LVL — TESTAMENT DE SAINT-SIMON
Au nom du Père, du Fils et du S. Esprit, un seul Dieu en trois Personnes.
Estant présentement dans la ville de Paris, dans la maison que je loue rue Grenelle, fauxbourg S. Germain, Parroisse de S. Sulpice, le vingt sixième juin mil sept cent cinquante quatre, moy Louis Duc de S. Simon, par la grâce de Dieu sain de corps et d'esprit, après avoir sérieusement réfléchi sur l'instabilité de la vie humaine, mon âge si avancé, la servitude de la mort, l'incertitude de son heure : de peur d'estre prévenu par elle, j'ay écrit de ma main et signé aussy de ma main le présent testament olographe et la disposition de ma dernière volonté.
Premièrement, comme Enfant de Dieu quoyque très indigne, et de sa sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romaine dans laquelle je suis né, et dans laquelle je veux vivre et mourir, moyennant la grâce de Dieu qui m'y a fait naistre et vivre, je me recomande en toutte humilité, Foy et Espérance mon ame a Dieu le Père, le Fils et le S. Esprit qui est la très sainte et adorable Trinité, pour en obtenir tout indigne que j'en suis, miséricorde et le salut éternel, par le prix infini de l'Incarnation, des souffrances et du sang de Nostre Seigneur et Rédempteur Jésus Christ. Et encore je me recomande à la très sainte Vierge sa Mère, a S. Louis mon patron, et a tous les Saints de la Cour céleste, les priant d'intercéder pour moy auprès de Dieu.
Secondement, je veux que mes debtes soyent payées le plus promptement que faire se pourra.
Troisièmement, je veux que tous les legs faits par
ma très chère éspouse, soyent acquîtes avec toutte l'exactitude et la promptitude possible, singulièrement la fondation de trois sœurs de charité dans le bourg de la Ferté Arnauld dit le Vidame ; gage et maison d'icelles, bouillons, nourriture, médicaments, meubles, ustenciles pour elles et pour les pauvres malades ; et celle aussy d'un Vicaire audit lieu et Parroisse, si de mon vivant elles nest oient pas faites. Ce que j'ordonne d'autant plus expressément que j'en suis l'Exécuteur testamentaire, que j'ay eu toujours ces fondations a cœur, que j'y ay inutilement travaillé jusqu'à présent, et que je désire par dessus toutes les choses de ce monde que ses volontés soyent pleinement exécutées et accomplies, soit qu'elles soyent exprimées ou non en ce mien testament.
Quatrièmement, lorsqu'il aura plu a Dieu me retirer de ce monde, je veux que mon corps soit laissé au moins trente heures sans y toucher ny le déplacer, sinon pour s'assurer qu'il n'y a plus de vie, qu'au bout de ce temps il soit ouvert en deux endroits, scavoir au haut du nés et a la gorge au haut de la poitrine, pour reconnoistre a l'utilité publique, les causes de cet enchiffrement qui m'a esté une vraye maladie, et de ces estouffements estranges dont je me suis depuis toujours ressenti.
Cinquièmement, je veux que de quelque lieu que je meure, mon corps mon corps soit aporté et inhumé dans le caveau de l'Église paroissiale dudit lieu de la Ferté auprès de celuy de ma très chère éspouse, et qui soit fait et mis anneaux, crochets et liens de fer qui attachent nos deux cercueils si étroittement ensemble et si bien rivés, qu'il soit impossible de les séparer l'un de l'autre sans les briser tous deux. Je veux aussy et ordonne très expressément qu'il soit mis et rivé sur nos deux
cercueils une plaque de cuivre, sur chacune desquelles soyent respectivement gravés nos noms et âges, je jour trop heureux pour moy de nostre mariage et celuy de nostre mort : que sur la sienne, autant que l'espace le pourra permettre, soyent gravées ses incomparables vertus : sa piété inaltérable de toute sa vie si vraye, si simple, si constante, si uniforme, si solide, si admirable, si singulièrement aimable qui la rendue les délices et l'admiration de tout ce qui l'a connue, et sur touttes les deux plaques, la tendresse extrême et réciproque, la confience sans reserve, l'union intime parfaite sans lacune, et si pleinement réciproque dont il a plu a Dieu bénir singulièrement tout le cours de nostre mariage, qui a fait de moy tant qu'il a duré, l'homme le plus heureux, goustant sans cesse l'inestimable prix de cette Perle unique, qui réunissant tout ce qu'il est possible d'aimable et d'estimable avec le don du plus excellent conseil, sans jamais la plus légère complaisance en elle mesme, ressembla si bien a la femme forte décrite par le S. Esprit, de laquelle aussy la perte m'a rendu la vie a charge, et le plus malheureux de tous les hommes par l'amertume et les pointes que j'en ressents jour et nuit en presque tous les moments de ma vie. Je veux et j'ordonne très expressément aussy, que le témoignage de tant de si grandes et de si aimables vertus de nostre si parfaitte union, et de l'extrême et continuelle douleur ou m'a plongé une séparation si affreuse, soit écrit et gravé bien au long de la manière la plus durable sur un marbre, pour que cela je veux qui soit fort long et large, appliqué pour estre vu de tout le monde dans l'Eglise dudit la Ferté a l'endroit du mur le plus immédiat au caveau de notre sépulture avec nos armes et qualités, sans nulle magnificence ny rien qui ne soit modeste. Je conjure très instament
l'Exécuteur de ce présent testament, d'avoir un soin et une attention particulière à l'exécution exacte de tout le contenu de ce présent article, pour laquelle je me raporte et lègue pour la dépense ce que ledit Exécuteur jugera a propos, dont je le constitue Ordonateur.
