LES IDÉES
Les faits nous ont déjà montré comment la révolution économique est venue opérer la transformation psychologique de l'ouvrier, et la révolution politique la transformation juridique de l'État, puis comment toutes deux réunies coopèrent à la transformation légale de la société. Nous avons vu par eux comment le Travail transformé a tout de suite transformé
le Nombre, qui à son tour a transformé TÉtat, et comment depuis lors l'État, sous la pression du Nombre, s'est mis en marche vers un nouveau régime du Travail. Mais, à cette double révolution, les idées n'ont pas moins contribué, elles en ont, pour ainsi dire, été les agents ou les instruments autant que les faits eux-mêmes; elles en déterminent aussi bien, mieux peut-être, et le caractère et le sens et la portée. A partir de 1750, d'une part, l'application à l'industrie des forces naturelles, de l'eau et de la vapeur, change de fond en comble les conditions du Travail ; d'autre part, le principe de la souveraineté nationale et son expression pratique, sa traduction positive, le suffrage universel, substituant le Nombre à l'unité, changent de fond en comble les conditions de l'État; mais, en même temps et du même train, sinon un peu plus vite, que s'accomplissent à la fois ce bouleversement de la matière et ce renversement du pouvoir, c'est comme un renversement, comme un bouleversement de l'esprit.
Riitre 1750 et 1848, le Travail passe de la fabrique à l'usine, et l'État glisse du roi au Nombre en trois étapes bien marquées : avant 1789; de 1789 à 1848; après 1848 : dans les faits, la coupure est nette ; mais elle ne l'est pas moins dans les idées. En effet, jusqu'en 1789, et pendant toute la Révolution française, il ne s'agit que de démolir l'ancien État et de détruire l'ancienne société, de promener sur leurs ruines le niveau et l'équerre : tout le monde libre, on le dit, mais tout le monde égal surtout, et surtout, plus de noblesse, voilà le point, voilà le fond de la philosophie politique. De 1789 à 1848, rÉtat ancien étant démoli et l'ancienne société détruite, pour qu'ils ne renaissent pas et ne repoussent pas, on proclame la déchéance du système féodal ou militaire et l'avènement du système industriel, sans distinguer d'ailleurs, dans le premier moment, entre l'entrepreneur, le patron, ou le capitaliste même, et l'ouvrier : tous ensemble formant la
classe industrielle, que Ton opposait en bloc à Tautre, à celle qu'on ne voulait pas voir revivre, la classe, la caste féodale : on prêche la richesse, le commerce, on chante la Bourgeoisie sous le nom d'Industrie. Mais peu à peu voici que dans rindustrie l'ouvrier et sous la Bourgeoisie le Peuple se lèvent, qu'ils se détachent du reste, qu'on les en sépare, qu'on les lui oppose : à la théorie de l'État bourgeois se substitue la théorie de l'État populaire, de l'État ouvrier; c'est-à-dire de l'État fait non plus poilr un, ni pour quelques-uns, non plus pour tous, mais pour le Nombre; non plus pour la naissance, ni pour la propriété, mais pour le Travail.
Ici encore et à cette fin deux courants se réunissent, deux mouvements convergent, venus, en quelque sorte, l'un du dedans, l'autre du dehors. Durant les deux premières périodes de cette révolution séculaire, ce sont des nobles et des bourgeois qui s'en instituent les propagateurs : des nobles qui, en 1789, font le pont à la bourgeoisie, des bourgeois qui, en 1830, font le pont au peuple ; et là aussi il y a comme un glissement. Ce n'est guère qu'aux environs de 1848, au plus tôt aux environs de 1840, que ces doctrines, ces pensées de bourgeois réformateurs et, comme on commence à dire, « socialistes » , ayant pénétré la masse ouvrière, les germes apportés de l'extérieur y éclosent, s'y reproduisent, et que des idées nouvelles sur le Travail s'élaborent à l'intérieur même du monde du Travail. Il est vrai que dès cet instant la puissance en devient irrésistible, et que, brûlant les étapes, tout d'une traite, en huit années, — de 1840 à 1848, — la double Révolution entre dans sa troisième période. Le grand problème est posé en ses trois termes : le Travail, le Nombre, l'État. S'il ne s'est pas ainsi formulé d'un seul coup, on peut sans doute en suivre, pour chacun de ces trois termes, les énoncés successife« et attendre, d'un rapide historique, d'une brève chronologie
des idées, en concordance avec les faits, plus que la satisfaction d'une vaine curiosité.
I^aturellement, cela commence par des généralités. Tout est à défaire et tout est à refaire. L'homme était bon, à Torigine, dans les bois et dans les cavernes : sa civilisation n'a été que sa corruption. Il était bon et il était heureux, quand il n'y avait ni tien ni mien, et quaftd rien n'était à personne. La terre était un vaste Eden livré aux jouissances communes; à rhumanité tout entière Tarbre tendait ses fruits, la forêt offrait son gibier et les rivières leurs poissons; Therbe poussait dans les prairies pour des troupeaux qui venaient d'euxmêmes s'y ranger. Nul ne s'inquiétait de travailler, de posséder, d'opprimer. Ce qui a tout perdu, c'est le travail, la propriété, la société, etc. — Je me hâte de poser cet etc., car on pense bien qu'il n'y a point ombre d'utilité à ressasser pour la millième fois ces balivernes; il suffit, là-dessus, d'un renvoi aux poètes antiques ! Dans le fatras des déclamations politico-sentimentales dont a retenti le dix-huitième siècle, dans ce déballage de romantisme social, je voudrais simplement chercher s'il y a quelque chose d'un peu précis sur la question, qui naît alors, des formes modernes du Travail et de l'État, sur la manière de concevoir leur constitution, leurs conditions, leurs relations; et, si ce quelque chose y est, l'en isoler et l'extraire. Partis, pour les faits, de 1750, la coïncidence, la concordance est telle que c'est de 1750 encore qu'il Caut partir pour les idées. Justement en 1748, cent ans avant que lés journées de Février vinssent imposer la conclusion, Montesquieu publiait V Esprit des lois. Or, on y litj entre
tant de considérations qui touchent de plus ou moins près à notre sujet, des aphorismes comme ceux-ci, que l'on ne saurait négliger de relever, car la trace ne va plus s'en perdre, mais se creuser, au contraire, jusqu'à faire sillon : « Un homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, msiis parce qu'il ne travaille pas. Dans les pays de commerce, où beaucoup de gens n'ont que leur art, l'État est souvent obligé de pourvoir aux besoins des vieillards^ des malades et des orphelins. Un État bien policé tire cette subsistance du fond des arts mêmes; il donne aux uns les travaux dont ils sont capables; il enseigne les autres à travailler, ce qui fait déjà un travail... Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu dans les rues ne remplissent point les obligations de l'État, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable^ et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé, n
Montesquieu a beau s'apercevoir, ce chapitre d'une page à peine écrit, que c'est là s'engager très loin, et, s'en apercevant, il a beau se couvrir de toutes sortes de « si v et de a mais » , faire apparaître, derrière nne médiocrité trop facile, les spectres de la paresse et de la misère universelles (1); il a beau se reprendre, s'expliquer, se restreindre (2) ; il ne peut plus faire que ces quelques phrases ne contiennent pas en puissance : et le droit de travailler, auquel s'ajoute, duquel découle le droit de choisir librement son travail (3) ; et le
(1) (t A Rome, les hôpitaux font que tout le monde est à son aise, excepté ceux qui travaillent, excepté ceux qui ont de Tindustrie, excepté ceux qui cultivent les arts, excepté ceux qui ont des terres, excepté ceux qui en font le commerce. »
(2) • J'ai dit que les nations riches avaient besoin d'hôpitaux, parce que la fortune y était sujette à mille accidents ; mais on sent que des secours passagers vaudraient bien mieux que des établissements perpétuels. Le.mal est momentané : il faut donc des secours de même nature, et qui soient applicables à l'accident particulier. » Esprit des loU, liv. XXIII, ch. xxiv, Des Hôpitaux,
(3) Ibid.y liv. XX, ch. xxii : « Les lois qui ordonnent que chacun reste dans sn profession, et la fasse passer à ses enfants, ne sont et ne peuvent être utiles que dans les États despotiques, où personne ne peut ni ne doit avoir d'émulation. •»
droit à Fassisiance dans Tinyalidité et dans la vieillesse ; et ce que, cent ans plus tard, on devait appeler le droit au travail, qui n'est pas seulement le droit de travailler, mais le droit d'exiger du travail; et ce que, plus tard aussi. Ton devait appeler le droit à la subsistance, qui n'est pas seulement le droit de vivre, mais le droit d'exiger « un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé »» ; tous ces droits, contre qui, — puisqu'un droit ne peut pas ne pas être à la charge comme au profit de quelqu'un? — contre l'État évidemment : a l'État doit. .. » Ils sont en puissance dans ces dix lignes, ils se développeront au fur et à mesure que se développera l'industrie elle-même et que s'accomplira par elle la transformation matérielle du monde, cette transformation qui ne se fera pas sans des perturbations profondes, et dont Montesquieu pressent et redoute certaines conséquences : « Ces machines, ditil, — et qu'étaient les machines de 1748? — ces machines, dont l'objet est d'abréger Fart, ne sont pas toujours utiles. Si un ouvrage est à un prix médiocre, et qui convienne également à celui qui l'achète et à l'ouvrier qui Ta fait, les machines qui en simplifieraient la manufacture, c'est-A-dire qui diminueraient le nombre des ouvriers, seraient pernicieuses (1). »
Tous ces droits en puissance se développeront, quand, dans la société, les préjugés céderont, les cloisons se fendront ou s'abaisseront, les rangs se rapprocheront, les classes s'ouvriront et se compénétreront; phénomène que Montesquieu fait mieux que de pressentir, qu'il constate déjà, et dont les bons effets ne lui échappent pas (2).
