LA CORRUPTION POLITIQUE EN FRANCE
Sous l'ancien régime, que de ministres ont été aussi condamnés pour péculat et concussions ! Que de chambres de justice ont été instituées, pour faire rendre gorge aux financiers qui pillaient le trésor, de complicité avec les surintendants des finances ! Enguerrand de Marigny, ministre de Philippe le Bel, fut accusé en 1315, sous le règne de Louis X, d'avoir dilapidé les finances, et pendu au gibet de Montfaucon, qu'il avait lui-même fait construire. — Girard de la Guette, qui avait été surintendant des finances sous le règne de Philippe le Long, fut recherché sous Philippe le Bel et arrêté pour ses déprédations ; < il fut appliqué à la question, qu'on lui donna si rude, qu'il mourut au milieu des tourments ; on ne laissa pas de traîner son corps par les rues et de le pendre au gibet de Paris ». — Le 25 avril 1328, Pierre Rémi, principal trésorier de Charles le Bel, fut pendu sous Philippe de
(1) Jousse. Traité de la justice criminelle, t. IV, p. 3i.
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Lorsque Sully devint ministre, « le désordre et le brigandage étaient partout... Les amis du roi prenaient leur part dans le produit des fermes et dans les marchés passés avec les fournisseurs. Le trésor était administré par des concussionnaires ; les comptables ne rendaient plus de comptes * >. François d'O, surintendant des finances d'Henri III, était, dit H. Martin, le grand voleur, chef de tous les voleurs. Sully remit de Tordre dans les finances et fit cesser les exactions des gouverneurs militaires.
Sous Richelieu, le maréchal de Marillac, condamné à mort pour péculat, ne pouvait comprendre une telle rigueur : < Un homme de ma qualité condamné à mort pour péculat ! » s'écriait-il. Richelieu se montra impitoyable. Il considérait < l'art des finances comme une des principales parties de la politique ; il est d'autant plus nécessaire dans un État, ajoute-t-il, que l'argent est l'âme de toutes les affaires. Une république n'est puissante qu'à proportion de la richesse du trésor public. * » — Mazarin fut beaucoup moins sévère pour les concussionnaires ; on sait que lui-même n'était pas à l'abri de tout reproche, et qu'il laissa en mourant une fortune de 50 millions, qui en représenteraient 200 aujourd'hui.
(1) Les chambres de justice, par Petit-Jean, procureur général à lacour des comptes.
(2) Testament politique de Richelieu, ch. x. « Le roi, dit-il, reçoit beaucoup d'argent des gabelles, mais le peuple en paye excessivement au delà de ce qui en entre dans ses coffres. > Richelieu reproche aux gabelleurs de recevoir des présents, de dresser de (aux procèsverbaux, de piller et de ruiner les pauvres particuliers
' Le début du règne de Louis XIV fut marqué par la chambre de justice de 1661, qui jugea Fouquet et un grand nombre de financiers concussionnaires. Plus de cinq cents individus furent condamnés; d'après M. le procureur général Petit-Jean, le total des amendes et des confiscations atteignit cent dix millions.
M. Cousin a écrit que la fortune de Golbert n'était pas mieux acquise que celle de Fouquet, car apparemment, dit-il, c il n'était pas parvenu à doter les trois duchesses, ses filles, et à bâtir sa magnifique maison de Sceaux avec les économies faites sur ses appointements 1 ». Mais M. Cousin oublie que, dans les anciennes monarchies, les rois faisaient des libéralités à leurs ministres, c Comme ceux qui demeurent quelque temps au soleil sont échauffes par la chaleur, disait G. Naudé, aussi faut-il que celuy qu'un prince ou souverain approche de sa personne ressente les effets de son pouvoir et de l'amitié qu'il luy porte pour la récompense due à leurs services 1 . » Les rois disaient à leurs ministres : « Faites mes affaires et je ferai les vôtres, ^ afin, dit encore Naudé « que n'ayant plus à la teste cet horrible monstre de pauvreté, ils apportent un esprit entièrement libre et dégagé de ^toutes passions au maniement des affaires. »
Toutefois, les Mémoires de Louis XIV donnent lieu de penser que Fouquet ne fut pas le seul ministre qui refusa de se contenter des libéralités du roi. En effet, le roi dans les conseils qu'il donne à son fils, insiste longuement sur la nécessité de surveiller les ministres ; il ne faut pas,
(1) Cousin. Madame de Longueoille pendant la Fronde, p. 216.
