‹ La coupeChapitre 75 sur 82 · ARMER · texte numérisé non relu

ARMER

Garnier, depuis trois heures jusqu'à cinq, ne cessa de s'évertuer de la manière la plus affreuse pour découvrir une robe orange. Une légère averse commençait à tomber, les équipages se pressaient en grand nombre à la porte Maillot; les voiles se baissaient, les capotes des voitures se relevaient, les cavaliers anglais ouvraient leurs parapluies, tandis que les français faisaient siffler leurs cravaches contre le vent lourd et humide qui déteignait leurs moustaches frisées. Au moment où Garnier, perdu dans cette foule, venait de piquer des deux vers la rue Poirée, une robe du plus bel orange passa devant lui comme un éclair. Garnier s'arrêta court, c'est-à-dire voulut s'arrêter court ; mais son cheval étant d'un autre avis, il y eut entre eux une petite contestation. Le cheval, habitué à une main ferme, donnait de si bonnes raisons pour continuer sa route, que Garnier faillit s'y rendre en tombant à la renverse. Il ne s'entêta pas, et, élevant les guides, il partit comme un trait sur les traces de la robe orange. 11 fut bientôt à côté de la

voiture, et de la porte Maillot à la rue de Rivoli, ce ne furent qu'œillades meurtrières et soupirs à la dérobée.

Garnier était bien fait de sa personne, petit et joufflu. Une immense forêt de cheveux noirs, dont le désordre annonçait un homme supérieur, lui avait, en dépit de ses prétentions byroniennes, mérité le surnom de Werther crépu. Tant que le cheval de Trois-Étoiles pensait à ses affaires en marchant, Garnier se laissait aller avec assez d'aisance. Son unique habit, par la grande habitude qu'ils avaient de vivre ensemble, avait fini par s'accommoder à sa taille ; d'autre part, la pluie augmentait le mérite de sa démarche.

La dame orange, de son côté, était sèche et délibérée ; elle avait de la bouche jusqu'aux oreilles, et du front jusqu'à l'occiput ; bien faite d'ailleurs, d'une grande et belle taille; une de ces beautés parisiennes qui ont leur éclat au bal, et dont quelqu un a dit qu'elles devraient aller au Tuileries avec un bougeoir à la main.

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Garnier lui revint à la tète au moment où, en rentrant chez elle, sa femme de chambre lui apporta ses pantoufles; elle y pensa jusqu'à six heures un quart, heure, où elle fut dîner en ville.

En sorte que huit jours consécutifs se passèrent de la manière suivante : à quatre heures du soir Garnier montait à cheval, allait au bois, apercevait la dame orange, tâchait de prendre le petit galop et escortait la calèche. La dame regardait Garnier depuis la porte Maillot jusqu'à la rue de Rivoli, et pensait à lui en mettant ses pantoufles, jusqu'à six heures un quart, heure où elle allait dîner en ville ou chez elle.

Le neuvième jour il fit une pluie battante. Voilà où j'attendais Garnier. Plus de cheval, plus de dame orange ; un frisson mortel le parcourut : c'était la lune rousse qui commençait.

Le poêle, à demi mort de froid, supporta de nouveau le front rêveur de Garnier. L'habit vert reprit sa pose mélancolique sur la chaise rompue, et le pistolet inoffensif fut regardé de travers chaque matin et chaque soir.

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Il fallait en finir. Garnier prit une plume et écrivit :

« Madame, depuis longtemps que je vous suis » partout, peut-être ne m'avez -vous pas fait » l'honneur.... »

Au fait, je suis bien bon de vous dire ce qu'il écrivit ; il écrivit ce que tout le monde écrit, ce qu'Adam écrivait à Eve, ce que vous avez écrit hier, et ce que vous écrirez demain.

La dame orange fut émue; elle demanda l'adresse de Garnier, et lui défendit, dans sa réponse, de songer à elle plus longtemps. Garnier, rempli du désespoir le plus affreux, passa le reste de la journée sous ses fenêtres. A la nuit tombante, il causa une demi-heure avec le concierge, faute d'argent, avec la plus grande politesse. La femme de chambre lui entrouvrit la porte, et, marchant sur la patte du petit chien, il se précipita aux pieds de la belle Amélie.

Garnier, comme on l'a dit, comprenait la passion échevelée, l'amour dramatique et quantité d'autres belles choses qui sont dans nos habitudes.