(1) Esprit des lois^ liv. XXIII, ch. ivii, Du nombre des habitants par rapport aux arts.
(2) m Des gens, frappés de ce qui se pratique dans quelques États, pensent qu'il faudrait qu'en France il y eût des lois qui enfjageassent les nobles à faire le commerce. La pratique de ce pays est très sage : les négociants n'y sont pas nobles; mais ils peuvent le devenir. Ils ont l'espérance d'obtenir la noblesse,
Enfin, ils s'élèveront de la puissance à l'acte, ces droits posés par Montesquieu, ou du moins ils tendront à s'y élever, lorsque, d'un côté, s'affirmera le désir, le besoin d'égalité, et que, de l'autre, l'inégalité réelle s'accusera ou sera plus vivement, plus douloureusement ressentie; lorsque la grande industrie concentrera de grandes foules dans les grandes villes, et y juxtaposera de grandes fortunes et de grands dénuements, faisant ainsi ressortir de grandes diffe-> rences qui, pour ceux qui en souffrent, ressembleront aisément à de grandes injustices. En haut, c'est m le luxe v , qui est « en raison composée des richesses de l'État, de l'inégalité des fortunes des particuliers, et du nombre d'hommes qu'on assemble dans certains lieux. » Mais le luxe est surtout en proportion avec l'inégalité des fortunes : « Si dans un État les richesses sont également partagées, il n'y aura point de luxe : car il n'est fondé que sur les commodités quon se donne par le travail des autres (1). » Plus donc il y aura de luxe, plus il y aura d'inégalité dans l'État, et plus l'inégalité tournera à l'injustice, car plus le luxe des uns sera fait de l'abus du travail des autres. Et c'est, en termes réservés, la thèse de « l'exploitation de l'homme par rhomme. »
Avoir fourni ceci : et le principe du droit de travailler, et celui du droit au travail, et celui du droit à l'assistance, aux novateurs en quête de maximes, n'est certes pas n'avoir rien donné, ou n'avoir donné que peu, n'avoir apporté qu'une petite contribution au mouvement des idées dans le domaine social; et en vérité, si désormais elles y sont en mouvement, et prennent cette direction, là peut-être, chez Montesquieu,
•ans en avoir l'inconvénient actueL lU n'ont pas de moyen plus sûr de sortir de leur profession que de la bien faire, on de la faire avec honneur... ■ Esprit des lois, liv. XX, ch. iiili.
(i) Esprit des lois y liv. VII, ch. i*, Du luxe.
est leprtmum movens, et de lui vient la chiquenaude initiale.
Mais, Tannée même où il mourait, et avant que fût épuisé le prodigieux succès de V Esprit des Lois, paraissait, sans nom d^auteur, un livre dont le titre complet, — long et explicatif suivant la mode du jour, — était : le Code de la Nature ou le véritable Esprit de ses lois de tout temps négligé ou méconnu (1) , que Tardent et violent éclat du style fit attribuer à Diderot, et qui était d'un personnage de qui, maintenant encore, on ne sait guère que son nom : Morelly, avec le lieu et vaguement la date de sa naissance : Vitry-le-François, vers la fin du règne de Louis XIV (2). Quelle loi édictait-il, ce Code de la Nature, et quel principe Tinspirait? Du fond de la solitude où Tobscur Morelly Tallait chercher, la bonne Nature disait ce qu'elle eût dû, depuis les premiers âges, être lasse de répéter, à savoir que, laissée à elle-même, elle serait parfaite, et que, laissé à lui-même, Thomme aussi serait parfait dans la nature parfaite; que les législateurs et autres fabricateurs et exploiteurs des sociétés avaient fait tout le mal; que la cupidité, en effet, était le vice des vices; mais que nul ne fût devenu avare, si nul n'eût pu devenir propriétaire. De l'univers qu'elle empoisonne, on chasserait donc « la détestable propriété » , et Ton prendrait à l'avenir ses sûretés contre elle; • fou furieux, ennemi de l'humanité, » et bon à enfermer pour toute sa vie en un caveau « bâti dans le lieu des sépultures publiques » , quiconque tenterait de la rétablir! — puis le rabâchage ordinaire des vieilles turlutaines.
Il y avait pourtant, dans Morelly, quelque chose de plus; et ce quelque chose, en y regardant de près, n'était pas beau-
(1) 1755 et 1760.
(t) Benoit Malon, daot te Sociathme intégrât (1890), t. I*', p. 124, le qualifie pourtant « d'humble instituteur » ; ■ sa vie est restée inconnue » , dit le Nouveau Dictionnaire d'Économie poiitiifue Avant te Code de ta Nature^ Morelly avait publié un Essai sur f esprit humain ^ 1743; un Essai sur le cœur humain ^ 1745; le Prince ou Traité des qualités d'un grand roi, et le Système d'un sage gouverna mentf 1751; te Naufrage des (les flottantes ou la Basiliade^ 1753.
coup moins que Fébauche d'un plan d'organisation ou de réorganisation sociale. L'article premier du Code de la Nature est ceIui-K;i : « Le champ n'est point à celui qui le laboure, ni l'arbre à celui qui y cueille des fruits; il ne lui appartient, même des productions de sa propre industrie, que la portion dont il use : le reste, ainsi que sa personne, est à l'humanité. » Le modèle d'une société ainsi réformée, c'est a la famille consanguine » ; et le type de son gouvernement, c'est le gouvernement paternel ou patriarcal, a Or, tout membre de la femille apporte en naissant le droit de vivre, qui est antérieur à celui de travailler. Ce droit à la vie dblige donc de laisser en communauté une partie, sinon la totalité des ressources accumulées, afin que les survenants ne trouvent pas toujours les parts réglées. » En conséquence, si « la détestable propriété » n'était pas absolument rayée de la terre, elle était du moins « socialisée », et il n'y avait plus de propriétaires à titre privé, mais des usufruitiers en nom collectif. Indivisible était le sol, indivisible la demeure commune, et commun l'usage des instruments de travail, commune la jouissance des fruits. Chacun travaillerait selon ses forces et ses facultés, chacun consommerait selon ses besoins et ses goûts. Les citoyens, disons le vrai mot, les sociétaires, seraient réunis par groupes de mille au moins. La famille, la tribu , la province étant les unités organiques de toute nation, c'est en provinces, tribus et familles que la nation serait politiquement répartie.
A sa tête, un Sénat ou Conseil suprême, magistrature souveraine qu'occuperaient tour à tour les chefs de province, élus dans chaque province par chaque tribu à son tour, chaque famille dans la tribu élisant à son tour le chef de tribu, et chaque sociétaire à son tour étant chef de famille. Sur dix et des multiples ou des composants de dix, Morelly fonde ainsi comme un système décimal de la
société (l). Passons. Il suffit présentement de noter qu'en cet essai d'organisation ou de réorganisation sociale on trouve un peu de tout ce qu'on retrouvera plus tard dans d'autres rêves d'instauration ab imis fundameniis : tout à l'heure nous dégagerons et marquerons mieux le lien de parenté; alors, d'une théorie, d'une construction à l'autre, la filiation, parfois inavouée, apparaîtra.
Cependant la part de la déclamation pure y est aussi très abondante, et c'est le moment de nommer au moins le roi des déclamateurs de ce temps et sans doute de tous les temps : J.-J. Rousseau. Je dis : de le nommer, de nommer au moins trois ou quatre de ses ouvrages : le Discours sur rorigine de Finég alité parmi les hommes et le Discours sur f Economie poli'tique (1755) ; le Contrat social; Emile ou de r Éducation (1762); et j'aurais raison de le dire, s'il ne s'agissait que du Travail, et si l'on ne cherchait et ne retenait que des idées suffisamment précises sur ce point particulier; mais j'ai tort, si l'on considère les deux autres termes du problème : le Nombre et rÉtat, et si Ton songe que ces livres ont eu sur la direction générale des esprits pendant un demi-siècle une influence incomparable. II n'en est peut-être point dans toute la littérature qui jamais aient remué aussi profondément l'âme, la
(1) Le mariage aura lieu de quinze à dix-huit ans; il sera obligatoire et indissoloble pour dix ans; après dix ans, le divorce sera permis. Les enfants, que la mère allaitera obligatoirement, resteront dans la famille jusqu'à cinq ans : après quoi, ils seront élerés en commun aux frais de la société; ils recevront obligatoirement ane éducation tout expérimentale, dégagée de toute crainte comme de toute espérance^ sans intervention de la divinité, et professionnelle à partir de rage de dix ans. De vingt à vingt-cinq ans, ils seront répartis dans les diverses branches du travail par un conseil de revision, pacifique distributeur des peines et des récompenses, qui du reste ne pourront jamais être des récompenses en argent, tout argent étant capital social, tout capital étant instrument de travail, et tout instrument de travail étant à la fois indivisible quant au fonds et commun qoant à Tusage; — nul autre privilège au talent que celui de diriger les travaux dans rintérét commun. Tous les cinq jours, repos public et, par surcroit, des /étea publiques nombreuses. — Le projet de Morelly comprenait du reste, trente ans avant Lagrange, Berthollet, Borda et Prony, l'introduction du système décimal pour les poids et mesures.
conscience et la volonté des hommes ; il n'en est pas où les mois aient été si manifestement, si rapidement, si invinciblement des forces (1). Ils sont comme un foyer intense dont la chaleur, en se communiquant, crée du mouvement de proche en proche. Presque tout ce qu'ils disent, on Tavait déjà dit, mais on ne Tavait pas dit encore de ce ton et avec cet accent.
