SALAIRES DES OUVRIERS PORTÉS AU CARNET DU JOUR
Dësi(;Qaiion
Chaufferies .
Compresseur,
Aie lie
Chauffeurs
Aides-chauffeurs . . .
Nettoyeurs de chaudières
Brouetteurs de cendres
Machinistes
Ajusteurs
Forcerons et daubeurs
Carreau ,
Triage
Charpentiers
Scieurs de perches. .
Porteurs de bois. . .
Manœuvres de cour .
Commissionnaires. .
Basculeurs
Wagonniers
Machinistes (montecharge)
Escailleur
\ Manœuvres
) Trieurs et trieuses. .
Salaires moyens
francs
Obterradoiu
Les daubeurs (aides - forgerons) gagnent 3 fr. 85.
iV. B. — Le salaire annuel des porions varie entre 2,750 francs et 3,100 francs. Le salaire annuel des chefs-po rions varie entre 3,950 francs et 4,700 francs (1).
(1) Dans la publication déjà citée : Salaires et durée du travail dans VinduS" trie française, l'Office du travail a recueilli et publié (t. IV, p. 13 à 36) de« renseîi^DementB sur les salaires dans une soixantaine d'établissements miniers. Il serait instructif de faire la comparaison entre la mine de B... (Pas-de-Calais) à laquelle se réfèrent les cbiffres de notre enquête personnelle, et d'autres mines, prises parmi les plus analogues comme force motrice et nombre d'ouvriers, dans les autres bassins houillers de France, par exemple dans la Loire, SaAne-et- Loire, le Gard et le Tarn. Le souci de ne pas trop encombrer de cbiffres les pages de cet ouvrage nous empécbe de faire nous-même ici ce rapprochement.
De même, malgré l'extrême prudence qu'il faut apporter dans la comparaison
s'expliquent et se justifient d'elles-mêmes; c'est la loi ou le contrat qui les imposent. On n'en peut donc pas discuter, mais, en revanche, on peut discuter des amendes; en contester les motifs, le montant,' l'emploi. Le motif d'une amende de travail sous forme de retenue de salaire est nécessairement €t exclusivement une faute dans l'exécution du travail; et cette amende est fixe, édictée, sinon par une sorte de Code des mines, d'après une échelle savamment graduée des délits et des peines, sinon par une sorte de droit écrit, du moins par le règlement.
Au titre des Meswes d'ordre, le règlement des mines de B... porte, par exemple : Amende d'un franc ou confiscation de la berline aux ouvriers » qui feront des charbons malpropres, aux hercheurs qui ne rempliront pas leurs berlines. » Amende de deux francs par jour d'absence pour l'ouvrier qui, sans autorisation, s'abstient d'aller à son travail ou ne s'y rend point à l'heure fixée. Amende de cinq franco pour a l'ouvrier qui, dans les travaux, se porte à des voies de fait envers ses camarades; celui qui remblaie du charbon, soustrait les outils des autres ouvriers, enlève les bois servant de soutènement dans les galeries ; celui qui recule sa lunette (la luneite
des lUtittiques internationales, de Tavis même des statisticiens les plus cminents, — de rnvis, par exemple, de M. Luigi Bodio, — nous nous reprocherions de ne pas renvoyer à la très remarquable publication du ministère de l'Industrie et du Travail de Belgique qui a pour titre : Statistique des Salaires dans les mines de houille. Tous les saKiires qui y li(;urent, aux pages 86 et suivante:*, ont été établis, ainsi que nous l'a écrit le chef du service de la statistique à TOPHce belge du Travail, M. Armand Julin, « d'après les livres de paye des chefs d'entreprise pour la dernière pave normale qui a précédé le recensement: ils représentent donc, non des moyennes, mais le revenu réel d'une journée de travail pour chaque ouvrier et ouvrière à la fin du^mois d'octobre 1896. »
 la fin du même fascicule, M. Armand Julin a dressé un répertoire technique des catégories d'ouvriers par spécialité de travail dans les mines de houille de Belgique. Sa nomenclature est probablement de beaucoup la plus complète de celles qui aient paru sur la matière, puisqu'elle distingue de 190 à 200 catégories^ alors que nous nVn avons distingué, d'après les indications recueillies dans le Pas-de-Calais, que quarante-quatre ou quarante-cinq, tant « du fond » que u du j«ur » .