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La dame le fit mettre à la porte après s'être laissé baiser la main.

Le lendemain, contre tonte attente, il fit un beau soleil; Garnier, enivré de langueur, envoya chez la dame orange ; il lui demandait un rendezvous, qui lui fut accordé. A quatre heures, il monta à cheval ; le rendez- vous était pour neuf heures. La dame orange parut au bois. Ses yeux étaient à demi fermés pour indiquer la fatigue d'une nuit de remords; elle s'était penchée beaucoup plus que de coutume dans le fond de sa voiture, et le peu de rouge qu'elle avait marquait la crainte et l'espérance.

Il arriva qu'un groupe de jeunes gens qui, la veille au soir, s'étaient jeté la clame orange à la tète, dans un cotillon de deux heures et demie, s'arrêta autour de sa voiture. Elle avait dansé comme un ange; sa parure était la plus délicieuse du monde, et Garnier, soufflant dans ses doigts, sentit qu'il fallait payer de sa personne.

J'ai dit plus haut que deux événements, frivoles en apparence et entièrement dus au hasard, dé-

cidèrent du sort de Garnier. En ce moment, il était parvenu au plus haut degré du bonheur, son étoile était à son zénith ; celle de la dame orange s'en approchait en scintillant comme une tremblante planète. Son idéal descendait sur la terre; et comme le Théodore de Lope de Yéga, il était prêt à tendre les bras au ciel en s'écrmnt : « Fortune, mets un clou d'or à l'essieu de ta roue! car ici tu dois t'arrêter ! »

Il s'élança vers la dame orange, voulant se mêler au groupe qui la félicitait. Malheureusement , pour s'élancer , il enfonça imprudemment ses deux éperons dans le ventre du cheval de Trois-Étoiles, qui pensait à ses affaires. Il y eut encore une petite contestation ; mais cette fois les raisons du cheval furent si bonnes et si frappantes, que Garnier, convaincu, tomba la tête la première sans se faire le moindre mal.

J'ai annoncé que cette histoire est vraie; j'ai dit la demeure de Garnier; la vérité m'oblige à ajouter que la calèche continua sa marche, et que le soir, lorsque Garnier, dans le dernier excès

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de la joie, se rendit à l'hôtel de la dame orange, il trouva la porte fermée.

La dame s'était-elle moquée du pauvre garçon, ou sa chute malencontreuse l'avait-elle dégoûtée de lui? Rien, il est vrai, n'avait motivé cet accident ; mais si elle eût connu Garnier, elle aurait su que bien rarement les innombrables accidents qui lui arrivaient étaient motivés. Le hasard, ce dieu des audacieux, semblait faire jouer sans cesse autour de lui, comme autant de farfadets remplis de malice, les déboires les plus ironiques. Qu'on me permette d'en citer un exemple. U» jour, Garnier, voulant écrire une lettre, laissa tomber sa plume et marcha dessus. 11 en prit une neuve, et se coupa au doigt en la taillant. 11 ouvrit un tiroir pour prendre du taffetas d'Angleterre ; le tiroir résista, puis, cédant tout à coup avec violence, il renversa toute son encre rouge sur sa provision de papier blanc. L'encre gagnait de plus en plus, et, se divisant en mille canaux, dessinait des arabesques qui' menaçaient de s'étendre jusqu'à son pantalon neuf. Cependant

Garnier, sa plume entre les dents, n'osait porter sur rien ses doigts ensanglantés; il donna un grand coup de coude dans le tiroir, et dans la douleur que lui causa la clef qu'il avait heurtée, il fit aussitôt un soubresaut en arrière. Sa chaise manqua des quatre pieds; ce fut alors que son paravent, placé derrière lui, perdit équilibre, et, s' abattant avec une majestueuse lenteur , couvrit de ses ailes déployées la table, la chaise, la chandelle et Garnier.

Ceci paraîtra peut-être puéril au lecteur; c'étaient là cependant les plus grands malheurs de Garnier; mais comme sa vie en était tissue, ses désagréments les plus légers, se succédant ainsi sans relâche, finissaient, comme autant de gouttes d'eau, par composer un torrent implacable sous lequel Garnier se débattait en vain dans le plus affreux désespoir.

