L'ÉDITEUR
Les extraits des Mémoires de Saint-Simon sur la Régence qu'on va lire, permettent de voir leur auteur sous un jour qui n'est pas habituel. En effet tous ceux qui ont étudié Saint-Simon ont été tellement intéressés en lui par l'écrivain et le psychologue, qu'ils en ont négligé le politique, et pourtant ce point de vue mériterait d'être signalé. Il y a quelque chose de surprenant à voir un homme d'un rang aussi élevé et d'un génie aussi incontestable ne jouer qu'un rôle parfaitement incolore dans les événements de son époque. Une Histoire de France même très détaillée pourrait, sauf les citations de ses Mémoires, passer son nom sous silence : ni son siège au Conseil de Régence, ni son ambassade d'apparat en Espagne ne valent la peine d'une mention. Cette disproportion entre ce qu'il semble que le duc de Saint-Simon aurait pu faire et ce qu'il a fait en réalité, comment s'explique-t-elle?
Il ne suffirait pas d'invoquer ici la jalousie autocratique de Louis XIV, ni même la mort prématurée du duc de Bourgogne. Saint-Simon avait beau faire partie de la petite cour secrète de celui-ci, il est très probable qu'il n'aurait pas plus joué de rôle politique, si l'élève de Fénelon était monté sur le trône, qu'il n'en joua quand la Régence échut au duc d'Orléans. Peut-être en réalité lui aurait-il été plus facile d'être le premier ministre du Régent que celui du petit-fils de Louis XIV; autour du duc de Bourgogne s'agitait
tout un parti où les compétiteurs au pouvoir n'auraient pas manqué, tandis que Philippe d'Orléans, mal vu par le roi, suspect à tout le monde et délaissé dans son coin par tous les courtisans de Versailles, n'avait pas d'autre ami dans la haute noblesse que le duc de Saint-Simon et semblait ne pouvoir confier à d'autre qu'à lui la direction des affaires. Saint-Simon était alors dans la force de l'âge, quarante ans à peine, et dans la plénitude de ses belles facultés intellectuelles; personne à la Cour ne les méconnaissait ; avec cela la plus juste réputation d'honnête homme, et les plus cordiales relations avec tous les partis, sauf avec celui que la mort du vieux roi réduisait justement à l'impuissance, le clan de Mme de Maintenon; comment, encore une fois, n'a- t-il pas pris la première place active de l'État, le Régent, indolent et débonnaire, se contentant d'avance de ses honneurs à demi-royaux?
Ceci ne peut tenir qu'à des carences qui, même aujourd'hui, nous frappent, et qui ne pouvaient échapper à ses contemporains. Ses petits travers de caractère n'auraient pas suffit à l'éloigner des affaires publiques s'il avait eu le goût et la volonté de s'y consacrer. Que d'autres premiers ministres dans tous les temps furent plus arrogants, plus étroits et plus exclusifs que lui! mais ils avaient, plus ou moins, des qualités de premier ministre, alors que Saint-Simon n'a jamais eu que des mérites d'homme de lettres ou d'homme du monde, mais toujours d'homme privé. Quand il s'occupe de politique, ce n'est que de politique intérieure d'abord, et ensuite sans le désir de mettre la main à la pâte; il donne des conseils, tout simplement. Quant aux questions diplomatiques et militaires, chose curieuse pour un grand seigneur, il s'en désintéresse tout à fait.
Il avait pourtant porté l'épée, mais sans goût véritable. Au fond Louvois a eu raison de ne pas le nommer brigadier en 1698, et la façon dont il quitta alors sur le coup le service du roi prouve qu'il n'avait pas le feu sacré. Dès ce moment, en effet, il ne prête dans ses écrits qu'un intérêt médiocre aux questions de guerre; il rend bien compte des opérations avec assez de clarté et de bon sens, mais sans aller au delà. Rien chez lui du coup d'œil du stratégiste ou du tacticien même en chambre. Non seulement il ne rend pas justice aux qualités pourtant réelles de Vendôme et de Villars, il est vrai ses bêtes noires, mais il ne trouve pas, pour apprécier les grands vainqueurs d'alors, Marlborough et Eugène, de ces mots décisifs qu'il trouvait à poignées quand il s'agissait de juger les gens du monde de la cour. Jamais de discussions d'art militaire; aucun jugement sur les grands capitaines des temps antérieurs ; et sur les points d'organisation de l'armée, qu'il n'ignorait pas pourtant, des vues sans ampleur; sa critique de « l'ordre du tableau » qu'il ne pardonne pas à Louvois, et qui aurait pu être si intéressante, s'il avait fait ce que nous appellerions la psychologie de l'avancement, n'est que le reflet de sa marotte nobiliaire: en somme, toutes ses idées de réforme d'armée peuvent se ramener à ceci: un duc et pair devrait être de droit général en chef.