tu l'organisation du travail
est la marque que le porion établit sur le boisage d'une galerie et qui indique jusqu'à quel point de cette galerie l'ouvrier est payé) ; celui qui, trompant la surveillance du lampiste, se rendrait dans les travaux en état d'ivresse. » Amende de dix francs à l'ouvrier « qui, dans le tirage à la poudre, aura cherché à débourrer une mine ratée » , à celui « qui ouvre sa lampe dans les travaux, à celui qui, dans les travaux, sera trouvé porteur d'allumettes ou de pipe. »
Tel est le Code pénal de lamine, imprimé, affiché, consenti par Tacceptation d'un contrat qui fait loi. Là où le règlement est muet, on' se fonde sur la coutume. Restent l'application et l'interprétation. Pour l'application et l'interprétation, on dit que c'est un peu l'histoire des deux jours et des quatre jours de salle de police dans l'armée : qu'il y a parfois quelque part d'arbitraire; mais où n'y en a-t-il pas en fait de culpabilité et de répression, ou bien de quoi ne dit-on pas qu'il y en a? Comme dans l'armée encore, tout ce qui est « gradé « , tous les officiers et sous-officiers de la mine, par cela seul qu'ils sont officiers et sous-officiers, sont en position d'infliger cette première punition qui est une amende, sous réserve, toujours comme dans l'armée, de «l'augmentation » de ladite amende par le supérieur hiérarchique. Quant aux autres punitions, aux punitions graves, interdites au sous-officier et réservées à l'officier, à l'ingénieur, ce sont le renvoi, la plus grave de toutes; la mise à pied temporaire; le changement de fosse, le déplacement dans un chantier plus pénible ou moins productif. Le hasard m'a fait rencontrer un de ces « déportés » qui revenait d'un exil à la fosse 5 de la compagnie de B... Il en parlait comme de la Sibérie ; mais, avec la franchise confiante qui est un des caractères de cette population quand elle n'est pas excitée par le politicien, il confessait son « crime » et en battait sa coulpe. a N'est-ce pas que tu ne l'avais pas volé? »» lui dit l'ingénieur. Et, ingénument ou malignement,
LES MINES DE HOCILI.E fZ^
souriant de l'œil et de la lèvre, rhomme répond : — « Sur,, que je ne Tavais pas volé! »>
Une si parfaite résignation est un signe que la justice est sans injustice et même la sévérité sans excès. Les amendes sont assez fortes proportionnellement au gain, puisqu'elles vont de un à 10 francs; mais les plus grosses, celles de 5 et de 10 francs, ne visent guère et ne frappent guère que des cas où est intéressée la sécurité commune des ouvriers du fond ; le produit en est versé à la caisse de secours et ne tourne jamais au profit de la compagnie; par-dessus tout, on ne les distribue pas à tort et à travers; elles n'entament ni ne rognent abusivement le salaire. Comparé aux salaires anciens, encore que les comparaisons de statistique soient aussi périlleuses dans le temps que dans l'espace et historiquement que géographiquement, l'accroissement parait certain, et par là aussi, comme par la réduction du temps de travail et par l'adoucissement des circonstances du travail, il y a amélioration matérielle de la condition de l'ouvrier.