Reprenez, par exemple, la tirade fameuse : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de g[uerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point éparg[nés au g^enre humain celui qui> arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne (2). » Au fond, cela est banal, cela traîne partout : on vient d'en voir autant chez Morelly, et l'on en verrait autant chez bien d'autres; mais, chez d'autres, cela passait et cela tombait, cela ne faisait qu'un bruit sourd; chez Rousseau, au contraire, cela vibre d'une vibration qui tout de suite emplit toutes les oreilles et dure toutes les minutes de toute une génération.
Cela pour la propriété, ceci maintenant pour le travail : tt Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné luimême le vole; et un rentier que l'État paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société, l'homme isolé, ne devant rien à personne, a droit de vivre comme il lui plaît; mais
(1) Je sais que le sens où j'emploie, dans tout cet article, le mot d'idéeS'/orces n*est pas tout à fait celai que son auteur, M. Alfred Fouillée, lui a donné et loi conserve ordinairement; mais peut-être n'en est-ce pas pourtant un abus impardonnable, si, moyennant cette légère déviation^ la langue politique peat l'emprunter au lan{;age philosophique.
(t) Discours sur Cinégalité.
dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien... Travailler «st donc un devoir indispensable à Thomme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon (1). » Et cela encore est ailleurs : cela aussi est chez Morelly; mais pourtant cela n'y est point ainsi, et c'est ici, dans Emile, qu'a été réellement frappé un axiome destiné dans la suite à un retentissant scandale.
Rousseau continue : a Or, de toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l'homme, celle qui le rapproche le plus de l'état de nature (toujours !) est le travail des mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l'artisan. L'artisan ne dépend que de son travail; il est libre... »> Et cela, comme le reste,' est ailleurs; cela se rencontre dans Montesquieu ; mais ce qui n'y est pas, c'est cette apostrophe : « Un métier à mon fils! mon fils artisan! Monsieur, y pensez-vous? — J'y pense mieux que vous, Madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu'un lord, un marquis, un prince, et peut-être un jour moins que rien : moi, je lui veux donner un ran{j qu'il ne puisse perdre, un rang qui l'honore dans tous les temps; je veux l'élever à l'état d'homme ; et, quoi que vous puissiez dire, il aura moins d'égaux à ce titre qu'à tous ceux qu'il tiendra de vous. »
* Dans Montesquieu aussi se rencontre cette opinion que la démocratie peut, en certains cas et avec certaines précautions, sinon égaliser, du moins régler ou régulariser les fortunes par des lois somptuaires (2), — Rousseau ajoute, à l'imitation de l'antiquité : par l'impôt progressif, par la confiscation légale (3) ; — mais ce qui n'est pas dans V Esprit des
(i) Emile, liv. IIL
{%) Esprit des Aotf, liv. VII, chap. u. Des lois somptuaires dans la démocratie .
(3) Voyez J. -G. Bougtot, ouv. cit., l. I, p. 20.
Lois et ce qui est ici, c*est la glorification, toute plébéienne, de l'œuvre des mains, du travail manuel, du métier. Montesquieu voulait anoblir le travail ou plutôt le commerce qui réussit; pour Rousseau, tout travail, tout métier est noble par lui-même et sans anoblissement : « Souvenez-vous que ce n'est point un talent que je vous demande ; c'est un métier, un vrai métier, un art purement mécanique, où les mains travaillent plus que la tête, et qui ne mène point à la fortune, mais avec lequel on peut s'en passer, w Tout métier donc est noble, s'il est « honnête » ; et il est a honnête » , dès qu'il est « utile » . Que Jean-Jacques s'égaie ensuite ou se livre sérieusement à un petit jeu de classification et de hiérarchie des professions, écartant celles w de brodeur, de doreur ef de vernisseur » , aimant mieux qu'Emile a soit cordonnier que poète » et a qu'il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine » ; qu'il mette plus bas que tout « les professions oiseuses, futiles, ou sujettes à la mode, telles, par exemple, que celle de perruquier, qui n'est jamais nécessaire, et qui peut devenir inutile d'un jour à l'autre, tant que la nature ne se rebutera pas de nous donner des cheveux » , ou bien « la couture et les métiers à l'aiguille » , qu'il est d'avis de ne permettre qu'aux femmes ou aux boiteux, réduits à s'occuper comme elles » ; que même il pousse à cet égard sa sévérité un peu étrange jusqu'à prononcer : « s'il faut absolument de vrais eunuques, qu'on réduise à cet état les hommes qui déshonorent leur sexe en prenant des emplois qui ne lui conviennent pas » ; — ce petit jeu n'est qu'un petit jeu; d'autres, comme Locke, je crois, s'y sont égayés ou livrés avant Rousseau; et il n'importe en rien (1).
(i) Par une de ces contradictions dont il est coutumier, tout aussitôt le maître d*Emile consulte ■ l'agrément, Finclination, la conrenance • , décide qu*«il fisut que tous les métiers se fassent, mais qui peut choisir doit avoir égard k la propreté ■ , et, pour tant de raisons, ne veut faire de son élève ni un maréchal, ni un serrurier, ni un forgeron, ni un maçon, ni, quoique préférable au poète,
Il n'importe pas davantage qu'il repousse : a ces stupides professions dont les ouvriers, sans industrie et presque automates, n'exercent jamais leurs mains qu'au même travail : les tisserands, les faiseurs de bas, les scieurs de pierre » , et qu'il les repousse dédaigneusement, a A quoi sert d'employer à ces métiers des hommes de sens? c'est une machine qui en mène une autre. »
Dans cette ardente coulée de lave, dans ce torrent de phrases bouillonnantes, voici les paroles qui restent : ce qui demeure, ce qui vibre et ce qui vit, n'est-ce pas le chant triomphal, n'est-ce pas l'hymne au travail, signe en même temps et source de virilité? Entendez par virilité, sous cette inspiration toute plébéienne encore, le mâle épanouissement de la force physique : « Jeune homme, imprime à tes travaux la main de l'homme. Apprends à manier d'un bras vigoureux la hache et la scie, à équarrir une poutre, à monter sur un comble, à poser le faite..., puis crie à ta sœur de venir t'aider à ton ouvrage, comme elle te disait de travailler à son point-croisé. » Mais, par virilité, ne manquez pas d'entendre, d'autre part, accroissement, développement de force morale et plénitude d'humanité : « Si quelque homme que ce soit a honte de travailler en public armé d'une doloire et ceint d'un tablier de peau, je ne vois plus en lui qu'un esclave de l'opinion, prêt à rougir de bien faire, sitôt qu'on se rira des honnêtes gens... Il n'est pas nécessaire d'exercer toutes les professions utiles pour les honorer toutes; il suffit de n'en estimer aucune au-dessous de soi (1) . »
Et sans doute ce n'est, en 1762, qu'une vision de l'avenir : « J'en dis trop pour mes agréables contemporains, je le
encore moins un cordonnier. L'état qu'il préfère à tout les autres, c'est celui de menuisier: et il n'est pas jusqu'à ce choix dont on ne puisse retrouver encore Tinfluence, un demi-siècle après, dans la discipline saint-simonienne. (1) Emile, liv. IIL
sens... » Mais cet avenir est-il si éloigné? a Nous approchons de Tétat de crise et du siècle des révolutions (I) » ; le souffle prophétique a passé, et sous lui déjà le peuple se courbe, frémit et se redresse : en ce philosophe qui est peuple, d'instinct le peuple devine et va chercher sa philosophie, à lui peuple, et sa politique de demain. Philosophie et politique bien simples, et telles que le peuple les comprend et les aime : — la nation est souveraine; tout le monde est égal dans la nation ; — le souverain peut absolument tout (2). Corollaires ou conséquences pratiques, un jour ou l'autre : le suffrage est universel; tout le monde est électeur, et la majorité décide; le Nombre tient TÉtat. Indépendamment donc de ce que Rousseau a fait pour la libération, la réhabilitation, Texaltation du Travail, ce qu'il a fait pour la suprématie du Nombre dans l'omnipotence de l'État, — et nul assurément n'a pu faire ni plus ni autant, — exige qu'on ne se contente pas de le citer en une nomenclature hâtive, mais qu'il soit mis au tout premier rang, en évidence et par prééminence, entre les précurseurs, les fauteurs et les auteurs de la double Révolution.