Pour la Marine également, aucune vue supérieure. On n'exigerait sans doute pas de lui des idées techniques puisqu'il n'était pas du métier de mer, mais on voudrait des jugements un peu larges. Son antipathie personnelle pour Pontchartrain le rend probablement injuste pour lui, comme il l'avait été pour Louvois. La petite question de la subordination aux gardes côtes de
ses miliciens de Blaye prime à ses yeux tous les problèmes possibles de construction de vaisseaux et de direction d'escadres.
Pour la diplomatie, même incuriosité. A propos des cours étrangères, il ne s'intéresse qu'aux questions d'étiquette. Le fait que les électeurs de Bavière cessent d'être les simples égaux des princes du sang de France a l'air d'être à ses yeux le fait le plus important de l'histoire d'Allemagne de son temps. Il n'a de jugement original, lui le grand psychologue, sur aucun des peuples voisins, pas même sur l'Espagne qu'il a pu étudier d'assez près ; qu'on compare ce qu'il en dit aux merveilleux mémoires de Mme d'Aulnoy, sa contemporaine ! La différence de caractère d'un Hollandais et d'un Italien ne le préoccupe pas. Il n'a étudié le rôle du Parlement d'Angleterre que pour combattre les arguments qu'en tirait le Parlement de Paris, mais 3 ne porte aucun jugement sur la Révolution de 1688 et ne pense même pas à la comparer à la Fronde. Rien en lui ne fait prévoir Montesquieu, son cadet d'une quinzaine d'années seulement. Étranger aux grandes vues de la politique internationale, il ne goûte même pas la petite cuisine diplomatique. L'imbroglio des plans d'Alberoni, qui enthousiasmerait le moindre commis des Affaires étrangères, le laisse indifférent; il bourre bien ses Mémoires de l'exposé de toutes ces fugaces intrigues d'après les renseignements que lui fournissait Torcy, mais tout cela est froid; il s'ennuie et il ennuie ; on saute les feuillets par dizaines pour revenir aux portraits et aux intrigues de cour où il est maître.
Même pour la politique intérieure, Saint-Simon tourne dans un cercle très bref. Il avoue luimême son ignorance des questions financières, et les problèmes économiques qu'il aurait pu pour-
tant connaître, comme un Vauban ou un Boisguillebert, lui semblent passablement étrangers. On dirait même, par ce qui le concerne, qu'il fut fort peu propre à la gestion d'une fortune privée. En 1748, il passe une convention avec ses créanciers « pour faire cesser le dérangement qui subsiste dans les affaires de sa maison causé par les dettes et charges dont il est chargé tant du chef (de ses parents) que celles qu'il a contractées, » de laquelle il résulte que, sur ses vieux jours, le noble duc ne vivait que de ses pensions et appointements, les revenus de sa fortune patrimoniale, soit cependant 121. 213 livres par an qui en vaudraient quatre ou cinq fois plus aujourd'hui, étant cédés intégralement à ses créanciers. Si on retournait le proverbe anglais: Qui sait diriger une ferme peut diriger l'empire des Indes, il faudrait en conclure que Saint-Simon aurait fait un mauvais ministre des finances.
En somme, il ne s'intéresse qu'à un petit domaine de la politique intérieure, à ce qui concerne les relations des ordres entre eux, et plus précisément aux rapports de la haute magistrature et de la haute noblesse. Chacun ne s'intéresse guère qu'à ce qui le concerne, et la question touchait Saint-Simon de près, les ducs et pairs ayant droit de siéger au Parlement et les conseillers répondant par des coups d'épingles et des refus de civilités aux plaisanteries, amusantes mais déplacées, que se permettaient certains grands seigneurs, celle par exemple du duc d'Aumont, la fantaisie ayant pris un jour à ce haut personnage d'entrer à la Grand'Chambre et d'opiner dans une affaire délicate de façon à compléter la minorité en changeant d'avis à chaque vote, de façon à obliger la Grand'Chambre à aller se faire départager par la Chambre des Tournelles, sa cadette.
