La crise américaine;
Nous avons commencé et poursuivi cette étude au milieu du bruit d'une guerre formidable, entre les alternatives de défaites et de victoires successivement annoncées et démenties : nous nous sommes efforcé de nous abstraire autant que possible des émotions causées par les détails quotidiens de la lutte, afin d'en rechercker sans passion les caractères généraux et les traits les plus saillants. Pendant que nous écrivions, les événements marchaient à grands pas. Aujourd'hui, au moment de livrer notre travail au public, nous arrêtons nos regards sur la situation actuelle , et nous nous demandons si nos réflexions sont encore de saison, si les faits sont venus les confirmer ou les démentir, ou les reléguer dans le domaine des choses vieillies. C'est en effet le danger , pour celui qui écrit sur des événements en cours d'exécution, de voir les armées marcher plus vite que la plume ou la presse , et d'arriver peut-être après la bataille,
Cet examen attentif ne nous engage à rien retrancher de ce que nous ayons dit. Sans doute, depuis que nous écrivons, la victoire semble changer de drapeau et passer des rangs du Sud dans ceux du Nord; mais quel homme sage peut trouver là un espoir fondé de pacification des esprits? Au contraire, l'acharnement même des deux partis, la fureur de l'attaque, la rage de la défense, sont une preuve nouvelle de la division profonde et de la haine enracinée qui séparent les populations du Nord et du Sud.
Quant aux résultats divers qui pouvaient sortir de la lutte, nous les avons successivement examinés, en supposant le triomphe de l'un ou de l'autre parti. Si certaines éventualités s'éloignent, d'autres, en se rapprochant, nous semblent donner à nos réflexions un intérêt plus actuel et plus pressant. Une chose seule éclate à tous les yeux. L'ancienne Union américaine est morte : chaque victoire du Nord, autant que pourrait le faire une victoire du Sud, creuse un abîme de plus entre les anciens Etats confédérés, en envenimant par une blessure nouvelle leur haine fraternelle. La prise de Richmond ou l'incendie de Chaiieston, pas plus que l'occupation de la Nouvelle- Orléans, ne rétabliraient l'œuvre de Washington. Mais quelle combinaison nouvelle la remplacera? Telle est la question, et elle reste toujours entière, puisque jusqu'à ce jour les accidents de cette sanglante mêlée, en attristant cruellement l'humanité, n'ont pas encore éclairer le mystère qui couvre les destinées nouvelles de l'Amérique.
D'ailleurs, ce qui nous préoccupe avant tout, c'est l'intérêt français, l'intérêt du commerce, de la politique, de notre honneur peut-être. C'est là ce qu'il faut dire, démontrer à tous les yeux, et faire toucher du doigt. Plus les événements se pressent et grandissent, plus il est urgent d'y pourvoir et de jouer notre rôle.
LA
La naissance d'un nouveau peuple et son entrée sur la scène du monde sont, après l'apparition d'un principe nouveau de civilisation, le plus grand événement que puisse enregistrer l'histoire : ainsi la création de la république des Etats-Unis d'Amérique reste, après la révolution française, le fait le plus considérable du
dix-huitième siècle. Les chocs des anciennes na-
tions entre elles n'ont rien qui en approche. L'Europe a vu sans doute de grandes choses accomplies par de grands esprits , des guerres terribles, des élévations et des abaissements, des catastrophes et des retours qui frappent l'imagination , des renommées extraordinaires qui la confondent; mais, lorsque la fumée du canon et de la gloire est dissipée , l'homme qui étudie retrouve les mêmes groupes de peuples luttant autour des mêmes fleuves et des mêmes montagnes, les mêmes passions qui couvent ou qui éclatent , les mêmes haines qui fermentent , les mêmes intérêts qui se croisent , les mêmes traditions politiques qui " se continuent , et les mêmes fils ourdissant toujours cette trame sans fin que l'on appelle l'histoire du vieux monde.
L'Amérique, au contraire, présente à l'étude comme à l'action du politique des questions qui ne sont pas traitées d'avance dans les chancelleries. C'est ce qui en fait à la fois le charme, la difficulté et le péril.
Naguère encore, lorsque l'Europe, détournant un instant ses regards de ses complications intérieures , les reportait au delà de l'Océan, un spectacle étrange se déroulait à ses yeux et lui donnait à penser. Un peuple né d'hier * dont
l'existence ne datait pas d'un siècle, dépassait dans ses gigantesques développements les rêves de l'imagination. Une population de trois millions d'âmes à son début atteignait après quatre-vingts ans le chiffre de trente et un millions (i ). L'Union américaine, fille de l'Angleterre par l'émancipation, de la France par les traités, de l'Allemagne par l'émigration, empruntait à toutes les races des éléments de force et dévie. Partie d'une zone étroite le long des rivages de l'Atlantique , se répandant à travers les solitudes et les montagnes, elle embrassait un continent tout entier et touchait à l'océan Pacifique , renfermant ainsi entre ses vastes frontières comme dans l'avenir de ses destinées tous les mystères de l'inconnu. Le désert , stérile pour les autres , était fécond pour elle. Le vide , cette cause de répulsion et d'horreur en Afrique , devenait au contraire pour elle une immense force d'attraction par laquelle elle absorbait et s'assimilait le superflu de toutes les populations du globe. Les plus beaux et les plus longs fleuves du monde sillonnaient ses solitudes, et, garants certains de leur fertilité, sollicitaient chaque jour l'ardeu r des conquérants par les facilités mêmes qu'ils offraient à la conquête, (i) Voir aux Pièces justificatives, note i;
lies lois, dans cette société, n'apportaient guère plus que la nature d'entraves à la liberté de l'individu. Tout y semblait livré à l'initiative personnelle, ouvert à la témérité. Au récit des audaces de ce peuple , l'esprit hésitait toujours avant de croire, tant la réalité ressemblait à la fable.
Tandis que les armées permanentes de l'Europe se comptent par millions de soldats, quinze mille hommes de troupes régulières suffisaient à cet État aussi vaste qu'elle. Sa marine marchande, déjà la seconde du monde , aspirant à devenir la première, couvrait les mers, emplissait les ports ; et , à de fréquents intervalles , une étoile ajoutée à son pavillon annonçait à l'univers qu'un État de plus avait germé sur cette terre féconde en empires et grossissait les rangs de l'Union.
Quel terme assigner à cette expansion merveilleuse, nul n'osait le dire, et l'Américain, poussant la confiance et l'orgueil jusqu'à l'audace et à la démence , n'était pas loin de penser qu'il existait pour lui une autre Providence que pour le reste des peuples.
Un an s'écoule, quel changement! l'Union est brisée, le commerce arrêté, le pavillon étoile
presque absent des mers. L'énergie sauvage de ce peuple est tournée contre lui-même. Ces marchands interdisent l'exportation de leurs produits et comblent leurs ports ; sur cette terre de la liberté illimitée, Vhabeas corpus est suspendu ; la liberté de la presse supprimée ; on décrète de part et d'autre des armées de cinq cent mille hommes, des crédits militaires par milliards, et ces frères de la veille, ennemis mortels aujourd'hui, s'acharnent à s'entre-détruire avec la même fureur qu'ils mettaient hier à s'agrandir et à s'enrichir.
Tel est le phénomène que nous voulons étudier dans ses causes, dans ses résultats probables, dans ses rapports avec l'Europe et surtout avec la France.
En recherchant les causes de dissolution de l'Union américaine, celles qui frappent d'abord la pensée, comme les plus inévitables et les plus fatales, sont les causes que l'on peut appeler physiques. L'histoire et l'observation nous apprennent que les empires, comme les corps animés et organisés , ont certaines proportions nécessaires à leur cohésion et à leur durée. Le territoire de l'Union américaine rentrait-il dans ces proportions? La France ne contient que 527,000 kilomètres carrés, l'Espagne et le Portugal réunis 670,000, l'Autriche 665, 000, l'Angleterre 3i2,ooo, la Prusse 275,000 , l'Europe occidentale tout entière, depuis l'Océan jusqu'à la Vistule, 3, 057, 000; l'Union américaine seule en contenait 5,3 17,000, c'est-à-dire un espace dix fois plus grand que la France, dix -sept fois plus grand que l'Angleterre et presque double de l'Europe occidentale (1). De l'État du Maine
(1) Voir aux Pièces justificatives, note n.
au nord jusqu'au Texas au midi, la distance est plus grande que de Moscou à Marseille ou de Madrid à Stockholm, et si l'on voulait prendre celle de Boston à FOrégon, elle égalerait celle de Paris à Tobolsk.
On a vu des empires aussi grands, comme la Chine ou la Russie, durer endormis ou comprimés sous la main du despotisme; mais, quand aux difficultés de l'espace viennent se joindre celles du mouvement que donnent la liberté et la vie, la durée d'un pareil Etat est un phénomène que l'histoire n'a pas encore produit. Les mœurs, les besoins, les intérêts, les idées même varient avec la nature et le climat, et, au lieu de cette communauté d'aspirations nécessaire à l'unité d'un peuple, on ne trouve à des distances pareilles que l'indifférence qui relâche les liens des nations, ou la haine profonde qui les brise et les dissout.
Que sera-ce si aux dissemblances forcément produites par la distance vient se joindre la variété des races! Ici nous abordons, après les causes physiques, les causes morales.
La race anglo-saxonne , en Amérique , se divise en deux types principaux dont les dissemblances frappantes n'ont échappé à aucun des observateurs qui ont étudié l'Union américaine , l'Yankee au Nord et le Virginien au Sud. Les États connus sous le nom collectif de Nouvelle-Angleterre, noyau de ce que nous appelons aujourd'hui le Nord, ont été colonisés par les puritains, lors des premières discussions religieuses qui agitèrent l'Angleterre. Pour bien se rendre compte de la nature de ces hommes, il suffit de rappeler ce fait si souvent signalé, qu'un hasard seul empêcha Cromwell d'être un des colons du Connecticut, et qu'un ordre de Charles Ier arrêta, dans les ports de l'Angleterre, le navire qui devait emporter à Boston le futur protecteur; le type n'a pas changé, l'Yankee est toujours resté une Tête ronde.
Ce sont les Cavaliers, au contraire, qui ont co-
Ionisé la Virginie et les deux Carolines. Lorsque, suivant les phases de la guerre civile, les persécutés ou les vaincus des deux partis allaient chercher un asile au delà de l'Océan, dans des contrées très-distinctes alors et séparées même par la colonie hollandaise de New-York , ils le faisaient pour se fuir les uns les autres et sans se douter qu'un jour devait les réunir. Ce jour vint cependant, et la colonie plus pacifique de la Pensylvanie fut le trait d'union entre les autres, La lutte contre les prétentions de la métropole, qui menaçait indistinctement l'indépendance des diverses colonies, rapprocha sans les fondre, pendant la guerre, ces éléments hétérogènes. C'est un lien puissant que le sang versé en commun , le souvenir des services réciproques, des fatigues et des périls partagés, et la vénération commune pour le nom d'un même libérateur. Celui de Washington résuma longtemps, pour les divers États, ce symbole de l'Union, et, tant que le conflit des intérêts ne venait pas apporter entre eux de nouvelles causes d'aigreur, l'Yankee et le Virginien pouvaient, quoique sans sympathie, se rencontrer pourtant au Capitole et siéger ensemble au congrès. Mais les deux races restaient distinctes.
L'Yankee est demeuré sombre, intolérant, taciturne , commerçant , souvent avare, rude à l'étranger, lutteur opiniâtre contre les difficultés de la nature et les dangers de l'Océan ; c'est lui qui peuple les grandes villes commerciales de Boston et de New-York , et monte les navires qui remplissent nos ports et qui nous apportent le type si connu du matelot américain.
Le Virginien, c'est le grand propriétaire, le planteur hospitalier, quelquefois prodigue; il produit le coton et le sucre, il ne les transporte pas, encore moins songe-t-il à les mettre en œuvre. Sous le républicain, il garde encore les traces du grand seigneur ; il ne fonde pas de comptoirs, mais il donne au congrès ses orateurs et ses hommes d'Etat, et à l'Union, le plus grand nombre de ses présidents , aussi bien Washington, le fédéraliste, que Jefferson, le démocrate, car il possède une largeur de vues inconnue à l'esprit étroit du Yankee. Nous reproduisons aux Pièces justificatives le parallèle saisissant de ces deux races, emprunté aux lettres sur l'Amérique de M. Michel Chevalier ; nous craindrions d'affaiblir, en les analysant, ces pages pittoresques et ce portrait d'après nature (i).
(1) Voir aux Pièces justificatives, note m.
Pour fondre peut-être ces deux caractères, ou les faire du moins vivre ensemble, il eût fallu un pouvoir énergique, la main puissante d'un gouvernement centralisé, l'unité dans la loi comme l'unité dans le pouvoir ; rien de tout cela ne s'est rencontré, chacune de ces deux natures a pu se développer parallèlement au sein de la législation qui apporte le moins d'entraves à l'individualité. Et, les intérêts politiques s'y joignant, comme nous l'expliquerons plus loin, les choses en sont venues à ce point que nous avons entendu un sénateur du Sud, voulant caractériser les sentiments réciproques des deux races, dire des hommes du Nord : ce Nous n'avons pour eux que de la haine et du mépris; eux, ils nous haïssent, mais ils ne nous méprisent pas. »
Les divergences profondes que nous avons signalées entre les deux familles de la race anglosaxonne ne sont pas les seules que présente la population des Etats- Unis. Tous les Américains ne sont pas fils de l'Angleterre; la France aussi a déposé sur le sol de l'Amérique un élément de la race latine qui a produit son effet, et, bien qu'amoindri, conserve encore aujourd'hui son importance.
ce La France, dit M. deTocqueville, a possédé « autrefois, dans l'Amérique du Nord, un terrice toire aussi vaste que l'Europe entière. Les trois « plus grands fleuves du continent coulaient ce alors tout entiers sous nos lois. Les nations in- « diennes, qui habitent depuis l'embouchure du « Saint-Laurent jusqu'au delta du Mississipi , ce n'entendaient parler que notre langue ; tous ce les établissements européens répandus sur cet ce immense espace rappelaient le souvenir de la
« patrie : c'étaient Louisbourg , Montmorency , ce Duquesne , Saint-Louis , Vincennes , la Notice velle-Orléans ; tous noms chers à la France et « familiers à nos oreilles. »
Nous ne parlons que de la Louisiane. Son histoire est peut-être une des pages les plus oubliées de nos annales ; mais la population , qui rédige encore ses actes en français , et les tribunaux de la Nouvelle-Orléans, devant lesquels, il y a quelques années encore, on plaidait dans notre langue, en sont les vivants témoins. L'intrépide voyageur français Lassalle, qui, par une manœuvre unique dans l'histoire des découvertes, parcourut le premier le cours du Mississipi, en le descendant depuis sasource jusqu'à son embouchure, est ajuste titre reconnu par les États-Unis comme un de leurs ancêtres légitimes. Celui qui, après avoir donné ces immenses contrées à la France, n'a pas un monument dans sa patrie, figure au Capitole de Washington entre les bustes de Penn et des autres fondateurs des colonies anglaises. On nous pardonnera donc les rapides détails dans lesquels nous allons entrer,
La population française, successivement accourue dans ces contrées, montra plus qu'une autre son dévouement à la mère-patrie. Lorsque,
après la déplorable paix de 1768, la Louisiane fut cédée à l'Espagne, ses habitants, par une ambassade envoyée au roi, le supplièrent de ne pas les séparer de la France. Le refus ne les découragea point, longtemps leur attitude fit reculer l'Espagne, et, lorsqu'après six ans elle envoya un corps d'armée pour prendre possession de la colonie, les planteurs français prirent les armes pour repousser ces nouveaux maîtres. Plus tard, quand un autre traité rendit à la France ses enfants, elle y retrouva des sentiments que rien n'avait pu éteindre dans leur cœur.
