‹ La crise américaine;Chapitre 3 sur 3 · COO · texte numérisé non relu

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NOTE m. I/lfankee et le Virginièn.

L'Yankee et le Virginièn sont deux êtres fort dissemblables; ils s'aiment médiocrement et sont souvent en désaccord. Ce sont les mêmes hommes qui se sont coupé la gorge en Angleterre sous les noms de Cavaliers et de Têtes-Rondes. En Angleterre ils ont fait la paix, grâce à l'interposition de la dynastie nouvelle , qui n'est ni Stuart ni Gromwell. En Amérique , où il n'existe pas de pouvoir modérateur, ils se fussent dévorés comme jadis dans la mère-patrie, si la Providence ne les eût jetés, l'un au midi, l'autre au nord, laissant entre eux le territoire où s'étendent maintenant les Etats justes-milieux de la Pensylvanie et de New-York, avec leurs satellites de New-Jersey et Delaware.

Le Virginièn de race pure est ouvert, cordial, expansif; il a de la courtoisie dans les manières , de la noblesse dans les sentiments, de la grandeur dans les idées; il est le digne descendant du gentleman anglais. Entouré dès l'enfance d'esclaves qui lui épargnent tout travail manuel, il est peu actif, il est même paresseux. Il est généreux et prodigue; autour de lui, et dans les nouveaux Etats plus que dans la Virginie appauvrie, règne la profusion. Quand la récolte de coton a été bonne et que les prix sont fermes, il appelle tous et chacun, sauf cependant ses esclaves des champs, à jouir de son opulence, sans beaucoup s'inquiéter de ce que sera la récolte prochaine. Pratiquer l'hospitalité est pour lui un devoir, un plaisir, un bonheur. A la façon des patriarches d'Orient ou des héros d Homère5

pour régaler l'hôte que la Providence lui envoie et qu'un vieil ami lui recommande, il met un bœuf à la broche; et pour arroser ce substantiel repas, il a du madère, qu'il vante à l égal de ses chevaux, qui a fait deux fois le voyage des Grandes-Indes, et qui s'est reposé ensuite pendant vingt ans bien comptés. Il aime les institutions de son pays, et cependant il montre avec satisfaction à l'étranger l'argenterie de famille, dont les armoiries, à demi effacées par le temps, attestent qu'il descend des premiers colons, et que ses ancêtres étaient gens de bonne maison en Angleterre. Lorsque son esprit a été cultivé par l'étude, et lorsqu'un voyage en Europe a assoupli ses formes et poli son imagination, il n'y a nulle place au monde où il ne soit digne de figurer avec avantage; il n'y a pas de destinée à la hauteur de laquelle il ne soit en mesure de s'élever; c'est un de ces hommes qu'on est heureux d'avoir pour compagnons, qu'on souhaite pour amis. Doué d'une tête ardente et d'un cœur chaleureux, il est du bois dont on fait les grands orateurs. Il s'entend mieux à commander aux hommes qu'à dompter la nature et a maîtriser le sol. Lorsqu'il possède une certaine dose d'esprit d'ordre, et je ne dirai pas de volonté (il en est bien pourvu), mais de cette persévérance active si commune parmi ses frères du Nord, il réunit tout ce qui est requis pour devenir un homme d'Etat supérieur.

L'Yankee, au contraire, est réservé, concentré, défiant; son humeur est pensive et sombre, mais uniforme; sa tenue est sans grâce, mais modeste et cependant sans bassesse; son abord est froid, souvent peu prévenant; ses idées sont étroites, mais pratiques; il a le sentiment de ce qui est convenable, il ne l'a pas de ce qui est grandiose. Il n'a pas le moindre brin de disposition chevaleresque, et pourtant il est aventureux; il se plaît dans la -\ie errante, il a

une imagination active qui enfante des conceptions originales, qu'on appelle ici des Yankee-notions ; ce n'est pas de la poésie, c'est de la bizarrerie. L'Yankee est la fourmi travailleuse; il est industrieux et sobre; il est économe; sur le sol pauvre de la Nouvelle-Angleterre, il l'était autrefois jusqu'à la ladrerie; transplanté sur la terre promise de l'Ouest , il reste rangé , mais compte moins les centimes.