L'état d'esprit de Saint-Simon correspondrait donc assez, toutes proportions gardées, à celui d'un politicien d'aujourd'hui qui chercherait à mater les velléités d'indépendance de l'administration et de la magistrature. Pour l'auteur des Mémoires, tout le pouvoir devrait être concentré aux mains des officiers de la couronne, comme pour un de nos parlementaires d'aujourd'hui, il devrait l' être aux mains des députés et sénateurs ; et leurs ennemis à tous deux seraient les mêmes, bureaucrates et juges. Ajoutez, pour compléter la ressemblance, que la vie dans un milieu spécial, étroit et surchauffé, qu'il s'agisse de Versailles ou du Palais-Bourbon, est toujours la même, et qu'un duc et pair à l'affût des moindres bruits de couloir et des plus légers changements de phj^sionomie des favoris du roi, ne devait pas être fort différent d'un membre influent de la Chambre à l'affût lui aussi des nouvelles du Cabinet et des rides plissant le fronts des ministres.
On comprend qu'avec cette tournure d'esprit Saint-Simon n'ait pas été dans les bonnes grâces de Louis XIV. Ce n'était pas seulement, chez le grand roi, sentiment de rancune contre un homme dont le caractère indépendant tranchait sur la servilité générale, c'était mouvement d'impatience assez justifiée contre un personnage encombrant et arrogant qui passait sa vie à faire des procès sur des questions d'étiquette, et qui n'aurait assurément rendu à l'État aucun des services dont s'acquittaient fort bien ceux, ministres, financiers, juges, intendants, qu'il critiquait si âprement. On comprend de même que le Régent, qui pourtant l'aimait fort, n'ait pu rien lui confier d'important. En dépit de ses tares morales, l'abbé Dubois était autrement indiqué que Saint-Simon pour diriger le travail des bureaux du roi.
D'ailleurs, soit qu'il se connût à fond, soit qu'il se défiât obscurément de lui-même, notre duc ne briguait pas le premier rôle. Or, il est rare qu'un grand homme d'État ne commence pas par être un grand ambitieux. Colbert a désiré le pouvoir presque aussi ardemment que Richelieu, jusqu'à employer des moyens peut-être graves pour renverser Fouquet, mais il a été un excellent ministre, alors que Chamillard, à qui son sac, comme on nommait alors le portefeuille, vint en jouant au billard, ne dessina pas, à beaucoup près, une aussi supérieure figure. Non seulement Saint-Simon n'a rien fait pour avoir la direction des affaires, mais il a tout fait pour ne pas l'avoir. Il ne tenait qu'à lui d'être le premier ministre, de nom ou de fait, du Régent. Il ne l'a pas voulu.
Pourquoi? Parce que, disait-il, un premier ministre est un personnage dangereux. Si ce jugement n'était pas simple prétexte à couvrir sa reculade, il ne prouve pas des vues profondes en politique. Ce n'est pas parce qu'un homme concentre la direction des affaires d'un pays que cette direction sera mauvaise, et si Saint-Simon était sincère en disant qu'un premier ministre est trop puissant, trop difficilement remerciable et ainsi s'attarde trop au pouvoir, qu'aurait-il dû dire du souverain qui prend lui-même le timon en main ? Or loin de reprocher à Louis XIV son action personnelle, il a toujours été d'avis de renforcer l'autorité centrale, quitte à blâmer tels ou tels abus particuliers. D 'ailleurs, il exagérait l'irrenversable d'un premier ministre. Le fait que Richelieu et Mazarin étaient morts en fonctions ne prouve pas que Louis XIII n'aurait pas pu renvoyer le premiier, ou Louis XIV à partir de sa majorité le second; et au surplus les troubles de la Fronde ne tiennent pas, comme il
semble le croire, au fait qu il y avait un premier ministre, mais à celui que le ministre occupait justement la situation toute différente de roi ou de prince consort. Qu'Anne d'Autriche eût pu se séparer du beau cardinal et les troubles se seraient apaisés du coup. Si les contemporains avaient compris cela, ils ne se seraient pas engoués, par réaction contre le ministériat, du pouvoir royal qui en avait tous les inconvénients sans les avantages. A la mort de Mazarin, Louis XIV, au lieu de revendiquer pour lui seul le pouvoir, ce qui concentrait sur le trône de fugitives adulations et de bien plus persistantes rancunes et préparait dans un avenir plus ou moins lointain la chute de ce trône, aurait eu intérêt à donner à son premier ministre un successeur officiel en prenant la précaution, s'il le voulait, de le nommer pour un temps limité, sept ans par exemple; il y aurait gagné, à son point de vue égoïste, d'éviter les âpres querelles de Colbert et de Louvois qui empoisonnèrent sa tranquillité, et qu'il n'aurait pas eu à aplanir si l'un d'eux avait été subordonné à l'autre; il y aurait aussi gagné d'éviter les rudes épreuves de sa fin de règne qui ne vinrent que de son gouvernement personnel trop prolongé; avec l'interpose d'un grand vizir, bien des haines ne seraient pas nées ou se seraient apaisées, bien des fautes n'auraient pas été commises, bien des problèmes insolubles n'auraient pas été posés. ^