Cette nouvelle période de possession par la France fut courte, elle se termine par le traité de 1 8o3 qui cède définitivement la Louisiane à l'Union américaine. Le premier consul sentit parfaitement alors et l'importance immense de la cession qu'il faisait et les conséquences qui pouvaient en découler un jour; ses paroles dans cette circonstance méritent d'être rapportées : tt Peut-être m'objectera-t-on que les Améri- « cains pourront être trouvés trop puissants pour te l'Europe dans deux ou trois siècles; mais ma « prévoyance n'embrasse point ces craintes éloi- « gnées. D'ailleurs on peut s'attendre pour l'ace venir à des rivalités dans le sein de l' Union*
« Les confédérations qu'on appelle perpétuelles « ne durent qu'autant qu'un des contractants « ne trouve pas son compte à les rompre, et « c'est aux dangers présents auxquels nous ce expose la puissance colossale de l'Angleterre ce que je veux porter remède. »
Nous reviendrons plus tard , en recherchant le rôle qui convient aujourd'hui à la France, sur certaines dispositions de ce traité ; nous ne voulons ici que constater la valeur de l'élément nouveau qu'il apportait à l' Union, et en même temps la nature des sentiments qui animaient alors cette population. Nous ne saurions mieux faire à cet égard que de rappeler les émouvants détails de la cérémonie qui constata le changement de gouvernement ; nous les empruntons au curieux et intéressant ouvrage de M. Barbé-Marbois, négociateur de ce célèbre traité.
te A l'arrivée de M. Laussat, neuf mois avant te son rappel, la colonie avait pu se croire de te nouveau française, et peu de temps avait suffi tt pour ranimer dans les cœurs de quelques vieux te habitants des sentiments qu'une aussi longue te séparation n'avait pu entièrement éteindre. Ils te les manifestèrent au changement de pavillon, te Pendant les vingt jours que dura la domina^
« tion française, celui de France avait flotté sur « la maison de ville. Des soldats français, retirés « depuis quelques années à la Louisiane, d'au- « très amenés de différents lieux du Mississipi (c par des destinées et des intérêts divers, s'é- « taient réunis à la vue des couleurs nationales. « Au nombre de cinquante, ils s'étaient de leur ce propre mouvement constitués gardiens d'un « drapeau illustré par tant de victoires, et ils ce veillaient à sa garde, comme si elle leur eût été ce consignée. Le changement de pavillon se fit ce par l'élévation de L'un et la descente de l'autre, ce Lorsqu'ils furent à demi-hauteur, on les y arec rêta quelques instants, et l'artillerie et les fance fares célébrèrent cette union. Quand on vit ce celui des États-Unis s'élever au haut du mât ce et se déployer dans les airs, les Américains ce exprimèrent leur joie par les cris accoutumés ; ce en même temps les couleurs de la République ce française descendaient et furent reçues dans ce les bras des Français qui les avaient gardées ; ce leurs regrets éclatèrent, et, pour rendre un ce dernier hommage à ce signe, qui n'était plus ce celui de la souveraineté du pays, le sergentce major s'en enveloppa comme d'une écharpe, ce et, après avoir parcouru la ville, il s'achemina
ce vers la maison du commissaire français. La « petite troupe l'accompagnait ; elle fut saluée « en passant devant les lignes des Américains « qui lui présentaient les armes , battant aux « champs, drapeaux déployés. Les officiers des « milices, la plupart Français de naissance ou ce d'origine, suivaient en corps. Laussatles reçut, ce et ils lui dirent : ce Nous avons voulu rendre à ce la France un dernier témoignage de l'affection ce que nous lui conserverons toujours. C'est dans ce vos mains que nous déposons ce symbole du ce lien qui nous avait rattachés passagèrement à ce elle. » Laussat répondit : ce Que la prospérité ce de la Louisiane soit éternelle (i) ! »
La souveraineté change avec le pavillon , le tempérament politique se modifie au soleil de l'indépendance et au souffle fécond de la liberté ; mais ce qui persiste, ce qui s'efface à grand' peine sous la lente action du temps, ce sont les mœurs, les habitudes, le caractère, l'homme enfin. C'est ainsi que, dans le citoyen heureux de la Louisiane, le Français se retrouve; c'est ainsi que la Nouvelle- Orléans, la seconde ville de l'Union, reste encore en grande partie une ville fran-
(1) Histoire de la Louisiane^ par Barbé-Marbois, p. 358.
çaise. Voici comme s'exprime un voyageur allemand, M. Lôwenstern :
ce Arrivé dans la Nouvelle-Orléans, dans Tance cien quartier français , on croit se trouver en « Europe. Des rues tortueuses, de grandes maice sons à plusieurs étages, des boutiques pleines (c d'objets de luxe, des restaurants, des confiée seurs; le nombre des spectacles, des bals, le ee caractère éveillé des habitants, tout enfin déec montre que l'on n'est pas dans le pays des puce ri tains. On reconnaît de suite le caractère esce pagnol et français, le désir de jouir de la vie ce et non de la contempler (i). »
Ces derniers mots sont fort justes, et l'élément de race latine que nous signalons comprend, outre les Français de la Louisiane, les restes de la petite population espagnole de la Floride.
Un troisième élément a donc été ainsi apporté dans le sein de la population des Etats-Unis, où l'observation nous en a déjà révélé deux ; mais il y a ceci de remarquable, que l'élément français se trouvait géographiquement posé à côté de la famille Yirginienne avec laquelle, par nature, il avait déjà une affinité très-sensible, ce A Richmond, en Virginie, dit un des écrivains qui a le
(1) Les États-Unis et la Havane^ J. Lôwenstern^ p. 271 \
mieux observé l'Amérique, je demandais à un Français établi là depuis cinquante ans , et dont le patriotisme ne s'ect point refroidi par une si longue absence, pourquoi il avait préféré Riehmond aux villes du Nord , qui étaient et sont encore, malgré les progrès de Richmond, plus favorables pour les affaires : « C'est, me répondit-il , que les Virginiens sont les Français de l'Amérique. » [M. Michel Chevalier :)
Il ne faut pas oublier non plus qu'à la révocation de l'édit de Nantes, de nombreuses familles françaises choisirent l'Amérique pour lieu d'exil, et qu'elles se fixèrent toutes dans la Virginie ou dans les Carolines. Enfin les relations récentes nous ont souvent entretenus des colonies agricoles françaises fondées dans le Tennessée ( i ).
La fusion se fait sans doute depuis soixante ans entre le Louisianais et le Virginien, surtout par les mariages, les créoles de la Nouvelle-Orléans ayant un charme et une distinction qui les font rechercher au loin ; mais le résultat a été celui-ci, que, si le type purement français tend à s'effacer, il a du moins, par son mélange, rendu plus tranchées encore les différences qui séparent le Virginien du Yankee.
(I) Voir aux Pièces justificatives, note iv.
Nous arrivons a l'examen des causes politiques de la dissolution de l'Union. Les deux principales , les seules auxquelles il convienne de s'arrêter, sont la question de l'esclavage et la question des tarifs.
Parlons d'abord de l'esclavage. Aux yeux de beaucoup de personnes, il faudrait voir dans cette question la cause principale de la séparation des États du Sud; cette croyance même, il faut le reconnaître, a généralement cours en France, où nous aimons beaucoup les idées simples, et où les questions de principes nous frappent plus vivement que les questions d'intérêts. L'étude des faits nous amènera peut-être à une autre conclusion.
Au moment de la déclaration d'indépendance, l'esclavage existait dans toutes les colonies anglaises ; il se prolongea assez longtemps encore après la création de l'Union américaine, puis dis-
parut successivement des Etats du Nord, où les esclaves étaient moins nombreux , et où la douceur du climat, permettant à la race blanche de s'adonner aux travaux des champs, ôtait à l'esclavage des noirs son utilité pratique. Mais l'Yankee, en affranchissant le nègre, agissait moins dans l'intérêt de ce dernier qu'à un point de vue personnel, afin d'obéir, sans trop de perte, à sa raison, et de satisfaire sa conscience qui lui interdisait d'avoir des esclaves; mais il n'entendait faire du noir ni son égal ni son frère : il en fit un paria.
En effet , l'idée véritablement chrétienne de la fraternité , basée sur l'unité de l'espèce humaine et sur la réhabilitation des races déchues, est complètement repoussée en Amérique aussi bien par l'homme du Nord que par l'homme du Sud. La France et l'Angleterre, en affranchissant leurs esclaves , en font dès le lendemain des citoyens avec toute la plénitude de l'égalité ; car ce que nous voyons dans le noir comme dans le blanc, c'est l'homme.
Telle n'est pas la manière de voir en Amérique. S'il y a un peuple au monde qui ne fasse pas la guerre pour une idée, c'est le peuple américain ; s'il y a une idée entre toutes pour laquelle il ne
la ferait pas, c'est celle de l'égalité de l'homme noir et de l'homme blanc, puisque cette idée lui est inconnue. Ce n'est pas lui qui dépenserait des milliards pour donner la liberté à des individus auxquels il interdit le droit de monter même dans un omnibus à côté de lui, le droit d'entrer dans un théâtre ou dans un bateau à vapeur à côté de lui ; à des individus qui peuvent être libres , mais auxquels les lois de presque tous les États du Nord refusent le droit politique de voter.
Le préjugé de la peau et de la couleur est le premier instinct de tous les Américains indistinctement; c'est peut-être la seule pensée commune aux hommes du Nord comme aux hommes du Sud : pour l'un comme pour l'autre le nègre est une créature d'un ordre inférieur; seulement l'un l'affranchit et le méprise, l'autre l'asservit et le soigne par intérêt. Si j'osais me servir d'une expression brutale , mais malheureusement vraie, je dirais que pour l'homme du Nord le noir est un animal immonde dont il évite le contact, tandis que pour l'homme du Sud c'est un animal utile qu'il nourrit. Mais ils n'ont ni l'un ni l'autre le sentiment chrétien de notre civilisation, et à ce point de vue ils ne sont
pas plus dignes les uns que les antres de la sympathie européenne.
La question au delà de l'Océan est une question politique, question de travail, de production plus ou moins économique, de culture possible ou impossible, question de dépenses, question d'organisation intérieure, d'attribution disputée entre le congrès et chacun des Etats, c'est enfin et surtout à nos yeux une question de drapeau et de dénomination. Quand un État se déchire et que les partis s'organisent, il leur faut un nom simple basé sur un fait facilement saisissable. Or, au milieu de toutes les dissemblances qui existent entre les deux fractions de l'ancienne Union américaine , le fait extérieur le plus saisissant est à coup sûr l'existence de l'esclavage dans le Sud , son absence dans le Nord ; la double qualification d'États libres et d'États esclavagistes est sortie naturellement de ce fait. Le nom et le drapeau étaient trouvés , heureux pour le Nord, compromettants pour le Sud, mais auxquels un examen sérieux ne permet pas de donner une portée absolue.
La question de l'esclavage se mêle à beaucoup d'autres, particulièrement aux luttes que pro-
voque l'organisation des territoires nouveaux en États officiellement reconnus et représentés. Les courants constants de colonisation qui marchent de l'est à l'ouest donnent naturellement aux États nouveaux qu'ils constituent le caractère des anciens États dont ils sont sortis. Les rejetons de la Virginie ou de la Géorgie ne ressemblent point à ceux de la Pensylvanie ou de New-York. Leur admission au sein de la confédération et leur représentation au congrès peut et doit donc modifier les forces respectives des deux grands partis qui la divisent. On conçoit dès lors l'intérêt des luttes qui naissent à cette occasion ; non pas que les deux partis se disputent le territoire proprement dit : le désert qu'ils ont devant eux est assez grand pour les satisfaire tous; l'important est de savoir dans quel système gravitera chaque Etat nouveau, à quel groupe il apportera le contingent de ses voix au congrès. Or, comme nous avons remarqué que l'existence de l'esclavage était le signe caractéristique des États du Sud , c'est surtout sur la question de l'admission de l'esclavage dans les États nouveaux que les luttes ont eu lieu; c'est toujours, quoique sur un autre terrain , la question permanente de la rivalité des deux races.
La question de l'abolition de l'esclavage dans les anciens États serait peut-être née un jour, elle ne l'était pas encore. Il existait, il est vrai, surtout dans la Nouvelle-Angleterre , un parti abolitioniste absolu; mais il n'était pas encore devenu un parti politique. Les hommes pratiques de tous les Etats même du Nord reconnaissaient, dans le congrès , qu'on n'affranchit pas subitement quatre millions de noirs au risque de faire égorger peut-être huit millions de blancs, qu'une telle révolution avait besoin d'être préparée de longue main , et que pas plus l'existence de huit millions d'hommes libres que celle des quatre millions de nouveaux affranchis ne pouvait être livrée au hasard.
Il faut donc reconnaître que la question de l'esclavage, qui figurait parmi les éléments de division de l'Union américaine, qui se mêlait aux autres et les envenimait , n'a pas été cependant la cause directe et principale du mouvement séparatiste , pas plus que la pensée abolitioniste n'est le motif des efforts tentés par le Nord pour le réprimer. Mais, si ce grand mouvement n'est pas né directement de la question de l'esclavage , nous pensons qu'il aura sur elle une influence considérable, quelle que soit
l'issue du combat que se livrent le Nord et le Sud , et qu'il se tournera en tout état de cause au profit de la liberté. Le Nord par le drapeau qu'il a arboré et dans le sens duquel il sera nécessairement amené à se prononcer de plus en plus, le Sud par les dangers qu'il courra, et surtout par l'appel qu'il est obligé de faire aux nations libérales de l'Europe, seront poussés dans cette voie. La scission des deux républiques sera la brèche par laquelle passera l'esprit européen. Oui, quel que doive être le vainqueur, l'émancipation nous semble aujourd'hui plus rapprochée qu'elle ne l'eût été dans le cas de persistance de l'ancienne Union. Si nous ne nous trompons, l'histoire pourrait bien enregistrer une fois de plus quelqu'un de ces résultats imprévus sortis d'une révolution et qui surprennent plus que personne ceux qui en avaient donné le signal.
La question des tarifs nous paraît la véritable cause politique sous laquelle s'est brisé le lien de la fédération ; elle peut, comme toute chose précise, s'exposer en très-peu de mots. Le Sud est exclusivement agricole et producteur, c'est la conséquence de ses mœurs et de toute son organisation sociale ; mais il ne met en œuvre aucune des matières premières qu'il produit, il ne manufacture rien. Le Nord, au contraire, produit peu, commerce beaucoup, et a la prétention, déjà en partie réalisée , de devenir manufacturier.
Comme tout pays qui veut fonder des industries, il recourt à la protection et au système prohibitif. La protection est un grand système, elle a fondé presque seule toutes les grandes nations industrielles de l'Europe, mais elle n'était juste que parce que tout le monde y trouvait son compte et qu'elle s'étendait à toutes les classes de producteurs agricoles ou industriels. Sans
doute elle peut faire payer par le consommateur de chaque objet un tribut indirect à celui qui l'a produit, mais chacun dans sa sphère produisant quelque chose, payant d'une part et profitant de l'autre, il ne pouvait en résulter de ces déchirements intérieurs qui agitent les peuples ; surtout quand le résultat général du système était d'assurer à la nation, prise dans son ensemble, de trouver chez elle des objets dont un grand peuple ne peut point se passer.
Il n'en était pas de même aux Etats-Unis, où certains Etats groupés dans le Nord profitaient seuls de la protection, où certains autres étaient seuls à en souffrir. La Virginie, les deux Carolines, la Louisiane, se demandaient touslesjours quel intérêt elles pouvaient avoir à recevoir de New-York et de Boston, plutôt que de Liverpool et du Havre, les tissus de laine et de coton dont elles avaient besoin pour leur consommation, les vêtements qu'elles ne confectionnaient point elles-mêmes, les couvertures, les souliers et les mille autres objets manufacturés d'un usage quotidien que le commerce seul apportait dans leurs ports. A ces questions répétées chaque jour, la réponse était toujours la même et toujours unanime : « Peu nous importe la provenance! il
n'y a qu'un point qui nous touche, c'est le bon marché. » Comme il n'existait dans toute la vaste étendue de ces Etats pas un seul manufacturier qui eût intérêt à élever une voix contraire, chaque fois qu'un droit de douane protecteur tentait de s'établir, le concert des réclamations avait un ensemble, une puissance qui devait finir par entraîner la protestation armée. Il était impossible que ces populations du Nord déjà instinctivement antipathiques au Sud, séparées de lui par des distances immenses, ne finissent pas par être considérées comme des exploitants odieux, ne voyant dans l'Union qu'un moyen de s'enrichir, et ne considérant les États confédérés que comme une mine riche à exploiter.