Relevons, pour mémoire, quelques-uns de ces salaires d'autrefois. Vers le milieu du dix-huitième siècle, dans le bassin de la Loire, à Saint-Jean-Bonnefonds, la journée du piqueur était de 25 sous; celle des porteurs et autres ouvriers de 20 sous. En 1778, elle n'avait pas augmenté, et demeurait même, à Firminy, un peu au-dessous. En 1786, le marquis d'Osmond la portait à I fr. 20. De 1785 à 1808, hausse énorme dans le salaire moyen des mineurs, qui passe de 1 fr. 25 à 3 fr. 50, plus que le double. En 1812, salaire des piqueurs et traineurs, 3 fr. 50; boiseurs et remplisseurs de bennes, 2 fr. 50 à 2 fr. 75; ouvriers divers, de 2 fr. à 2 fr. 50. Vers 1830, les piqueurs ne reçoivent, à Firminy et à Roche-la-Molière, que 2 fr. 50; à Saint-Étienne, ils n'atteignent qu'exceptionnellement 3 francs; mais ils gagnent, à Rive-de-Gier, de 3 fr. 50 à 4 francs par jour; les boiseurs, de 1 fr. 50 à 2 francs. Lespor-
leurs et routeurs, de 2 francs à 2 fr. 25. Enfin, de 1838 à 1898, Télévalion des salaires a a été continue et sans retour en arrière » . Le prix moyen de la journée du piqueur a été, en effet : 1835, 3 fr 50; — 1845, 3 fr. 75; — 1854, 4 fr. 40;
— 1868, 4fr. 70; — 1889, 5 fr. 65; — 1897, 6 fr. 05. La journée moyenne de l'intérieur ou du fond a été, durantcette période de cinquante ans : 1846, 3 fr. 33 ; — 1860, 3 fr. 60 ;
— 1868, 3 fr. 92; — 1891, 4 fr. 72; — 1898, 4 fr. 98(1). Mais je n'insiste pas. Il est ici doublement inutile d^accu-
muler des chiffres dont la masse projette toujours sur une page comme une ombre d'ennui, parce que, je le répète, les comparaisons de statistique, soit dans le temps, soit dans l'espace, donnent ouverture à trop de méprises ou d'erreurs, et parce que ce n'est pas en fin de compte l'histoire du passé qui nous intéresse le plus, ni même son rapport à la vie du présent, mais d'abord et surtout la vie elle-même du présent. L'homme, qui ne vit pas a de moyennes », ni a généralement » , ne vit pas non plus dans le passé, ni par rapport au passé : il vit de ce qu'il a comme on peut en vivre dans le temps où il vit. Pour une semblable raison, à peine serait-il moins inutile de rapprocher du salaire dans les mines de houille les salaires dans la métallurgie, la construction mécanique, la verrerie, la faïencerie, la filature et le tissage, dans les industries, en un mot, qui composent la grande industrie, parce que le mineur doit vivre de ce qu'il gagne et non pas de ce que gagnent le métallurgiste, le constructeur, le verrier, le
(l) Voyez E. Lesrure, Historique des mines dit département de la Loire^ p. 38, 5ii 82, 86, 98 et 99, 183, 251, 266. — Ceux de nos lecleurs qui prennent goût à ces rapprochements historiques trouveront, dans ce livre, p. 98 et 99, deux tableaux où sont consi{;nés les salaires dans les mines de Rivc-de-Gier, en 1760, 1784, 1814, et de Saint-Étienne en 1709, 1750, 1778, 1812, pour le personnel, déjà et de jour en jour plus compliqué, des gouverneurs, piqueurs, porteurs ou traîneurs, remplisseurs de bennes, receveurs du fond, receveurs marqueurs du jour, palefreniers, forgerons, garnisseurs de lampes, réparation naires, hommes du boisage et muraillement, toucheurs de chevaux, manœuvres aux pompes et autres ouvriei*s.
tisserand, parce que, d'autre part, toutes ces industries n'étant pas rassemblées dans un même centre et le prix de la vie n'étant pas le même dans les différents centres, en cela encore toute comparaison clocherait. Aussi bien, comme nous aurons à étudier sucessivement ces cinq ou six grandes industries dont est faite la grande industrie, pour chacune d'elles, on trouvera les salaires en leur lieu, et la comparaison s'instituera en quelque sorte d'elle-même.
Non, ce qu'il importe vraiment de connaître, quand il s'agit des mines de houille, et ce qu'il importera vraiment de connaître quand il s'agira de la métallurgie, de la construction, etc., c'est le rapport du salaire de l'ouvrier, de telle entreprise et de tel ouvrier, je veux dire de telle spécialité ou catégorie d'ouvriers, au coût des objets les plus nécessaires, si nécessaires qu'ils sont indispensables à l'existence, dans le centre de population où fonctionne l'entreprise et où habite l'ouvrier. Mais, sur ce point, force nous sera d'entrer dans quelque détail; et cette comparaison du salaire au coût de la vie s'encadrera mieux à sa place, elle viendra mieux à son heure lorsque nous en serons à déterminer et décrire les cir^ constances du travail.