Sixièmement, je veux que le jour de l'inhumation de mon corps, il soit fait, dit et célébré un service solemnel et des Messes basses autant qu'il sera possible dans ladite Eglise de la Ferté pour le repos de mon ame, avec les collectes pour le repos de celle de ma très chère éspouse, et qu'il soit donné le mesme jour audit lieu cinq cent francs aux pauvres, et dit au plustost qu'il se pourra, en diverses Eglises, deux mil Messes pour le repos de mon ame, et quinze cent francs aux pauvres.
Septiesmement, je donne et lègue a la fabrique a l'Eglise parroissiale dudit la Ferté la somme de mil livres une fois payée, laquelle sera mise en fond acquis pour cela, qui produira cinquante livres de rente, ou mis de mesme en rente foncière, moyennant quoy ladite fabrique sera tenue de faire dire et célébrer tous les ans a perpétuité dans lad. Eglise deux services, l'un le jour annuel de mon déceds, l'autre le vingt un janvier, jour du deceds de ma très chère éspouse pour le repos de nos âmes avec les collectes comme cy dessus, pour celuy ou celle dont ce ne sera pas le jour du déceds. En outre douze Messes basses avec les collectes cy dessus pour celuy ou celle dont ce ne sera pas le jour du deceds pour le repos de nos âmes, qui seront dittes en la mesme Eglise le mesme jour de chaque service. Et de plus douze Messes basses a mesme fin qui seront dittes en la mesme Eglise, à l'Autel la plus proche de notre sépulture, alternativement par mois le jour de la datte de mon déceds, et de celuy de ma très chère
éspouse, avec comme dessus les collectes pour celuy ou celle dont ce ne sera pas le jour du déceds : lesquelles Messes basses et deux services seront annoncés au prosne de laditte Paroisse le dimanche précédant imédiatement le jour desdits deux services, et douze Messes basses, une chaque mois, et sera chanté un Libéra pour le repos de nos âmes a la fin de la grand Messe Parroissiale pour le repos de nos âmes, en laquelle laditte annonce aura esté faitte. Et la veille desdits deux services ou grandes Messes par an, seront chantées les vespres, matines et laudes des morts pour le repos de nos âmes. Et si lesdits jours marqués pour célébrer lesdits deux services et douze Messes basses, et autres douze Messes basses une par chacun mois se trouveraient empeschés par dimanches ou festes, seront lesdits services et Messes basses avancées au jour le plus comode et le plus prochain du jour naturel empesché.
Huitiesmement, je défends très expressément touttes tentures, armoiries et cérémonies quelconques, tant dans le lieu ou je mourray, qu'au transport de mon corps, en toutte Eglise et en l'Eglise dudit la Fer té, et partout ailleurs, ainsy que touttes littres aux Eglises de mes seigneuries.
Neuvièmement, je prie Me la Mareschale de Montmorency de vouloir bien recevoir comme une marque de ma vraye amitié la croix de bois bordée de metail avec laquelle le saint abbé Réformateur de la Trappe a esté béni, que depuis sa mort j'ay toujours portée, les choses qui luy ont servi qui me restent de luy, quelques reliques que j'ay toujours portées, un portrait de poche de ma très chère espouse qui n'est jamais sorti de la mienne depuis nostre mariage quoyque beaucoup moins bien qu'elle nestoit alors, et ses tablettes que j'ay toujours portées depuis que j'ay eu l'affreux malheur de la perdre.