Tel est, en effet, le spectacle que présentaient depuis bien des années les séances du congrès, tel est le cri qui s'échappait de toute la presse périodique du Sud.
I^a première tentative faite par les États du Sud pour se soustraire à cet état de choses remonte à i832. Ils essayèrent de faire triompher une théorie qui jusque-là ne s'était produite que timidement sous le nom de nulliftcation, et d'après laquelle chaque État pouvait avoir le droit d'annuler, sur le territoire soumis à sa souverai-
neté, les décisions du congrès qu'il ne croyait point autorisées parle pacte fédéral. Ce système, s'il eût triomphé, n'était autre chose que la dissolution de l'Union. En novembre 1882, sur la convocation de la législature de la Caroline du Sud, une convention populaire se réunit et déclara que les diverses lois du congrès sur les douanes étaient contraires au pacte fédéral, et qu'en conséquence elles étaient nulles et non avenues; un délai était donné au congrès, jusqu'au Ier février de l'année suivante, pour modifier le tarif de l'Union. Et en attendant la décision, l'État de la Caroline du Sud arma et exerça ses milices au milieu des marques d'approbation des autres Etats du Sud qui semblaient se tenir prêts à suivre cet exemple.
Si le congrès de Washington eût persisté, la crise de 1860 éclatait trente ans plus tôt. Nous donnons aux Pièces justificatives le récit complet de cet épisode de l'histoire des États-Unis, emprunté à un voyageur européen qui se trouvait alors sur les lieux (1). Il nous suffira de dire que l'esprit de conciliation représenté par deux grands citoyens, M. Clay, du Nord, et M. Calhoun, du Sud, finit par triompher au Capitole par le célè- (1) Voir aux Pièces justificatives, note v» '
bre compromis qui porte le nom de ce premier, et aux termes duquel le tarif devait subir une réduction graduelle de deux en deux ans jusqu'à une limite que les États du Sud consentirent à accepter. Ainsi se termina, le Ier mars i833, cette première crise qui mit en péril l'existence de l'Union, et MM. Clay et Calhoun, en se jetant dans les bras l'un de l'autre, purent constater qu'ils avaient sauvé, du moins pour un temps, l'unité de leur patrie.
Toutefois l'on peut dire qu'à partir de ce moment la lumière fut faite pour tous les hommes clairvoyants, sur le sort qui devait attendre un jour l'Union américaine, si la situation sociale de ses deux grandes sections n'arrivait pas à se modifier. Or c'est ce qui n'a pas eu lieu. Le Sud a persisté à n'être qu'un producteur agricole, et à demander les objets manufacturés à toutes les nations étrangères; et, comme il trouve dans l'abondance et la richesse de ses produits agricoles l'emploi suffisamment rémunéré de toutes ses forces sociales, rien n'annonce qu'il doive renoncer à son système ; il était donc fatalement amené à heurter les intérêts du Nord en réclamant la liberté du commerce, comme le Nord était fatalement amené à heurter constamment
les intérêts du Sud et à soulever ses violentes colères en réclamant et en pratiquant le système protecteur.
Le compromis devait durer dix ans et expirer en 1842. Fut-il même observé ? le Sud prétend que non ; mais, à partir de 18^2 , la lutte recommence et s'envenime chaque jour. L'histoire de ses péripéties serait presque toute l'histoire intérieure des Etats-Unis pendant ces vingt dernières années, jusqu'au jour où le lien fédéral, chaque jour plus faible et chaque jour plus tendu, finit par se rompre.
L'étude des premiers actes qui suivent une révolution en révèle habituellement les causes. C'est ainsi que ceux émanés des deux congrès du Nord et du Sud, aussitôt après leur séparation, démontrent que le principal motif de leur scission doit être cherché dans la divergence des intérêts commerciaux. Le plus frappant est sans contredit la disposition insérée dans la nouvelle constitution du Sud, et qui interdit au futur congrès des Etats confédérés d'établir aucun droit sur les importations étrangères, dont le but serait la protection d'une branche quelconque d'industrie. Ce sont bien toujours les nullificateurs de 1882 qui contestaient
ce droit à l'ancien congrès et qui prennent soin de le refuser au nouveau. Jamais l'a doctrine du libre échange et du caractère purement fiscal qu'il veut conserver aux droits de douanes ne fut posée et affirmée d'une manière plus nette et plus catégorique :
ce Le congrès aura le pouvoir d'établir et de ce faire percevoir des taxes, droits, impôts et accicc ses, pour constituer le revenu nécessaire au ce payement des dettes, à la défense commune et ce au bien général des confédérés, t (Là s'arrêtait l'ancien article de la constitution, le nouveau poursuit :) ce Mais aucune libéralité ne sera acce cordée sur le trésor, aucun droit ni taxe ne ce sera établi sur les importations étrangères ce pour agrandir ou protéger aucune branche ce d'industrie. » [But no bounties shall be granted from the treasury; nor shall any duties or taxes on importations from foreign nations be laid to promote or foster any branch of industry\)
Après la théorie voyons la pratique. Nous avons sous les yeux trois documents dont le rapprochement seul suffit pour expliquer la crise et porter la lumière sur ses causes. Le premier est le tarif décrété en 1857 et encore appliqué au
jour de la séparation ; le second est le nouveau ta-
rif voté parle congrès de la confédération du Sud, le 21 mai 1861 ; le troisième, le tarif également nouveau voté par le congrès du Nord depuis la séparation, connu sous le nom de tarif Morill, et qui, par une coïncidence bizarre, porte la même date du i\ mai 1861. En effet, il est arrivé ceci de significatif que, immédiatement après la rupture de l'Union, chacun des deux partis a donné naturellement un libre cours à sa doctrine, cessant de se croire obligé à aucune concession réciproque. Rien de plus saisissant que le tableau comparatif contenant ces trois tarifs en entier ; nous en recommandons l'étude à tous les esprits sérieux qui veulent voir le fond des choses et savent trouver la vérité politique sous les colonnes de chiffres.
La comparaison de ces trois tarifs peut se résumer en quelques observations principales : le tarif du Sud perd tout caractère protecteur et ne présente guère que des droits uniformes et modiques établis au point de vue purement fiscal ; le tarif du Nord, au contraire, offre tous les caractères d'un tarif étudié au point de vue protecteur, frappant de droits très-élevés les articles manufacturés étrangers, et ouvrant librement la porte à tous les objets qui peuvent servir
de matière première à l'industrie indigène. Si de cette première observation, faite sur l'ensemble des deux tarifs nouveaux considérés isolément, on passe à leur comparaison entre eux et avec l'ancien tarif de 1867, on trouve ce résultat: que presque tous les objets manufacturés, tels que tissus de toute nature, vêtements confectionnés, chapellerie, coutellerie, verrerie, carrosserie, vaisselle, papier, etc. , étaient frappés d'un droit ad valorem de if\ pour 100.
Les États du Sud ont abaissé le droit à 1 5 ; les États du Nord l'ont élevé à 3o, ou ont établi des droits spécifiques par lesquels la protection sur beaucoup d'objets a été portée de 5o pour 100 à 100 pour 100. Le blé payait autrefois un droit de i5 pour 100, les États du Nord ont établi un droit de 1 o centimes par boisseau ; les États du Sud l'ont affranchi de tout droit, il en est de même chez ces derniers de toutes les denrées alimentaires, viandes ou céréales. Le Nord, au contraire, maintient les droits de cette nature, mais il affranchit tous les articles servant de matière première et comme d'aliment à l'industrie* On ne saurait mieux définir ces deux tarifs nouveaux qu'en disant que l'un est la main tendue aux nations étrangères pour les provoquer au
commerce et à l'échange, et l'autre le geste jaloux de celui qui se protège et se défend.
Depuis que ces pages sont écrites, la question a fait un pas de plus : les dernières nouvelles nous annoncent que le congrès du Sud, poussant jusqu'aux dernières limites la logique de son principe, vient de décréter la liberté absolue des importations.
Tels sont les éléments principaux cle dissolution dont l'action permanente minait l'Union américaine. Nous avons passé volontairement sous silence tout ce qui était d'importance secondaire, comme aussi les questions de personne , les rivalités et les ambitions, formes accidentelles et passagères que revêtent nécessairement les causes profondes qui travaillent les nations, publica belli semina. La scission depuis longtemps prévue pouvait éclater un jour ou l'autre. Nous ne serons contredit par aucun de ceux qui connaissent les affaires américaines, en affirmant que l'explosion aurait eu lieu quatre ans plus tôt, lors de l'élection présidentielle de i856, si M. Buchanan , homme du Nord mais candidat soutenu par le Sud, n'avait pas été élu. Mais en 1860 l'élection de M. Lincoln, représentant les idées du Nord, fut l'occasion et le signal qu'attendaient depuis longtemps les sentiments
séparatistes. La crise éclata, crise sans exemple encore dans les annales, déjà longues cependant, des insurrections américaines (i).
Nous n'entrerons point dans le détail des faits, présents d'ailleurs à la pensée de chacun ; il nous suffira de rappeler que le drapeau de l'indépendance fut levé par ce même État de la Caroline du Sud que, dès i832, nous avons vu armer ses milices et se préparer au combat : le feu gagna rapidement, c'est le 20 décembre 1860 que la convention de la Caroline du Sud déclare la séparation, l'État du Mississipi le 6 janvier 1861 , l'Allabama et la Floride le 1 1 janvier, la Géorgie le 19 janvier, la Louisiane le 26 janvier; ces six États, sans attendre le mouvement de leurs voisins, forment une confédération qui promulgue une constitution provisoire; ils sont bientôt suivis, le Ier février par le Texas, le 17 avril par la Virginie, le 6 mai par l'Arkansas, le 21 mai par la Caroline du Nord, et le 8 juin parle Tennessée.
Le gouvernement de la nouvelle confédération s'organise avec une facilité qu'explique cette double circonstance : l'unanimité de la population et la reproduction presque textuelle de l'an-
(1) Voir aux Pièces justificatives, note vi.
cienne constitution des États-Unis avec ses rouages connus et dès longtemps expérimentés.
Dans les premiers jours de mars 1 86 1 , le président Lincoln est installé à Washington ; le 1 1 du même mois, la constitution définitive des États confédérés est signée à Montgommery, et les deux partis se trouvent en présence. Le bombardement du fort Sunter par les troupes confédérées et la déclaration du blocus par les deux proclamations du président Lincoln des 19 et 27 avril 1861, constatent l'état de guerre. De part et d'autre on réunit des armées qui prétendent s'élever à plusieurs centaines de mille hommes.
La presse française a été remplie de détails sur la manière dont s'organisent ces troupes improvisées. Nous ne voulons pas les rappeler ici, nous ne tenons à constater qu'une chose : c'est que les deux armées reproduisent les caractères distinctifs que nous avons été amené à reconnaître dans les deux grandes divisions de la nation américaine, et que l'élément français du Sud se trahit par plusieurs circonstances et notamment par les noms des généraux. Nous citerons , à l'appui de nos observations , un extrait curieux d'une lettre insérée au Moniteur de V Armée du 6 décembre 1861 ; elle est écrite
par un juge dont personne ne contestera la compétence, M. le lieutenant-colonel Ferri-Pisani, et qui, mieux que personne, était placé pour bien voir, puisqu'il accompagnait le prince Napoléon dans son voyage aux États-Unis.
ce A quelque distance de Manassas, le prince fut « reçu par les états-majors des généraux Jonston « et Beauregard. Si nous n'étions pas chez des « républicains, je dirais que ces états-majors sont ce composés de la fleur des gentilshommes du Sud. ce Plu sieurs sont possesseurs de fortunes énormes . ce Désintéressés dans cette guerre civile, étrancc gers aux haines, aux passions, aux intérêts qui ce l'ont allumée, nous ne pouvions qu'être toucc chés à la vue de quelques-uns de ces hommes ce à la moustache blanche, au maintien aristoce cratique et militaire, aux manières distinguées, ce qui a a aient quitté leurs foyers, leurs familles, ce de grandes existences, pour venir servir, comme ce aides de camp d'un jeune général naguère ce inconnu, dans la plus rude des guerres.
ce II est incontestable qu'il y a beaucoup plus ce de passion et d'ardeur parmi les officiers de ce l'armée du Sud que parmi ceux de l'armée du ce Nord. On assure, au camp des sécessionnistes, ce que cette ardeur, ce dévouement désintéressé
ce pour la cause commune, sont partagés parles ce simples soldats; qu'au Sud on sert par patrio- « tisme et par honneur, tandis que chez les fé- « déraux le soldat ne connaît d'autre appât que « la solde, d'autre impulsion que celle de la « misère, le meilleur des recruteurs parmi les ce populations des grandes villes. Je soupçonne « les chefs du Sud de beaucoup trop généra- « User un fait qui peut être vrai dans certaines « limites. Il me semble que réellement la valeur ce individuelle est supérieure dans le camp des « confédérés, mais l'armée de l'Union rachète ce ce désavantage par une organisation et une inscc traction militaires plus avancées ; de sorte que ce ces éléments se balançant d'une manière à peu ce près égale, il est assez difficile de prévoir de ce quel côté penchera la fortune des armes (i). »
Il n'entre pas dans notre dessein de raconter les combats déjà nombreux et les batailles que se sont livrés les différents corps d'armée dispersés sur une ligne qui s'étend depuis l'embouchure du Potomac, traverse les monts Alleghanis et se prolonge à travers les deux États du Kentucky et du Missouri, c'est-à-dire sur un cléve-
(1) Moniteur de l'Armée, 6 décembre 1861. Lettres militaires sur l'Amérique à M. le colonel de Franconières.
loppement de deux cent cinquante lieues. Les succès jusqu'ici semblent s'être balancés, et si les premiers triomphes ont été pour le Sud, si les derniers connus sont pour le Nord, rien dans ces précédents n'autorise encore à prédire l'issue que réserve à la lutte le destin des batailles. Tout ce que nous voulons faire, c'est de jeter un coup d'oeil sur l'attitude respective que présentent les deux États.
Dans le Nord deux courants d'opinions se produisent : les uns demandent une guerre d'extermination et de conquête, la proclamation de l'abolition de l'esclavage dans le Sud, l'appel de la population noire aux armes et à la liberté. Le gouvernement du président Lincoln a lutté contre cette explosion, et la destitution du général Frémont a été un gage donné à l'opinion contraire, qui, sans rien concéder sur la vigueur de la lutte, veut s'abstenir des moyens révolutionnaires dans le Sud. Il est difficile de dire auquel de ces deux systèmes de conduite se rattachera le congrès, et le hasard des événements y sera sans doute pour beaucoup, mais il faut reconnaître que sur ce point dans le Nord il y a division. Et l'expérience et les leçons de l'histoire peuvent faire présager que, si la lutte se prolonge, si les
animosités s'enveniment, l'emploi des moyens extrêmes finira par prévaloir.
Un autre symptôme fort grave que présentent les États du Nord , c'est la facilité avec laquelle le gouvernement, invoquant les nécessités de l'état de guerre, a saisi des pouvoirs qui semblaient impossibles dans cette terre classique de la liberté. La liberté de la presse a reçu les plus vives atteintes et reste presque suspendue ; la liberté individuelle n'est guère mieux traitée , exemple : la moitié de l'assemblée législative du Maryland attend depuis plusieurs mois dans les prisons la fin d'une captivité qu'on ne saurait qualifier. Des nouvelles récentes nous ont appris que le service télégraphique, abandonné jusqu'alors à l'industrie privée , venait d'être confisqué par le gouvernement; tout annonce, en un mot , la tension suprême de tous les ressorts du pouvoir.
Dans le Sud , au contraire , où l'état de révolution et la nouveauté du gouvernement semblaient plutôt faire prévoir l'usage de ces moyens extrêmes, nous voyons une étonnante régularité dans la marche du gouvernement et dans l'usage des libertés privées. La presse de Charleston et de la Nouvelle-Orléans est aussi libre
qu'elle le fut jamais, et les rares organes unionistes qui existaient avant la crise continuent à soutenir leur thèse avec la même liberté , tandis que, dans le Nord, un mot en faveur du Sud, une simple correspondance même , deviennent des crimes d'État. Ce double symptôme de l'arbitraire appelé au service de la cause de l'ancienne Union et de la légalité tranquillement pratiquée par le pouvoir révolutionnaire nouveau, est une circonstance qui mérite d'être étudiée et qui nous semble pleine d'enseignements. Ce n'est pas sans étonnement qu'on parcourt le recueil des actes du congrès du Sud dans les trois sessions tenues successivement à Montgommery et à Richmond : on croirait lire le bulletin des lois d'un gouvernement pourvoyant paisiblement aux mille détails d'une administration régulière.