^ On peut s'amuser, dans cet ordre d'idées, à découper le règne de Louis XIV en période septennales successives et à assigner à chacune son premier ministre. Par exemple, à la première 1661-1668, allant jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle: Hugues de Lionne ou Michel Le Tellier. Ensuite Colbert jusqu'en 1675. Louvois ou Pomponne jusqu'en 1682. C'est la partie brillante du règne, qui, avec des ministres point écrasés par le souverain, aurait pu se prolonger. De 1682 à 1689, Seignelay
Saint-Simon n'a pas seulement eu tort de ne pas voir que le règne d'un premier ministre contrôlé par le monarque présentait plus de garanties que le règne du monarque lui-même pour cette liberté publique dont il avait la notion confuse; il s'est encore trompé en ne se rendant pas compte que le meilleur moyen de réaliser les plans qui lui tenaient tant à cœur, le relèvement de la noblesse et le rabaissement de la magistrature, eût été encore de se charger lui-même de la besogne. Son idée des « Conseils de gouvernement » qu'il fit adopter par le Régent ne pouvait rien donner de bon. Avec ■quelques lieutenants stylés par lui comme Amelot, Argenson, Daguesseau, il aurait fait tout ce qu'il aurait voulu. Tandis que les grands seigneurs dont il composa ses Conseils ne répondirent nullement à ses vues particulières, tout en se montrant, pour le bien du pays, très inférieurs aux commis, hommes de rien, de Louis XIV.
On peut encore lui reprocher de n'avoir que bien superficiellement étudié la théorie du gouvernement. Il n'a jamais su prendre parti pour ou contre le pouvoir royal, et il a vu la possibilité de barrières contre l'absolutisme où elles n'étaient pas, dans la noblesse, sans les voir où eUes auraient pu être, dans la magistrature et dans la bourgeoisie. Il a bien réclamé, à la mort de Louis XIV, la convocation des États Généraux, mais sans trop y croire, semble-t-il, et surtout sans avoir foi dans le salut qu'ils auraient pu apporter. Ce qui l'a empêché de juger sainement d'une reconstruction possible de
ou Croissy. Puis Beauvillier jusqu'en 1696, Pontchartrain jusqu'en 1703, Torcy ou même Chamillard jusqu'en 17 10, enfin Voysin pour les derniers jours du grand roi. Tout cela n'est qu'un jeu, mais le point de départ est juste; aucun premier ministre, eût-il eu la puissance de Richelieu et de Mazarin réunis, n'aurait commis les fautes personnelles de Louis XIV, provocations et révocations.
la France, c'est le déplorable épisode de la Fronde ; il y puisa la haine de la magistrature, la haine de la très haute noblesse, celle de sang royal (qu'on se rappelle ses sentiments pour les légitimés, pour les Vendômes, même pour les Condés) et celle des maisons souveraines (qu'on se souvienne de ses appréciations sur les princes lorrains et sur le cardinalat), la haine aussi de la bourgeoisie, vue à travers les riches corps de métiers parisiens. Tous ces éléments écartés, que restait-il? uniquement les officiers de la couronne; et encore, par sa manie nobiliaire, se serait-il privé des deux tiers du corps des fonctionnaires, tous ceux qui n'avaient pas encore usé de la savonnette à vilain. D'ailleurs, c'est la Fronde qui a compromis toute notre histoire. Jamais événement n'a été plus funeste à l'évolution d'un peuple libre. En se dressant contre la royauté dans un but de vulgaire égoïsme pour ne pas payer la Paulette, en liant partie avec une noblesse rebelle et avec l'étranger, en se refusant à demander les États Généraux dont la tenue aurait réduit à néant leur importance, les magistrats du Parlement de Paris discréditaient l'ordre judiciaire et sollicitaient d'avance l'absolutisme royal. Il aurait fallu un Montesquieu pour voir les services que, malgré tout, une magistrature indépendante pouvait rendre à la liberté; et qui sait si Montesquieu, magistrat lui-même, n'a pas été éclairé sur ce point par l'intérêt personnel qu'un seigneur de la cour ne pouvait connaître ?