(2) G. Naudé. Considération* politiques sur les coups d'État, ch. v.
196 Ul CRIMINALITÉ POLITIQUE
dit-il, < se contenter d'examiner les hommes ayant que de les mettre dans remploi, parce que la plupart se déguisent aisément pour un temps dans la passion de parvenir à l'autorité qu'ils se proposent. > Biais, ajoute-t-il, il faut c les observer encore plus soigneusement lorsqu'ils sont actuellement dans le maniement des affaires, parce qu'alors étant en possession de ce qu'ils désirent, ils suivent souvent, avec plus de liberté, leurs mauvaises inclinations 1 ». Il semble que, lorsqu'un ministre est convaincu d'indélicatesse, le seul parti à prendre est de le chasser et de le punir. Louis XIV est moins sévère ; il engage son fils a corriger par ses bons avis le ministre infidèle, à le garder, s'il a des qualités qui méritent qu'on le supporte, en se garantissant du préjudice que sa cupidité pourrait causer aux affaires, et ne l'éloigner que s'il est incorrigible 1 .
On voit aussi par le journal et les mémoires de Louis XIV qu' c en plusieurs provinces le peuple était tourmenté par certains gens, qui abusaient du nom des gouverneurs pour faire des exactions injustes. J'établis de toutes parts, dit Louis XIV, des hommes exprès pour être plus sûrement informé de ces concussions afin de les faire punir ensuite comme elles méritaient.
Les Grands Jours qui furent tenus en Auvergne en 1665 prononcèrent un grand nombre de condamnations pour concussion >. c Dans l'empressement où était la cour, écrit Fléchier, elle examinait les crimes et n'avait presque loisir de songer à la qualité des personnes, ce qui fit que ce dernier (M. de la Tour) fut d'abord condamné à être
(1) Mémoires de Louis XIV, t. I, p. 165.
(2) Ibid., p. 166.
(3) Fléchier. Les grands jours d'Auvergne.
pendu ; mais lorsqu'on eut appris qu'il était de la première qualité, on lui rendit l'honneur qu'il méritait, et on le condamna à avoir noblement la tète coupée. » Un neveu de Tu renne, le marquis de Malauge, fut condamné à une amende fort ample et à une restitution de 18.000 francs. Bourdaloue disait un peu plus tard : « Un homme parfaitement irréprochable dans le maniement des deniers publics et qui sort les mains pleinement nettes de certains emplois est presque maintenant un prodige. » (Sermon sur la religion et la probité.)
Dans le préambule de l'édit 1 qui annonçait l'institution de la chambre de justice de 1661, le roi disait : « Un petit nombre de personnes, dans les derniers temps, avaient employé des voies illégitimes, pour élever des fortunes subites et prodigieuses. Leurs acquisitions immenses, leur faste insolent, leur opulence sans bornes offraient un exemple capable de corrompre toutes les maximes de l'honnêteté publique. » Les personnes visées par ce préambule de l'édit étaient les financiers, qui tenaient une place considérable dans la société du xvir 3 siècle. La Bruyère nous les montre achetant des titres de noblesse, faisant de leurs fils de grands seigneurs, mariant leurs filles à des courtisans. « Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s'il réussit, ils luidemandent sa fille... Un homme fort riche peut... mettre un duc dans sa famille et faire de son fils un grand seigneur... Sylvain, de ses deniers a acquis de la naissance et un autre nom. Il est seigneur de la paroisse, où ses aïeux payaient la dlme ;
(1) Ce préambule avait été écrit par Colbert.