C'est là peut-être que se trouve la réponse à une question d'où dépend évidemment le succès de la confédération du Sud, savoir : la question de la sincérité et de l'unanimité du mouvement séparatiste.
Oui, c'est là la question. Si l'explosion de 1861 n'est qu'un fait accidentel et artificiel, s'il n'y faut voir que le résultat de manœuvres pra-
tiquées par quelques ambitieux avides de pouvoir, ou par quelques propriétaires de noirs insatiables d'esclavage, le feu s'éteindra rapidement et il ne restera rien de tout ce bruit; si, au contraire, c'est une population unanime de huit millions d'habitants qui revendique son indépendance avec la ferme volonté de la maintenir , si l'invocation solennelle adressée au Tout-Puissant , lors de la déclaration d'indépendance à Charleston, n'est pas une scène théâtrale, mais le cri d'un peuple résolu (i), on peut dire hardiment qu'une nation qui veut être libre le sera toujours. On ne conquiert pas un peuple qui ne veut pas l'être et dont chaque homme est soldat à son tour. Aussi , quand nous nous posons la question de savoir quel sera le sort de la nouvelle confédération, elle se transforme pour nous en cette autre : Sont-ils unanimes , sont-ils résolus ? Or , à ce point de vue , le maintien de la légalité, l'inutilité de toute mesure arbitraire et oppressive, surtout de la part d'un gouvernement nouveau, nous semblent une très-forte preuve. Si en outre la confédération subit sans y succomber le choc des premiers revers, si à côté de la preuve de l'una-
(l) Voir aux Pièces justificatives, note vu.
nimité se place celle de la résolution et de la patience, on peut affirmer, autant qu'il est permis à l'homme de prédire les événements, que la confédération du Sud n'aura pas moins de succès vis-à-vis de l'ancienne Union, que les treize Etats de 1776 vis-à-vis de leur jalouse métropole.
Nous sommes obligés, pour connaître l'état des esprits, dans ces pays fermés par le blocus et plus occupés à se battre qu'à correspondre, de raisonner beaucoup par induction sur les rares nouvelles qui nous en arrivent. Nous saisissons donc avec bonheur l'occasion de reproduire quelques traits du tableau qui en a été fait par un autre des compagnons du prince Napoléon dans un spirituel article de la Revue des deux Mondes; nous citons tous les faits d'observation que raconte l'auteur en supprimant les réflexions et les réfutations dont il les accompagne , et nous nous bornons à en tirer cette conséquence, que les sentiments du Sud sont unanimes, quelles que soient les causes différentes qui les provoquent, quelle que soit la sympathie qu'ils puissent inspirer.
ce Pendant qu'un charron répare lentement ce et avec un flegme tout américain notre voi-
ce ture, je flâne un peu dans les groupes. Je re- « trouve mon cavalier bleu de ciel , qui , par « parenthèse , a servi en Italie dans les rangs de « Garibaldi , et me voilà mêlé à la conversation « des jeunes gens. Quelques-uns, cadets de face mille, ont embrassé la vie militaire à tout ce jamais ; d'autres , propriétaires d'esclaves , et ce ce sont les plus enragés, mangeraient du ce Yankee tout brandi. Cela est triste à constater, ce mais la haine est générale du plus petit au plus ce grand. — Nous ne voulons pas entrer chez ce eux , me disait l'un de ces messieurs , mais ce nous ne souffrirons pas un seul pied Yankee ce sur notre territoire. Ils l'ont violé une fois , ce c'est fini entre nous... Nous aimons mieux ce brûler notre coton que de les en faire profiter ce à l'avenir. Un autre : — Est-ce que nous n'acc vons pas le droit de nous séparer d'eux, puisce que nous avons eu le droit de nou s unir ? Ils ce savent bien que, sans nous, leur commerce est ce perdu; car nous sommes les producteurs, et ce nous ne voulons plus être exploités. Nous ce ferons la guerre deux ans, quatre ans s'il le ce faut ; nous avons fait le sacrifice de nos revece nus, nous ferons celui de notre peau, mais ce nous ne voulons plus d'eux. L'Angleterre et
ce la France ont besoin de nos produits, nous (c sommes prêts à leur en livrer directement sans ce les intermédiaires du Nord. Un troisième : — ce Qu'est-ce qui parle d'affranchir les esclaves ce aux Etats-Unis? Personne. Il n'y a qu'en Euee rope qu'on s'occupe de ça. On s'imagine que ce nous passons notre temps à fouetter nos nèec grès. Ce sont les Yankees qui font courir ces ce bruits pour nous ruiner. Ils sont jaloux de nos ce richesses. Venez dans la Caroline, la Géorgie, ce à la Nouvelle-Orléans : vous verrez le soin ce que nous prenons de nos esclaves. Si, par ce hasard, l'un d'entre eux tombe malade, on ce s'empresse de le guérir. Ils sont bien logés, ce bien nourris , ne travaillent pas plus qu'il ne ce faut, et ne désirent rien. Ils sont plus heureux ce que les colons et les paysans de l'Ouest; oui, ee avec nous, ils sont plus heureux que dans le ce Nord, oii ils ont la liberté, c'est vrai, mais la ce liberté de crever de faim ! . . .
ce Un simple soldat d'infanterie, que je renée contre seul un instant après, me tient un tout ce autre langage que celui de ses chefs : — Je suis ce Français, j'étais venu comme ça en Amérique ce pour faire mon état de jardinier ; mais avec la ce guerre, il nHy a plus que des lauriers à cultiver.
ce Voilà le pays sens dessus dessous, il faut man- « ger quand même. Comme ça, je m'enrôle « pour deux ans, le temps de la campagne; mais c c'est plus ça les soldats de chez nous. Ça ne « sait pas tenir un fusil . Faut dire que ceux du ce Nord ne sont pas plus savants, et, Dieu merci, ce ils sont plus peureux ; je n'ai jamais vu si bien « courir; presque tous leurs morts ou leurs « blessés sont piqués dans le dos.
« — Et la solde?
ce — On est assez bien payé dans l'infanterie, ce Dans la cavalerie , plus des trois quarts ne ce touchent rien. C'est presque tous des enfants ce de famille.
ce — Avez-vous des soldats nègres?
ce — Oh ! par exemple , des nègres ! ça serait ce du propre!
ce — Vous méprisez donc les nègres?
ce — Comment voulez-vous que j'aime ces ce gens-là? Ça n'est pas payé, ça travaille, et c'est ce content d'être esclave ; ça vous passe sous le ce nez en disant fièrement: Moi, bon esclave! ce moi travailler plus fort que blanc! Comme ça ce on a envie de taper dessus, parce qu'ils forcent ce les petits colons comme moi à mourir de faim ce ou à se faire tuer pour des affaires où nous
ce n'avons pas grand profit. Allez! nous ne les « aimons pas plus ici que dans le Nord , les ce nègres!
« Je trouvai que ce jardinier volontaire pocc sait fort bien la question. Il résumait, en un « mot, le déplorable abrutissement de l'esclave « content de son sort, et le malheur de l' homme ce libre réduit à la misère par cette monstrueuse « concurrence.
ce A onze heures, le prince nous rejoint. Un ce corps d'armée de dix mille hommes défile ce devant lui. Ces troupes, fort peu luxueuses, ce manœuvrent avec plus d'ensemble que celles ce de l'Union. Ici, comme à New-York, les régi- « ments portent des noms ronflants : cavalerie ce des chevaux noirs , hardis démons , riffles à ce cheval, riffles à pied, gentilshommes du checc min, grosse infanterie , cadets de Virginie, ce dragons-gardes , zouaves de la Louisiane , ce tigres du Mississipi (les ennemis intimes des ce zouaves de New-York), etc. , etc. Un officier ce m'assure que les Yankees avaient soixante ce mille hommes sur le champ de bataille de ce Bull's-Run contre vingt-cinq mille du Sud,
ce J'avais entendu dire aux Unionistes, pour ce excuser leur retraite, que les sécessionnistes
« étaient trois contre un. Voilà comme on est « renseigné! Rien de vrai probablement de part a ni d'autre. »
Maurice Sand, Revue des Deux-Mondes, 15 février 1862.
Un État, pour durer, ne doit pas seulement répondre à certaines conditions morales et politiques, bien qu'elles soient les plus importantes : il est encore, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, des conditions physiques dont l'influence ne saurait être méconnue. Il n'est donc pas sans intérêt de rechercher dans quelles conditions topographiques se trouverait la nou velle confédération, et si elle constituerait ce qu'on peut appeler un État bien fait, et de constater aussi si les voies de communication actuellement établies sur ce territoire peuvent former un ensemble indépendant, ou si elles se trouvent subordonnées au réseau qui resterait propre aux États du Nord. La réponse à ces deux questions ressort du simple examen de la carte, et est plutôt du domaine des yeux que de celui du raisonnement. La ligne géographique que nous avons indiquée plus haut comme étant celle sur laquelle se sont livrés les premiers combats, semblerait une frontière très-naturelle
entre les deux pays : en partant de l'Océan, elle suivrait le Potomac jusqu'à la rencontre des montagnes ; de l'autre côté des Alleghanys, l'Oliio serait à son tour la ligne séparative jusqu'à son embouchure dans le Mississipi ; puis, à l'occident de ce fleuve, le bas Missouri pourrait remplir le même rôle jusqu'à la rencontre des solitudes. Certes, nous n'avons pas la prétention ridicule d'indiquer prématurément ici quelle serait la dimension définitive de la confédération : avant la question des limites, il faut résoudre d'abord la question d'existence ; mais nous voulons seulement constater qu'en prenant pour frontière la ligne extrême jusqu'à laquelle s'est étendu le mouvement séparatiste, on trouverait un État d'une configuration régulière et rationnelle.
Mais, quel que soit le sort que les hasards de la guerre, et peut-être aussi ceux du scrutin, réservent aux deux États flottants et disputés du Missouri et du Kentucky, soit que la ligne frontière s'élève ou s'abaisse vers le nord ou vers le sud, le territoire de la confédération n'en présentera pas moins un ensemble parfaitement homogène.
Quant aux voies de communication, si l'on
examine attentivement la carte des chemins de fer américains, on est étonné d'y rencontrer des réseaux aussi distincts, et groupés d'une manière aussi indépendante que ceux du Nord, de l'Ouest et du Sud ; ce dernier se trouverait très-facilement appartenir à la nouvelle confédération, presque sans rien emprunter au territoire du Nord, avec lequel cependant existeraient des points de communication suffisamment nombreux. Il présenterait particulièrement comme grande ligne principale celle qui part de la Nouvelle-Orléans , remonte la vallée du Mississipi jusqu'à Memphis, se dirige vers l'Est par Knoxville sur Richmond d'une part, et del'autre sur Alexandriaen face de Washington. Avec cette grande artère et tous les autres chemins accessoires construits entre elle et l'Atlantique, la nouvelle république se trouverait desservie par un ensemble de voies de communication complètement indépendant et approprié à ses besoins.
vin.
Pendant que la lutte continue, et sans vouloir en deviner l'issue, il est cependant impossible de ne pas arrêter sa pensée sur certains résultats probables qui peuvent en sortir.
Celui qui frappe d'abord comme devant exercer sur les destinées futures des États-Unis la plus grande influence, c'est le développement, et par conséquent l'importance que va prendre l'élément militaire. A supposer même que l'Union se rétablisse, qu'après une guerre plus ou moins longue la résistance des États du Sud soit domptée, reverra-t-on jamais le temps où une armée régulière de quinze mille hommes figurait seule au budget de la guerre de cette nation de 3i millions d'âmes? Il est permis d'en douter. La partie vaincue sera longtemps frémissante, et les vainqueurs se garderont d'oublier les difficultés rencontrées au commencement de la lutte, et la nécessité d'une occupation militaire pro-
longée se fera évidemment sentir. Si, an contraire, le nouvel État se fonde, si l'Union et la Confédération constituent à l'avenir deux puissances indépendantes juxtaposées, nous savons assez qu'il n'y a que les États sans voisins qui puissent être des Etats sans armées. Donc, quoi qu'il arrive, et quelque antipathiques qu'aient été jusqu'à ce jour les mœurs des Américains à un grand établissement militaire, on peut dire qu'ils y seront nécessairement amenés.
Les conséquences de ce fait, surtout en ce qui touche les finances , sont faciles à prévoir. Déjà on en peut juger par l'innombrable série de taxes décrétées depuis quelques mois seulement. Nous renvoyons à cet égard aux Pièces justificatives (i ). Nous voulons appeler l'attention sur une éventualité moins certaine, mais bien autrement grave. La république ou les deux républiques aurontelles toujours des Washington pour généraux ? Le commandement sera-t-il toujours exercé par des caractères aussi purs et aussi désintéressés ? L'épée sera-t-elle toujours remise à des mains empressées de la déposer après le triomphe pour retourner aux loisirs de la vie privée ? Et, à défaut d'ambitieux de génie agissant pour leur (1) Voir aux Pièces justificatives, note vin.
propre compte, les ambitieux vulgaires, instruments de leurs armées, manqueront-ils toujours, ou les armées perdront-elles, de l'autre côté de l'Océan, cette habitude traditionnelle de donner des maîtres aux empires ? En dehors même de ces criminelles tentatives, de nouvelles circonstances politiques, de nouveaux besoins publics d'attaque ou de domination sur des provinces asservies, ne feront-ils pas un jour ou l'autre accepter un trône à ces républicains ?
Il n'y a pas longtemps que la crise sévit, que le fracas des armes et le bruit des batailles retentissent, et déjà, dit-on, ces idées commencent à traverser les esprits. Il n'y a pas longtemps que l'épée joue le premier rôle dans la république, et déjà, à la table même du président, M. Lincoln, l'avocat, si l'on indique aux étrangers la figure réservée et sévère du jeune général en chef, l'un vous dit à l'oreille : ce Voilà notre futur président ; » un autre vous dit plus bas : « Regardez bien, c'est notre futur premier consul. »
Partout et toujours, les mêmes effets découlent nécessairement des mêmes causes. Les voisinages et les rivalités appellent les guerres, les guerres nécessitent les armées permanentes , les armées permanentes mènent tôt ou tard au
gouvernement absolu ; cela est fatal , ou il faut que l'homme change. Donc, parmi les éventualités que peut amener ou précipiter la crise américaine, se place la ruine de la liberté républicaine remplacée par le despotisme militaire, le seul qui puisse prendre pied dans une démocratie. Il suffit d'indiquer un tel événement pour en faire sentir la gravité. Nous nous bornerons à dire que nous ne le désirons ni pour l'Amérique ni pour l'Europe. En effet, si le développement indéfini de la puissance américaine peut, comme nous le démontrerons bientôt, devenir un jour un danger pour l'Europe, combien le péril ne serait-il pas plus grand si, aux instincts naturellement pacifiques d'un gouvernement républicain, se substituaient les habitudes naturellement belliqueuses d'un gouvernement despotique, et si l'ardeur envahissante du peuple américain se trouvait concentrée par l'unité du pouvoir, dirigée par une volonté permanente et exploitée par quelque grande ambition?
Cette révolution radicale n'est pas la seule qui, par suite de la crise actuelle, nous semble menacer la constitution américaine ; il en est une au-
tre non moins grave et qui pourrait être plus prochaine. L'Union est aujourd'hui une confédération d'Iitats, parfaitement égaux entre eux, se gouvernant souverainement chez eux en toutes choses, à l'exception de certaines matières dont la direction a été remise au congrès de la confédération ou entre les mains du président. Telle est la donnée générale de la constitution américaine ; elle peut sembler étrange à notre esprit centralisateur français, mais enfin c'est la donnée américaine telle que l'histoire nous la fournit. La souveraineté de chaque État, c'est le droit commun ; la délégation de certains pouvoirs au congrès et au président, c'est l'exception. Voilà pourquoi le droit absolu pour chacun de ces États souverains de sortir de la confédération avec la même liberté avec laquelle ils y sont entrés , nous a paru si peu douteux que nous n'avons pas cru nécessaire de nous arrêter à le discuter.
