II* PARTIE, SCÈNE I
DESSOLES, avec le ton ü'une surprise extrême.
Non?. ..sérieusement?.. .non... vous ne ferez pas cela ! (Juliette
hausse les épaules sans répondre.) Eh bien ! C 6St énergique !... je ne
l’aurais pas cru !... Mais me voilà fort sot, moi... Il ne me reste pas deux partis à prendre... Il faut que je vous fasse mes adieux en tôute hâte?... Madame de Marsan, j’ai bien l’honneur...
(il salue.)
JULIETTE
V a-t-il de l’indiscrétion à vous demander où vous allez?
DESSOLES
Mais je retourne à Paris... car j’y ai réellement affaire... Si j’avais pu me douter de votre persistance... Enfin!... Madame, j’ai bien l’honneur...
JULIETTE, sans se lever.
Votre servante, monsieur. — Tenez, enjambez cette barrière, vous allez trouver un sentier qui vous abrégera le chemin de moitié.
DESSOLES
, Bien obligé. Merci bien. Cette barrière, n’est-ce pas? ( Il s'assied sur la barrière et passe avec hésitation une jambe de l’autre côté.) Ah ! C6
sentier... je vois... fort bien ! ( 11 ne bouge pas.)
J ULIETTE.
Ah çà! voyons? pour quelle enfant me prenez vous donc? et pour qui jouez-vous cette... pantalonnade?... Est-ce que je ne vois pas clairement que vous avez le plus grand désir de rester avec moi?... je ne sais pas pourquoi , par exemple... mais enfin, si je ne le voyais pas, je ne serais pas femme... Une rit.) Ah! cela vous déconcerte un peu, ce que je vous dis là... Allons! venez vous asseoir... vous avez une si drôle de mine, à califourchon sur cette barrière... (eii 8 nt.)
DESSOLES, revonant.
Madame, ma situation vis-à-vis de vous n’est pas tenable 1 il faut absolument que je me brûle la cervelle ou que je vous explique ma conduite.
J ü LIETTE.
Brûlez — ou expliquez — à votre guise.
DESSOLES. Il s'assied sur une une chaise
Eh! bien, madame... je demeure sur le boulevard des Capucines.
JULIETT E.
Qu’ est-ce que ça me fait?
dessoles. «
Permettez. C’est ce qui m’a perdu... De ma fenêtre je vois passer matin et soir de merveilleuses apparitions... je vois passer, au fond des calèches, des femmes inconnues, ensevelies dans la soie, immobiles dans leur sereine beauté, les bras croisés, comme vous en ce moment, le front hautain et pensif... elles passent en laissant des parfumsde duchesses... Eh bien, madame, je vous le confesse — prendre place tout à coup près d’une de ces voyageuses idéales, et partir pour les pays ignorés... me trouver soudain face à face, dans une sorte d’intimité, avec les deux plus puissants enchantements de cette terre — avec la beauté et avec l’inconnu!... c’est là un rêve, si souvent — si ardemment caressé dans mon faible coeur... que vous me pardonnerez, quand le hasarda semblé le réaliser pour moi... d’en craindre le réveil!...
JULIETTE
Vous no m’avez rien dit dans le wagon... mais vous n’en pensiez pas moins à ce qu’il parait... Une buiie.) Ah! vous rêvez, comme cela !... Eh ! bien, je vais essayer de rêver à mon tour, pour me mettre au pair... A vous dire vrai, je ne sais s'il y a de l’orale... mais, pour parler net, j’ai une envie folle de dormir...
VOUS permettez?... (EUe appuie sa tête contre 1a channUle.) Ça ne VOUS contrarie pas ?
DESSOLES
Pas du tout, madame... Puis-je en faire autant dans ce coin?
Non pas... on vous prendrait pour mon mari... ( Les yeux fermés, arec une intention railleuse.) Vous veillerez sur moi... comme un ange... vous empêcherez qu’on ne m’outrage !...
DESSOLES
Madame, vous pouvez. . .
1 , Juliette, Dessales.
II e PARTIE, SCÈNE 1. 27
JULIETTE
Ne me parlez pas. ( Dessoles appuie sa tête contre la charmille, il est tu de profil par le public, et Juliette presque de face. Après un instant elle roprend.)