Dixiémement, je laisse a ma fille, la Pse de Chimay, la bague d'un rubis ou est grave le portrait de Louis treize, que je porte a mon doigt depuis plus de cinquante ans, un autre bague de composition ou est le mesme portrait, les pièces de monnoyes de Varin et les médailles que j'ay de ce grand et juste Prince qui a jamais nous doit estre si cher et une bourse de cent jettons d'argent ou il est représenté, et ce que j'ay de mignatures peintes par ma mère et les portraits de sa chambre.
Onsiemement, je donne et substitue a ma petite fille et unique héritière, la Comtesse de Valentinois, tous les portraits que j'ay a la Ferté et chés moy a Paris qui sont tous de famille, de reconnoissance, ou d'intime amitié. Je la prie de les tendre et de les pas laisser dans un gardemeuble.
Dousiemement, je donne à mon cousin M. de S. Simon, Evesque de Metz, tous mes manuscrits tant de ma main qu'autres et les lettres que j'ay gardées pour diverses raisons desquelles je proteste qu'aucune ne regarde les affaires de mes biens et Maison.
Treisiemement, je donne et lègue à Me de la Lande de présent retirée aux Hospitalières de Pontoise, quinze cent livres par an sa vie durant.
Quatorsiémement, je lègue quatre cent francs par an leur vie durant chacun a Lodier, qui a soin de mes livres et qui a déjà un legs de ma chère espouse, a Piat, mon officier, qui me sert aussy de maistre d'hostel, a Raimbault, mon valet de chambre, et a Talbot qui a soin de mes chasses a la Ferté. Deux cent francs par an au dernier vivant a Tocart et a sa femme chaque année depuis le jour de mon deceds, soit qu'ils restent concierges du chasteau de la Ferté ou non, et deux cent francs a Gabrielle Bertaut, sa vie durant, filleule de ma chère espouse,
et actuellement femme de chambre de Me de S. Germain-Beaupré.
Quinsiemement, je lègue a Raimbault, mon valet de chambre, outre ce que je luy ay légué cy dessus, ma garderobe, ma montre d'or, mes tabatières, mes croix d'or du S. Esprit et de S. Louis, excepté le reste de l'argenterie de ma garderobe, avertissant qu'il faut rendre mon collier du S. Esprit et la croix qui y pend au grand Trésorier de l'ordre, et la croix de S. Louis que le Roy m'a donnée, au bureau de la guerre.
Seisiesmement, je lègue une fois payée trois mil livres au Sr. Bertrand que je ne puis trop louer depuis qu'il prend soin de mes affaires, mil livres au Sr. du Mesme, qui a esté mon très bon et très fidèle maistre d'hostel et qui l'est a présent de M. de Maurepas, mil livres au Sr. Foucault, mon chirurgien, cinq cent francs a Monfort, mon cuisinier, six cent francs a Broèller mon suisse, autres six cent francs a Contois, mon laquais, que son asthme rendra difficile a placer, deux cent francs a chacun de mes deux autres laquais, deux cent francs a mon postillon, autant au frotteur, trois cent francs a Laurent, deux cent francs a Marie qui fait bien des choses de service dans la Maison, cent francs au garçon de cuisine et quatre cent francs a mon cocher Fribourg, si on ne lit pas bien parce que j'ay récrit la somme, c'est quatre cent francs que je luy donne. Déclarant bien expressément que je révoque tous les legs faits a ceux de mes domestiques actuels qui ne seroient plus a moy au jour de mon déceds. Je suis si content de tous, principalement des principaux, et j'en ay toujours esté si fidèlement et si honnestement servi, que j'ay grand regret de ne pouvoir le reconnoistre mieux.
Je donne à l'Abbaye de la Trappe le portrait
original de leur saint abbé et Reformateur, et je demande très instament a tous les Abbés, Religieux et Solitaires de cette Ste. maison leurs prières et sacrifices pour le repos de mon ame, de celle de ma très chère espouse et de tous les miens.
Je prie Monsieur Daguesseau de Fresne, Conseiller d'Estat ordinaire, duquel ainsy que de sa famille j'ay toujours receu beaucoup de marques d'amitié, de vouloir bien m'en donner cette dernière, d'estre l'Exécuteur de ce mien testament olographe, et de le faire exécuter et accomplir de point en point selon sa forme et teneur, me démettant entre ses mains de tous mes biens et de tout ce que j'ay en ce monde pour cet effet. Je le supplie en mesme temps de vouloir bien accepter un de mes plus beaux et plus agréables tableaux de Raphaël qui représente la Ste. Vierge assise tenant Nostre Seigneur Jésus Christ son divin Fils sur ses genoux, que je luy lègue.
Lequel présent testament, écrit de ma main, j'ay pour marque et témoignage de ma dernière volonté signé de ma main audit lieu, an, mois et jour que dessus.
Signé : Louis Duc de Sfc Simon.