On doit seulement être averti que, bien que le salaire dans les mines de houille, « généralement » et « en moyenne » , ne soit pas mauvais; bien qu'il s'y ajoute le plus souvent ce que Le Play nommait une « subvention « en nature (1) ; bien que
(i) Voyez les Ouvriers des Deux Mondes^ 2* sorie, 41* fascicule. Mineur des Mines de houille du Pas-de-Calaix^ par Yan* RÉRAvic, monograplile d'un mineur d'A.... (p. 259). Ponr son chauffa{;e, l'ouvrier « reçoit 6 '900 d'escaillage (charbon de seconde qualité). 11 paie, tous les mois, la somme insigniHante de 0 fr. 20 pour toucher son bon de charbon, alors qu*il devrait payer le même combustible à raison de 7 fr. 40 la tonne, soit pour 6'900 la somme de 41 francs. Ceci représente donc une subvention en nature de 48 fr. 60. » On peut rt-garder aussi comme une subvention indirecte, le logement k bon marche dans les maisons de la société; nous y reviendrons, au chapitre des Circonstance< du travail. Cf. 4:i* fascicule. F iqueur sociétaire de la « Mine aux Mineurs « de Monlhit ux (^Loire), par M. Pierre du Maroussem.
Ton y puisse ajouter par surcroît le revenu d'un champ ou le produit de ce qu'il nommait « une petite industrie » accessoire; et bien qu'en beaucoup d'endroits de grandes facilités de vie soient offertes à qui voudrait et saurait en profiter; toutefois, pour des causes qu'il nous faudra rechercher, et qui ne sont peut-être pas toutes indépendantes de la volonté ou de la moralité de l'ouvrier lui-même, — lequel ne se fait sans doute pas à lui seul sa condition et la subit en partie, en majeure partie, si l'on y tient, comme tout homme, mais enfin, en partie aussi, se la fait, — pour des causes diverses, les unes qui lui sont extérieures et supérieures, les autres qui ^ lui sont intimes et personnelles, l'ouvrier mineur, « généralement ft et « en moyenne » , est plutôt au-dessous qu'au-dessus <le ses affaires. Ce n'est même pas assez dire : la très grosse majorité, la presque unanimité des mineurs ont des dettes ou «ont, en tous cas, sans économies. A B.-G..., dans le Pas-de- Calais, on m'a cité, en sens contraire, quelques exemples nominatifs : le père D... qui posséderait une trentaine de mille francs; un autre, qui en posséderait une quinzaine de mille; mais ils sont très rares, ces capitalistes, et la preuve en est qu'on les cite, en les appelant par leur nom. (Au surplus, de l'aveu même des ingénieurs, les 30,000 fi'ancs du père D... proviendraieat principalement du jardinage et les
15,000 francs de l'autre, soit de la culture, soit de je ne sais plus quelle profession ou métier supplémentaire.)
Pourquoi le mineur, en général, n'a pas d'économies, et pourquoi, au contraire, il a des dettes; si c'est le salaire qui est trop faible pour la vie qui est trop chère, ou si c'est lui qui est incapable de régler sa vie d'après son salaire : en quoi, par conséquent, « la question sociale « est, pour le mineur,
tt une question morale » , voilà maintenant ce qu'il serait du plus haut intérêt de savoir, et ce que nous tâcherons d'apprendre en examinant une à une les circonstances du travail.
Il n'y a plus qu*à dire quelque chose du contrat de travail dans les mines de houille, et il n*y a que fort peu de chose à €D dire. La note par laquelle le service des mines au ministère des Travaux publics nous transmettait obligeamment les documents que nous avons donnés, commençait par poser en principe que a rindustrie des mines est, en France, au point de vue économique et notamment en ce qui concerne le contrat de travail, une industrie qui n'est soumise qu'aux règles de droit commun. » Ces règles de droit commun sont du reste brèves et sommaires : elles tiennent toutes dans les articles 1710, 1779 et 1780 du Code civil, auxquels on peut joindre le décret du 2 mars et l'arrêté du 21 mars 1848, supprimant et réprimant o l'exploitation de l'ouvrier par voie de marchandage. » En dehors d'elles, ou plutôt en développement, en fonction d'elles et pourvu qu'elle ne soit pas en contradiction avec elles, la convention fait la loi des parties, qui se meuvent ou sont censées se mouvoir, en pleine liberté, dans les limites marquées, comme de quatre bornes aux quatre coins d'un vaste champ, par ces trois articles du Code Napoléon et ce décret de la seconde République. Ouvriers et patrons s'arrangent. Ils s'accordent sur l'embauchage, la discipline, les sanctions à la discipline, les formes de rupture du contrat. L'accord, la convention résulte du fait que l'ouvrier entre à la mine et du fait que pour y entrer, rien qu'en y entrant, il en accepte le règlement.