il n'aurait pu autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre... Sosie de la livrée a passé par une petite recelte à une çous-ferme ; et par les concussions, la violence et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs il s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade; devenu noble par une charge x il ne lui manquait que d'être homme de bien; une place de marguillier a fait ce prodige 1 . >
Ce n'est pas seulement de nos jours que l'on voit la noblesse rechercher les invitations des financiers. Chez Samuel Bernard, le célèbre traitant, qui eut un grand crédit sous Louis XIV, on voyait les plus grands noms de la noblesse ; ils y étaient attirés par les soupers, le jeu et les fêtes. Lorsque le président Hénault fait le tableau de la maison du traitant, il dit : c C'était une maison de jeu et de bonne chère et le rendez-vous de la meilleure compagnie... On y trouvait M. le cardinal de Rohan, à qui la nature avait donné tous les talents extérieurs ; le prince (le Rohan son frère; M me de Montbusson qu'ils se disputaient tous deux ; Dessorts, depuis contrôleur général; M mo Turgot, M. d'Aumont, M"" Martel..., le maréchal de Yilleroi, attiré par M mc de Sagonne, fille de Bernard, et que Ton ménageait fort, pour qu'il fermàtles yeux sur la banqueroute de 32 millions, que Bernard faisait sur la place de Lyon. »
En 1701, une nouvelle déclaration très sévère parut contre le péculat ; elle portait que les accusés reconnus coupables de ce crime seraient punis de mort. Néanmoins les déprédations des gens de finance continuèrent.
A la mort de Louis XIV, l'opinion publique réclama de
(1) La Bruyère. Des biens de la fortune.
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croire innocents, lorsqu'il les voit longtemps malheureux f » .
Ici .finit l'histoire des chambres de justice, mais l'histoire des crimes de concussion ne finit pas avec elle. La corruption continua et grandit sous le Régent avec Law, le cardinal Dubois et sous Louis XV. Le roi agiota luimême sur les blés et fut un des actionnaires de la fameuse compagnie dite le pacte de famine, qui créa les famines artificielles de 1768 et 1769. Les désordresde celte époque sont si connus, que je crois inutile d'en recommencer le récit.
Il est plus facile à un peuple de faire une révolution politique que de faire une révolution morale, plus facile de changer de régime que de conscience. Pendant la Révolution, les hommes politiques continuèrent à faire des affaires et les financiers ne cessèrent pas de rechercher les hommes politiques. Les plus fougueux démagogues mêlèrent les affaires à la politique. Hébert était très lié avec le banquier Koch, qui passait pour un agent de l'étranger. Parlant de Narbonne, de Choiseul et de l'abbé de Périgord, Morris, ministre des Etats-Unis à Paris en 1789, s'exprime ainsi qu'il suit : « Ge sont trois jeunes gens de famille, hommes d'esprit et de plaisir. Ils étaient intimes tous trois, et ont couru tous trois la carrière de l'ambition, pour rétablir leurs affaires. > Montmorin, avoua à Alexandre de Lameth qu'il c avait en peu de temps employé sept millions à acheter des jacobins, à corrompre des écrivains, des orateurs* ».
(1) C'était aussi le caractère du peuple athénien : « Le peuple athénien, dit Plutarque, est aisé à mettre en cholère et prompt aussi à tourner en miséricorde... il est formidable jusques à ses magistrats mêmes et toutefois humain jusques à pardonner voire aux ennemis.» (Instructions pour ceulx qui manient affaires d'Etat.)
(2) Michelet. Histoire de la Révolution française, t. II, p. 338.