Dans la Nouvelle-Angleterre , il a une bonne dose de prudence; mais, une fois lancé au milieu des trésors de l'Ouest, il devient spéculateur, joueur même, quoiqu'il ait horreur des cartes, des dés et de tout ce qui est jeu de hasard ou même d'adresse, sauf l'innocent jeu de quilles. Il est rusé, subtil, cauteleux, calculant toujours, tirant vanité des tricks par lesquels il surprend son acheteur inattentif ou confiant, parce qu'il y voit une preuve de sa propre supériorité d'esprit; il a d'ailleurs la ressource des restrictions mentales pour tenir sa conscience en repos. Tout fin qu'il est, il est expéditif en affaires, parce qu'il sait le prix du temps. Sa maison est un sanctuaire qu'il n'ouvre pas aux profanes; il est peu hospitalier, ou plutôt il dispense rarement l'hospitalité; mais, lorsqu'il l'accorde, c'est avec ampleur. 11 manie la parole sans effort; ce n'est pourtant pas un brillant orateur, c'est un logicien serré. Pour être homme d'Etat, il lui manque cette largeur d'esprit et de cœur qui fait que l'on conçoit et que l'on aime la nature d'autrui, et que naturellement on se préoccupe de faire la part du voisin tout en faisant la sienne propre. Il est l'individualisme incarné; chez lui, l'esprit de localité et de morcellement est poussé à la dernière limite. Mais s'il est peu homme d'Etat, il est administrateur habile, homme d'affaires prodigieux. S'il est peu apte à manier les hommes,

il n'a pas son égal pour agir sur les choses, pour les coordonner, pour les mettre en valeur.

Il n'y a nulle part de négociants plus consommés que ceux de Boston. Mais c'est surtout comme colonisateur que l'Yankee est admirable. Sur lui la fatigue n'a pas de prise. Il n'a pas, comme l'Espagnol, le talent de supporter la faim et la soif; il a celui bien supérieur de trouver, toujours et en tout lieu, à manger et à boire ; de savoir toujours garantir du froid sa femme et ses enfants d'abord , lui-même ensuite. Il prend corps à corps la nature, et, plus tenace qu'elle, il l'asservit toujours. Il l'oblige à se rendre à discrétion; il lui fait produire ce qu'il veut, et la façonne à sa guise. Comme Hercule, il étend son empire non-seulement sur la terre, mais sur la mer; il est le premier marin du monde. L'Océan est son tributaire et l'enrichit de l'huile de ses baleines et de tout son menu fretin. Plus sage que le héros aux douze travaux , il ne connaît pas d'Omphale qui puisse le séduire, de Déjanire dont les présents empoisonnés trompent son regard pénétrant. En cela, c'est plutôt un Ulysse qui a sa Pénélope, compte sur elle et lui reste fidèle imperturbablement. Il n'a même pas besoin de se boucher les oreilles quand il passe près des sirènes; les passions les plus tendres sont amorties en lui par l'austérité religieuse et par les préoccupations de son métier de défricheur. Gomme Ulysse encore, il a un sac plein d'expédients. Pris au dépourvu, la nuit, dans un bois, par un ouragan, en une demi-heure et sans autre secours que son couteau, il se sera construit un abri pour lui et pour son cheval. Pendant l'hiver, s'il est surpris par une de ces tempêtes de neige inconnues chez nous, en un clin d'œil il se sera construit un traîneau, et poursuivra sa route en s'orientant, comme un Indien, par l'écorce des arbres. Ainsi, au

génie du négoce, à l'aide duquel il tire parti de ce qu'il arrache à la terre, il joint le génie du travail qui la féconde, celui de la mécanique qui en façonne les produits. C'est un incomparable pionnier, un colonisateur sans pareil (i).

(i) Michel Chevalier. Lettres sur V Amérique du Nord, lettre x, page 154.

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