‹ La cour de Louis XIVChapitre 4 sur 60 · III. — L'Ecrivain · texte numérisé non relu

III. — L'Ecrivain

Tous les caractères de l'homme se retrouvent dans le style de l'écrivain. L'improvisation fiévreuse où les Mémoires ont été écrits ont gardé à ce style toute sa sincérité.

Car l'œuvre a été composée sur des notes écrites au jour le jour, sous l'impression du moment, dans toute la fraîcheur et l'ardeur de la haine, ou de l'indignation, ou de l'étonnement. C'est ce qui explique cette intensité de vie, cette surabondance qui sont un des plus grands charmes d'un écrivain. Les Mémoires ne sont pas de l'écriture et ne sont pas de l'art, car

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dans l'art il entre toujours un peu d'artifice: c'est une copie fidèle de la vie. c'est la vie elle-même dans sa réalité, dans sa nudité, dans sa complexité !

C'est la vie dans sa réalité et surtout dans sa hideuse nudité. Jamais le vice, jamais la corruption originelle de l'homme ne se sont étalés avec autant d'impudence que chez ces courtisans à perruques poudrées, à jabots et à dentelles. Dans la peinture de ces vices et de cette société, Saint-Simon est d'un réalisme terrible. Ce duc féodal est un contemporain de Zola. On trouve dans chaque chapitre des passages que ne désavouerait pas le naturalisme le plus hardi. A ces courtisans de Versailles, et de Marly, et de Meudon, Saint- Simon enlève leurs rubans et leurs dentelles. Il se plaît à nous les montrer dans les attitudes les moins majestueuses. Telle page nous décrit une duchesse se soulageant en pleine chapelle. Le Roi-Soleil lui-mêm.e nous apparaît dans les attitudes les moins royales. Tantôt l'historien nous le montre dans un mouvement de colère, jetant les pincettes à Louvois. Tantôt il nous apparaît assis non pas sur son trône, mais sur sa chaise percée. Saint-Simon revient sans cesse à cette attitude avec une complaisance marquée. — Il ne nous épargne aucune misère morale, aucune dégradation physique.

De même, cet aristocrate enragé se sert du vocabulaire le plus dém.ocratique. Métaphores expressives, termes d'argot, langage des halles, tout lui est bon pour exprim.er plus clairement sa pensée. Que nous sommes loin de la solennité du vocabulaire abstrait,

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choisi, du grand siècle? Nous en sommes si éloignés que, s'il s'agissait d'une oeuvre inconnue, anonyme, on aurait peine à admettre que les Mémoires sont d'un contemporain de Boileau et de Racine.

Et tout de même, que Saint-Simon nous montre la vie dans sa réalité, il nous la montre dans sa complexité. Et cette complexité se traduit jusque dans la syntaxe des phrases, comme le réalisme se traduit dans le choix du vocabulaire. La syntaxe des phrases dans Saint-Simon est quelque chose d'unique. Ces périodes embrouillées, ces incidentes, et ces coordonnées, et ces subordonnées, et ces propositions relatives et conditionnelles qui s'emmêlent, et s'entre-croisent, et .s'emboîtent, sont devenues les modèles classiques d'un style très peu classique. «Je ne suis pas un sujet académique » , dit naïvement l'auteur, et assurément on peut le croire sur parole. On pourrait citer par centaines des périodes énormes sans queue ni tête, incohérentes, qui restent comme suspendues en l'air, sans verbe ou sans complément pour achever la pensée, sans perspective, où le lecteur le plus avisé perd le fil des idées. On a parlé à satiété de ce style extraordinaire, on n'en a pas toujours clairement vu la raison ou plutôt les raisons. Ces phrases compliquées, embarrassées d'incidentes, ne sont telles que par le souci minutieux des faits et des détails qui se pressent sous sa plume et dont il ne veut rien sacrifier. Ces longues périodes ne sont telles que par l'intensité de la passion et la fougue du tempérament. L'homme calme et qui se domine ah^ne ses phrases, les ordonne et les su-

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bordonne Tune à l'autre. Chez le tempérament passionné, emporté, la disposition des idées, les idées se pressent toutes à la fois, et l'écrivain n'a pas le temps de s'occuper de plan et de perspective. Le style analytique est le style de la raison raisonnante. Le style périodique est le style de la passion. Saint-Simon est un maître incomparable dans le style périodique incohérent. Aucun écrivain ne convient mieux à l'usage des classes parce qu'aucun écrivain ne montre mieux, par son exemple, comment il ne faut pas écrire et tout ce qu'il y a de péril à imiter un homme de génie.

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