LÀ corruption des hommes POLITIQUES 201
Théodore de Lameth vit Danton pour essayer de sauver Louis XVI. Danton lui répondit : c Je consens à essayer de sauver le roi, mais il me faut un million pour gagner les voix nécessaires... Je vous préviens que, si je ne puis lui assurer la vie, je voterai sa mort. Je veux bien sauver sa tête, mais non perdre la mienne 1 . » Voulant atténuer l'odieux de son marché avec la cour, Mirabeau disait qu'il était payé, non vendu. Fouché commença alors sa grosse fortune par des moyens peu délicats. D'autres députés, avec quelques poignées d'assignats, se firent adjuger de riches domaines. Quelques-uns, envoyés en mission, commirent des dilapidations. Ronsin et ses amis pillèrent la Vendée. Le député Perrin fut condamné aux fers pourvoi ; Chabot, l'ancien moine, devint subitement riche et épousa la fille d'un banquier. Dans le procès qui fut fait à Fabre d'Eglantine, pour faux en faveur de la compagnie des Indea, Chabot déclara « qu'on lui avait donné cent mille francs pour corrompre Fabre, mais il dit aussi qu'il n'osa lui en parler; il les garda discrètement 9 ».
Pache, pendant son passage aux affaires, livra le ministère de la guerre au pillage. Plusieurs membres du comité de sûreté générale se compromirent dans des affaires d'argent. Malgré les sommations qui lui furent faites à diverses reprises par Cambon, la Commune de Paris ne rendit jamais ses comptes. La Convention ne put jamais obtenir la production des comptes, et la punition des concussionnaires, qui trouvèrent dans l'Assemblée de puissants protecteurs.
Le 25 septembre 1793, Thuriot déplora à la Convention
(1) Taine, t. III, p. 177, note 3.
(2) Michelet, t. VIII, p. 285.
le sort de la Révolution tombée aux mains des derniers des hommes : « N'avons-nous donc, dit-il, tant combattu que pour donner le pouvoir aux voleurs, aux hommes de sang? Nous détrônons le royalisme et nous intronisons le coquinisme '. » Un certain nombre de députés jacobins étaient des hommes Indignes, débauché, joueurs, qui tripotèrent dans les assignats et les biens nationaux. Il y avait parmi eux des hommes de sang et de plaisir, tels queRossignol, Carrier, qui ordonnaient des massacres, sans interrompre leurs orgies, Henriot se fit adjuger 8.000 francs cpour défrayer la surveillance des massacreurs contrerévolutionnaires », et ensuite 300.000 francs « pour déjouer les complots et assurer le triomphe de la liberté ». « Le triomphe de la liberté » coûta des sommes énormes. C'est encore Henriot qui invitait ses amis À la curée par l'ordre du jour suivant : « Je suis bien aise d'avertir mes frères d'armes que toutes les places sont à la disposition du gouvernement. Le gouvernement actuel qui est révolutionnaire... va jusque dans les greniers chercher les hommes vertueux... les pauvres et purs sans-culottes » Les pauvres et purs sans-culottes n'attendaient pas toujours qu'on allât les chercher dans leurs greniers, ils en sortaient avec empressement pour se jeter sur les places ; ils entraient aussi dans les comités révolutionnaires qui commirent d'énormes dilapidations, c Les trois ou quatre cents millions d'or et d'argent extorqués avant la fin de 1793, les centaines de millions extorqués en 1793 et 1794, bref le produit presque entier de toutes les taxes extraordinaires a été mangé sur place par les sans-culottes. » (Taine. Op. cit., p. 346.)
(1) Michelet. Op. cit., t. VIII, p. ti2.
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pour ministres des hommes peu délicats, tels que Fouché et Talleyrand. A la un de son règne il le regretta et dit: c Je ne veux plus m'entourer que d'honnêtes gens 1 . »
On savait depuis longtemps par le Mémorial de Gouverneur Morris, ministre des Etats-Unis à Paris en 1789 et par le comte de Senfft, ministre de Saxe à Paris en 1806, que Talleyrand avait au plus haut degré la passion de l'argent et qu'il cherchait toujours à accroître sa fortune par l'agiotage et les cadeaux qu'il recevait des puissances. Le ministre de Saxe fit connaître que, dans les négociations qui précédèrent le traité de Posen en 1806, un million fut donné à Talleyrand par le plénipotentiaire saxon, et que plusieurs princes allemands obtinrent leur admission à la Confédération du Rhin en faisant remettre de l'argent à Talleyrand par M. de Gagern, ministre du duc de Nassau. Les Mémoires de M. le chancelier Pasquier, qui viennent de paraître, sont venus confirmer la vénalité de l'ancien ministre des affaires étrangères. Il en résulte que Talleyrand profitait des traités qu'il préparait pour s'enrichir.