Mais, parmi eux encore, ceux que vraiment il faut au moins nommer, ce sont les encyclopédistes, et les physiocrates, les économistes mêmes. Pour les premiers, on se rappelle qu'un des objets de V Encyclopédie, — le Prospectus et le Discours préliminaire l'annoncent formellement, — est a de donner aux arts mécaniques la place à laquelle ils ont droit dans le système des connaissances humaines » . Et quant aux économistes, malgré leur idolâtrie de la terre et leur mépris, d'ailleurs plus apparent que réel, pour la classe stérile, convait dit Quesnay, ou stipendiée, comme dit Turgot, ou subordonnée, comme dira Dupont de Nemours, — c'est de l'ensemble des
(1) Emile, liv. m.
(2) Voyez F. BRCifBTiànE, Manuel de V Histoire de la Littérature française.
industriels, des commerçants, des ouvriers des villes, de tout ce qui n'est pas ag^riculteur, qu'ils parlent en ces termes ; — malgré cela, quelles que soient les exagérations de leurs sympathies et de leurs antipathies, quelles que soient les divergences irréductibles entre eux et les philosophes, et quoi qu'ils affectent de dire de TÉtat, ainsi que les philosophes pourtant, par une singulière contradiction avec leurs propres principes, ils aboutissent, eux aussi, à la toute-puissance de l'État, et concluent à la nécessité du « despotisme légal « (1) pour assurer et maintenir » Tordre naturel et essentiel des sociétés » .
A ce même despotisme légal, à cette même toute-puissance de TEtat, d'autres, de leur côté, font appel pour le changer ou plutôt pour le restaurer : car philosophes et économistes confessent d'une même voix qu'il y a a un ordre naturel et essentiel des sociétés » ; où ils cessent de s'entendre, c'est lorsqu'il s'agit de savoir ce que peut bien être cet ordre naturel. Pour ceux-ci,* la propriété privée en est le fondement, l'instrument; mais, pour ceux-là, elle n'en est que la perturbation, et la destruction même. Elle n'est que perturbation et que destruction pour Mably,qui, plus modéré que Morelly, ou du moins plus opportuniste, plus politique dans ses moyens, mais également radical dans son dessein, professe que » l'État doit être intolérant» et, pour le bonheur des hommes, aller au besoin jusqu'à décimer l'humanité : • Il vaut mieux ne compter qu'un million d'hommes heureux sur la terre entière que d'y voir cette multitude innombrable de miséreux, d'esclaves, qui ne vit qu'à moitié dans l'abrutissement et dans la misère. »
Or, en 1768, à l'apparition du livre de Mably (2), on n'est plus guère qu'à vingt ans de la Révolution ; et, depuis plu-
(1) L'exprestion est de Mercier de la Rivière.
(t) Doutes propesés aux philosophes économistes sur V ordre naturel et essentiel ie$ Sociétés.
sieurs années, Rousseau Ta déjà prédite. Il Tavait vue comme ss formant au lointain ; maintenant elle est prête et elle est proche : presque tous les éléments en sont à présent rassemblés. Critique aiguë ou amère de l'inégalité, désir idyllique ou farouche de Tégalité, ascension morale et sociale du travail, conception nouvelle du droit privé et du droit public, aspiration vers la liberté en toute chose et individualisme quasi anarchique s'alliant tant bien que mal à Tadoration de l'État tout-puissant et l'invocation à cette toute-puissance pour une meilleure distribution du bien-être et de la justice : il reste seulement à retourner FÉtat, et Ton sait, par Jean- Jacques encore, comment il se peut retourner. Ce n'est désormais que l'affaire d'une main qui ose. Mably, venu le dernier, achève la préparation révolutionnaire, et, en donnant, dès 1768, la formule du jacobinisme, il enseigne et il accoutume à oser.
Pendant toute la première partie de la Révofution, ce furent en effet les Jacobins qui osèrent. Mais, jacobine ou girondine, la Révolution est bourgeoise : elle est anti-aristocratique plus que démocratique, légalitaire autant qu'égalitaire. Girondins ou Jacobins, Constituants ou Conventionnels, Déclaration de 1791 et Déclaration de 1793, proclament à l'envi l'intangibilité, l'inviolabilité de la propriété privée : la propriété est un des droits de l'homme. Ou plutôt il y a une propriété qui n'est pas intangible, pas inviolable, mais il n'y en a ou il n'y en avait qu'une : la propriété féodale, celle qui offusquait tous ces bourgeois, girondins ou jacobins; et du moment que la translation a été faite, et qu'elle est bour-
g^eoise, g^irondine ou jacobine, la propriété est sacrée. Rabaud-Saint-Étienne peut vanter le partage et la communauté des biens ; Tabbé Fauchet peut fonder le « Cercle social (1) » et attaquer l'hérédité; Condorcet et Vergniaud se chargent de répondre et, girondine ou jacobine, la majorité d'approuver (2) .
Les Jacobins, cependant, sont terribles en paroles, — et plût à Dieu que jamais ils ne l'eussent été autrement! — L'égalité, la vertu, le bonheur, ou la mort! Robespierre déclare ennemis publics les hommes vicieux et les riches. Saint-Just ajoute que l'opulence est une infamie incompatible avec un régime d'égalité. Morris, commissaire de la République à Lyon, n'y va pas de main morte : « Les capitalistes, dit-il, sont détruits pécuniairement par les assignats et physiquement par la guillotine. » Barère veut effacer du monde l'esclavage de la misère; plus de mendiants, d'aumônes, d'hôpitaux. Mais le même Barère fait voter la peine de mort contre quiconque proposerait m la loi agraire ou toute autre mesure subversive des propriétés territoriales, commerciales ou industrielles (3) » ; et ni Saint-Just, ni Robespierre, ni Marat, ni Anacharsis Glootz, ni le père Duchesne ne dépassent, en fait de communauté, un certain lacédémonisme plus ou moins contrefait et travesti (4) .
Le seul ennemi authentique de la propriété, de toute propriété personnelle, est peut-être alors Brissot de Warville : « La propriété, c'est le vol. » Mais, dans la seconde période, vers 1795, voici venir, avec Gracchus Babeuf, Sylvain Maréchal, les Égaux et leur Manifeste; ceux-ci ne se payent pas de
(1) Eng. D*EiCHTB4i., Socialitme, communisme et collectivisme ^ p. 58. [%) Séaoce de la Convention du 8 mars 1793.
(3) D'ElCHTHAL, ouv. cit.^ p. 59.
(4) Sur le « sociatUme » au diz-huilièine siècle et pendant la Révolution française, voyez lea travaux de M. A. Lichtenberger et les études de M. Emile Faguet daoi sea Quesiiont et Problèmes politiques.
mots, OU les mots qu'on leur a jetés ne leur suffisent plus. Ils veulent donner à la Révolution une portée sociale : « Qu'estce que la Révolution? Une guerre entre les patriciens et les plébéiens, entre les riches et les pauvres » ; en exprimer tout ce qu'elle contient; lui faire produire, jusqu'au bout, toutes ses conséquences. Ah! les Déclarations des droits parlent d'égalité! De quelle égalité, s'il vous plait? Girondins ou Jacobins, bourgeois et gens de justice, vous nous la baillez belle avec votre « égalité devant la loi » ! Il n'y a qu'une égalité, — l'égalité ; et si elle n'est pas de fait, si elle n'est pas totale, l'égalité n'est pas. « Faisons table rase pour nous en tenir à elle seule ; l'égalité conditionnelle devant la loi est une chimère; s'il existe un seul homme sur terre plus riche, plus puissant que ses semblables, que ses égaux, l'équilibre est rompu; qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que celle de Tàge et du sexe; la terre n'est à personne ; les fruits sont à tout le monde; l'État les distribue aux individus, auxquels il doit une existence heureuse; en revanche il exige d'eux un travail obligatoire dont le mode, la quantité, la qualité sont réglés par lui seul (I). » Et nous voici du coup loin de Barère et de la Convention ; ce n'est plus quiconque proposerait d'établir la loi agraire, d'attenter à la sainte propriété, qui serait puni de mort; mais quiconque parlerait de maintenir ou de rétablir « la détestable propriété v , qui serait
(i) « Il nout faut non pas sealement ceUe égalité transcrite dans la Déclaration des droits de l'homine et du citoyen ; nous la roulons au milieu de nous, sous les toits de nos maisons. » Manifeste des Egaux, — Analyse de la doctrine (/e Sa6eu/, manifeste distribué en avril 1796. — Cf.* Bdoiiaiiiioti, Conspiration pour V égalité f dite de Babeuf; et, du même, dans i* Encyclopédie nouvelle de Pierre Leroux, Résumé des utopies de Babeuf; V. Advibllb, Histoire de Gracchus Babeuf et du Babouvisme, Gondorcet^ qui, — comme le remarque M. Anton Merceb, le Droit au produit intégral du travail, p. 89, — « n*a nullement été un socialiste ■ , ne s'exprime guère autrement. Dans les jours mêmes qui ont précédé sa mort (1794), • il déclare qu'il considère l'égalité de tous les hommes en instruction et en bien-être comme le dernier but de l'art social. ■ Égalité de faitf dernier but de fart social. — Cf. l'squisse d*un tableau historique des progrès de t Esprit humain.
