‹ La Crise CotonnièreChapitre 17 sur 53 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nombreux sont ceux qui ont voulu voir dans l’accroissement de la population la justification du développement de la production cotonnière et certains imdustriels n’hésitent pas à affirmer que cette production est insuffisante pour les besoins du monde. La question est grosse de conséquences et il est bien évident que la politique future du coton est intimement liée à l’idée que l’on’se fait des

besoins de la consommation.

Section I. — La population.

Il est impossible, à l'heure actuelle, de se procurer une documentation stalistique complète se rapportant au chiffre total de la population du monde.

Malgré cette impossibilité reconnue par le Comité économique de la Société des Nations! certains spécialistes des questions cotonnières n'hésitent pourtant pas à appuyer leur thèse de sous-consommation par des affirmations quelque peu hardies. Voici, à ce propos, une opinion montrant sur quelles bases se fonde l’optimisme de beaucoup d’industriels.

« Les démographes calculaient autrefois que la popu- Jation du monde augmentait régulièrement de 4 96 par an.

Ce.chiffre a été ramené par des travaux récents à 1 1/2 %

1, La situation économique mondiale S, D, N., 1932,

De 1913-1914 à 1929-1930, se sont écoulé 16 années, donc l'augmentation doit être de 40 %; or, la production cotonnière n’est que de 22.738.000 balles en 1913-1914, pour 26.733.000 en 1929-1930; c’est-à-dire une augmentation de 18 % seulement. Le développement de la production cotonnière est donc en retard de 22 % sur celui de la populatiou mondiale. »

Une appréciation aussi décisive semble quelque peu exagérée, surtout si l’on compare leschiffres approximatifs fourfis par l'Annuaire Slalistique International de la $S. D. N. aux chiffres d'avant euerret.

La population du globe qui était d'environ 1.650.000.000 en 1910 serait de 1.950.000.000 en 1928, ce qui représenterait une augmentation de 18 %. Même en doutant de la précision de ces indications, on voit que l’on est loin de l’augmentation de 40 % et il convient même d’ajouter que ce chiffre de 18 % est encore supérieur à ceux indiqués par de nombreux économistes qui préfèrent considérer que laccroissement de la population est compris entre 10 et 15 %,.

Il est un point à noter peut-être aussi intéressant que celui de la connaissance du total brut de la population mondiale, c’est le déplacement du centre de gravité de cette population. L’accroissement ne s’est pas fait uniformément, il a été plus rapide dans les régions où les richesses agricoles et minières n'avaient pas été encore exploitées, Cette modification amorcée par la guerre s’est continuée et accentuée pendant la décade 1920-1950 (En Californie, augmentation de près de 66 %; en Argentine, de 31 % et en Grande-Bretagne, de 6 % seulement).

Donc, en somme, il s’est produit depuis 1910 un ac-

croissement de la population considérable dans les pays

2, Fournis par La Stalistique annuelle de géographie compare.

neufs, alors que ceux de vieille civilisation en enregistraient un très léger.

Quant à la production cotonnière, nous savons que celle de la période 1926-1929 marquait une augmentation de 14 % sur celle de la période 1910-1914. Il semble donc, que toutes choses égales d’ailleurs, la situation durant ces dernières années, soit identique à celle des années précédant la guerre.

Mais les conditions de la consommation sont-elles restées les mêmes? C’est à cette question que nous essaie-

rons de répondre maintenant.

Section II. - Modification des habitudes et du Standard de vie.

La guerre a eu, et le fait est incontesté, une influence considérable sur l’évolution des usages et du standard de vie de tous les peuples. Dans cette transformation, le coton a-t-1l gagné ou perdu de son importance ?

Reprenons la comparaison de M. André Siegfried sur les limites d'altitude de civilisation enserrant la zone de consommation du coton et considérons tout à tour la li-

mite supérieure ou inférieure.

$S I. — La limite supérieure est celle au-dessus de laquelle le coton n’est plus, ou beaucoup moins, consommé par suite du raffinement de la population joint à un développement économique avancé qui font préférer les produits plus fins, tels que le lin, la laine, la soie. Actuellement, comme avant la guerre, 1l n’existe pas un seul pays dont la population toute entière se passe de coton mais il est certain que dans ceux plus évolués, la fraction donnant la préférence aux Lissus de luxe a considérablement

augmenté.