cisalpine, Napoléon se rendit en 1805 au corps législatif de la Lombard ie et annonça à rassemblée son intention de donner une terre considérable au duc de Melzi en reconnaissance de ses services. « Me ■trouvant alors à Milan, dit M m de Staël, je vis le soir M. de Melii, qui était vraiment au désespoir du tour perûde que Napoléon lui avait joué, sans l'en prévenir d'aucune manière ; et comme Bonaparte se serait irrité d'un refus, je conseillai à M. de Melxi de consacrer tout de suite à un établissement public les revenus dont on avait voulu l'accabler. Il adopta mon avis, et, dès le jour suivant, en se promenant avec l'empereur, il lui dit que telle était son intention. Bonaparte lui saisit le bras et s'écria : « C'est une idée de M m de Staël, que vous me dites là, je le parie. Mais ne donnes pas, croyezmoi, dans cette philanthropie romanesque du xvin* siècle ; il n'y a qu'une seule chose à faire dans ce monde, c'est d'acquérir toujours plus d'argent et de pouvoir ; tout le reste est chimère. » (Considérationt sur la Révolution française, 4* partie, ch. xvm.)
(1) Vie du comte d'Hauterive, p. 320.
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demanda comme récompense de ses services la dignité de vice-grand électeur qui devait entraîner l'abandon du ministère, l'empereur, très mécontent de cette résolution, lui dit : c Je ne comprends pas votre impatience à devenir grand dignitaire et à quitter un poste, où vous avez acquis votre importance et où je n'ignore pas que vous avez recueilli de grands avantages. * Le successeur de Talleyrand fut M. de Ghampagny, dont Napoléon vantait la probité en disant : c Celui-là, je ne le trouverai jamais dans des affaires d'argent f . • Enfin lorsque l'empereur, informé de la réconciliation de Fouché et de Talleyrand, et des intrigues qu'ils formaient contre lui, revint d'Espagne pour les déjouer, il apostropha Talleyrand en présence de plusieurs ministres, dans les termes les plus durs, le couvrit d'injures et le traita de voleur*.
Louis XVIII maintint au Sénat un grand nombre de courtisans de Napoléon, et accepta pour ministre Fouché ; en voyant entrer dans le cabinet du roi Talleyrand, appuyé sur le bras de Fouché, Chateaubriand dit : c Voilà le vice appuyé sur le crime. » Mais sauf quelques rares exceptions, les ministres de la Restauration furent intègres; d'une manière générale, ils gouvernèrent par des moyens honnêtes.
Dans ses Mémoires qui viennent d'être publiés, le baron d'Haussez, ministre de la marine dans le cabinet Polignac, prétend même que le gouvernement de la Restauration fut trop honnête et ne tomba que parce qu'il ne voulut pas se faire une majorité par la corruption, en achetant un petit nombre de voix, qui demandaient à se vendre.
(1) Vie du comte d'Hauterive, p. 217.
(2) Mémoires du chancelier Pasquier, t. I, p. 358.