Cette indépendance réciproque des Etats continuera-t-elle d'exister? La réponse à cette question dépend évidemment du résultat de la lutte à laquelle nous assistons. Si le Sud triomphe, la théorie est consacrée ; mais si, contre notre attente, après une résistance désespérée, il venait à
succomber, ne nous faisons pas d'illusions : il ne pourrait plus y avoir de confédérés, il n'y aurait plus alors que des vainqueurs et des vaincus. Si Ton examine avec attention les sentiments qui animent les hommes du Nord, c'est là ce qu'on trouve au fond de leur pensée : ils marchent à une conquête. Or nous supposons en ce moment le triomphe des conquérants, et nous nous demandons quelle sera leur conduite. — Laisseront-ils subsister ces souverainetés qui auront lutté contre eux, ces législatures d'États qui avaient organisé la scission et dont la pensée intime sera de la préparer de nouveau? Admettront-ils encore au Capitole les sénateurs et les représentants revendiquant les droits de ces populations subjuguées ? Il est difficile de le croire. Quelque étrange qu'il puisse paraître de voir la patrie de Washington et de Jefferson asservie par les Bostoniens, cela est dans la logique des faits et dans la tradition de l'histoire : les fils des Puritains ne reculeront pas devant une nouvelle Irlande.
La victoire est encore incertaine, la longueur de la lutte n'a pas encore exaspéré les esprits, et déjà des propositions faites au congrès ont révélé cette pensée que les États vaincus ne devraient
plus être que des territoires, c'est-à-dire perdre leur constitution propre, leurs lois, leurs législatures, leur représentation au congrès, leur souveraineté, en un mot. Il existe aujourd'hui aux États-Unis ce qu'on appelle des territoires; ce sont des conquêtes, il est vrai, mais des conquêtes sur la nature et le désert, que les conquérants s'efforcent d'élever à la dignité d'Etat. Mais des territoires par déchéance! la Virginie, la Louisiane, les Carolines, devenir des territoires, c'est-à-dire quelque chose comme la province romaine, sans droit de cité, administrée par un proconsul et occupée militairement! voilà ce qui serait le véritable renversement de la constitution et la ruine de la confédération. Cependant on ne peut se dissimuler que c'est une des éventualités probables, et on ne peut s'empêcher aussi de penser en tremblant que tout ce qu'il y a de sang français en Amérique habite les Etats exposés à cette triste perspective.
— Gi -
Nous avons assez longtemps considéré la question au point de vue purement américain : il est temps de reporter nos regards vers l'Europe, et d'envisager quels sont, en présence de ce grand conflit, soit les intérêts collectifs du vieux monde, soit ceux des principales contrées qui le composent.
Et d'abord existe-t-il un intérêt collectif européen? l'Europe dans son ensemble, mise en face de l'Amérique, forme-t-elle une unité qui puisse avoir une politique commune et des intérêts caractérisés? Hélas! av ec nos dissentiments profonds, nos rivalités et nos haines, nos diplomaties qui se contrecarrent, nos armées formidables qui se mesurent des yeux lorsqu'elles ne se choquent pas sur les champs de bataille, on semblerait autorisé à en douter. Cependant, nous n'hésitons pas à l'affirmer, il existe vis-à-vis de l'Amérique un intérêt collectif européen.
Si nous en doutions, l'Amérique elle-même se chargerait de nous l'apprendre. La célèbre doctrine deMonroë, qui dénie à toute puissance européenne le droit de s'immiscer dans les affaires du continent américain, est devenue une des bases de la politique des Etats-Unis. Or, lorsqu'une unité continentale s'affirme ainsi elle-même et se pose d'une façon aussi absolue, c'est à coup sûr pour nous, Européens, l'enseignement le plus significatif et la plus éloquente leçon. S'il y a une unité politique qui veut se nommer l'Amérique, il doit y avoir aussi une unité politique qui s'appellera l'Europe. Or, cette politique purement américaine, nous la connaissons, nous l'avons vu pratiquer depuis soixante années. Un de ses traits les plus caractéristiques, c'est le soin vigilant qu'apporte l'Amérique à ne se compromettre par aucune alliance. Pour être plus certaine de ne voir chez elle la main d'aucune puissance, ellemême ne donne la main à personne. Ni le souvenir des luttes soutenues pour son indépendance, ni la reconnaissance des services rendus, cette vertu inconnue des vieux gouvernements, mais qu'on aurait pu espérer chez un peuple jeune, ni la sympathie naturelle pour des principes politiques qui sont les siens, ni l'amour-
propre de se mêler aux grandes affaires du monde, rien n'y fait. Partout présente par le commerce, absente par la politique, l'isolement c'est sa loi. La Chine et le Japon avaient et ont encore peut-être la prétention de se fermer a notre commerce et même à notre contact ; l'Amérique appelle notre commerce et nos voyageurs, mais elle proclame la résolution d'être une Chine politique fermée à notre action ; elle se retranche derrière ce que j'appellerais la muraille de Monroë. L'Europe proteste contre la prétention asiatique, doit-elle accepter l'autre?
A l'abri de cette doctrine superbe de l'isolement, ce qui se prépare, le voici : écoutons M. de Tocqueville: ce Au milieu de l'incertitude de l'avenir, il y a du moins un événement qui est certain. A une époque que nous pouvons dire prochaine, puisqu'il s'agit de la vie des peuples, les Anglo-Américains couvriront seuls tout l'espace compris entre les glaces polaires et les tropiques ; ils se répandront des grèves de l'océan Atlantique jusqu'aux rivages de la mer du Sud.
ce II arrivera donc un temps où l'on pourra voir dans l'Amérique du Nord cent cinquante millions d'hommes égaux entre eux, qui tous ap-
partiendront à la même famille, qui auront le même point de départ, la même civilisation, la même langue, la même religion, les mêmes habitudes, les mêmes mœurs, et à travers lesquels la pensée circulera sous la même forme et se peindra des mêmes couleurs. Tout le reste est douteux, mais ceci est certain. Or voici un fait entièrement nouveau dans le monde, et dont l'imagination elle-même ne saurait saisir la portée (i). »
Mais lorsque cette puissance aura cru de cette sorte et se sera développée ; lorsqu'il y aura un homme, roi, empereur ou président, qui sentira dans sa main la force que donnent la volonté et l'action concentrées de cent cinquante millions d'hommes, qu'arrivera-t-il, ou plutôt que ne peut-il pas arriver ? Que serons-nous en Europe avec nos nationalités divisées et l'éparpillement de nos forces? Ou nous subirons le joug du Nouveau-Monde, ou, pour soutenir la lutte, nous serons fatalement amenés à une unité européenne, par le triomphe d'un des éléments qui se partagent aujourd'hui notre continent. Or qui oserait envisager de sang-froid tout ce que cette perspective renferme de souffrances, de douleurs,
(1) De Tocqueville, La Démocratie en Amérique, conclusion. t
de catastrophes sans nombre ? Si les choses vont de telle sorte que l'avenir doive voir ces luttes colossales de continent à continent, qui peut dire si l'Europe, forcée d'être une, sera une unité française, anglaise, allemande ou russe? Nul ne le sait ; mais ce qu'il est facile de prévoir, c'est par quels flots de sang et par quels entassements de ruines une pareille unité pourrait être acquise.
Oui, nous ne craignons pas de le dire, le développement indéfini et unitaire de l'Amérique est, dans l'avenir, le plus grand péril qui puisse menacer notre indépendance et nos nationalités européennes.
Ce danger, quelque grand qu'il fût, ne nous donnait peut-être pas le droit d'aller, par des semences de dissensions, arrêter le développement des destinées mystérieuses du peuple américain. Mais, lorsque les choses se font toutes seules, lorsque cet édifice gigantesque, qui bravait les lois de l'espace, s'écroule par son propre poids et par suite de ses vices intérieurs, le droit de l'Europe, en face de ce grand événement, est de se demander quel est son intérêt, et, après l'avoir reconnu, de le servir.
Or l'Europe est divisée : c'est la conséquence
de la diversité de nos races, de nos climats, de nos langues, de nos religions, de nos intérêts; non-seulement nous sommes divisés, mais nous voulons l'être, nous serions désolés de cesser de l'être; nos nationalités font notre orgueil : donc notre intérêt est que l'Amérique le soit aussi. Et puisque les mêmes causes qui divisent partout les hommes, mais dont l'effet avait longtemps semblé endormi sur le continent américain, arrivent enfin à y produire les mêmes résultats et à rompre cette Union si longtemps triomphante, l'Europe, qui se sentait menacée par cette unité, doit voir sa sécurité dans l'événement qui la dissout.
Au point où nous en sommes arrivés, nous ne devrions plus avoir à examiner que les rapports de la crise américaine avec la France, et à l'étudier à notre point de vue propre ; mais il y a dans toute question maritime et commerciale, surtout dans une question américaine, un nom qu'il faut prononcer, un peuple dont il faut tenir compte : l'Angleterre. Nous ne pouvons pas empêcher qu'il n'y ait à notre porte, en vue même de nos côtes, une puissance formidable, dont les intérêts, presque toujours opposés aux nôtres, s'y trouvent constamment mêlés; une puissance avec laquelle l'entente est aussi difficile que nécessaire : nécessaire, car, par le développement prodigieux de son commerce, on la trouve partout engagée et présente ; difficile, car, chez elle, la susceptibilité de l'intérêt est aussi chatouilleuse que, chez d'autres, la susceptibilité de l'honneur. Examinons donc l'attitude de l'Angle-
terre , et tâchons de comprendre sa politique ; c'est toujours un enseignement précieux, ce peut être un avertissement salutaire.
1/ Angleterre vit en grande partie par le coton ; sa fabrication, autant qu'on en peut croire la statistique, en absorbe deux millions deux cent soixante balles par année ; les broches employées à la filature dépassent le nombre de trente-trois millions; les métiers mécaniques, celui de trois cent mille ; les ouvriers, directement occupés à la fabrication, quatre cent mille, et les personnes directement ou indirectement intéressées à cette industrie se comptent par quatre millions. Ces renseignements remontent à trois ans, et, dans une enquête postérieure, les délégués des chambres de commerce de Glasgow et de Manchester déclaraient que le nombre des broches des filatures s'accroissait de quarante-cinq mille par semaine. D'autres cherchent à soumettre le monde ; l'Angleterre se contenterait de le vêtir. Pour elle le principal instrument du travail, de la richesse, de la puissance, c'est le coton. Or, le coton, c'est l'Amérique qui le fournit, et la crise américaine en arrête l'exportation par le blocus, et peut même en supprimer la production par la continuation de la guerre : cet événement avait donc
plus de gravité pour le peuple anglais que pour tout autre. Qu'a-t-il fait?
Voilà bientôt un an que le blocus est déclaré, l'approvisionnement diminue chaque jour. Comme dans une ville assiégée on mesure scrupuleusement la ration aux troupes, de même on mesure la matière première aux machines; on a diminué le nombre d'heures de travail par jour, le nombre de jours par semaine; un long cri, parti des districts manufacturiers, signale chaque jour la détresse d'aujourd'hui et annonce la misère de demain. Cependant le blocus est respecté, la situation est acceptée avec ses périls et ses angoisses. Cette main de l'Angleterre, que l'histoire nous montre si prompte à s'étendre, ses flottes si rapides, cette politique si entreprenante, tout semble sommeiller, lorsque la source principale de l'industrie et du commerce menace de tarir. L'incident du Trent, si irritant, a passé comme un nuage et s'est lui-même dissipé , l'attitude est restée la même. Quels peuvent être les motifs et le sens de cette conduite? Assurément ni la crainte ou l'ignorance, ni l'indifférence ou la résignation : ce ne sont les défauts ni du peuple anglais, ni du ministre qui le gouverne et le personnifie si complètement.
Non, tout ne sommeille pas : à côté de cette inertie apparente, des efforts incessants sont tentés pour le développement et le perfectionnement de la production du coton dans l'Inde. L'Angleterre, déjà tributaire de l'étranger pour le pain de ses habitants, a senti qu'elle l'était encore pour le pain de son industrie. C'est une terrible vérité que la crise américaine a mise pour elle dans un jour effrayant, et dont les dangers sont aujourd'hui universellement appréciés ; mais en même temps qu'elle recevait cette rude leçon, son bonheur voulait qu'elle trouvât dans ses vastes possessions un climat propre à cette production, sinon peut-être avec la certitude d'arriver à la même perfection que l'Amérique, du moins avec des chances de succès suffisantes pour tenter l'entreprise. L'essai se poursuit avec vigueur, et il semble démontré aujourd'hui que c'est une affaire de temps et d'argent. Les producteurs de l'Inde demandent qu'on leur garantisse seulement pendant un certain temps le maintien des prix actuels: cela nécessiterait l'établissement d'un droit protecteur; mais la prolongation de la crise américaine évite à l'Angleterre même cet embarras, puisqu'elle procure au coton de l'Inde la protection la plus énergi-
que, celle résultant d'une véritable prohibition.
Si l'expérience peut réussir, les résultats sont magnifiques : l'Angleterre, se fournissant ellemême le coton, et ainsi émancipée de cette redoutable sujétion qu'elle subissait vis-à-vis de l'Amérique, reprend une partie de sa liberté d'allures qu'elle avait perdue ; elle peut même, avec de nouveaux efforts, se flatter de devenir à son tour maîtresse du monopole, et dispensatrice de cette précieuse matière qu'elle était obligée de disputer aux autres nations sur les marchés américains. Certes, un si bel avenir vaut bien une crise commerciale intérieure, et il peut s'acheter au prix de grands sacrifices. Ajoutons que, s'il doit se réaliser un jour, plus la lutte américaine aura été longue, dévorante et ruineuse, plus les Etats producteurs de coton auront été ravagés, leurs cultures saccagées, leurs moyens de production anéantis, plus aussi la position du concurrent indien sera assurée et triomphante.
La combinaison est profonde, l'expérience est hardie; la patience avec laquelle on la subit jusqu'à ce jour est pleine de patriotisme : mais le succès est à une condition, c'est que la crise
à supporter ne soit pas tellement intense qu'elle menace de devenir mortelle, car alors il faudrait arrêter l'épreuve et recourir de nouveau au coton américain.
Lorsqu'un malade subit certaines opérations qui peuvent compromettre l'existence , le plus expérimenté des médecins tient le pouls du patient, il en compte les mouvements, en interroge chaque pulsation, en même temps que son œil suit les progrès de l'opération ; tant qu'il constate la force, il laisse faire, et si l'énergie de sa constitution a été suffisante, le malade est sauvé ; mais si le médecin pressent la défaillance, d'un mot, d'un signe, il arrête la main de l'opérateur. Ainsi fait aujourd'hui visà-vis de l'Angleterre son habile gouvernement. La nation subit une rude épreuve ; le triomphe est au bout peut-être, mais traversera-t-on la crise jusqu'au bout? c'est une question de force dans le tempérament industriel du pays. Le médecin politique tient le pouls aussi , il compte aussi les pulsations de l'artère industrielle, et, tant qu'il sent la vie, quelles que soient les souffrances, il laisse faire. Mais qu'il pressente la défaillance, l'épreuve, soyez-en sûr, s'arrêtera tout court ; un mot, un éclair traver-
sera l'Océan, et il se trouvera quelque part, au nord ou au midi, à Halifax: ou aux Bermudes, quelque armement formidable préparé à l'avance, prêt à ramener à cette industrie épuisée les approvisionnements qui lui seront nécessaires.
Tel est, nous n'en doutons pas, le sens de la politique de l'Angleterre. La révolution américaine, en supprimant l'approvisionnement habituel du coton, la mettait en face de cette alternative : ou aller chercher le coton par la force en Amérique, c'était la guerre et les dépenses et les souffrances de la guerre ; le succès n'était pas douteux, mais, même vainqueur, on restait dans cette situation de tributaire de l'étranger, dont une circonstance imprévue venait de révéler les dangers : ou développer la production du coton de l'Inde ; mais, par la longueur de l'entreprise, c'était une crise, et les dépenses et les souffrances d'une crise. Toutefois, souffrances pour souffrances , dépenses pour dépenses, mieux valait la crise que la guerre. Une raison d'ailleurs était décisive : le succès de l'épreuve, c'était l'émancipation de l'Angleterre, l'abaissement de l'Amérique, et peutêtre un jour, sur toutes les nations qui filent le
coton, la suprématie que donne le monopole. Enfin, après tout, l'épreuve ne réussissant pas, ou la crise devenant trop intense, il était toujours temps de retourner au coton d'Amérique.