enfermé à vie « dans le lieu des sépultures publiques ». — a II faut dépropriétariser la France ! » s*écrie le Tribun du Peuple. Mais Girondins, Jacobins, Montag^nards, Hébertistes ou Babouvistes, partisans ou ennemis delà propriété individuelle, ceux qui frappent de mort quiconque y touche et ceux qui condamnent à la réclusion perpétuelle quiconque y aspire, tous ont ce trait commun qu'ils sont avant tout, qu'ils sont presque exclusivement des démolisseurs, qui démolissent les uns telle forme de propriété ou telle forme de société, les autres toute propriété et toute société, mais qui ne font que démolir. Tous sont comme marqués du signe de cette Révolution toute critique, toute négative, si destructrice, si peu constructrice. Ils « déchristianisent » , a démonarchisent » , « désaristocratisent » , « dépropriétarisent « , « désorganisent » : obstinés à jeter bas, ils ne se soucient point de réédifier, u Faisons table rase » et a qu'il ne soit plus « , sont les mots inspirés de cette création à l'envers. Et après? sur la table rase? que mettra-t-on? ils ne mettent rien. C'est à peine si, dans le Manifeste des Égaux ^ quand le grand râteau a passé sur les décombres, on peut apercevoir un petit bourrelet, un léger renflement du sol qui trace une reconstruction, et si vague (I) ! D'être extrêmement vagues est le second caractère commun aux idées révolutionnaires en matière sociale : c'est, en cette matière, le caractère même, on peut le dire, de tous
(1) Quelques aphorismes : «Le peuple français devrait être déclaré comme pi opriétaire du territoire national ; — le travail individuel, déclaré fonction publique et réglé par la loi; — - les citoyen» seraient répartis en diverses classes et chargés d'une somme de travail exactement pareiUe ; le* fonctions incommodes seraient remplies à tour de rôle; le pouvoir social, représenté par des magistrats chargés d'équilibrer l'ensemble de la production..., de veiller à la répartition faite par rations égales à chaque citoyen des produits généraux réunis dans les magasins publics... » — C'est encore et toujours} du Morelly, mais moins net. Condorcet, dont le passage, cité plus haut, sur l'égalité de fait sert d'épigraphe au Manifeste des Égaux, a serré de plus près les diffîcultés et arrive à des conclusions plus pratiques. Cent ainsi qu'entre autres mesures, il préconise la création de caisses de secours pour la vieillesse, lep veuves et les enfants, la fondation de compagnies d'a?8«irapces, etc.
les écrivains français du dix-huitième siècle (sauf peut-être Morelly, qui a un système étudié dans tous ses détails et lié dans toutes ses parties, mais à qui Ton ne prend que ses diatribes, lui laissant pour compte son système) ; et c'est pourquoi, dans le mouvement des idées, il serait sans doute plus juste de rattacher la période révolutionnaire au dix-huitième qu'au dix-neuvième siècle, caractérisés ainsi Tun et l'autre : le dix-huitième siècle généralise, et le dix-neuvième essaie de préciser; le dix-huitième siècle détruit, et le dix-neuvième essaie de reconstruire.
Il l'essaie tout de suite et surla chair même, avec Napoléon. Mais il l'essaie d'autre part en esprit, et se lançantà la découverte, avec Saint-Simon et Fourier. Napoléon est un réaliste qui déteste les idéologues. Saint-Simon et Fourier sont des idéologues qui se croient des réalistes. Eux aussi sont des constructeurs; c'est ce qui les distingue du dix-huitième siècle en général, et de la Révolution, qui est absolument et en tout du dix-huitième siècle; c'est par quoi ils se rattachent au dixneuvième, qu'ils inaugurent. Le dix-neuvième siècle, avec eux, va rêver encore, comme a rêvé le dix-huitième; mais, tandis que le dix-huitième rêvait pour ainsi dire, «en arrière» , d'un retour vers un lointain passé, le dix-neuvième rêve, « en avant », d'élans vers un lointain avenir (1). Cependant, quoique trop souvent sur un fond mouvant de chimère, Saint- Simon et Fourier construisent : du moins ils s'y efforcent, ils s'en vantent, ils le veulent.
La fortune d'un mot nous livre le secret du siècle (2). Tout
(1) « Le» poètes ont placé râged'or au bercenu de l'eipèce parmi la (grossièreté et l'ignorance des premiers temps. C'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y relé(çucr. L'Age d'or du genre humain n'est pas derrière nous^ il est devant nous il est dans la perfection de l'ordre social ; nos pères ne l'ont point vu, nos enfants y arriveront un jour, c'est à nous de leur en ouvrir la route. »
(2) Saint-Simon l'avait bien prévu : « 11 y aura cette différence entre les travaux du dix-huitième siècle et ceux du dix-neuvième, que toute la littérature du dii(-hnitième siècle a tendu à désorganiser et que toi|te ce|le du dix-neuvièmQ
sera désormais à a Torg^anisation » et Ton ne parlera plus que « d'organiser ». Saint-Simon, dès 1819, donne le ton en publiant C Organisateur, ou même dès 1814, dans son aperçu De la réorganisation de la Société européenne. C'est le but de sa vie et Tobjet de son œuvre « d'éclaircir la question de l'organisation sociale y . Fidèle disciple du maître, u le Père » Enfantin développe la pensée de Saint-Simon et pose « l'organisation industrielle » en l'opposant à <« l'organisation féodale (1) ». Un autre disciple, plus indépendant et comme affranchi, mais qui pourtant, sous bien des rapports, n'est qu'un Saint-Simon réussi, Auguste Comte, s'il ne crée pas peut-être l'adjectif « organique » , lui communique à coup sur une plénitude de force qu'il n'avait jamais eue, et fait plus que personne dans l'ordre intellectuel pour toutes ces idées et pour tous ces mots d' « organisme » , d' « organique » , d' a organiser » et d' « organisation (2) » .
Le sens en ira depuis lors se resserrant toujours, se concrétant, et toujours davantage on tendra à sortir des généralités, à entrer dans des précisions. D'abord « organisation » tout court; et puis a organisation sociale » ; ensuite a organisation industrielle t> ou bien « organisation du travail » ; et d'autres enfin trouveront d'autres choses à organiser. Une seule année après l'Organisateur, en 1820, un économiste, quelque peu hérétique, il est vrai, Sismondi, ose déjà dire « l'organisation du travail (3) » . Laissez passer encore vingt ans; Louis Blanc le dira plus fort, on l'entendra de plus loin,
lendni à réorganiser la société. » Mémoire sur fa Science de P homme, dans les Œuvres choisies de C-H. de Saiut'Simou, précédées d*un essai sur sa doctrine. Bruxelles, van Meenen etC^ 1859; 3 vol. in-i6; t. II, p. 152.
(1) Erfartir, Considérations sur l'organisation féodate et industrielle, dans le Producteur, 1826.
(2) Âufpste Comte, Cours de philosophie positive, notamment aux tomes IV, V, VI, et Système de politique positive, 4 vol., avec une table analytic|ue et alphabétique des matières; édition de 1883, conforme à la première.
(3) SiSMOKDi, Nouveaux principes d'économie politique, ou De la richesse dans ses rapports avec (a Popufation, 1820, t. I, p. 407, 414-415.
et on le répétera plus haut. Bientôt Tidée et le mot nous reviennent renvoyés d'Angleterre et d'Allemagne (1). Chez nous, pendant longtemps, leur retentissement ne fait que s'accroître. Pour l'affirmative ou la négative, pour l'éloge ou le blâme, ils s'imposent à tous les parlis, favorables ou hostiles, et dominent toutes les discussions, savantes ou passionnées. Adolphe Boyer vers 1840, Cantagrel vers 1845, traitent, le premier De létat des ouvriers et de son amélioration par r Organisation du Travail, le second Du Droit au travail et de son organisation pratique. La Révolution de 1848 tourne autour. Ceux mêmes qui repoussent les nouvelles doctrines n'échappent pas tout à fait à la contagion : ils combattent l'idée en se servant du mot; ainsi les économistes orthodoxes et libéraux, Michel Chevalier, Audiganne (2). Lamartine, qui, dans le flottement d'opinions souvent contradictoires, semble à la fin n'avoir point admis « l'organisation du travail (3) « , n'en avait pas moins préconisé de bonne heure « l'organisation de la démocratie (4) » . A l'étranger, l'écho se prolonge, et, d'outre-Rhin, Mario nous rend le petit pamphlet de Louis Blanc systématisé en trois gros volumes, bourré d'érudition et de philosophie, élevé, lui aussi, avant même qu'on eût forgé ce barbarisme, à je ne sais quelle puissance et plein de je ne sais quelles ambitions « mondiales (5) » . Ni du mot ni de
(1) Albert Brisbaive, Social Desliny of Man^ or Association and Reorganisation of Iinlustry : 1840. — Franz STnoMETEn, Organisation der Arbeit, 184-4.
(2) La Table de la Revue des Deux Mondes en fournirait au besoin une preuve. C'est dans la Revue que Michel Chevalier publie la Question des travailleurs, V Amélioration du sort des ouvriers et V Organisation du travail^ — livraison du 15 mars 1848; — et Audiganne, auteur de V Organisation du travail^ examen critique des divers systèmes (mars 1848), en était le collaborateur assidu.
(3) En 1848, il la dénonce comme « illusoire, imaginaire, chimérique », comme « la ruine de tout le capital * , comme « un attentat à toute société et à la propriété » .
