PRÉFACE
J'ai souvent eu Toccasion de citer le mot profond de Todqueville : « Le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est celui où il commence à se réformer ». Que de nations, y compris la France du second Empire, Font, ]\ depuis la Révolution française, vérifié à leurs t^ dépens. Au fond n'est-ce pas le vieux proverbe ![ misse : « Otch odnogo berega ochschalk, k, drou- \ t gomou ne prischalk »? « Ou a quitté une rive, Ton n'a pas abordé à l'autre ».
La Russie est entrée dans la zone dangereuse, j ' avec les lois libératrices de 1861, et elle s'y est 1 ei^foncée de plus en plus à mesure que, par la brèche ouverte, des maux nouveaux et aigus envahissaient la société. La première réforme, inachevée et précaire, non seulement en appelait d'autres incessamment, mais elle aggravait de jour en jour la rupture d'équilibre qu'elle avait
provoquée. L'édifice reposait sur deux colonnes, lautocratic et le servage ; quand Tune d'elles fut sapée et écroulée,- de formidables lézardes se produisirent, la masse tout entière vacilla sur sa base unique et insufiisante, l'édifice porta à faux.
Où trouver d'autres supports, d'autres colbnnes ? Ni la noblesse ni le clergé ne pouvaient les fournir. Tous deux faisaient corps avec l'autocratie, ou s'ils s'en séparaient, la noblesse ruinée par l'émanjcipation, le clergé miné par les idées scliismatiques, ils se transformaient en éléments révolutionnaires. Au lieu deconsolider l'édifice, ils l'cbranlaient ; ils augmentaient l'instabilité au lieu de la combattre.
De tiers état, de bourgeoisie, il n'en existait point. C'était la petite noblesse qui en tenait lieu. Elle se recrutait dans les classes inférieures ou à l'étranger, parmi les fils de popes ou parmi les Allemands des provinces baltiques. Elle se composait de petits fonctionnaires corrompus et de petits propriétaires besoigneux, qui trafiquaient des fonctions locales. Ses idées étaient souvent novatrices, ses actes toujours despotiques à l'excès. Elle frayait la voie aux menées révolutionnaires par sa propagande subversive comme par ses