Dans cette alternative, le choix n'était pas douteux; on s'est prononcé pour le second parti, on en poursuit la réalisation en se réservant de revenir au premier, en cas d'urgence. Nul n'est dans les secrets de l'Angleterre, mais, quand on a bien compris son intérêt, on est bien près d'avoir deviné sa politique. Nous pensons que tel est le sens véritable d'une conduite qui semble inexplicable à tant d'esprits. Quant à la question spéciale du blocus, la politique de l'Angleterre peut avoir encore d'autres motifs, que nous signalerons en traitant de ce point séparément.
La France, sous certains points de vue, a, visà-vis de l'Amérique , des intérêts qui peuvent, au premier abord, paraître identiques à ceux de l'Angleterre, mais qui cependant sont loin de se confondre avec eux. Comme l'Angleterre, nous tirons presque exclusivement notre coton de l'Amérique , et cet article figure au premier rang dans notre mouvement commercial et manufacturier. On calcule que nous en consommons annuellement de six à sept cent mille balles ; nos filatures de coton comptent environ cinq millions cinq cent mille broches, nos métiers s'élèvent au nombre de cent vingt mille; on évalue à cent quarante mille les ouvriers directement employés à cette fabrication, et à un million cinq cent mille les personnes directement ou indirectement mêlées à cette industrie. Nous empruntons ces chiffres" à M. Alcan, dont personne ne conteste la compétence en ces matières.
Si nous consultons les tableaux statistiques publiés par l'administration des douanes depuis 1827, nous trouvons que le coton entre à lui seul pour plus de 1 1 pour 100 dans la masse totale de nos importations. Pour ce commerce, il sort annuellement des ports de l'Amérique et de la France près de huit cents navires, jaugeant ensemble près de cinq cent cinquante mille tonneaux, et le chiffre des affaires approchait, avant la crise, de sept cent millions par an (1).
L'examen des mêmes tableaux statistiques établit que, de tous les pays du monde, les Etats- Unis d'Amérique sont ceux qui figurent pour la plus forte proportion dans notre commerce, et si, dans les dernières années, l'Angleterre apparaît pour un chiffre plus considérable dans nos exportations, les Etats-Unis conservent le premier rang pour les importations.
Si l'on veut passer du chiffre total de ces importations à l'analyse des différents éléments qui le composent, on trouve que plus de 80 pour 100 sont fournis par deux articles seulement, le coton et le tabac. Or ces deux articles proviennent exclusivement des États du Sud, qui entrent de plus pour une grande part dans l'expédition des
(1) Voir aux pièces justificatives, note ix.
articles formant le surplus de nos importations américaines. On peut donc résumer ainsi notre situation commerciale vis-à-vis de F Amérique : le plus grand commerce de la France se fait avec les Etats-Unis, et, dans ce commerce, les États du Sud, dits aujourd'hui États confédérés, entrent environ pour les neuf dixièmes.
A côté des chiffres des importations, mettons quelques-uns de ceux de nos exportations. Je prends les chiffres du commerce spécial, c'est-àdire ceux qui indiquent les objets provenant d'origine française, sans tenir compte des produits étrangers qui s'embarquent dans nos ports. En 1859, la France a vendu aux Etas-Unis pour plus de 1 36 millions de tissus de soie , plus de 28 millions de tissus de laine, près de 29 millions devins, plus de 20 millions d'ouvrages en cuir, plus de 20 millions d'eaux-de-vie, en tout 298,790,705 francs de marchandises de toute nature.
Enfin, pour compléter le tableau des faits, disons que cet immense commerce ne se faisait guère que par des navires américains, le pavillon français n'entrant dans l'intercourse que pour 10 pour 100 environ. Voici en effet les chiffres officiels pour la période décennale écou-
lée de 1847 à i856 : il est entré en moyenne par an dans nos ports, venant d'Amérique, 38o navires, dont 38 français, 3i 3 américains, et 29 des autres nations; il est sorti de nos ports, à destination des États-Unis, 35 1 navires, dont 56 français, 24 5 américains et 5o des autres nations.
Telle était la situation que la crise américaine est venue troubler.
Les résultats immédiats ont été ceux-ci : L'approvisionnement du coton s'est arrêté pour nous comme pour l'Angleterre, et nous avons été obligés de ralentir la fabrication et de vivre sur le stock ; mais une pareille position ne peut se prolonger, et nous n'avons pas en perspective, comme nos voisins, la possibilité de créer une production nationale. Les plus intrépides Algériens ne vont pas jusque-là, et, quel que soit le parti que l'on puisse tirer, au point de vue du coton, de notre colonie africaine, nous serons pour bien longtemps, et probablement pour toujours, obligés de demander à l'étranger cette précieuse matière. Or il n'y a personne qui ne comprenne qu'il vaut mieux aller la chercher chez une nation avec laquelle nous ne sommes en concurrence pour rien, que chez
une nation avec laquelle nous sommes en concurrence pour tout. Les Etats-Unis, et les Etats du Sud particulièrement, sont admirablement placés pour être nos fournisseurs. Nous n'avons avec eux aucune rivalité de productions ni de fabrications ; ils ont autant à recevoir de nous que nous pouvons avoir à leur demander. Ajoutons que, si la production du coton devait changer de mains , les dernières entre lesquelles nous voudrions la voir passer seraient celles des Anglais, et tout esprit pratique et prévoyant ne pourrait considérer qu'avec terreur une révolution qui donnerait le monopole de la production à ceux qui aspirent déjà au monopole delà fabrication. L'intérêt capital de la France est donc le maintien de la culture du coton dans les États du Sud ; toute menace contre elle est un danger pour nous, toute atteinte à son développement nous touche d'une manière directe, et sa ruine pourrait un jour être la nôtre. La perte serait double en effet, et parce que notre approvisionnement courrait risque d'être compromis, et parce que nous perdrions un des principaux débouchés de nos plus brillantes industries.
Un autre résultat de la crise , moins saillant sans doute, mais cependant d'une grande im-
portance commerciale, a été le changement delà voie prise par les marchandises américaines, lesquelles ont abandonné en partie la voie directe pour passer par les entrepôts anglais. Nous avons vu que les transports entre la France et T Amérique ne s'effectuaient malheureusement que pour un dixième sous pavillon français, pour huit dixièmes sous pavillon américain, et, pour le surplus, sous pavillon étranger ; la part revenant à notre pavillon était bien minime ; mais enfin le transport par navires américains était toujours un transport direct, chose qui importe le plus au commerce pour l'abaissement du fret .Mais, depuis que les besoins de la guerre ont absorbé une grande partie du matériel naval commercial de l'Amérique, la rareté des navires américains et le nombre toujours restreint de nos navires nationaux ont fait que les moyens ont manqué pour les transports directs d'Amérique en France. Ajoutez à cela le peu de hardiesse du commerce français, et l'on comprendra comment le pavillon anglais se trouve avoir bénéficié de la plus grande partie de ces transports. Mais cette substitution de pavillon entraîne trop souvent un changement dans la direction des marchandises, qui, au lieu
d'arriver directement, prennent la voie d'Angleterre, d'oii il résulte que notre commerce est obligé de subir les frais des entrepôts de Londres et de Liverpool.
Cette circonstance explique un fait qui surprenait plusieurs personnes il y a quelques mois.
On se rappelle les importations considérables de céréales qui avaient lieu au Havre à la fin de l'année 1861 : une forte partie de ces blés était achetée en Angleterre. On se demandait avec étonnement comment ce pays, obligé chaque année pour sa propre nourriture de recourir à des importations si colossales, pouvait à un moment donné en exporter une si grande quantité. C'étaient les blés américains à destination de France qui, faute de navires appartenant à l'une ou l'autre nation, avaient pris la voie d'Angleterre.
Le commerce français a déjà souvent signalé les inconvénients qui résultent pour lui de subir les entrepôts anglais, pour une grande branche de trafic, savoir : les laines d'Australie, à l'égard desquelles nous n'avons pu encore parvenir à créer le transport direct. Mais que serait-ce si les mêmes entraves et les mêmes frais inutiles
venaient à grever notre plus grand commerce, celui des États-Unis ? L'intérêt de la France lui commande donc encore de prévenir cette déviation du trafic et de veiller au maintien des transports directs.
On ne doit pas non plus oublier ce point capital que la nation qui reçoit directement la marchandise est aussi celle qui fournit les valeurs en retour, de telle sorte que le transport direct a peut-être plus d'importance encore au point de vue du débouché de nos industries qu'au point de vue du prix de revient de nos importations.
Nous résumons ainsi l'intérêt commercial de la France : maintien de la production du coton par l'Amérique, conservation de l'immense débouché que nous assurent dans ces contrées les approvisionnements que nous y puisons, enfin maintien du trafic direct et sans entrepôts entre les deux pays.
Or tout cela ne peut être maintenu que par la paix, et doit périr par la continuation de la guerre. Ce qu'il nous faut, c'est une Amérique pacifiée, riche et prospère, une Amérique ouverte librement à ce dou ble mouvement d'importation et d'exportation qui est comme la respiration
des peuples, et non une Amérique obstruant ses ports et brûlant ses cotons. Or la pacification avec la prospérité ne peut résulter que de Fin dépendance du Sud promptement et franchement réalisée. La pacification par la force ne peut pas être F œuvre d'un jour, comme le Nord s'en était flatté ; les faits nous démontrent que ce sera l'affaire de beaucoup de temps ; nous ne pouvons pas attendre longtemps. La pacification par la conquête ne nous rendrait , après des années de lutte, qu'une Amérique ruinée, épuisée de sang et de trésors, avec des villes incendiées, des cultures appauvries et désorganisées , et une marine affaiblie , une Amérique où continueraient de couver des ferments de discordes et des haines mal étouffées, une Amérique préoccupée peut-être de contenir ses conquêtes d'une part, et de l'autre de venger ses défaites plutôt que de se livrer avec ardeur aux travaux de la paix. Est-ce donc là l'Amérique qu'il nous faut? Evidemment non : il n'y a qu'une solution bonne pour tout le monde, c'est la pacification par la reconnaissance du Sud, par la co-existence de deux grandes républiques ; substituons une alliance libre aux liens, devenus insupportables, de la confé-
dération, et une louable émulation, qui fera leur prospérité , aux discordes civiles qui ne peuvent plus engendrer pour elles que désastres et que ruines.
Xlï.
Aux arguments péremptoires , qui montrent l'intérêt commercial de la France intimement lié à la prospérité et à l'émancipation du Sud, nous entendons faire habituellement trois objections qu'il faut successivement examiner.
On dit d'abord que la séparation des États confédérés constitue une véritable rébellion , on dirait volontiers un crime dont la France ne doit pas se rendre complice ; cet argument peut surprendre dans la bouche de ceux qui ont l'habitude de professer de la façon la plus abso lue le principe de la souveraineté populaire , et qui applaudissent chaque jour en Europe au mouvement de la moindre province qui se décore du titre de nationalité ; il peut surprendre encore plus de la part de ceux qui , partisans résolus du fait accompli, ne demandent à une insurrection, quelle qu'elle soit, que quelques mois d'existence et une forme quelconque de
gouvernement pour en motiver la reconnaissance. Si jamais la souveraineté populaire s'est manifestée avec une énergique évidence , c'est par les déclarations émanées successivement des États confédérés pour proclamer la rupture du pacte qui les avait unis avec les États du Nord ; si jamais il y eut un fait accompli et un gouvernement nouveau présentant les formes et les réalités d'un gouvernement régulier, c'est celui de la nouvelle confédération avec son président, son congrès, ses ministres, ses armées et presque ses ambassadeurs.
Mais ce n'est pas assez ; pour répondre à l'objection, nous voulons la supposer faite par des partisans sincères du droit , et nous croyons qu'il est facile de démontrer, même à ces amis de la légitimité républicaine, que la légalité la plus stricte n'a pas été violée , et que les États du Sud, en rompant l'Union, ont agi avec la même plénitude de droits qu'au moment où ils l'avaient contractée.
L'histoire des États-Unis offre en effet ceci de remarquable, que rien n'y est couvert des nuages de l'ancienneté et des obscurités de la tradition; dans l'existence cle ce peuple, tout est neuf, tout est connu, tout est écrit. Colonies de
la Grande-Bretagne, indépendantes les unes des autres avant F émancipation , alliées pendant la guerre, mais sans autre lien que l'identité d'intérêts et le souffle commun de la liberté, elles sont reconnues par les traités, qui déclarent et constituent leur indépendance, comme Etats souverains et individualités distinctes. Lorsque la confédération se forme, le premier principe posé par ceux qui s'unissent est formulé dans cet article : ce Chaque État conserve sa souverai- « neté, sa liberté, son indépendance, tous les « pouvoirs , juridiction ou droits , qui ne se « trouvent pas expressément délégués par la « présente confédération aux Etats-Unis assem- (c blés en congrès. » Plus tard, en 1787, la constitution définitive intervient ; rien n'est changé dans le principe : seulement les droits du congrès et du président sont augmentés et mieux définis ; mais la souveraineté de chaque État, loin de subir aucune altération, reçoit, au contraire, la confirmation la plus éclatante.
En effet, la nouvelle constitution est soumise à la ratification , non pas du peuple pris collectivement, mais à l'approbation des conventions de chaque État agissant séparément. On va plus loin ; l'article dernier déclare que la ratification
donnée par les conventions de neuf États sera suffisante pour l'établissement de cette constitution entre les Etats qui l'auront ainsi ratifiée, d'où la conséquence formelle du droit pour les autres États de ne pas se laisser comprendre dans l'Union et d'en former au besoin une autre.
Le même principe est reproduit dans les législations spéciales de presque tous les Etats ; enfin l'histoire nous montre les projets et les menaces de séparation successivement formulés par les diverses parties de l'Union américaine toutes les fois que certains États ont cru leurs intérêts assez menacés pour recourir à ce moyen suprême, particulièrement en 1812, par les États de la Nouvelle-Angleterre .
En vain objecte-t-on que les États avaient peut-être le droit de ne pas entrer dans l'Union, mais qu'une fois contractée ils n'ont plus celui d'en sortir : cette théorie serait la négation absolue de la souveraineté et la proclamation de la dépendance des États ; or nous avons vu et personne ne nie que cette souveraineté des États est la donnée générale et absolue de tout le système américain. Il n'y a de souveraineté que celle qui est pleine et entière ; elle est ou elle n'est pas ; l'Etat souverain ne relève que de son intérêt et
de sa volonté ; on peut nier cet intérêt, on peut critiquer cette volonté , on peut en regretter l'exercice, fait dans tel on tel sens, mais il n'est pas logiquement possible de nier à un État souverain , qui , en vue de tels ou tels intérêts déterminés, a contracté une union si intime qu'elle soit, le droit de rompre cette alliance et de sortir de cette union le jour où des intérêts plus considérables lui dicteront cette nouvelle conduite.
La seconde objection est tirée de l'existence de l'esclavage dans les Etats du Sud. Pouvons-nous, honnêtement , décemment , chrétiennement , nous déclarer en faveur d'Etats qui proclament l'esclavage comme la base de leur institution; pouvons-nous , entre deux belligérants , dont l'un se fait le champion de la liberté et l'autre celui de l'esclavage , hésiter même un seul instant, et ne pas appuyer le premier, sinon de notre concours, au moins de nos vœux les plus ardents ? Tel est le thème développé avec chaleur, quelquefois même avec éloquence, par les partisans des Etats du Nord. Nous croy n avoir démontré ci-dessus que la question de l'esclavage n'a pas eu sur le fait du mouvement séparatiste toute l'influence qu'on s'est plu à
lui attribuer en Europe, avec plus d'adresse chez les uns , plus d'ingénuité chez les autres que de vérité politique. Toutefois il faut le reconnaître , dans ces derniers jours la politique du président Lincoln, subissant en cela l'influence du sentiment européen, semble se prononcer en faveur de l'émancipation d'une façon plus claire que ne pouvaient le faire prévoir ses premiers actes. C'est une preuve de plus de la vérité de notre appréciation faite plus haut, que le mouvement séparatiste serait la brèche à travers laquelle passerait, sous l'influence des idées européennes, le souffle de l'émancipation. Déjà même peut-être, si l'on en croit certains indices , l'action s'en fait ressentir jusque dans les États du Sud.