« Peu d'efforts cependant, dit-il, semblaient nécessaires, pour détacher de l'opposition le petit nombre de voix desquelles dépendait la majorité. Quelques places, quelque argent eussent suffi Nous avions le tarif des consciences ; il n'était pas élevé, chacune n'étant guère estimée que ce qu'elle valait. Sur les bancs de l'opposition, parmi ces hommes désintéressés qui, pour le seul avantage du peuple, se montraient si ardents contre la légitimité, il ne manquait pas de spéculateurs qui offraient de passer le marché. Si on les avait mis en présence, on aurait sans doute obtenu du rabais. Le Koi et M. le Dauphin n'attendirent pas l'opinion du conseil pour repousser la proposition. > Le baron d'Haussez leur proposa de prendre sur la liste civile l'argent nécessaire pour ramener les vingt voix dont on avait besoin ; le Dauphin refusa : « La liste civile fut respectée, ajoute le ministre de la marine ; mais, deux mois après cette session, le roi était sur la route de Cherbourg*. »
(1) Mémoires du baron a" Haussez. — Si Charles X avait gouverné en respectant la Charte, il n'aurait pas été obligé de prendre la route de Cherbourg ; Tachât de quelques voix de l'opposition n'aurait pas été nécessaire, pour lui permettre de conserver la majorité à la Chambre. 11 a perdu la majorité et la couronne, parce qu'il a violé la Charte, sur les conseils du prince de Polignac, qui était un illuminé. Berryer racontait que de Polignac avait conseillé à Charles X le coup d'État qui le perdit, parce que la sainte Vierge lui avait apparu dans un songe et lui en avait donné la pensée ; il tenait ce récit du prince luimême. Quant à l'incapacité politique de Charles X, elle s'explique par la dissipation de sa jeunesse, dont le roi rejetait la responsabilité sur Maurepas. Charles X a raconté au' comte d'Hauterive qu'ayant, à l'âge de dix-huit ans, fait exprimer au ministre le désir de s'instruire, celui-ci, très jaloux de son autorité, répondit : « Que me ditesvous ? que veut votre prince ? des plaisirs ? il en aura au delà de ses vœux, au delà de? moyens qu'il peut avoir d'en jouir ; des honneurs ? * on l'en accablera. Qu'il brille dans les bals, dans les fêtes ; qu'il se produise, avec toutes les grâces que la nature lui a données ; à merveille! mais du crédit, du pouvoir, jamais! » Charles X, en faisant ce récit au comte d'Hauterive, ajouta: « Je me le tins pour dit... et
Le lendemain de la Révolution de 1830, l'avidité des vainqueurs de Juillet inspira à Barbier ses ïambes célèbres sur la Curée et la Popularité. Quelques années après, G. Delavigne fit jouer au Théâtre-Français sa comédie intitulée : la Popularité, où il flétrit, dans de beaux vers, la corruption politique, qui faisait alors des progrès inquiétants, en mettant dans la bouche d'un des personnages de la comédie les vers suivants :
Où la corruption est-elle parvenue ?
Tout mes actes sont purs et ma vie est connue :
Deux hommes ce matin viennent me visiter,
L'un pour se vendre à moi, l'autre pour m'acheter...
Tu veux fonder, dis-tu, des lois républicaines ,
Et sur quoi? Sur des mœurs: où sont nos mœurs romaines ?
Tel qui fronde un abus, s'engraisse d'un plus grand ;
Le suffrage avili s'achète à prix courant ;
En gloire l'iufamie avec de l'or se change ;
Qui bâtit là-dessus bâtit sur de la fange. >
(Acte IV.)
Dès 1838, H. de Tocqueville exprima le dégoût qu'il éprouvait en voyant les hommes publics trafiquer de leur influence *. Les sociétés financières commencèrent alors à faire figurer, dans leurs conseils de surveillance, des princes, des ducs, des marquis, des comtes et des hommes politiques *. Le procureur général Dupin flétrit l'immix-
c'est ainsi que je me suis préparé dans la dissipation d'une jeunesse frivole les regrets, que j'ai eu si longtemps à éprouver, et que je ressens encore aujourd'hui. » Vie et travaux politiques du comte d'Hauterive, p. 547.
(1) Tocqueville. Œuvres et correspondances inédites, t. II, p. 85.
(2) H. Heine, en voyant parmi les membres de ces comités de surveillance des sociétés financières tant d'officiers de marine, se demande plaisamment si leur adjonction n'est pas une précaution de la part des compagnies, dans le cas où elles auraient un jour de fâcheux démêlés avec la justice, qui les condamnerait aux galères. (Lutèce, p. 209.)
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