(4) fM Politifjue rationnelle^ 1831.
(5) Marlo (Karl-Georg \fNMnkelblech) : Unlersuchungen ûber die Organisation der Arbeit^ oder System der U'eliàkonomie-y ? vol., J 850-1857; 2* édition ei» quatre volumef, 1884-1886.
ridée un siècle presque entier n'a pu épuiser laverlu; tout au contraire; et aux ambitions s'ajoutent maintenant des espérances tt mondiales » comme elles : de plus en plus, c'est de Torganisation du travail que dans la plupart des pays la plupart des hommes attendent la réorganisation de la société (1). Mais, si c'est là le socialisme en sa substance et si le socialisme couvre la terre, c'est donc de Saint-Simon que le socialisme est issu; et c'est donc de sa pensée que la terre est couverte.
Non pas sans doute de sa pensée toute seule, car à la propre pensée de Saint-Simon s'est mêlée, de son vivant et sous ses yeux, la pensée des saint-simoniens, Bazard, Enfantin, Auguste Comte, Olinde Rodrigues et leurs amis, cependant que, dans le même temps, d'autres, appartenant à d'autres écoles, comme Fourier et les fouriéristes en France, Robert Owen et ses sectateurs en Angleterre, pensent à part, mais simultanément, sur les mêmes sujets. Et c'est encore, par opposition au dix-huitième siècle, une caractéristique du siècle nouveau, qu'au dix-huitième siècle, il n'y avait làdessus que des pensées solitaires, et qu'au dix-neuvième, il y a comme une pensée commune; au dix-huitième, des pensées personnelles, au dix-neuvième, une pensée collective : c'est-à-dire, pour ne rien forcer, qu'au dix-huitième siècle, ces questions ne faisaient la préoccupation que de quelquesuns, tandis qu'au dix-neuvième, elles font d'abord la préoccupation de beaucoup, et puis la préoccupation de tout le monde; le dix-huitième siècle, en un mot, y pensait a par tête » , le dix-neuvième y pense d'abord en groupes, et puis en masse.
Aussi, du point de vue où nous nous sommes placés, serait-
^Ij Voyez, par exemple, Franz Hitze, Kapital und Arbeit und die Reorganitation lier Gesellschafty 1881. Je ne dis rien des socialistes purs ou social-démocra(e«9 dont les écriu sont innombrables.
il superflu de nous obstiner à vouloir discerner par une analyse rigoureuse ce qui revient en particulier à tel ou tel et si cette idée est originairement à celui-ci ou à celui-là ; besogne d'érudit, indifférente au politique. On a vu tout à l'heure combien d'hommes et combien d'oeuvres ont contribué, depuis Saint-Simon, à former et à répandre l'idée et le motd' « organisation »» ; on en verrait autant, si l'on suivait, depuis Fourier, la fortune de l'idée et du mot d' « association »» . Ce sont des fortunes parallèles, mais ici les parallèles se rencontrent; et ce sont des idées jumelles : tantôt 1' « organisation » prédomine, et tantôt « l'association » , mais » l'association » est aux saint-simoniens comme aux fouriéristes, et « l'organisation w aux fouriéristes comme aux saint-simoniens, jusqu'à ce qu'enfin toules deux, se confondant et se combinant, fournissent à Louis Blanc, sans qu'il s'en rende compte et même quoiqu'il s'en défende expressément, sa formule totale de (( l'organisation du travail par l'association des travailleurs. » Saint-Simon et Fourier, et les saint-simoniens et les fouriéristes (I), et d'autres, par surcroît, passent donc; et, quand ils ont passé, il reste, dans l'air que le siècle respire, un peu de leur pensée, qui devient un peu de la pensée des temps nouveaux. De nouveaux apôtres sont venus annoncer à la terre l'avènement messianique, quelque grand soir ou quelque grand matin, d'un ordre nouveau de la vie des sociétés : « L'âge d'or n'est pas derrière nous, il est devant nous » , et tout justement il consistera dans la perfection de l'ordre
(1) Ce n'est pas qu'on veuille, — il faut le dire tout de suite, — établir un accord posthume ou faire une assimilation entre saint-simoniens et fouriéristes. On n'a pas oublié tout ce qui les divisait, ni que Fourier ne pouvait pardonnera Saint-Simon ses vues sur l'égalité, sur la communauté des biens, sur la propriété, sur la Famille, etc. Mais, en dépit des difft'rences, les points de contact abondent tant que, du dehors, et pour qui n'en juge qu'à l'effet, les deux systèmes peuvent paraître faire bloc; je veux dire que des deux, sans y démêler ti-op de finesses, Topinion publique, en leur temps, reçoit un seul coup, et un grand coup.
social. L'ordre social sera parfait lorsque la politique s'appliquera à son véritable et unique objet, qui est la production et la répartition des produits; et ce serait évidemment, de la politique, une conception très matérialiste, si, d'une manière quelconque, par un moyen quelconque, un élément intellectuel n'y était tout de suite réintroduit. Veiller à ce que la politique ne s'écarte pas désormais de son véritable objet sera l'affaire du gouvernement, suprême régulateur de la production, suprême centralisateur des produits, qui, au temporel, sera administré par les « industriels « , et, au spirituel, dirigé par les savants et les artistes, prêtres d'une sorte de théocratie de l'esprit. Et voici que, d'une troisième part, le gouvernement réglant la production et opérant la répartition des produits conformément à ce précepte : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses mérites, » — et non plus, comme disaient les gens du dix-huitième siècle : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins, » — un élément moral se trouve par là réintroduit dans la politique : mais quoi ! n'est-ce pas ou ne serait-ce pas « Tordre social parfait » , que celui qui est ou serait tout ensemble l'ordre matériel, l'ordre intellectuel et l'ordre moral ?
Pour qu'un pareil ordre puisse régner, des réformes sont nécessaires, ou plutôt des transformations. Reléguer au loin la force parasite, mettre au premier plan le travail producteur, ce sera la vraie révolution. Elle ne sera pas tant » dans l'hégémonie de telle forme politique donnée (république, empire, monarchie) que dans l'avènement au pouvoir de Tindustrie, dans la substitution du régime industriel au régime féodal (1).. Tout se faisant par Tindustrie, tout doit se faire pour elle (2)... La classe industrielle est la classe
(1} Cf. Catéchisme des Industriels, 2* cahier, dans les Œuvres choisies f t. IlL p. 1«7.
(t) Catéchisme, i" cabier. Œuvres choisies, t. IIl, p. 68.
fondamentale, la classe nourricière de la société >» . Numériquement, d'ailleurs, cette classe forme « les vingt-quatre vingt-cinquièmes de la nation » ; car elle comprend les fabricants, les commerçants, les banquiers, proclamés par excellence les hommes utiles à l'humanité : elle n'exclut pas Tagriculture traitée comme une espèce d'industrie et qui n'est point sacrifiée; et entre les industriels elle ne distingue pas, elle ne connaît pas de patrons et d'ouvriers. « Industriel » veut dire également patron et ouvrier. L'entrepreneur est un « industriel », et c'est un homme utile aux hommes; l'ouvrier est un industriel, et c'est aussi un homme utile aux hommes. Puisque l'objet de la politique sociale est la production, par cela même est politique, est social tout ce qui est productif, et tout ce qui est improductif est anti-politique et anti-social. L'antagonisme n'est donc ni entre fabricants et agriculteurs, ni entre patrons et ouvriers : puisque tous sont utiles, tous composent une seule et même classe, la classe industrielle, autrement dit la classe productive ; l'antagonisme est entre cette classe tout entière et la classe improductive, — la noblesse, le clergé; — entre les a travailleurs » et les « oisifs » ; entre les a abeilles » et les « frelons » . Le crime d'État pire que tous les crimes, c'est l'oisiveté, et par conséquent, au-dessus de toutes les vertus, la vertu d'État, c'est le travail. L'État doit être du haut en bas orienté, tendu et comme bandé vers le travail.
Dans cet État, pour cette politique, deux partis, pas un de plus : la classe productive, parti industriel, « parti national» , et la classe improductive, « parti anti-national » . Il faut arracher le pouvoir au parti anti-national, le donner au parti national. Il faut le lui donner pour développer, multiplier, « universaliser le travail » , et, pour cela, après avoir « nationalisé » la politique et le gouvernement, a nationaliser » la
propriété (l). On ne dit pas Tabolir, mais la nationaliser; ni la supprimer, mais la socialiser; ni la détruire, mais créer une propriété nationale ou sociale, et, plus exactement, un fonds national ou social, par extinction périodique, par solution de continuité de la propriété privée. Toute propriété privée, en effet, n'est pas abolie, ni supprimée, ni détruite; ce qui est aboli, supprimé, détruit, c'est l'héritage : ainsi ce n'est point la propriété, c'est la transmission de la propriété. C'est l'héritage privé; TÉtat est, au profit de Tuniversel travail, l'universel héritier; et ainsi la propriété n'est plus perpétuelle, mais viagère ; elle est comme une emphytéose plus ou moins longue que la société consente l'individu, et qui, à sa mort, fait retour à l'État pour être par lui baillée à un autre en emphytéose jusqu'à la mort. A cette possession précaire, il n'est qu'un titre : le travail. Nulle égalité du reste, ni active ni passive, ni dans le devoir ni dans le droit : « De chacun selon sa capacité, à chacun selon ses œuvres » . L'État a pour fin le travail, pour ressort le travail, pour limite de ses attributions et pour mesure de ses distributions, pour règle de sa justice, le travail; il transforme la propriété en prime pour récompenser, en crédit pour encourager, en capital pour féconder le travail.