Quoi qu'il en soit, reste le fait en lui-même : il existe des esclaves dans les États du Sud, il n'en existe point dans les Etats du Nord ; est-ce une considération suffisante pour y sacrifier tous les intérêts qu'une étude attentive nous a révélés? La confédération n'est pas le seul État au monde encore entaché de l'existence de l'esclavage : l'Espagne a des esclaves à Cuba , le Brésil tout entier pratique l'esclavage. Quelqu'un songe-t-il à voir dans cette circonstance
une raison de rompre nos relations commerciales et politiques avec Cuba ou avec le Brésil ; quelqu'un conseillerait-il de laisser prendre Cuba à l'Angleterre, à condition d'y émanciper les nègres, ou de permettre la destruction de l'équilibre de l'Amérique du Sud par l'anéantissement de l'empire du Brésil? La politique a ses exigences et ses droits qu'il faut subir et reconnaître. L'esclavage , sous une autre forme , existe en Orient et souille même , en Turquie, le sol européen ; avons-nous hésité à dépenser nos millions par centaines et le sang précieux de nos soldats pour soutenir une puissance sous la domination de laquelle les femmes blanches se vendent encore à l'encan? Quel cœur chrétien n'en était froissé? Et cependant les considérations politiques ont triomphé en 1 854 et triomphent encore tous les jours dans la question d'Orient,
Continuons d'appeler l'émancipation de nos vœux , prêchons-la par notre exemple comme nous l'avons fait , soutenons-la par notre influence ; mais ne faisons pas de cette question la règle unique et absolue de notre conduite politique.
Tl est , d'ailleurs , deux observations dont
on ne peut s'empêcher d'être frappé : i° Le nombre des propriétaires d'esclaves est trèsrestreint dans les Etats du Sud , en proportion de la population totale, cependant le mouvement séparatiste paraît unanime ; i° voilà plus d'un an que la lutte est engagée entre le Nord et le Sud ; dans ce dernier , presque toute la population blanche en état de porter les armes se trouve dans les armées occupée à lutter sur les frontières de la nouvelle confédération contre les prétendus émancipateurs du Nord. Quatre millions d'esclaves restent au sein de ces États, maîtres d'y promener la torche et le poignard de Spartacus, ou du moins de paralyser par leur moindre mouvement toutes les armées confédérées ; les excitations ne leur ont pas manqué ; les proclamations des abolitionistes ont fait vibrer à leurs oreilles le mot retentissant de liberté; déjà même sur plusieurs points les soldats du Nord ont pénétré sur le territoire des Etats séparés ; des échecs nombreux ont pu faire perdre aux maîtres le prestige qu'ils exerçaient naturellement sur le noir ; cependant pas un mouvement n'a eu lieu, pas une révolte n'a été signalée, pas un auxiliaire n'a été trouvé même par le général Frémont parmi ces esclaves dont on
nous dit que l'émancipation est le but véritable de la guerre. Ces deux faits, évidemment, doivent avoir une signification , et nous laissons aux moins clairvoyants à en tirer les conséquences.
Il ne faut d'ailleurs pas perdre de vue qu'à côté des intérêts des travailleurs noirs de l'Amérique se trouvent ceux de plusieurs millions de travailleurs européens pour lesquels nous ne devons pas avoir moins d'entrailles ni moins de tendresse. Nous voulons bien croire, avec M. le comte de Gasparin, qu'il n'est pas de spectacle plus attendrissant que celui offert à ses yeux par les villages libres des nègres des Antilles anglaises : nous demandons seulement la permission de penser aussi qu'il y a quelque chose de plus grand, de plus important pour le monde, dans les merveilles de la civilisation européenne, et que les considérations tirées de son développement méritent bien aussi de peser de quelque poids dans la balance de nos déterminations.
Concluons donc que l'émancipation est quelque chose, qu'elle est même beaucoup, mais qu'enfin elle n'est pas tout. La manière la plus assurée de la servir, c'est de nous mêler aux af-
f aires américaines, et le fait qui doit le plus assurer cette insinuation, c'est précisément la rupture de l'Union, de telle sorte qu'à bien prendre, nos intérêts politiques et commerciaux, loin d'être en lutte avec le succès de l'émancipation, ne peuvent en définitive qu'y servir dans la mesure légitime que réclame notre influence.
La troisième objection est surtout faite parles politiques : c'est une tradition de quatre-vingts ans en diplomatie, que le vrai contre-poids à la puissance de l'Angleterre doit se chercher en Amérique, qu'il faut de l'autre côté de l'Océan une grande marine commerciale et même une grande marine militaire pour tenir en respect, conjointement avec nous, la politique toujours envahissante de nos voisins d'outre-Manche. On peut donc parfaitement admettre les regrets qu'inspire à un grand nombre d'esprits la dislocation, peut-être anticipée, de l'Union américaine ; mais il ne serait pas d'un esprit pratique de s'en exagérer les résultats, ni de se refuser à en accepter les conséquences forcées : or il y aurait évidemment exagération à croire que, dans le cas donné d'une lutte avec l'Angleterre, nous perdons un allié; l'histoire est là pour nous dire que l'Amérique s'est toujours refusée
à ce rôle, et rien n'autorise à penser qu'elle eut dans l'avenir renoncé à cette neutralité que nous l'avons vue autrefois pratiquer si obstinément. L'utilité de son rôle, quant à nous, consistait dans l'importance de son commerce et, pour ainsi dire, dans la masse de sa puissance, parle respect et les ménagements qu'elle inspirait à ses rivaux. Sans doute il eût mieux valu que cet état de choses pût durer encore, mais il ne s'agit pas de savoir ce qui était désirable, il faut rechercher ce qui est possible : eh bien ! il résulte de l'ensemble des faits que nous avons analysés dans cette étude, que la division était une chose forcée tôt ou tard, et que le moment en est venu. Serait-il politique de lutter contre cette réalité ? pouvons-nous empêcher qu'il y ait une moitié des Etats autrefois unis, qui soit douée d'autres instincts , qui reconnaisse d'autres intérêts que ceux de la majorité de l' ancienne Union? pouvons-nous empêcher que cette nouvelle confédération ne présente , par l'importance de sa population, par la configuration de son territoire , par l'unité de ses intérêts et de ses aspirations politiques , toutes les conditions nécessaires à une nation séparée? pouvonsnous empêcher qu'elle n'ait voulu et proclamé
son indépendance avec une énergie digne de la sympathie et de l'admiration de tous les peuples libres? C'est une phase de l'histoire qui s'accomplit devant nous ; nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de rechercher au milieu de ce conflit quels sont nos intérêts pour le présent et pour l'avenir. Le système des alliances en sera peut-être changé, il y aura une carte de plus dans le jeu de la diplomatie; cela est peutêtre gênant pour certaines habitudes, mais il faut s'y résoudre. Si nous nous trouvons en face d'une position nouvelle, étudions-la, constatons nos intérêts, recherchons nos amis et jouons notre jeu; mais ne nous obstinons pas à des combinaisons que la force des événements a détruites ou du moins modifiées par l'apparition d'éléments nouveaux. La politique ne consiste pas à nier les faits et à se révolter contre eux, mais à les suivre, à les devancer si l'on peut, à les gouverner s'il est possible, mais en tout cas à les accepter à temps et à en profiter
Il est une considération que nous n'avons vue encore signalée par personne, et dont cependant nous ne pouvons nous empêcher d'être vivement frappé. Ce n'est, il est vrai, qu'une éventualité, mais il faut les prévoir et compter avec elles. Nous avons démontré que, dans le cas du triomphe du Nord, après une lutte longue et acharnée , sa victoire était fatalement amenée à prendre la forme d'une conquête, que les anciens États du Sud étaient alors menacés de passer à l'état de simples territoires, c'est-à-dire de perdre leurs lois propres, leurs législatures nationales, leur représentation an congrès, leur souveraineté en un mot, pour devenir une nouvelle Irlande à côté de la nouvelle Angleterre. Nous avons signalé en même temps que , parmi les populations ainsi menacées , se trouvent celles que l'histoire nous permet d'appeler françaises, les États que nous avons cédés par
le traité cle 1800, et pour lesquels nous avons bien le droit de conserver quelque affection paternelle. Or, ce que nous avons cédé en 1800 à l'Union américaine , ce ne sont pas des sujets, ce sont des citoyens. Le traité a pris soin de le dire.
Après avoir, dans les deux premiers articles, stipulé la cession du territoire, il continue ainsi : Art. 3. ce Elles assurent (les stipulations) à a tous l'incorporation dans l'Union , aussitôt « qu'il sera possible, d'après les principes de la a constitution fédérale; et, en attendant, ils sont « maintenus et protégés dans la jouissance de « leurs libertés, propriétés, et dans l'exercice « de la religion qu'ils professent. »
Après avoir reproduit cet article, M. Barbé- Marbois, négociateur et plus tard historien de ce traité, poursuit ainsi : « Le premier consul, « laissé à ses dispositions naturelles, se portait « toujours vers une justice élevée et généreuse, ce Il avait préparé lui-même l'article qu'on vient ce de lire. Les paroles dont il s'était servi à cette ce occasion sont consignées dans le journal de la ce négociation , et elles méritent d'être conserce vées. Que les Louisianais sachent, avait-il dit, ce que nous nous séparons d'eux à regret, que
« nous stipulons en leur faveur tout ce qu'ils peuce vent désirer, et qu'à l'avenir, heureux de leur « indépendance , ils se souviennent qu'ils ont a été Français, et que la France, en les cédant, « leur a assuré des avantages qu'ils n'auraient « pu obtenir sous le gouvernement d'une ruées tropole d'Europe , quelque paternel qu'il pût ce être. Qu'ils conservent donc pour nous des ce sentiments d'affection, et que l'origine coince mime, la parenté, le langage, les mœurs, perce pétuent l'amitié. »
Il est donc bien entendu que la France, en se séparant de ses enfants, a stipulé pour eux la jouissance de tous les droits, avantages et immunités des citoyens des Etats-Unis, d'après les principes de la constitution fédérale, comme si tous ces droits étaient littéralement écrits dans le traité, par la reproduction des articles de la fédération et de la constitution ; or n'oublions pas que le plus précieux peut-être de tous, celui qui sert de base à toute l'organisation des États-Unis, est l'article 2 de la confédération de 1778 ainsi conçu : ce Chaque Etat conserve ce sa souveraineté, sa liberté, son indépendance, ce tous les pouvoirs, juridiction ou droits qui ne ce se trouvent pas expressément délégués par la
ce présente confédération aux Etats-Unis assemcc blés en congrès. » On a. donc eu raison d'expliquer ainsi le traité de 1800 : la France a émancipé sa colonie et elle a stipulé son admission à ce titre dans une confédération d'États libres. Le premier consul, dans les mémorables paroles que nous venons de rapporter, ne l'entendait pas autrement. C'est en échange de ce bienfait qu'il attendait un perpétuel souvenir.
Le souvenir que l'on demande suppose le souvenir que l'on conserve; la France, nous aimons à le croire, ne manquerait pas à cette loi. Si donc l'éventualité que nous avons supposée venait tristement à se réaliser, si les armées victorieuses du Nord avaient la prétention d'imposer aux Etats vaincus les dures conséquences de la conquête, si les libertés traditionnelles des États étaient étouffées sous l'occupation militaire, si, comme le font déjà pressentir dans la presse de Paris les journaux partisans fanatiques du Nord, l'asservissement déguisé sous le titre de centralisation devait remplacer la souveraineté appartenant jusqu'à ce jour à chacun des Etats, la France aurait le droit , peut-être même le devoir, de rappeler, avec l'autorité qui lui convient, le texte de l'article 3 du traité de 1800 et de dé-
clarér qu'elle ne peut permettre que les habitants des territoires cédés par elle ne jouissent pas de tous les droits ? avantages et immunités des citoyens des Etats-Unis, d'après les principes de la constitution fédérale.
Nous ne voulons pas insister davantage sur ce point ; nous aimons à croire que cette triste hypothèse ne se réalisera pas, mais nous ne pouvions pas ne pas signaler cette face de la question, non pas au gouvernement, qui a toujours les yeux ouverts sur tout ce qui touche à l'honneur de la France, mais à ceux qui, dans leur enthousiasme fanatique, ne craignent pas d'assigner dès aujourd'hui aux victoires du Nord ces sinistres résultats.
Que faut-il donc faire? Ce n'est pas à une voix privée, et surtout à une voix aussi peu autorisée que la nôtre, qu'il appartient de le dire ; nous ne pouvons que discuter la question, en mettre en lumière toutes les faces , montrer par où elle touche à nos intérêts, et indiquer la solution qu'ils nous paraissent réclamer.
Là s'arrête notre rôle. Cependant ne pouvonsnous pas faire un pas de plus et dire : Le temps presse, l'heure presse!
Les approvisionnements pour nos manufactures ont été ménagés avec un soin scrupuleux. On a vécu un an sur un stock, qui en temps ordinaire aurait suffi à peine pour six mois. Aujourd'hui on compte les balles de coton, on peut supputer aussi non plus les mois, mais les jours de travail : les renseignements les plus certains émanés des différents centres industriels n'assignent plus à l'épuisement complet de
l'approvisionnement, et par conséquent à la cessation absolue du travail, qu'une échéance de soixante jours. Un pareil fait n'a besoin que d'être énoncé, il parle assez haut pour être corn pris de tous. En présence d'une aussi redoutable éventualité, il n'y a qu'à répéter la formule éner gique, qui résume à la fois et la connaissance du danger et la confiance dans celui qui doit le conjurer : Caveant consul es.
Ce qui a créé pour nous cette situation redoutable, ce n'est pas seulement la guerre entre les deux républiques, c'est particulièrement le blocus. Nous n'avons plus qu'un mot à dire sur cette question, et nous terminons cette étude.
S'il est une question internationale qui ait des précédents nombreux, on pourrait presque dire une longue histoire, c'est à coup sûr celle du blocus ; histoire à laquelle le blocus américain semble devoir ajouter un chapitre qui ne sera ni le moins curieux ni le moins intéressant.
De tout temps on a reconnu à une puissance belligérante le droit d'interdire aux navires de toutes les autres puissances l'accès d'un port ou de tous les ports de la puissance ennemie ; mais il est facile de comprendre, par la diversité des intérêts impliqués dans cette interdiction, quelles difficultés nombreuses doivent en surgir. En effet, s'il est de principe que toutes les puissances non engagées dans une guerre ne doivent pas souffrir du fait des hostilités auxquelles elles entendent rester étrangères, d'un autre côté on ne peut méconnaître la faculté
que peut avoir un belligérant d'interdire rentrée d'un port, soit qu'on la fasse découler de celle qui lui appartient, aux termes du droit des gens, de faire le plus de mal possible à son ennemi, soit qu'on en cherche plutôt la source dans le droit de propriété ou de souveraineté qui résulte pour lui de l'occupation des territoires et des eaux qui environnent la ville bloquée. C'est donc un problème très-ardu que la conciliation de ces deux prétentions légitimes des neutres et des belligérants, problème dont la solution est rendue plus difficile encore lorsque certains peuples, comme l'histoire ne le prouve que trop souvent , en même temps qu'ils cherchent à nuire à leur ennemi , poursuivent avec non moins de passion l'abaissement et la ruine des neutres.
Deux doctrines différentes sur le blocus ont longtemps divisé les hommes d'État et les publicistes : l'une, que l'on peut appeler la doctrine française, la plus favorable aux neutres; l'autre, la doctrine anglaise, exagérant à l'excès le droit du belligérant.