Dépérissant de honte et de rage, il ne pouvait concevoir comment une chute de cheval dans une allée sablée pouvait suffire pour lui faire perdre un cœur de femme. 11 jura de ne plus

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aller au bois, de ne plus revoir Amélie, el sa bulle de savon, crevée par une épingle, lui remplit la cervelle de gaz méphitique en s'évaporant dans les airs. « Je ne m'étais pourtant pas fait le moindre mal, » se disait-il un matin en regardant dans un miroir sa face rubiconde couverte de larges estafilades de rasoir. Le pauvre diable ne songeait pas que c'était là le mal précisément. S'il s'était seulement enfoncé une côte, tout était sauvé, et les larmes les plus tendres, les baumes les plus fins auraient coulé le soir sur sa blessure. Alors il aurait pu, comme Caton l'Ancien, déchirer l'appareil sanglant et mourir pour celle qu'il aimait. Mais il s'était relevé à l'instant même, et il avait cru bien faire, en recevant avec un sourire la cruelle insulte du destin.

La plus noire mélancolie s'empara de lui : jamais il n'avait été plus complètement Byron. Pour la première fois de sa vie, il était en droit de haïr l'espèce humaine. Il renonça au monde, et écrivit d'une main ferme sur la première feuille

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d'une belle main de papier blanc le titre d'un roman par lettres avec cette épigraphe :

« Frailty thy name is woman. »

Mais la dame orange avait pour mari le plus singulier des hommes. C'était un gros baril de bière mousseuse. Son nez ne saurait être comparé qu'à la trompette du jugement dernier. Tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait, ressemblait au bruit d'une charrette. Si l'idée lui était jamais venue de se cacher dans l'appartement de sa femme pour surprendre quelque intrigue, il lui aurait pris à coup sûr, comme dans la chanson italienne, un effroyable éternument. Mais jamais pareille idée ne lui était venue. Entre deux profondes ornières, sa vie s'écoulait doucement, soulevée çà et là par les cahots de son gros rire. Depuis quinze ans de mariage, il s'était pris régulièrement de passion pour tous les adorateurs de sa femme. Il n'avait jamais vu Garnie? qu'une fois ou deux; mais cette irrésistible sympathie n'avait pas manqué son effet, et dès qu'il

eut organisé pour le printemps ses dîners périodiques à la campagne, il fallut, bon gré, mal gré, que sa nouvelle connaissance en fût.

Me promenant un jour à cette époque dans le jardin de ce brave homme avec mon ami Garnier, je lui faisais remarquer comme le bonheur dépend ici-bas de peu de chose : que se serait-il passé le 27 juillet s'il avait fait une pluie battante? Que serait devenu l'univers, si Brutus, aux ides de mars, eût avalé, comme Anacréon, un raisin de travers? Que feriez -vous vous-même si vous gagniez à la loterie?

Garnier, ne mettant point à la loterie, niait positivement la chose. Il détestait la littérature philosophique et s'était opiniâtre toute sa vie à s'abandonner avec confiance à ce mèaie hasard qui le mystifiait si assidûment. Il leva les yeux au ciel. Hélas! sa brillante étoile avait disparu. La planète de la dame orange brillait solitaire et orgueilleuse dans un éther sans nuages. Un léger coup de vent fit frémir les feuilles, et une molle vapeur, glissant sur les collines lointaines,

s'éleva tout à coup de l'horizon. Elle monta silencieusement vers la voie lactée ; puis, s'épaississant de plus en plus, elle s'arrêta, comme incertaine de sa marche. Les rossignols chantaient au bord de la pièce d'eau ; les fleurs s'épanouissaient sous la rosée. Un bruit sourd et éloigné annonça que l'air se chargeait d'électricité; alors la nue s'abaissa sur la terre et, comme par un ressort magique, étendit deux sombres ailes de l'orient à l'occident. Une faible fissure, semblable à une meurtrière profonde, laissait seule encore apercevoir l'immensité. La planète de la dame orange scintillait pleine d'audace. Comme une flèche lancée par un arc mogol, ses rayons acérés traçaient du ciel à la terre une hyperbole de feu. Mais • c'est en vain qu'elle luttait contre l'orage, et la nuée, crevant tout à coup avec un fracas terrible, la dévora et l'anéantit.