Le roi règne, les industriels gouvernent. Le roi appelle à lui u les industriels les plus importants » ; il leur confie a la haute direction delà fortune publique » . En conséquence, un
(1) ■ La loi qui conf*itue les pouvoirs et la forme du gouvernement n'est pas aufti importante, elle n*a pas autant d'influence sur le bonheur des nations que celle qui constitue les propriétés et qui en règle l'exercice... * La constitution du gouvernement n'est que la forme, mais •> la constitution de la propriété est le fond B . Le droit de propriété individuelle repose sur « V utilité commune et gênéraie de Vexercice de ce droite utilité qui peut varier selon les temps » ; et, par conséquent, il est indispensable qu'il y ait un droit de propriété sanctionné par ïa loi, mais non que ce soit toujours invariablement telle forme de ce droit. — SàiNT-SiMOH, Vues sur la Propriété' et sur la Législation^ éd. Rodrigues, p. 257, 258, 265, 206.
Conseil d'industriels est chargé de préparer le projet de budget (l);une Chambre d'industriels est chargée de procurer la tranquillité des citoyens et Téconomie dans les finances. Mais, si ce sont a les plus importants » des industriels qui gouvernent, ils ne doivent pas gouverner pour euxmêmes. « Le projet de budget sera conçu dans l'intérêt de la majorité de la nation; il tendra le plus directement possible à l'amélioration de l'existence du peuple, en favorisant les progrès et le <léveloppement de l'industrie. » A cet effet, « les deux premiers articles de dépenses seront : 1" celui relatif à l'instruction du peuple ; 2* celui ayant pour objet d'assurer du travail à tous ceux qui n'ont point d'autre moyen d'existence (2) » . C'est, très reconnaissable, une variante de l'axiome : « Toutes les institutions ont pour objet l'amélioration la plus rapide possible du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre » ; si ce n'est pas encore « l'avènement )» des travailleurs, au moins est-ce déjà peut-être Tavènement du Travail; et, si ce n'est pas encore celui du Travail, au moins est-ce sans doute celui de l'Industrie. Si ce n'est pas l'avènement du Nombre, c'est tout au moins celui d'une élite administrant et légiférant au bénéfice du Nombre; et, si ce n'est pas encore l'avènement du peuple à TÉtat, c'est tout au moins celui d'une bourgeoisie qui se propose le bonheur du peuple, et, sinon d'une démocratie, du moins d'une oligarchie de sentiment démocratique.
D'autres ont trouvé d'autres recettes et se servent d'autres formulaires. Ce n'est plus un Conseil et une Chambre des industriels qui ont mission d'administrer et de légiférer pour le bonheur de la nation ; mais c'est toujours un gouvernement unitaire, régulateur industriel, qui domine la hiérarchie des
(i) SAiwT-SmoN, Du Système industriel, f partie, OEuvret choisies, t. III» p. *7.
(2) Id., ibid., p. 51.
pouvoirs rég^ionaux, provinciaux et communaux (I). Ce n'est pas parla suppression de Thérédité que la propriété est transformée, c'est par l'association volontaire ou obligatoire; et elle n'est pas nationalisée ou socialisée, mais, si l'on peut le dire, u communalisée (2) » ou « sociétarisée » . Plus de vastes centres où la race s'étiole, plus de villages dispersés, mais un pays dessiné au cordeau par un arpenteur social : ici excès et là défaut de population : il n'y a qu'à en ôter où il y en aurait trop, et à le mettre où il en manque. Partout des agglomérations égales, des phalanges de 1,800 à 2,000 personnes, auxquelles tous les habitants apportent leurs immeubles, leurs capitaux, leurs instruments de travail; en échange de quoi ils reçoivent des parts ou actions garanties par des hypothèques sur le fonds commun (3). Chacun conserve pourtant, en cette communauté, sa personnalité : c'est l'individualisme dans le communalisme ou le sociétarisme ; chacun travaille librement, suivant ses aptitudes et ses facultés, dans le groupe de travail qu'il a librement choisi. Chacun est rétribué suivant la triple proportion du capital, du travail et du talent; et de la sorte, dans le phalanstère, sous le commandement des unarques, chefs des phalanges, et de Vomniarque^ chef de cette société de sociétés (4), le monde goûte enfin la félicité et la paix. Beau rêve où revienneat des réminiscences de Morelly, dont la tribu était proche parente de la phalange; rêve que le monde a déjà fait plus d'une fois depuis les Frères moraves, et auparavant, avec toutes les Spensonias et toutes les Oceanas,
(1) J.-G. BouoTOT, ouvr. cité, t. I, p. 102.
(2) JNe pas prendre ce niol dans le sens de « communiste » . — Communiste, Fourtrr ne l'est à aucun degré, et son socialisme uième est d'une espèce si particulière qu'on a pu rapprocher sa doctrine des idées de Proudhon sous ce titre : le l'aradoxK de V Individualisme .
[Z) J.-G. BoccTOT, ouvr, cité^ t. I, p. 102.
(4) La hiérarchie fouricriste est pleine de « magnais », de « magnâtes * , et de • sceptres gradués ». U y a une <• régence » et un « aréopage » ; mais ce ne sont que des • consultants passionnels » .
9î L'ORGANISATION DU TRAVAIL
avec toutes les Utopies et toutes les Cités du soleil^ mais qu'il recommence sans lassitude ni désillusion^ avec toutes les Icaries et toutes les CrècherieSy avec toutes les Cités nouvelles. De telles idées déposent et se cristallisent dans le cerveau des hommes : plus ils sont ou plus ils se sentent malheureux, plus désespérément, c'est-à-dire avec de plus folles espérances, ils s'accrochent aux marchands de bonheur. En vain on se moquera des folies authentiques des saint-simoniens et des fouriéristes , des processions de Ménilmontant, de rhomme-femme, de la « papillonne « , des a diablotins » , des « gammes, pivots et amitiés en quinte superflue w , des « amours en tierce diminuée (1) » ; en vain on rira de ce qui est en effet ridicule dans le saint-simonisme et le fouriérisme. On s'en est vraiment trop moqué, et l'on en a vraiment trop ri. Mais, pour qui réfléchit à l'évolution moderne des idées sur le Travail, sur le Nombre et sur l'État, il n'y a pas de quoi se moquer si haut et rire si fort, car Saint-Simon et Fourier, les saint-simoniens et les fouriéristes, et tout ce qu'on a dans la suite nommé le saint-simonisme et le fouriérisme, ont fait beaucoup pour elles. Ils ont fait beaucoup pour l'idée moderne du Travail, en lui attribuant dans leurs constructions sociales la place d'honneur, en voulant en étendre le champ à l'infini; pour l'idée moderne du Nombre, en assignant comme fin dernière à la politique le plus grand bien du plus grand nombre (2) ; enfin, — Saint-Simon, si ce n'est
(1) Comme Saint-Simon, Fourier se propose de multiplier par l'association le bénéfice du travail, et il veut que tous soient sûrs de pouvoir travailler. A son nvis, « l'omission ou le refus du droit au travail est l'erreur la plus choquante des théories dites libérales » .
(2) Fourier : « C'est un effrayant problème que d'établir une justice éclatante, une pleine harmonie dans le partage des bénéfices » . Mais ce problème, il le croit résolu par le régime sociétaire, qui, dit-il, u sue la justice » . — Comme dans le saint-simonisme, les industriels les plus importants, les capitalistes, en Harmonie, ont le souci constant d'améliorer la condition des travailleurs. C'est une « fraternité » ou véritablement une « société » ; et Alcippe prend en charge le bonheur de Jeannot.
Fourier (1), — pour Tidée moderne de TÉtat, en lui conférant en ce domaine une espèce d'omnipotence, en absorbant presque toutes ses fonctions dans une suprême fonction de régulateur du travail. Et ils ont fait pour ces trois idées, qui sont bien les idées fondamentales ou centrales de notre temps, beaucoup encore d'une façon plus indirecte, ne fûtce qu'en préchant le millénium (2), en annonçant que, dans Talternance des périodes critiques et des périodes organiques, une ère critique était close, une ère organique allait s'ouvrir, et en l'ouvrant eux-mêmes par une tentative d'organisation ou de réorganisation de l'industrie (3), d'organisation de l'État industriel.
La démarcation est ici. Jusqu'ici on n'a point vu apparaître tt la lutte des classes» , ou, si elle est timidement apparue, ce n'a été que par intermittences et pour disparaître aussitôt. Le Tribun du Pew;?/e a avancé que la Révolution française a été « une guerre entre les riches et les pauvres » , mais il a dit
(1) Selon Fourier, pourtant, et malgré son « individualisme « , qui n'est pas du tout du « libéralisme » , la contrainte, les voies coercitives sont les seules qui conviennent, dans la période de développement où il est arrivé, à un pays comme la France, « le moins fait pour la liberté politique ". — A maintes reprises, Fourier proteste de son respect pour les pouvoirs publics, et, peut-être par prudence pratique, jure qu'il ne songe pas à toucher à l'État, à rogner sur le gouvernement, à en diiiiinner les fonctions ou les fonctionnaires. Si même il fallait Tlnqoisitîon pour imposer \q garant isine^ il admettrait l'Inquisition.