Saint-Simon a cru trouver un point d'appui suffisamment résistant dans la noblesse, il s'est trompé. Comme le lui faisait remarquer avec raison l'auteur anonyme d'une « Réponse briève » qu'on a imprimée à la suite de ses Mémoires, les ducs et pairs n'avaient rien de commun avec les
anciens pairs du royaume; ceux-ci étaient véritablement les égaux du Roi, étant comme lui seigneurs par la grâce de Dieu, tandis que les nouveaux duchés-pairies créés par François l"^ et ses successeurs étaient de simples récompenses de services quelquefois équivoques. « Ce qu'un parchemin a fait, disait l'anonyme, un autre pourra le détruire. » Au lieu de s'appuyer sur de vaines distinctions honorifiques dont l'origine était souvent fâcheuse ou risible (on sait que son propre titre de duc et pair venait de ce que son père, écuyer du jeune roi Louis XIII, savait sonner du cor sans y baver dedans, ce qui permettait au roi de s'en servir aussitôt, et avait eu l'idée de lui présenter son cheval de rechange tête à queue, ce qui dispensait le roi de mettre pied à terre) , il aurait dû scruter plus à fond l'essence du pouvoir, l'utilité de ses limites, l'efficacité de ses contre-poids, et se demander s'il valait mieux, à ce point de vue, élargir la noblesse en y faisant entrer la magistrature et la haute bourgeoisie, ou, au contraire, la restreindre à quelques familles soigneusement vérifiées où l'on aurait pu trouver une chambre des lords.
On ne peut sans doute pas affirmer que Saint- Simon avait en lui l'étoffe d'un de ces grands seigneurs libéraux, comme on en vit tant dans les générations suivantes. Ce qu'il avait en horreur, ce n'était pas le privilégié (il aurait été beau qu'on osât toucher à ses prérogatives de duc et pair), c'était le faux gentilhomme, le roturier qui veut prendre le pas sur lui parce qu'il a acheté une charge de président à mortier ou parce que le roi l'a pris pour secrétaire d'état. Mais, d'autre part, on ne devine chez lui aucune aigreur contre ceux qui, bourgeois ou paysans, ne penseront pas à lui disputer la préséance à l'Œil-de-Bœuf. On
peut donc supposer sans déraison que Saint- Simon, libre de repétrir les institutions à sa guise, se serait contenté de quelques honneurs extérieurs accordés à la haute noblesse et aurait concédé au pays tous les principes de notre droit commun actuel dont son sage et religieux esprit prévoyait la justice; l'homme qui a si noblement stigmatisé les excès du despotisme, par exemple à propos de la condamnation de M. de Fargues, aurait jeté les fondements d'une liberté dont le développement régulier et inarrêtable nous eût épargné les secousses d'une crise bien terrible.
A ce point de vue, c'est un réel malheur que Saint-Simon ne se soit pas imposé au Régent, au lendemain de la mort de Louis XIV, au moins comme conseiller de direction. Excellente était son idée de convoquer les États Généraux pour liquider les embarras du dernier règne, et louable sa proposition de les réunir périodiquement. Les États Généraux ne lui auraient refusé ni l'annulation du testament de Louis XIV, ni la dégradation des bâtards, ni la mise au pas du Parlement de Paris, ni la réforme de l'impôt; ils n'auraient certainement pas été, d'ailleurs, jusqu'à approuver l'idée d'une banqueroute qui souriait assez à Saint- Simon, ce dont il ne faut pas trop le blâmer, car on était encore à la veille d'apprendre de Law l'importance du crédit en matière financière. Dans tous les cas, des réformes administratives sérieuses eussent été faites, et ce qu'on a appelé les « abus de l'ancien régime » n'auraient pas suivi la marche accélérée qui finit par faire surgir la Révolution. Saint-Simon se serait ainsi trouvé un des plus grands bienfaiteurs de la France.