La tendance d’origine américaine de démocratisation universelle s’est fait sentir; la politique des hauts salaires et les gains considérables de la période de prospérité ont accru les budgets, et dans ces budgets croissants une grosse part a été plutôt pour les objets de luxe.

Les pavs où les modifications ont été les plus sensibles sont ceux, où, comme nous l’avons vu, l'augmentation de la population à été très faible: dans ces conditions il semble que la consommation de ces régions ait dû diminuer considérablement. H ne faut pas oublier que la population rurale constitue les 3 /4 de la clientèle des fabriques de cotonnades. Or, si les gains considérables réalisés par les agriculteurs après la guerre, par suite de la hausse de leurs produits, leur ont permis des dépenses de luxe, ils ont permis en même temps un gaspillage des produits du coton, qui restent indispensables à des travailleurs. Ce gaspillage, très relatif, d’ailleurs, serait dû au soin moins grand donné au linge et aux vêtements et à leur remplacement plus fréquent. Cel accroissement, tout factice, ne constitue pas un élément stable de la consommation, ainsi le relèvement escompté par les industriels en 1930 et 1931 pour le remplacement du linge, présumé usé, ne se produisit pas, prouvant que le paysan peut, sans grande gène, le faire durer jusqu'à usure absolument complète, préférant cela à la privation d’une dépense de luxe.

Ainsi l'examen de ce qui se passe à la limite supérieure de la zone du coton, semble indiquer qu'après une période anormale succédant à la guerre, la modificalion des habitudes des pays de civilisation avancée ait eu pour effet d'accroître surtout les dépenses de luxe sans augmentation parallèle des dépenses de nécessités, et ceci dans toutes

les classes de la société.

ec

S 2. — Quant à la imite inférieure, c’est-à-dire, celle audessous de laquelle l'individu ne recherche plus les produits de coton, elle est plus incertaine. L’effort commercial des industriels s’est porté plutôt sur les pays de mise en exploitation récente où la population croît rapidement, négligeant les pays primitifs de peuplement ancien.

Donc, à ne considérer que la condition d’altitude, 1l semble que les couches sociales clientes des productions de tissus de coton, aient diminué. Cela ne signifierait encore rien si maintenant nous ne cherchions à savoir quelle a été la variation d'intensité de la consommation dans cette zone amenuisée.

Dans les régions de civilisation primitive, mais en rapport avec les pays de vieille civilisation dès avant la guerre (colonies riches) l’augmentation de Pactivité et des rapports a eu pour conséquence, de diminuer la part faite au coton considéré comme article de luxe au profit d’autres produits (tabac, alcool, armes, ete.).

Les pays de gros peuplement récent (Argentine, Californie, etc.) ayant profité à leurs débuts d’une période de prospérité inouïe, n’ont consacré au coton que le strict minimum.

Quant au grand consommateur de coton qu'est l'Asie, le standard de vie y a évolué énormément, mais les guerres et les troubles sont venus paralyser l’essor de la consommation sans parler de la crise de largent métal dont nous verrons les effets.

Dans les pays d'Europe et les Etats-Unis, où, malgré tout, une partie de la population à recours au coton pour les vêtements d'usage, un facteur nouveau est venu diminuer la consommation, c’est la mode.

La mode, et principalement la mode féminine, a évo-

lué depuis 1914 dans le sens d’une diminution de l'emploi de Lissus (jupes courtes, sous-vêtements étroits el légers) On estime en France, actuellement, qu’une femme utilise pour s'habiller environ moitié moins de tissus qu'avant la guerre.

Aussi, malgré cerlains usages nouveau du coton (isolants électriques, rubans de machines à écrire, pneus) la consommation en poids par Lêle en France pour 1930 était-elle

inférieure de 20 °/ à celle de 1913.

Section III. —— Les produits concurrents.

Nous avons vu que la transformation des usages avait eu pour résultat de développer la consommation des textiles plus fins que le coton au détriment de celui-ci. Il est bon de savoir dans quelle proportion a pu avoir lieu la substitution.

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