Les engagements sont d'ailleurs réciproques. Ainsi, aux mines de B... (Pas-de-Calais), les conditions d'admission, sti-
pulées dans le règlement, sont celles-ci : — Tout ouvrier, pour être employé dans les mines de B..., doit être porteur d'un livret en règle. — L^ouvrier admis prend l'engagement : !• De se conformer aux mesures d'ordre et de sûreté prescrites par la société, et d'accepter le travail qui lui sera imposé par l'ingénieur ou les patrons; 2* De ne point quitter les travaux de la société sans en avoir fait la déclaration quinze jours à l'avance. La Compagnie prend l'engagement réciproque de ne renvoyer un ouvrier qu'après lui avoir signifié son congé quinze jours à l'avance, sauf dans les cas spécifiés aux mesures d'ordre.
Les cas spécifiés aux mesures d'ordre et pour lesquels il n'y a pas engagement réciproque, pour lesquels la Compagnie réserve expressément sa juridiction et son action, sont tous des cas disciplinaires, presque des cas judiciaires. Un ouvrier déjà puni d'une amende de dix francs pour avoir ouvert sa lampe dans les travaux, et qui se met en état de récidive, a sera renvoyé, sans préjudice des poursuites qui pourront être exercées contre lui « . De même, « peuvent être exclus des travaux sans avertissement préalable : !• l'ouvrier qui insulte ses chefs; 2* l'ouvrier qui empêche violemment le travail de ses camarades. »i Peut-être le paragraphe I" : « L'ouvrier qui insulte ses chefs » est-il un peu vague, un peu élastique, et y aurait-il de quoi y loger de l'arbitraire, ce fâcheux arbitraire dont il est si difficile d'expurger les relations nécessaires des hommes; mais nous avons dit, et nous le rappelons, que le renvoi, la plus grave des punitions prévues, puisqu'au delà il n'y a plus que les poursuites correctionnelles ou criminelles, ne peut être prononcé que par l'ingénieur seul ; et c'est pour l'ouvrier une garantie qu'il ne sera prononcé ni dans la colère ni à la légère.
Tel est, en somme, le contrat de travail, et, à la fin de cette étude, après avoir passé en revue l'organisation du
travail, la répartition des ouvriers par catégories ou spécialités, leur répartition par âge, et par durée de services; après avoir essayé de mesurer le temps et la peine du travail; après avoir essayé aussi de comparer, de confronter la production et le salaire; après avoir esquissé le régime légal ou conventionnel du travail d'un trait hâtif et comme perdu, mais que Texamen d'autres règlements pour d'autres entreprises, dans d'autres régions, ne ferait sans doute que multiplier en en reproduisant plus ou moins rigoureusement le décalque, nous pouvons dire : tel est, en somme, le travail dans les mines de houille.
