle. D'un coup, il ternit sa vieille gloire, il perd l'empire du monde, il sacrifie son armée; mais qu'importe? il n'aura pas quitté sa maîtresse.
Mais ce n'est pas tout encore : lorsque, accablé par son déshonneur et sou infortune, il maudit celle qui
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les a raus/s Pt veut aller chercher dan«^ la tombe un abri contre elle, contre lui, contre le monde entier, qu'elle paraisse! et une larme d'elle suttira pour effa. cer tout le passé et refaire de lui un amant plus heureux et un héros plus grand que la veille. Et, quand il succombera définitivement, ce ne sera que sous le destin; et son amour, aussi fort que sa vie, s'exhalera avec elle, en répétant le nom adoré de Gléopâtre.
Et toi! toi, l'objet d'une passion si vive, si profonde, si vivace, que fais-tu pour t'en montrer digne? Elle, qui a eu peur de la flèche perdue d'un vélite romain, elle qui s'est laissé à moitié corrompre par l'éloquence du rhéteur d'Octavie triomphant, et qui a pensé vendre pour se sauver celui qui s'était perdu pour elle; celle-là même, quand elle voit mort cet amant si grand, si beau, si généreux, si parfait, si supérieur au divin César, répudie la clémence du vainqueur, trompe la surveillance de ses gardes, et va rejoindre dans le tombeau celui qui ne l'a ja- )nais délaissée sur la terre.
Couple étrange, qui a puisé dans les neiges de l'âge des feux plus brûlants que ceux de la jeunesse 1 âmes infatigables qui ont pris dans des passions antérieures un aliment inépuisable pour un dernier et immense amour! amants si glorieux dans leur misère, qu'on oublie le triomphateur pour ne penser qu'à eux, et qu'on préfère le sort d'Antoine mourant aimé de Cléopâtre à celui d'Octave vivant maître du monde !