Ce rôle, il n'était pas d'ailleurs incapable de le jouer. A défaut d'ambition, il avait des qualités sérieuses et solides qui le rendaient digne du pou-
voir. Le Régent, sachant bien qu'il n'était pas de ceux qui s'imposent, aurait dû le lui imposer, et toutes choses en auraient mieux marché. Il connaissait beaucoup de questions et point superficiellement. En matière financière, par exemple, tout en confessant peut-être, avec une coquetterie de grand seigneur son incompétence, il parle du système de Law avec beaucoup de bon sens; d'ailleurs, s'il avait été si ignorant, Law n'aurait pas pris la peine d'aller lui exposer ses opérations chaque semaine, ce qu'il fit pendant tout le temps que sa banque fonctionna. Il est probable que la banque n'aurait pas suspendu ses paiements, si Saint-Simon avait eu le pouvoir, car il n'aurait pas tiré sur elle à boulets rouges comme firent le Régent et le duc de Bourbon, ce qui précipita la crise. Saint-Simon voyait juste également, en gros, pour les impôts; avec l'aide des États Généraux, il aurait appliqué dès 1715 les idées de Vauban, dont il avait admiré la Dîme royale. Peut-être même son souci de relever la noblesse lui aurait-il inspiré d'heureuses réformes en ce qui concernait la réorganisation militaire; il aurait suffi d'une école de cadets nobles largement recrutée et soigneusement dirigée, pour rendre à l'armée royale toute sa valeur; Maurice de Saxe serait arrivé juste à temps, quelques années plus tard, pour mettre à exécution de hardies idées, et nous permettre de nous gausser de Frédéric II, qui ne fut, sur bien des points, que son plagiaire.
Même en matière de politique extérieure, le bon sens solide de Saint-Simon nous aurait été plus utile peut-être que la souplesse retorse de l'abbé Dubois. D'abord la brouille du début de la Régence avec l'Espagne n'aurait pas eu lieu; en dégradant les bâtards, Saint-Simon aurait prévenu les intrigues du duc du Maine, son ennemi mortel;
i6 LA RÉGENCE
on n'aurait donc eu ni la conspiration de Cellamare, ni la petite guerre qui s'en suivit; les mariages espagnols se seraient décidés bien avant l'époque où Dubois parvint à réconcilier les deux cours et ne se seraient pas rompus à l'arrivée au pouvoir du duc de Bourbon, car Saint-Simon, qui n'aimait pas ce prince néfaste, se serait opposé à l'avoir pour successeur ou lui aurait lié les mains. Ensuite, Saint-Simon ne se serait pas inféodé, comme Dubois, à l'alliance anglaise; on le voit par ses Mémoires très défiant de l'Angleterre, et très favorable à la dernière venue des puissances, la Russie. Là encore, le cardinal Dubois, qui en était resté à la vieille carte politique de sa jeunesse, avec les maquis du Saint Empire et des princes italiens, voyait moins clair que lui. Saint-Simon, ministre en 172 1, aurait certainement accepté l'offre que fit le tzar Pierre-le-Grand de la main de sa fille Elisabeth pour le duc de Chartres, fils du Régent, avec promesse du trône de Pologne à la mort d'Auguste IL C'était toute l'histoire de l'Europe bouleversée; 'd'une part l'alliance russe assurée à la France et par suite les embrouillaminis des années suivantes prévenus; d'autre part, la Pologne sauvée au prix d'une alliance avec la Russie, qui aurait pu être cordiale et loyale, aucune cause de haine n'étant encore venue se glisser entre les deux grands pays slaves. A quoi tiennent les destins des peuples! Si Saint-Simon avait mis dans sa vie publique un peu de cette énergie irréductible qu'il apportait dans sa vie mondaine et de cette suite enragée qu'il mettait dans son style, il aurait pris le pouvoir dès la mort de Louis XIV, l'aurait conservé à la majorité de Louis XV, car il n'était antipathique ni au jeune roi ni à son mentor, le cardinal Fleury, qui ne prit le ministère qu'à la dernière extrémité, et ne
l'aurait quitté que très tard, peut-être en 1750 ou 1755 (il avait alors 80 ans, mais le cardinal Fleury était bien ministre à 90 ans!) Or, pendant ce long espace de temps, nous pouvons affirmer, le connaissant comme nous le connaissons, qu'il aurait prévenu les plus grosses fautes nationales du xviii^ siècle, le mariage de Marie Leczinska, la guerre de succession d'Autriche, la guerre de Sept Ans, et, dans l'avenir, peut-être le partage de la Pologne et la Révolution terroriste. Ah! que le manque d'ambition effrénée est parfois regrettable!