La pluie nous avait forcés à rentrer dans le salon, et nous primes bientôt place à table. Garuier, ne pouvant guérir son fatal amour, ne manquait pas de faire* la plus sotte figure partout où

il se montrait. La dame orange, il faut en convenir, le dédaignait complètement. Jamais elle n'avait été pins à la mode.

Ce jour-là surtout, il n'avait jamais été en butte à des railleries plus mordantes, à de plus cruelles agaceries. L'ironie est une figure de rhétorique qui, lorsqu'elle n'est pas trop prodiguée, est du plus grand effet. Ce qui portait la belle Amélie à rire outre mesure, c'est qu'elle avait les dents fort belles. A chaque trait piquant qui sortait de ses lèvres au-dessus du bruit de la vaisselle et du trépignement des laquais, croassait la gaieté bruyante de l'amphitryon. Garnier se montra d'abord très-peu sensible à tout ce qui se passait autour de lui ; tout en se dandinant à trois pieds de la table et en marchant sur sa serviette, il se conformait scrupuleusement à ses habitudes dévorantes : la tète penchée sur son assiette , il ne laissait jamais le maître d'hôtel effleurer en vain, dans sa tournée, sa crinière hérissée; et si, par hasard, il entendait un mot de la conversation, il se contentait de se balancer

à droite et à gauche en regardant ses voisins d'un air inquiet.

Au dessert, deux auteurs romantiques et un lieutenant de hussards s'étant pris à déraisonner, le curé du village baissa la tête; il aperçut devant lui uu bowl d'eau tiède dont il ignorait complètement l'usage. C'était la première fois qu'il sortait de son presbytère pour dîner au château. Après avoir hésité quelques moments, il prit le parti courageux d'avaler, par politesse, la fade potion. La dame orange s'en aperçut, et, charmée de cette aventure, fixa ses grands yeux sur Garnier, espérant qu'il en ferait autant. Garnier était, de son naturel, la plus distraite créature du monde. On le rencontrait quelquefois sans chapeau, et toutes les fois qu'il se trouvait chargé, dans la rue, d'un paquet assez fort pour l'obliger à prendre un fiacre, il oubliait infailliblement dans la .voiture ce qui l'avait forcé d'y monter.

Il n'avala point le bowl, mais il fut sur le point de le faire et s'arrêta au parti de le laisser tomber doucement sur les genoux de sa voisine.

La dame orange n'y put tenir, et pour étouffer un grand éclat de rire, elle mordit précipitamment dans une amande qu'elle prit pour une praline. Je ne sais trop comment la chose arriva, et si l'amande était une noisette; mais le fait est qu'elle se cassa net une dent du milieu. La dent tomba dans son assiette, et le domestique qui se trouvait derrière l'enleva aussitôt. Amélie n'avait pas poussé un cri; elle posa le coude sur la table, et regarda autour d'elle si on s'en était aperçu. Tout le monde l'avait vu distinctement, tous les regards étaient sur elle, et les plus charitables des convives ne manquèrent pas de crier à tuetête.

Impossible de faire remettre la dent funeste. Déjà elle entendait chuchoter : « Madame une telle a une dent postiche. » Sa beauté était perdue, son règne était passé.

Garnier la dévorait des yeux. Gomme il la plaignait sincèrement, lui, que cette fatale beauté avait réduit au désespoir ! Comme il serait tombé de cheval huit jours de suite, tous les matins

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et tous les soirs, devant la ville et la campagne, pour rattacher à cette bouche adorée la perle qui en était tombée! comme il souffrait pour elle! comme de grosses larmes roulaient dans ses yeux! comme il la suivit tristement lorsque, prenant son châle et son chapeau, elle se fut enfuie dans le jardin pour y pleurer à chaudes larmes!

Amélie était au désespoir; son étoile était tombée dans l'immensité. De tant de plaisirs et d'orgueil, il ne lui restait que la pitié du monde, et quarante ans à vivre avec une dent de moins.

La belle Amélie prit Garnier pour amant; elle est partie avec lui pour l'Italie. Les dernières lettres de Milan annoncent que sa dent est parlai tement remplacée, et qu'elle a les noisettes en horreur.

