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XXX VII

« On ne prête pas aux fées, pensa Hermann ; elles veulent tout et ne rendent rien. » Il s'en alla dans le haut de la montagne et entendit de près les clameurs de la folle assemblée, car ces âmes vouées au culte obligé de la force et de la sagesse avaient été prises de vertige et demandaient toutes ensemble un changement sur la nature duquel personne n'était d'accord. La reine, immobile et muette, les laissait s'agiter autour d'elle comme des feuilles soulevées par un tourbillon. Elles parlaient dans la langue des mystères; Hermann ne put savoir ce qu'elles disaient.

Dans l'ivresse de leur inquiétude ardente, elles flottaient sur la bruyère aux derniers- rayons du soleil, les unes s' élançant d'un bond fantastique

sur les roches élevées pour dominer le tumulte et se faire écouter, d'autres s'entassant aux parois inférieures pour se consulter ou s'exciter. On eût dit un de ces conciliabules étranges que tiennent les hirondelles sur le haut des édifices, au moment de partir toutes ensemble vers un but inconnu. Hermann chercha Zilla dans cette foule et vit qu'elle n'y était pas.

11 s'enfonça dans les sombres plis de la montagne et gagna une grotte de porphyre où il savait qu'elle se tenait souvent. Elle n'était pas là. Il pénétra plus avant dans les régions éloignées où fleurit la gentiane bleue comme le ciel. Il trouva Zilla étendue sur le sol, au bord d'un abîme où s'engouffrait une cascade. La belle fée, affaissée sur le roc tremblant, semblait prête à suivre la chute implacable de l'eau dans le gouffre.

Par un mouvement d'effroi involontaire, Hermann la prit dans ses bras et l'éloigna de ce lieu horrible. « Que fais-tu? lui dit-elle avec un

triste sourire; oublies-tu que, si je cherchais la mort, elle ne voudrait pas de moi? Et comment peux-tu t'inquiéter d'ailleurs, puisque tu ne peux m'aimer? — Mère,... lui dit Hermann. — Elle l'interrompit : Je n'ai jamais été, je ne serai jamais la mère de personne! — Si je t'offense en t' appelant ainsi, dix Hermann, c'est que tu ne comprends pas ce mot-là.

« Pourtant lorsque je pleurais, enfant, celle qui m'a mis au monde et que je ne devais plus revoir, tu m'as dit que tu la remplacerais, et tu as fait ton possible pour me tenir parole. J'ai souvent lassé ta patience par mon ingratitude ou ma légèreté ; mais toujours tu m'as pardonné et, après m'avoir chassé, tu as couru après moi pour me ramener. Je ne sais pas ce qui nous sépare, ce mystère est au-dessus de mon intelligence; mais il y a une chose que je sais.

« Cette chose que tu ne comprends pas, toi, c'est que si mon bonheur peut se passer de ta

présence, il ne peut se passer de ton bonheur ; tu m'as dit souvent qu'il était inaltérable, et je l'ai cru. Alors, ne pouvant te servir et te consoler, j'ai vécu pour ma famille et pour moi; mais si tu m'as trompé, si tu es capable de souffrir, de subir quelque injustice, d'éprouver l'ennui de la solitude, de former un souhait irréalisable, me voilà pour souffrir et pleurer avec toi.

« Je sais que je ne peux rien autre chose. Je ne suis pas assez savant pour dissiper ton ennui ni assez puissant pour te préserver de l'injustice, et si ton désir immense veut soumettre et posséder l'univers, je ne puis, moi, atome, te le donner ; mais si c'est un cœur filial que tu veux, voilà le mien que je t'apporte. S'il n'apprécie pas bien la grandeur de ta destinée, il adore du moins cette bonté qui réside en toi comme la lumière palpite dans les étoiles. J'ai bien senti que tu ignorais la tendresse, mais j'ai vu que tu ignorais aussi ce qui souille les hommes, la tvi'annie et le châtiment.

frO LÀ COUPE

« Et si j'ai souffert quelquefois de te \oir si grande, j'ai plus souvent connu la douceur de te sentir si miséricordieuse et infatigable dans ta protection. Et toujours, en dépit de mes langueurs et de mes révoltes, je me suis reproché de ne pouvoir t'aimer comme tu le mérites. Voilà tout ce que je peux te dire, Zilla, et ce n'est rien pour toi. Si tu étais ma pareille, je te dirais : Veux-tu ma vie? Mais la vie d'un homme est peu de chose pour celle qui a vu tomber les générations dans l'abîme du temps.

« Eh bien ! puisque je n'ai rien à t'offrir qui vaille la peine d'être ramassé par toi, vois les regrets amers de mon impuissance, et que cette douleur rachète mon néant. Souviens-toi de ce chien que j'aimais dans mon enfance. Il ne pouvait me parler, il ne comprenait pas ma tristesse et quand je la lui racontais follement pour m'en soulager, il me regardait avec des yeux qui sem-

Liaient me dire : « Pardonne-moi de ne pas sa- » voir de quoi tu me parles.»

« Il eût voulu, j'en suis certain, avoir une âme pareille à la mienne pour partager ma peine; mais il n'avait que ses yeux pour me parler, et quelquefois j'ai cru y voir des larmes. Moi, j'ai des larmes pour tui, Zilla; c'est un témoignage de faiblesse qu'il ne faut pas mépriser, car c'est l'obscure expression et le suprême effort d'une amitié qui ne peut franchir la limite de l'intelligence humaine et qui te donne tout ce qu'il lui est possible de te donner.

— Tu mens! répondit Zilla; j'ai demandé un de tes enfants, ta femme me l'a refusé, et tu ne me l'apportes pas ! » Hermann sentit son cœur ss glacer, mais il se contint. « Il n'est pas possible, dit-il, qu'un si chétif désir trouble la paix immuable de ton âme. — Ah! voilà que tu recules déjà! s'écria la fée, et vois comme tu te contredis! Tu prétendais vouloir me donner ta vie,

je te demande beaucoup moins... — Tu me demandes beaucoup plus, répondit Hermann.

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