Pourriez-vous me dire, docteur, vous qui êtes un savant, pourquoi l’envie de dormir nous prend toujours en voyage?
DESSOLES) un peu brusquement.
C’est à cause des compagnons qu’on a, madame.
JULIETTE
Au fâit, C est possible!... (Tout à coup, se redressant.) Ah çà ! Si
vous n’êles resté que pour me chercher querelle, il aurait mieux valu vous en aller pour tout de bon, je vous assure!
D£SSOLES) so levant.
C’est ce que je vais faire, Madame. — Pour une raison ou pour une autre, je vous ai déplu de prime abord; vous n’en reviendrez pas, et, le mieux que j’aie à faire, c’est de m’en aller.
JULIETTE) nonchalamment.
Mais c’est vous, monsieur Pierre, qui m’avez mal prise ! car ° j° suis une très-bonne femme, et, de plus, j’ai beaucoup d’estime — et un peu de penchant pour vous.
DESSOLES) lui baisant la main.
Ah! madame!... me voilà ressuscité... car j’étais bien bas... mais vous allez me rendre trop fier !
JULIETTE
Oh ! fier, non ! il ne faut pas être fier pour cela ! car il entre beaucoup de calcul dans mes dispositions amicales pour vous...
DESSOLES, se rasseyant.
De calcul?...
- JUXIETTE.
Mon Dieu! oui... Ne me regardez pas... regardez par là-bas peudant que je vous ferai mes confidences...
DESSOLES
Oui, le petit sentier.
JULIETTE
C’est bon!... Maintenant je vous dirai que je me suis toujours promis d’avoir un médecin pour ami dans mon âge mûr... et si
vous parvenez à m’inspirer une grande confiance, mais là... une confiance extraordinaire, docteur, je vous demanderai... un jour... une foule de choses... qui me tourmentent... que je ne sais pas... et que je voudrais savoir...
DESSOLES) s© retournant en riant.
Comme quoi, par exemple?
JULIETTE
Comme quoi? — c’est ce que .vous ne saurez pas de si tôt... Mais, en attendant, je veux vous adresser deux ou trois légères questions — en guise de ballons d’essai... Et d’abord, docteur, me direz-vous pourquoi on ne m’a jamais fait de déclaration, à moi qui vous parle?
DESSOLES
En êtes-vous sûre, Madame ?
JULIETTE
C’est historique... Je vous demande pourquoi.
DESSOLES
Mais probablement parce que vous n’avez pas daigné comprendre... Une déclaration n’est pas un morceau littéraire d'une, forme arrêtée, comme un sonnet... Il est tombé à vos pieds, je n’en doute pas, mille fleurs de rhétorique — qui n’ont pas été des déclarations — parce que vous ne les avez pas ramassées !
JULIETTE
Quant à moi, je n’entends pas à demi-mot : en fait de déclaration, j’en veux une bien claire, une qui me crève les yeux, ou je n’en veux pas. Toute déclaration qui se réserve, qui ne brûle pas ses vaisseaux , et qui ne me livre pas un homme pieds et poings liés — est une poltronnerie qui me manque de respect... Qu’avez-vous à dire à cela, monsieur?...
DESSOLES, après l’avoir regadée de l’air de quelqu’un qui se méfie.
J’ai à dire que cette théorie sur les déclarations était précisément celle d’une dame fort belle que j’ai connue étant jeune. Elle me l’exposa. J’en profitai pour brûler mes vaisseaux aux pieds de la dame — laquelle saisit immédiatement cette occasion pour me mettre à la porte. — Qu’avez-vous à dire à cela , madame?
Il* PARTIE, SCENE II.
JULIETTE, courroucée et contenue, se levant.
J’ai à dire... que vous êtes un impertinent... et que je vous prie de vouloir bien considérer ma porte comme celle de votre belle dame. — Vous entendez ? (Elle passe Ji droite.)
DESSOLES, s'inclinant.
Je ne puis, madame, que vous obéir.
JULIETTE, regardant au loin à droite.
Attendez... quel est ce monsieur qui vient à travers champs?
DESSOLES
Monsieur de Marsan, je pense...
JULIETTE
Mon mari !... (on aperçoit monsieur de Marsan de l'autre rM de la barrière. Juliette ajoute Tirement. ) Restez !