HISTOl RE LYRIQUE

La chanson du Contrebandier est populaire en Espagne; cependant, bien qu'elle ait la forme tranchée, la simplicité laconique et le parfum national de toutes les tiranas espagnoles, elle n'est pas, comme les autres, d'origine ancienne et inconnue. Cette chanson, que l'auteur de Bug-Jargal a poétiquement jetée à travers son roman, fut composée par Garcia dans sa jeunesse. La Malibran fit connaître à tous les salons de l'Europe la grâce énergique et tendre des boléros et des tiranillas. Parmi les plus goûtées, le Contrabandista fut celle que chantait avec le plus d'amour la grande ar-

tiste; elle y puisait, avec tant de force, les souvenirs de l'enfance et les émotions de la patrie, qui son attendrissement l'empêcha plus d'une fois d'aller jusqu'au bout; un jour même elle s'évanouit après l'avoir achevée. Les paroles de cette chansonnette sont admirablement portées par le chant, mais elles sont insignifiantes séparées de la musique, et il serait impossible de les traduire mot à mot.

L'air se termine par cette sorte de cadence qui se trouve à la fin de toutes les tiranas, et qui, ordinairement mélancolique et lente, s'exhale comme un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du Contrebandier est un véritable sonsonete; il se perd, sous son mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme le vol à tire-d'aile de l'oiseau qui s'échappe, comme le galop du cheval qui fuit à travers la plaine; mais, malgré cette expression de gaieté insouciante, quand, d'une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille

lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous sépare, vous trouvez dans l'adieu moqueur du bandit quelque chose d'étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons et braquer son fusil sur votre épaule; et peut-être en même temps le hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa coplita dans l'abîme.

Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du Contrebandier. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le résumé de la vie d'artiste, de laquelle, à son dire, la vie de contrebandier est l'idéal. Le aye, jako, ce aye intraduisible qui embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse, semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie.

Il disait sans cesse qu'il voulait pour toute épitaphe sur sa tombe : Yo que soy el Contrabandista, tant Othello et don Juan s'étaient identifiés avec le personnage imaginaire du Contrebandier.

Liszt a composé pour le piano, sur ce thème répandu et immortalisé chez nous par les dernières années de la Malibran, un rondo fantastique qui est une de ses plus brillantes et plus suaves productions. Après une introduction pleine d'éclat et de largeur, l'air national, d'abord rendu avec toute la simplicité du texte, passe, et par une suite de caractères admirablement gradués, de la grâce enfantine à la rudesse guerrière, de la mélancolie pastorale à la fureur sombre, de la douleur déchirante au délire poétique. Soudain, au milieu de toute cette agitation fébrile, une noble prière admirablement encadrée dans de savantes modulations, vous élève vers une sphère sublime; mais, même dans cette atmosphère cthérée, les bruits lointains de la vie, les chants, les pleurs, les menaces, les cris de détresse ou de triomphe, cris de la terre! vous poursuivent. Arraché à l'extase contemplative, vous redescendez dans la fête, dans le combat, dans les voix d'amour et de guerre; puis la poésie vous en retire encore; la voix mystérieuse et toute -puissante

vous rappelle sur la montagne, où vous êtes rafraîchi par la rosée des larmes saintes ; enfin la montagne disparaît et les flambeaux du banquet effacent les cieux étoiles. Mille voix, âpres de joie, d'orgueil ou de colère, reprennent le thème, et les chœurs foudroyants terminent ce vaste poëme, création bizarre et magnifique qui fait passer toute une vie, tout un monde de sensations et de visions sur les touches brûlantes du clavier.

Un soir d'automne, à Genève, un ami de Liszt fumait son cigare dans l'obscurité, tandis que l'artiste répétait ce morceau récemment achevé : l'auditeur, ému par la musique, un peu enivré par la fumée du Ganaster, par le murmure du Léman expirant sur ses grèves, se laissa emporter au gré de sa propre fantaisie jusqu'à revêtir les sons de formes humaines, jusqu'à dramatiser dans son cerveau toute une scène de roman. Il en parla le soir à souper et tâcha de raconter la vision qu'il avait eue; on le mit au défi de formuler la musique en parole et en action. Il se récusa d'abord, parce que la musique instrumen-

taie ne peut jamais avoir un sens arbitraire ; mais le compositeur lui ayant permis de s'abandonner à son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rêve dans une forme qu'il appela lyrico-fantastique, faute d'un autre nom, et qui après tout n'est pas plus neuve que tout ce qu'on invente aujourd'hui .

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