Mieux que personne, plus vivement et plus impatiemment que personne, nous sentons tout ce qu'il reste d'incomplet et d'imparfait dans nos observations, et tout ce qu'il passera en conséquence d'incertain et de contestable dans nos conclusions. Les faits sociaux, même quand on a la prudence encore présomptueuse de les circonscrire à un seul domaine, sont d'une si grande abondance, richesse et complexité, qu'il est hors de nos prises et de notre puissance de les embrasser dans leur ensemble, de saisir et de tenir le tout de tous C'est l'immensité de la mer; allez prendre l'océan au creux de votre main : de toutes parts, entre vos doigts, l'eau déborde et coule en Blets et en flots, monte et vous submerge. C'est l'infini du monde; allez atteindre d'un effort qui s'arrête court ce qui recule sans cesse et ce qui s'étend sans terme. « Folie d'espérer que notre raison puisse parcourir jusqu'au bout la route infinie : contente-toi, espèce humaine, du Quia! »
Le Quia est ici notre « en somme », le « généralement '» et le a en moyenne » des statisticiens. Contentons-nous de cet à peu près. En somme, nous pouvons à peu près conclure, entre autres choses, pour ce qui est du travail dans les mines, que le travail y est divisé en une quantité de catégories ou de spécialités professionnelles, entrainant autant de traitements
t4t L'ORGANISATION DU TRAVAIL
divers et de conditions différentes ; que les ouvriers au-dessus de cinquante-cinq ans y sont rares, et que la population en est assez mobile ; que le temps de travail y est plutôt moindre que dans les branches les plus voisines de la grande industrie, et que la peine y est moindre que dans les mines de jadis; qu'en outre, ce même temps de travail est moindre dans les grands établissements miniers que dans les moyens ou les petits, et que le salaire y est meilleur; que le taux du salaire n'y peut être considéré comme bas, et qu'en tout cas, il s'est élevé jusqu'à doubler, tripler, et plus, depuis la 6n du dixhuitième siècle.
Je sais tout ce qu'il faudrait ajouter encore, quels coefficients il y aurait lieu d'introduire, et de combien de correctife on devrait user : tenir compte de la situation commerciale et économique de l'industrie en général, et de l'industrie minière en particulier, de l'état du marché de travail, du développement des entreprises, de l'accroissement du personnel, des progrès de l'outillage, etc. Mais je sais aussi que, tout compte tenu de tout cela et de mille autres circonstances encore, nous en serions toujours à l'a peu près; jamais nous ne dépasserions le Quia. Et, au surplus, comme nous ne faisons ni de la science pour la science, ni de l'art pour l'art, mais que nous cherchons simplement dans la vie des éléments et des fondements pour la politique sociale, observations et conclusions nous paraissent suffisantes.
Il s'agit à présent de faire pour le travail dans la métallurgie, la construction mécanique, la verrerie, la filature et le tissage ce qu'on vient de faire pour les mines, et de le faire comme on l'a fait, c'est-à-dire çornrne on peut le faire. Passons à la ipétqjlurgie.
Des mines de houille à la métallurgrîe la transition est aisée et, on peut le dire, naturelle : il n*y a qu'à suivre le wagonnet de charbon qui va du puits de la mine au gueulard du hautfourneau; la houille est le premier aliment et le premier instrument, le premier élément, au sens de « ce qui constitue » , et le premier agent, au sens de « ce qui fait agir » , le primum manens et le primum movens de l'industrie métallurgique. Cette industrie est répandue un peu partout sur le territoire français : quoique Tune des plus agglomérées, des plus concentrées économiquement, elle est géographiquement assez disséminée. En termes généraux, il y a en France trois groupes métallurgiques importants, qui sont ceux du Nord, du Centre et de TEst (1); et, du point de vue où nous nous gommes particulièrement placés, de la condition des ouvriers^ si Ton consulte la liste des syndicats, on constate qu'il en existe, pour la métallurgie et la construction mécanique, qui g'en rapproche et s'y rapporte ; dans la région du Nord, à
(i) Ce dernier froa|>ei principalement en Meufthe-et-Motellab
Maubeugre et à Denain; dans la région du Centre et de la Loire, au Greusot, à Saint-Étienne, à Firminy, à Montluçon; à Paris même; dans TOuest, au Havre, à Saint-Nazaire, et, dans TEst, à Audincourt (Doubs) (I).
De même que, pour les mines, nous avons examiné de plus près, observé plus spécialement un établissement du Pas-de- Calais, ainsi, pour la métallurgie, sera-ce un établissement ou plutôt quelques établissements de la Loire, que nous considérerons comme type, en cet essai de monographie élargie d'usine ou d'industrie, d'où notre objet est de tirer des conclusions sur quoi fonder une potitique sociale positive et pratique. Nous choisissons la Loire, non seulement à cause du rang qu'elle occupe présentement dans la métallurgie française, mais à cause de la place qu'elle y tient traditionnellement, depuis des temps déjà anciens, et, en un mot, non seulement parce qu'elle est un des points géographiques et économiques de l'industrie métallurgique en France, mais parce qu'elle en est comme le sol historique.