Selon la première, le droit d'interdire l'entrée d'un port à des navires neutres non chargés de contrebande de guerre découle exclusivement
du fait de l'occupation réelle et matérielle des eaux qui environnent ce port ; le belligérant, maître de cette zone commandée par le canon et dont on a toujours attaché la souveraineté à celle du rivage, peut interdire la circulation et le passage des navires neutres , en vertu de la souveraineté dérivant pour lui de la conquête. Mais aussi ce droit, cette souveraineté, sont essentiellement subordonnés à ce fait de la conquête, lequel peut résulter de la présence effective et continue de navires dont le canon doit commander toute rétendue de mer soumise au blocus. La formule la plus claire pour définir le blocus ainsi entendu a été donnée par le traité de 1780, dit de la neutralité armée, et auquel adhérèrent la Russie, la Suède, le Danemark et la France. Ce traité porte : « Pour déterminer « ce qui caractérise un port bloqué, on n'accor- (c dera cette dénomination qu'à celui où il y a, « par la disposition de la puissance qui l'attaque « avec des vaisseaux arrêtés et suffisamment « proches , danger évident d'entrer. » C'est ce que l'on est convenu d'appeler le blocus effectif.
La doctrine anglaise ne s'est jamais produite sous une formule claire et précise ; elle a cons-
tamment cherché an contraire, par des déclarations captieuses et des arguments sophistiques, à dissimuler la prétention réelle de l'Angleterre, qui était d'interdire aux puissances neutres toute espèce de commerce avec ses ennemis. Ruiner d'un même coup son adversaire d'abord , et par occasion le commerce des neutres, quel magnifique résultat pour un peuple qui aspire officiellement à l'empire absolu de la mer ! Dans ce système, le blocus résulterait moins de l'occupation effective des eaux qui environnent les ports bloqués que de la déclaration faite par le belligérant, qu'il entend soumettre au blocus tels et tels ports, ou même telle étendue de côtes; d'où il suit que le blocus, au lieu d'avoir pour limites la force réelle du belligérant, n'en aurait d'autres que celles de sa volonté ou de son ambition. C'est ce que l'on a appelé le blocus sur papier.
L'Angleterre a lutté pendant des siècles pour cette doctrine ; au point qu'un de ses plus éminents publicistes est allé jusqu'à soutenir qu'avec une déclaration et sans un navire, la position géographique seule de l'Angleterre en face des côtes de France constituait tous nos ports en état légal de blocus. Mais, si ses flottes
ont été plus souvent victorieuses, son principe a fini par être vaincu par la raison publique et la protestation de toutes les puissances du monde.
La doctrine de la nécessité du blocus effectif a été définitivement reconnue et proclamée par le traité de Paris du 3o mars i856.L'article4est ainsi conçu : « Les blocus, pour être obligacc toires, doivent être effectifs, c'est-à-dire main ce tenus par une force suffisante pour interdire ce réellement l'accès du littoral de l'ennemi. ï> La signature de l'Angleterre est au bas de ce traité.
La première chose à se demander est donc de savoir si le blocus dénoncé par le président Lincoln et tenté par les vaisseaux du Nord présente les caractères d'un blocus véritablement effectif. Le doute se présente naturellement d'abord à l'esprit en comparant le peu d'importance de la marine militaire des Etats-Unis avec l'immense étendue de côtes qu'ils prétendaient bloquer : savoir, depuis l'embouchure du Potomac jusqu'à l'extrémité de la Floride sur l'océan Atlantique, et depuis cette extrémité jusqu'à la frontière du Texas et du Mexique sur le Golfe , développement qui ne monte pas à moins
de mille lieues de côtes garnies d'une infinité de ports grands et petits, d'embouchures de fleuves et de rivières, et de baies sans nombre. Le fameux blocus des bouches de l'Elbe aux pieds des Pyrénées n'embrassait guère que la moitié de cette étendue. Telle était la prétention de la marine américaine du Nord ; comment y a-t-elle réussi ?
La réponse à cette question toute de fait ne peut se trouver que dans les documents transmis par les agents des différentes puissances. En l'absence des documents français , nous recourons à ceux publiés et déposés par le gouvernement anglais. D'ailleurs , pour établir la matérialité d'un fait , qu'importe la nationalité des témoins?
Nous reproduisons dans nos notes une longue série de pièces et d'extraits tirés des correspondances communiquées au parlement anglais.
Nous n'en plaçons ici que trois : la première qui résume les faits , la seconde qui définit la prétention du cabinet de Washington , la troisième qui expose les vues et la conduite du cabinet britannique.
Une enquête a été ouverte par le ministre d'Angleterre à Washington sur le caractère du blocus; les consuls des principaux ports ont
été interrogés. Lord Lyons écrit le tii octobre k lord Russell , et lui transmet en ces termes l'analyse de tous les rapports qu'il a reçus : a Ils affirment tous de la manière la plus po- « sitive qu'à nulle époque les forces de C ennemi (c n'ont été suffisantes pour maintenir un blocus (c effectif, et que les longues listes des navires ce qui ont forcé le blocus en constituent la meil- « le ure preuve , lesquelles listes sont en posses- « sion du gouvernement. » (Pièce n° 108.)
Il semble difficile de rien ajouter à l'énergique concision de ce résumé , dont les éléments se trouvent dispersés dans la correspondance. Nous appelons seulement l' attention particulière du lecteur sur la lettre fort détaillée du consul anglais à Chaiieston, en date du 11 juin, laquelle se termine par ces mots : « II est parfaitement évident que le blocus est complètement ineffectif. Mes collègues de France et d'Espagne l'ont ainsi rapporté à leurs gouvernements respectifs ; donc je ne suis pas le seul qui entretienne cette opinion. »
Les longues listes de navires ayant pénétré dans les ports prétendus bloqués, et dont parle lord Lyons, établissent que du aô mai au 3o novembre seulement, pour les six ports princi-
paux Charlèston, Wilmington , Savannah, Mabile , Ferdinanda et la Nouvelle-Orléans , ce nombre s'élève an chiffre considérable de 708 navires.
L'ensemble de la correspondance des agents anglais révèle particulièrement l'intermittence du blocus. Cette circonstance est signalée à M. Seward comme enlevant à la mesure son caractère de permanence et par conséquent son efficacité; la réponse du ministre des affaires étrangères de Washington mérite d'être lue avec attention, a cause des prétentions qu'elle révèle :
« L'intention du gouvernement des Etatsce Unis est d'exclure tout commerce , le sien ce comme celui de toute nation étrangère , des ce ports de certains Etats qui sont en insurrecce tion , avec intention d'écraser la révolte et de ce rétablir l'autorité du gouvernement fédéral, ce La forme équitable d'un blocus a été adopce tée dans ce but. En conséquence un avertisce sèment a été donné par une proclamation du ce Président. Quant au port de Charlèston, le ce blocus y fut commencé le onzième jour de ce ce mois par le Niagara, frégate de guerre te qui y prit position et y établit le blocus par
« la force. Je me hâte d'exprimer le dissena timent de ce gouvernement avec la proposition « que vous semblez adopter dans votre dépêche, « que l'absence momentanée rende le blocus « ineffectif et exige en conséquence un nouvel « avertissement de son existence. Le gouvernece ment considère que le blocus a commencé a ce Char lésion le onzième jour de ce mois, et « qu'il sera continuellement en existence jusqu'à ce ce que notification soit faite de sa terminaison ce par une proclamation du Président des Étatscc Unis. Le gouvernement a l'intention et s'atce tend à ce que le blocus soit constamment et ce rigoureusement respecté. »
On croirait lire une déclaration émanée de l'amirauté anglaise en 1776, dans les temps où florissait à Londres la doctrine du blocus sur papier. Ce ne serait pas du reste la seule ressemblance qu'on pourrait trouver entre les procédés du Nord vis-à-vis du Sud et ceux que pratiquait l'Angleterre vis-à-vis de ses colonies pendant la guerre de l'indépendance : à ce compte il suffirait d'une déclaration de blocus émanée de la partie belligérante, et de l'apparition d'un seul navire devant un port, pour que même après la retraite de ce navire uni-
que, le blocus continuât à exister régulièrement jusqu'à ce qu'il plût au belligérant de le faire cesser par une nouvelle proclamation ! Voilà où en sont aujourd'hui les descendants de ceux qui, en 1812, déclaraient la guerre à l'Angleterre plutôt que de se soumettre aux procédés oppressifs de cette puissance, dont les prétentions n'étaient pas plus exorbitantes que celles soutenues aujourd'hui par M. Seward.
Ce gouvernement va plus loin encore : nous trouvons la mention suivante consignée sur les papiers des navires visités par le commandant de la frégate américaine le Niagara, stationnant alors devant le port de Charleston : ce Visité le 12 mai et renvoyé de l'entière côte du Sud des Etats-Unis, cette côte étant en état de blocus. » Voilà donc un seul navire ayant la prétention de constituer à lui seul le blocus de toute une côte de 4? 000 kilomètres. Pouvonsnous accepter une pareille doctrine, et tolérer une semblable conduite en présence de l'art. 4 du traité de Paris, auquel les Etats-Unis ont déclaré adhérer, en face des principes sur la neutralité, tels que la France les a proclamés et défendus depuis des siècles?
Si nous recherchons la manière de voir du
gouvernement anglais, nous ne trouvons, dans les documents communiqués au parlement, que la pièce suivante, sous le n° 116, — et portant la date du i5 février 1862.
Le comte Russell à lord Lyons.
ce Milord , le gouvernement de Sa Majesté a pris en considération l'état de blocus des ports de Charleston et de Wilmington.
ce II appert des rapports transmis par les officiers de marine de Sa Majesté que, bien que l'escadre bloquant ces ports soit suffisante, plusieurs navires ont réussi à forcer le blocus ; on peut donc soulever la question de savoir si un pareil blocus doit être considéré comme effectif.
ce Quoi qu'il en soit, le gouvernement de Sa Majesté est d'avis que le blocus ayant été dûment notifié, des navires stationnant à l'entrée des ports en nombre suffisant pour en empêcher l'accès ou pour en rendre très-dangereuse l'entrée et la sortie, et ces vaisseaux ne permettant pas volontairement d'y entrer ou d'en sortir, le fait que plusieurs navires ont pu heureusement forcer le blocus i ne peut en lui-même
empêcher que ce blocus ne soit considéré comme effectif par le droit des gens.
ce La force qui suffit à maintenir un blocus étant toujours une question de fait et d'évidence, sur laquelle on peut avoir des opinions diverses, un Etat neutre ne doit contester un blocus de facto, et notifié qu'a vec la plus grande prudence, et ne doit le faire que lorsqu'il a la conviction, partagée par les autres Etats neutres intéressés, que l'État qui a notifié le blocus abuse de ce pouvoir, soit parce qu'il est incapable de l'établir ou de le maintenir, soit que, pour un motif quelconque, il n'en ait pas la volonté.
ce Je suis, etc. Signé : Russell. »
Cette pièce inspire plusieurs réflexions : d'abord le ministre anglais garde, à l'égard du blocus entier des côtes, un silence prudent, et il ne s'explique que relativement à deux ports. En second lieu, il s'abstient de toute discussion et même de toute énonciation de principes, et ramène tout à une question de fait. Rien n'est donc moins compromettant que cette dépêche ; elle s'harmonise parfaitement avec cette attitude expectante que nous avons montrée comme le signe caractéristique de la politique actuelle
de l'Angleterre. Tout est réservé, et la question, ainsi posée sur le terrain élastique du fait, semble rester toujours ouverte.
Cependant, il ne faut pas se le dissimuler, en dehors de l'intérêt que, dans la question générale, l'Angleterre peut avoir à attendre, et nous, au contrai re , à nous hâter , cette reconnaissance, au moins provisoire, du blocus, rentre dans sa politique, tandis qu'elle est diamétralement contraire à la nôtre. Ce que les Etats du Nord pratiquent aujourd'hui, ce sont précisément les anciens blocus anglais. Or on pourrait être autorisé à croire que la signature de l'Angleterre au bas du traité de Paris de i856 n'est pas la preuve d'une conversion complète, et qu'il lui reste au fond du cœur quelque affection pour ses habitudes anciennes et traditionnelles. Le doute même, à cet égard, pourrait bien se convertir en certitude après les derniers débats de la chambre des communes, où l'on a entendu les organes de la couronne soutenir de nouveau les blocus par croisières au lieu des blocus par navires arrêtés, en présentant les premiers comme conformes à la lettre du traité de Paris.
S'il en était ainsi, nous n'aurions donc rien gagné en 1 856? il faudrait donc regretter que la
nouvelle définition du blocus eût été substituée à la formule énergique de 1780, qui exigeait des navires arrêtés et suffisamment proches, au lieu de navires arrêtés ou suffisamment proches, comme le disait la formule anglaise ? On devrait donc dire que toutes les puissances du continent auraient été jouées en stipulant cet article 4 du traité de Paris, qui, au lieu de consacrer la victoire définitive du principe français favorable à la liberté des mers, deviendrait au contraire une arme de plus au profit du principe anglais? On pourrait donc s'écrier, comme M. Grégory au parlement : « Si le gouvernement de Sa Majesté ne peut expliquer les circonstances actuelles, alors on peut soutenir que la déclaration de Paris est, quant aux Etats confédérés, une moquerie ; elle est, quant à l'interprétation de la loi internationale, une déception, et, quant aux intérêts du commerce dans le monde, rien autre chose qu'un guet-apens? »
Nous ne consentirons jamais à accepter ces conséquences. Cependant on ne peut s'empêcher de remarquer que l'Angleterre, mise, pour la première fois depuis le traité de i856, en face d'un blocus, hésite à se conformer à des principes nouveaux pour elle, et semble craindre de
condamner ses doctrines traditionnelles par quelque chose qui chez elle est plus qu'un traité, c'est-à-dire par un précédent. S'il en était ainsi, ce serait une raison de plus pour la France, en dehors de tous les motifs développés plus haut, pour ne pas abandonner ses principes dans une occasion aussi solennelle. Nous ne pouvons pas accepter, qu'en fait de blocus, la déclaration prévale sur l'existence effective , ni reconnaître comme effectif un blocus qui , en six mois, a laissé passer 708 navires ; nous ne pouvons pas tolérer que les croisières remplacent les navires stationnant à l'entrée des ports , et qu'une seule frégate renvoie le commerce de toute une côte de mille lieues d'étendue; nous ne pouvons pas laisser dire que l'effet légal de la présence d'un navire se continue après sa dis parition et son absence prolongée ; nous ne pou vons pas souffrir une pareille atteinte au princip de la liberté des mers et aux droits des neutres dont la France, depuis des siècles, a toujours ét le champion glorieux et résolu.
Ces pages, si on les lit, exciteront probablement de nombreuses contradictions ; cependant nous croyons n'avoir fait entendre, sur ce grave sujet, que la voix de la vérité et de la raison.
Il nous semble démontré que l'immense édifice de l'Union américaine recélait en lui-même des vices cachés, dont l'existence devait se révéler tôt ou tard au grand jour. La confédération des Etats restés souverains, inspirée il y a quatre-vingts ans par des considérations qui n'ont plus aujourd'hui la même importance, se dissout par l'action de causes anciennes développées par le temps et envenimées par des circonstances nouvelles. Les difficultés de l'espace, la diversité des races, l'antipathie des instincts, la divergence profonde des intérêts commerciaux, l'attrait de l'indépendance, F amour-propre na-
tional froissé par la violation armée du territoire, tout rend désormais impossible le rétablissement de l'ancienne Union. Une peut plus y avoir ou que deux républiques distinctes, ou quelque grand empire, basé sur la conquête, dans lequel, après les ruines d'une guerre furieuse, la force remplacera l'adhésion volontaire des anciens États. La division ne peut qu'être favorable à l'influence européenne et à la puissance de nos idées libérales et chrétiennes. Entre les deux républiques, c'est vers le Sud que nous attirent nos intérêts politiques et commerciaux , non moins que l'affinité de race et des souvenirs que le temps n'a pas effacés.
La prolongation de la lutte, c'est notre ruine à courte échéance. Nous n'avons pas , comme l'Angleterre, la perspective de quelque immense avantage qui en puisse sortir. Nous ne pouvons avoir qu'un vœu et qu'un cri, la pacification rapide et l'indépendance respective des deux Etats.
La France figure deux fois dans les annales des États-Unis d'une façon aussi' noble pour elle que profitable pour l'Amérique, par la guerre de l'émancipation et par le traité de i8o3. Il serait digne d'elle, par une intervention gé-
néreuse, d'inscrire une troisième fois son nom en tête de la nouvelle période historique qu'inaugurera l'existence séparée des deux nouvelles républiques.