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IV. — Idées politiques

Il arrive d'ordinaire que le souci du menu fait, la préoccupation des détails, la vision du peintre, en un mot les dons de l'observateur excluent les dons du penseur. L'un ne se préoccupe que de faits et de sensations, l'autre ne se soucie que de généralités et d'abstractions. Et il est très vrai que Saint-Simon n'est pas un grand penseur. Il n'y aurait guère à dire sur ses idées philosophiques. D'ailleurs, la philosophie a peu d'usages quand ,on est, comme Saint-Simon, un chrétien convaincu. Sous le rapport religieux, il est bien du grand siècle. Cet homme, toujours tourmenté, n'a jamais été tourmenté par le doute. Son christianisme est un christianisme large, généreux, nullement ultramontain, antijésuitique, mais ferme, solide et qu'aucun argument, aucun libertinage n'ont jamais ébranlé.

Christianisme à part, on pourrait trouver, à première lecture, que les idées générales de Saint-Simon manquent d'ampleur. Dans sa philosophie de l'histoire — si l'on peut employer ce grand mot à son sujet — il est essentiellement l'homme des petites causes et des grands effets. Il attribuera telle grande guerre européenne à une misérable querelle entre Louvois et Louis XIV. Il attribuera telle persécution religieuse à des intrigues d'alcôve. Il voit partout la main de Mme de Maintenon ou du père Tellier. Il attribuera la nomination de Chamillart à la dignité de premier ministre à son habileté au jeu de billard.

Que si l'on voulait reprocher à Saint-Simon cette tendance à expliquer les événements les plus solennels par les causes les plus infinitésimales, remarquons qu'en cela il ne fait qu'interpréter l'expérience de son milieu et de son époque. Dans un état despotique, les plus grands événements dépendent en effet des causes les plus misérables, des caprices d'un roi ou des fantaisies d'une maîtresse ou d'un favori. Quand toute loi est pervertie, quand la volonté ou les velléités d'un individu deviennent la loi suprême, il est à craindre que l'historien ne perde jusqu'au sens même de la loi, à moins d'être dominé, comme Bossuet, par l'idée de la Providence.

A part cette tendance que nous venons de signaler et que nous tâchons d'expliquer, il faut convenir que Saint-Simon a des idées merveilleusement nettes quand il s'agit d'interpréter les événements de son temps. On pourrait presque dire qu'il est à peu près le seul

contemporain qui ait clairement compris son époque et expliqué tous les ressorts de la grande monarchie.

Il a vu, en premier lieu, que la France périssait par le despotisme. Il a vu, en second lieu, que la centralisation bureaucratique était l'instrument le plus efficace et que les ministres bourgeois étaient les collaborateurs les plus actifs de ce despotisme. Il a compris, en troisième lieu, que l'aristocratie seule, rétablie dans ses anciennes dignités, pouvait être un frein à l'omnipotence royale. Il a vu, en quatrième lieu, qu'au règne de l'honneur — ressort de l'ancienne monarchie — succédait le règne de l'argent : l'argent des traitants, des intendants, l'argent non pas acquis par le commerce que Saint-Simon glorifie, mais par l'exploitation du peuple.

Ces quatre points, Saint-Simon les a vus et les a analysés si lumineusement que Montesquieu et Tocqueville n'auraient eu qu'à le lire avec attention pour en dégager le système qui a fait leur gloire.

Et c'est précisément parce qu'il a si bien compris les ressorts et les ressources du despotisme qu'il a si bien exposé la politique de Louis XIV.

Pourquoi Louis XIV a-t-il écarté la noblesse des emplois publics et pourquoi n' a-t-il placé que des roturiers à la tête des ministères? Parce qu'il y avait danger que, ajoutant la puissance tirée des fonctions publiques à l'éclat de la naissance, la noblesse ne parvînt bientôt à limiter l'omnipotence royale. Un ministre bourgeois qui tenait ses fonctions et son influence

de la faveur et de la confiance royale rentrait dans le néant dès que cette faveur l'abandonnait.

Pourquoi Louis XIV persécuta- 1- il avec tant d'acharnement les Port- Royalistes et les huguenots? Parce que, à part toute question d'hérésie, huguenots et Port- Royalistes représentaient une force indépendante, un obstacle à l'absolutisme.

Pourquoi Louis XIV encouragea- t-il le luxe effréné de la noblesse ? Tout simplement parce qu'il était de bonne politique de ruiner la noblesse, parce qu'une fois ruinée, la noblesse, autant que la bourgeoisie, tombait à la merci des faveurs royales.

Pourquoi Louis XIV exigea-t-il avec tant de persistance la présence de la noblesse dans les salons de Versailles? Pourquoi était-ce une cause de disgrâce que de résider dans ses terres ? Tout simplement parce que des nobles résidant dans leur province constituaient des centres indépendants d'autorité, parce que le roi voulait détruire les derniers vestiges du self-government au profit de la centralisation despotique.

Si les critiques de Saint-Simon voulaient le suivre dans son analyse si pénétrante de la politique despotique, ils auraient moins de peine à comprendre la raison profonde des idées aristocratiques de l'historien et ils se moqueraient peut-être un peu moins des préjugés absurdes du duc féodal. Sans doute, au point de vue pratique, le système aristocratique de Saint- Simon était une chimère. La noblesse était trop profondément corrompue et énervée pour qu'on pût faire d'elle la clef de voûte de la société française. Mais au

point de vue théorique, l'historien avait-il si grand tort? Si la France avait possédé une aristocratie terrienne comme l'Angleterre, une élite de nobles résidant dans leurs domaines, chefs et protecteurs naturels du peuple, remplissant toutes les fonctions d'une aristocratie véritable, le despotisme eût-il été possible? L'atrophie de la province, l'hypertrophie de Paris, le développement anormal de la civilisation artificielle et urbaine eussent-ils été possibles? Et Saint-Simon étaitil si ridicule d'attacher tant de prix à ces honneurs, à ces préséances, derniers vestiges des privilèges de la noblesse ? Ou plutôt son seul tort ne fut- il pas de ne pas désespérer d'une noblesse dégénérée et mûre pour la servitude ? Son seul tort ne fut-il pas de s'attacher à des institutions, à des formes aristocratiques, alors que les mœurs aristocratiques avaient disparu, de revendiquer des privilèges quand ces privilèges ne répondaient plus à des fonctions politiques et à des services sociaux ?

Introdtiction 5

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