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XL IX

— Ne me dis pas tout cela, reprit Hermann, je le sais. Je sais que l'amour est égoïste en même temps qu'il est dévoué dans le cœur de l'homme; mais c'est l'amour, et tu ne le donneras pas à mon enfant! Eh bien! n'importe; je sais que tu ne peux pas voir souffrir , et que si tu la vois malheureuse, tu me la rendras. Tu me par-

les des larmes de sa mère ; oui, je les sens déjà tomber sur mon cœur ; mais dis-moi que le tien souffre de ce désir maternel inassouvi qui te rend si tenace, et je cède.

— Ne vois-tu pas, dit la fée, que j'en suis venue à ce point de maudire l'éternité de ma vie? que l'ennui m'accable et que je ne me reconnais plus? N'est-ce pas à toi de guérir ce mal, toi qui l'as fait naître"? Oui, c'est à force d'essayer de t'aimer dans ton enfance que j'en suis venue à aimer ton enfant ! — Tu l'aimes donc? s'écria Hermann. 0 mère! c'est la première fois que tu dis ce mot-là ! C'est Dieu qui le met sur tes lèvres, et je n'ai pas le droit de l'empêcher d'arriver jusqu'à ton cœur.

« Attends-moi ici, ajouta-t-il, je vais te chercher l'enfant.» Et, sans vouloir hésiter ni réfléchir, car il sentait bien qu'il promettait tout ce qu'un homme peut promettre, il redescendit en courant vers sa demeure. Bertha dormait avec sa fille

dans ses bras. Hermann prit doucement l'enfant, l'enveloppa dans une douce toison et sortit sans brait; mais il avait à peine franchi le seuil, que la mère s'élança furieuse, croyant que la fée lui enlevait sa fille.

lu Et quand elle sut ce que voulait faire Hermann, elle éclata en pleurs et en reproches; mais Hermann lui dit : « Notre grande amie veut aimer notre enfant, et notre enfant, qui nous connaît à peine, ne souffrira pas avec elle. Elle n'aura pas les regrets et les souvenirs qui m'ont tourmenté autrefois ici. Il faut faire ce sacrifice à la reconnaissance, ma chère Bertha. Nous devons tout à la fée, elle m'a sauvé la vie, elle t'a donnée à moi; si nous mourions, elle prendrait soin de nos orphelins.

lui « Elle est pour nous la Providence visible. Sacrifions-nous pour reconnaître sa bonté. » Bertha n'osa résister; elle dit à Hermann : « Emporte vite mon trésor, cache-le, va-t'en \ si je lui don-

nais un seul baiser, je ne pourrais plus m'en séparer. » Et quand il eut fait trois pas, elle courut après lui, couvrit l'enfant de caresses et se roula par terre, cachant sa figure dans ses cheveux dénoués pour étouffer ses sanglots .« Ah ! cruelle fée! s'écria Hermann vaincu, non! tu n'auras pas notre enfant!

— Est-ce là ta parole? dit Zilla, qui l'avait furtivement suivi et qui contemplait avec stupeur son désespoir et celui de sa femme ; crains mon mépris et mon abandon ! — Je ue crains rien de toi, répondit Hermann; n'es-tu pas la sagesse et la force, la douceur par conséquent? Mais je crains pour moi le parjure el l'ingratitude. Je t'ai promis ma fille, prends-la. » Bertha s'évanouit, et la fée, s'emparant de l'enfant comme un aigle s'empare d'un passereau, l'emporta dans la nuit avec un cri de triomphe et de joie.

Ni les larmes ni les caresses de la mère n'avaient troublé le sommeil profond et confiant de

la petite fille; mais quand elle se sentit sur le cœur étrange et mystérieux de la fée, elle commença à rêver, à s'agiter, à se plaindre, et quand la fée fut loin dans la forêt, l'enfant s'éveilla glacée d'épouvante, et jeta des cris perçants que Zilla dut étouffer par ses caresses pour les empêcher de parvenir jusqu'aux oreilles d'Hermann et de Bertha.

Mais plus elle embrassait l'enfant, plus l'enfant éperdue se tordait avec désespoir et criait le seul mot qu'elle sût dire pour appeler sa mère. Zilla gravit la montagne en courant, espérant en vain que la rapidité de sa marche étourdirait et endormirait la petite créature. Quand elle arriva auprès de la cascade, l'enfant, fatiguée de cris et de pleurs, semblait morte. Zilla sut la ranimer par une chanson qui réveilla les rossignols i ■! les rendit jaloux; mais elle ne put arrêter les soupirs douloureux qui semblaient briser la poitrine de l'enfant.

Et, tout en continuant de chanter, Zilla rêvait au mystère d'amour caché dans le sein de ce petit être qui ne savait ni raisonner, ni marcher, ni parler, et qui déjà savait aimer, regretter, vouloir et souffrir. «Eh quoi! se disait la fée, je n'aurai pas raison de cette résistance morale qui n'a pas conscience d'elle-même! » Elle changea de mélodie, et, dans cette langue sans paroles qu'Orphée chanta jadis sur la lyre aux tigres et aux rochers, elle crut soumettre J'àme de l'enfant à l'ivresse des rêves divins.

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