VICTOR III ET URBAIN II
La suprématie que Grégoire s'était attribuée sur TÉglise et sur le monde semblait, à certains égards, répondre si utilement aux besoins de ces temps d'anarchie, et, d'un autre côté, elle était si conforme au mouvement d'opinion qui, depuis la seconde moitié du siècle, s'opérait parmi les hommes les plus éclairés du clergé, que tout portait les successeurs de l'illustre pontife à s'engager dans la voie ouverte par son génie. Avant de mourir, Grégoire avait désigné l'un des cardinaux qui l'entouraient, Didier, abbé du Mont Cassin, comme celui de ses fidèles qu'il jugeait le plus propre à continuer son œuvre K Mais les circonstances étaient si critiques et la succession qu'il laissait paraissait si redoutable, que Didier, tout dévoué qu'il fut aux idées de Grégoire et déjà avancé en âge, recula devant ce lourd héritage, et de Salerne, oti il
i. Petr. Chron, Cas, 1. III. c. 65.
avait assisté aux derniers moments du pontife, regagna son monastère. La mort de Robert Guiscard *, qui suivit do près celle de Grégoire, en privant le saint-siège de son plus puissant défenseur, lui fut un autre motif de persister dans un refus que les cardinaux cherchèrent vainement à combattre. Il s'en fallait néanmoins que le schisme suscité par Henri IV eût prévalu dans la catholicité. L'antipape Guibert n'était guère reconnu qu'en Allemagne, dans la Lombardie et à Rome. Encore les esprits y étaient-ils divisés. En Allemagne, le roi Hermann, autour duquel s'étaient ralliés les orthodoxes et dont les forces s'étaient accrues, luttait alors contre Henri IV *, et, à Rome, un parti grégorien commençait à s'agiter à côté du parti plus nombreux de l'antipape. Pour le reste de l'Occident, le saint-siège était vacant. La grande mémoire de Grégoire VII semblait étendre sa protection sur l'ÉgHse.
Une année s'était écoulée dans ces incertitudes ^ quand, vers la Pâques de 1086, les cardinaux ayant pu se rendre à Rome à la faveur de cette solennité, Didier les rejoignit pour aviser avec eux, selon le décret de Nicolas II, à la désignation d'un pape. Guibert, qui, tout maître qu'il fût dans Rome, n'y trouvait peut-être pas une entière sécurité, résidait alors en son ancien archevêché de Ravenne *. Élu lui-même pape, sous le nom de- Victor III, par les cardinaux et quelques fidèles qui s'étaient rassemblés dans l'église Sainte-Lucie et l'y revêtirent de force des insignes pontificaux, l'abbé ne laissa pas de résister encore et, sans avoir été sacré, craignant de tomber aux mains des schismatiques, se hâta de regagner le
1. Il moarat le 17 juillet 1085 à Gorfou. Aussitôt après sa mort, les Normands qui se trouvaient en Grèce repassèrent TAdriatique.