(1) Ge8 syndicats sont les suivants (Relevé communiqué par M. FàCCfOT, enquêteur à l'Office du travail) :
Le Oeusot : Syndicat de* ouvriers métallurgistes (rou^e); Syndicat des corporations ouvrières du Greusot (jaune).
Saint-Étienne : Chambre syndicale des méiallurgistes.
Firminy : Association syndicale et professionnelle des métallurgistes.
Montluçon : Chambre syndicale de l'Union similaire de la métallurgie; Union des ouvriers métallurgistes; Syndicat général des métallurgistes; Syndicat de Tusine des Hauts-Fourneaux ; Union syndicale des ouvriers de l'usine Saint-Jacques; Syntlicat des mouleurs en métaux.
Maubeuge : Syndicat des métallurgistes.
Paris : Union corporative des mécaniciens; Fédération nationale des mécaniciens; Chambre syndicale des mouleurs en fer; Fédération des mouleurs en métaux ; Chambre syndicale des mouleurs en cuivre; Fédération nationale des métallurgistes.
Le Havre : Chambre syndicale des métallurgistes.
Audincourt (Doubs J : Chambre syndicale des ouvriers de l'usine d'automobiles ; Fédération syndicale des ouvriers métallurgistes du pays de Montbélinrd ; Syndicat des corporations métallurgistes pour la protection du travail.
Saint-Nazaire : Union syn<licale des chaudronniers, charpentiers en fer, ferblantiers, riveurs, chanfreniers, etc. ((Construction de navires); Syndicat des ajusteurs; Chambre syndicale des forgerons.
« A Saint-Genis-Terre-Noire et à Sainl-Ghamond, — écrivait Faunaliste Guillaume Paradin, qui visitait le Lyonnais en 1540, — sont des mines de bon charbon de terre; cy sont aussi à Rive-de-Gier, mais non en telle quantité. C'est merveille de voir les habitants de ce pays, qui en sont tous noircis et parfumés par Tusage qu'ils en font pour leur chauffage au lieu de bois. Mais le principal profit qui en vient est des forges, au moyen de quoi est le Giérest fort fréquenté de certaines races de pauvres étrangers forgerons, lesquels ne demeurent guère en un lieu, mais vont et viennent ainsi qu'oiseaux passagers, même pour raison du voisinage de Saint-Étienne-de- Furens en Forez (1). »
C'est ici, vraiment, le pays du Noir et du Rouge, où la flamme que des siècles de siècles ont emprisonnée dans la terre, en jaillit toute-puissante, délivrée par l'effort des hommes, et, dirigée par leur volonté intelligente, transforme tout en embrasant tout.
Avant d'aller plus loin, c'est-à-dire avant même d'entrer en matière, quel sens exact et précis donnerons-nous à ce nom général et générique, la métallurgie? Étymologiquement, la métallurgie, c'est l'œuvre, le travail du métal. « L'œuvre, le travail » , pris de cette manière absolue, ce seraient toutes les œuvres, tous les travaux; et « le métal » , pris, lui aussi, absolument, ce seraient tous les métaux: la métallurgie serait donc l'ensemble de tous les travaux, de
(1) Cité parE. Lksedrb, Historique des mines de houille du département de la Loire, p. 2.
toutes les œuvres qui s'accomplissent sur, par, et avec tous les métaux.
Mais Tusage, conforme en cela à la raison et au bon sens, a singulièrement restreint cette acception trop vaste et presque indéfinie. Il a d'abord écarté les métaux précieux, et il ne vient à Tesprit de personne d'appeler « métallurgie » le travail de Tor et de l'argent, qui est « orfèvrerie » . Puis il a écarté, d'autre part, tout ce que l'on est convenu de qualifier de « petits métaux » , le cuivre, le plomb, le zinc, etc., pour s'en tenir finalement au fer et à l'acier. Si bien que la métallurgie, aujourd'hui, c'est proprement le travail du fer et de l'acier; mais non point encore tous les travaux qui se font avec ou sur le fer et de l'acier. La construction mécanique elle-même, qui se rapproche tant de la métallurgie et qui s'y rapporte si intimement qu'elle n'existerait pas sans elle parce qu'elle manquerait de sa matière première, n'est pas cependant la métallurgie (1).
Nous bornerons par conséquent la métallurgie à la production et à certaines transformations, en quelque sorte primaires, de ces deux seuls métaux, le fer et l'acier, négligeant à la fois leurs transformations ou utilisations secondaires, et les transformations ou utilisations, la mise en œuvre, le travail des autres métaux.
L'Office du travail du royaume de Belgique, dans une Classificalion des exploitations industrielles et des métiers recensés
(i) En prenant le mot « métallur{rîe • au 8eD8 le plus large, et en partant de l'extraction du minerai, on trouvera dans l'œuvre de F. Le Play d'intéressantes et instructives mono(;raphi*^8, — lesquelles pourront donner au moins des points de comparaison, — notamment :
Mineur du Uartz, Ouvriers europcenSy t. III, p. 99-152. — Mineur de Pontgibaud (Auvergne), t. V, p. 150-191. — Mineur des gîtes de mercure d'Idria, t. VI, p. 1 33. — Fondeur du Derbyshire, t. III, p. 400-436. — Fondeur du Buskerud, t. III, p. 54-98. — Fondeur de Schemniiz, t. IV, p. 1-68. — Fondeur de llundsrucke, t. IV, p. 68-130. — Forgeron des usines à fer de l'Oural, l. II, p. 99-138. — Forgeron bulgare des usines de fer de Samakowa, t. II, p. 231-S65. — Forgeron de Dannemor.i (Suède), t. 111, p. 1-53.
LA METALLURGIE 247
(31 octobre 1896), qui sans doute est la plus complète de toutes celles que l'on ait tentées (1), a dressé un tableau où sont rangées sous ces onze têtes de chapitres : — Fabrication des métaux usuels autres que le fer; Fabrication des produite sidérurgiques ; Construction de machines et d* ouvrages métalliques; Fonderies; Ferronnerie^ serîMîerie, poêler ie; Fabrication de boulons f clous, vis, chaînes y fils et câbles métalliques; Fabri" cation d'armes à feu portatives ; Coutellerie ; Fabrication d'usten-siles de ménage; Travail des métaux; Fabrication d'objets et ouvrages spéciaux en métal, — les multiples opérations auxquelles une industrie quelconque soumet un métal quelconque, — grands ou petits métaux et métaux précieux : fer, acier, cuivre, plomb, zinc, étain, nickel, argent, or... Le chiffre total est d'environ cent vingt-, et, dans ce total, le fer et Tacier figurent pour près de soixante-quinze (2).
(i) Je profite de cette occasion pour rappeler que •> la classification utilisée pour l'élaboration du Becensement général des industries et des métiers en Bel' gii/ue au 31 octobre 1896 comprend huit cent cinquante- huit professions différentes ■ (royez Recensement^ vol. XVliJ, p. 88} et non cent soixante-douze seulement, comme on pourrait le croire, d*après les Instructions dom.ées aux commis chargés de la confection des /euilUs de dépouillement. La liste jointe à ces instructions, et qui ne comprenait en effet c|ue cent soixante doute professions, devait simplement ■ les aider à résoudre quelques cas douteui ■; c*était en réalité une liiite comprenant cent soixante-douze exemples, tandis que la liste complète distingue huit cent cinquante 'huit espèces.
(2) Noos reproduisons ci-dessous ce tableau, en soulignant, de façon que l'italique 1rs fasse apparaitre immédiatement, celles de^ professions ou opérations dont la matière est le fer ou Tacier :
FABRICATfOR DES MBTAUX USUELS AUTRES OUI LE FER
Cuivre (fab. de). — Laminoirs à cuivre. — Laminoirs à zinc. — Laminoirs ^ zinc et à cuivre. — Métal blanc (fab. de). — Plomb (fdb. de). — Plomb et argent (fab. de). — Plombs argentifères (usines de désargenta lion de). — Plomb (usines de raffinage du). — Zinc (fab. de). — Zinc (usines de calcination et de grillage des minerais de).