(2) Fourier ne se donnait qu'un délai dedeui ans pour « amener un premier canton du monde à l'ordre sociétaire •> .
(3) Pour Fourier comme pour Saint-Simon, l'industrie est une « fonction primordiale » . Elle est « la puissance par excellence, créatrice d'un ordre nouveau et (Je relations nouvelles entre les individus » .
aussi a entre les patriciens et les plébéiens. » Et généralement on continue d'entendre, comme en 1789 et comme en 1793 : « entre les nobles et les roturiers » . C'est entre Taristocratie et la démocratie représentée parla bourgeoisie plutôt qu'existant d'une existence propre que, jusqu'ici, l'on a vu et dénoncé l'antagonisme ; entre les industriels et les non-industriels, entre les producteurs et les non-producteurs (1) ; nullement entre les patrons et les ouvriers, ni entre le patronat et le prolétariat, car on commence dès lors à dire « le patronat T) et « le prolétariat » . Mais dès lors commence à s'accuser cette transformation psychologique de l'ouvrier qui est une des conséquences les plus importantes de la révolution économique et sera l'un des facteurs les plus puissants de la révolution politique.
La concentration du travail dans l'usine et des travailleurs autour de l'usine fait que la souffrance réelle, tout en étant moins grande peut-être, pèse bien plus lourdement; et, à la souffrance réelle plus pesante, l'instruction de plus en plus répandue vient encore ajouter comme une «sur-souffrance » . Ceux-là en effet souffrent davantage et sont plus cruellement blessés qui errent en quelque sorte ballottés entre les deux classes, renvoyés de l'une à l'autre, sans tenir ni appartenir à aucune, plus près du patronat par l'instruction, plus près du prolétariat par l'indigence, déclassés, inclassables. « 11 faut être aveugle pour ne pas voir que la classe la plus malheureuse, c'est celle des hommes sans fortune, mais dégrossis
(1) Dans le Producteur (1825-1826), Enfantin cite néanmoins comme le plus important des antagonismes l'opposition entre ceux qui vivent de leur travail et ceux qui vivent du produit du travail d'autrui. Et cnla sitjnifie encore, signifie surtout : « les travailleurs, et les oisifs ». Mais, dans les mêmes articles, on trouve déjà cette idée que « la rente foncière et le profit du capital sont nn impôt que les ouvriers doivent payer aux propriétaires oisifs des fonds de terre et des capitaux pour que ceux-ci mettent à leur disposition les moyens de production. Producteur^ t. I, p. 243, t. Il, p. 411 ; Cf Anton Mknckb, ouv. cit.^ p. 93. Ainsi les propriétaires et capitalistes sont déjà en train de devenir « lef oisifs » , et les seuls ouvriers d'être considérés comme « les travailleurs * ,
et raffinés par une éducation qui a élargi leur esprit et leur cœur, qui les a initiés aux jouissances de l'opulence, qui a évoqué en eux des besoins ardents, une ambition dévorante ; . . . pour ceux-là, la vie n'est qu'une amère déception ; elle s'égare souvent dans l'abjection et se termine par le suicide (1)... » — A moins qu'elle ne s'égare dans la révolte, en attendant, lorsque l'État sera livré au Nombre, qu'elle se termine par la politique! Ces déclassés sont comme le ferment qui va faire lever la masse, par elle-même neutre et amorphe, du Travail.
Une impatience haineuse de l'inégalité double et décuple en eux la passion furieuse de l'égalité. Au moment où cette flamme s'allume, Babeuf lui-même semble sortir de sa tombe pour souffler le feu. C'est en 1828 que Buonarroti (2), son compag^non et son témoin, publie V Histoire de la Conspiration des Égaux, et les effets ne tardent pas à en être visibles, non seulement dans les idées, mais dans les faits. 11 n'est pas jusqu'au mot de « conspiration » qui ne tombe à point en un milieu bien préparé, où il est sans cesse question de clubs et de sociétés, de loges maçonniques et de « ventes » de carho^ nari, d'intrigues ténébreuses de la Congrégation. La révolution de Juillet 1830 est politique, mais l'insurrection de Lyon, en 1831, est sociale : « Du travail ou la mort! — Du pain ou du plomb (3) ! » Toute politique qu'elle est, d'ailleurs, la révolution de 1830 a bien aussi son aspect ou son côté social, car, en installant ouvertement et, on peut le croire alors, définitivement, la bourgeoisie aux affaires, elle déplace politiquement l'antagonisme, que l'évolution du travail et les progrès de l'industrie, vers cette même date, déplacent économique-
(1) V. CoifSiDÉRArr, Destinée sociate, p. 241. Cf. Sismo:<di, Études sur tes sciences sociateSy t. III, p. 256.
(2) Voyez, sur Philippe Ruonarroti (1761-1837) un tout récent article ilc M. Georges Weil dans la Hevue historique.
'^^) Voyez Jean Bouho^au, V Évolution du socialisme^ chap. I, p, li.
ment. Dorénavant l'antagonisme sera non plus entre Taristocratie et la bourgeoisie, mais entre la bourgeoisie et le peuple : ou mieux entre le capital et le travail, entre l'argent et la main-d'œuvre ; et, comme des nobles « déclassés « étaient naguère venus dire à la bourgeoisie que les ennemis du peuple étaient les nobles, et que c'était à elle à le sauver d'eux, de même des bourgeois « déclassés» venaient dire au peuple que la bourgeoisie était coupable et responsable de ses maux, que c'était à lui-même, par lui seul, à se sauver d'elle, et qu'il ne se sauverait d'elle qu'en prenant position contre elle. Aussi bien, prétendaient-ils, n'est-ce pas la nature, la force des choses qui met en antagonisme ces deux classes, le patronat, le prolétariat, et les oblige à prendre position Tune contre l'autre?
Ce qui est sûr, c'est que désormais le mouvement des idées comme le mouvement des faits, dans l'ordre politique comme dans l'ordre économique, porte et pousse en avant et au-dessus de toutes les questions une question ; c'est qu'il y a une question sociale ; et c'est que la question sociale se ramène de plus en plus à la question du Travail, qui se décompose en une série de questions ouvrières. Suivant une marche prévue, on avait débuté par des généralités, on va en spécialisant. L'attaque n'est pas moins violente, ni la critique moins âpre; mais ce n'est plus la société en général, ni toute société, qu'on attaque sur toute la ligne, dans son être et dans son principe : c'est la société d'aujourd'hui dans sa structure et dans sa forme, la forme présente de la société telle qu'elle résulte de la forme d'industrie qui prévaut; c'est cette forme même d'industrie; et, dans l'industrie, c'est la concurrence et la mauvaise organisation, ou la désorganisation, ou la non-organisation du Travail. Quoique au fond il s'agisse toujours d'une refonte de la société tout entière, au dehors et dans l'expression il ne s'agit même plus d'une « réorganisation de l'industrie » , ce qui est
encore vague, mais de la réorganisation ou de l'organisation du Travail. La réorganisation de l'industrie, c'était bon au temps de THarmonie, avant la « lutte des classes » , mais là, sur le terrain de la lutte des classes, le but, l'objectif, c'est l'organisation du Travail. Généreusement, mais vainement on avait voulu faire de l'industrie, patronat et prolétariat réunis, entrepreneurs et ouvriers réconciliés, une sorte de Confédération des forces productives; on veut maintenant faire du Travail une manière de Sonderbund^ la Ligue séparée des forces ouvrières contre les forces patronales. Qu'on ne s'assemble pas pour élaborer une constitution défensive et conservatrice ou même progressive de l'Industrie; mais, au contraire, qu'on se retranche pour élaborer une constitution offensive, rénovatrice et même révolutionnaire du Travail : point de paix sociale, tant que durera la forme présente de la société ; la guerre sociale, jusqu'à ce que, sur cette société abattue, se dresse une société tolérable, laquelle ne sera tolérable que si elle est faite ainsi, et non autrement, que si elle est à nous, et non aux autres, que si c'est la société aux ouvriers, la société du Travail.
Posée en ces termes ou en termes à peine moins tranchants, passée toute de suite à l'état aigu, la question s'impose à tous les gouvernements, à tous les partis, à tous les citoyens, à toutes les écoles, à tous les esprits, à quiconque pense et à quiconque vit : et il faut penser, puisqu'il s'agit de vivre, il faut se déclarer pour ou contre, attaquer ou se défendre, — mais nul ne peut rester indifférent, ou nul du moins ne peut plus ignorer. Et c'est encore quelque chose de nouveau et de caractéristique, qu'à présent il faille se défendre, et trouver des raisons et des arguments pour la société, si d'autres en trouvent bien contre elle. Autrefois, quand de loin en loin il lui arrivait de subir quelque assaut, ce n'était que fantaisie belliqueuse de solitaires. On regardait et on passait, en haus-
98 L'OUGANISATION DU TRAVAIL
sant les épaules, tant on avait la certitude qu'ils en seraient pour leur peine, que tout au plus réussiraient-ils à se singulariser, et qu'elle ne s'en porterait pas plus mal. Mais ce n'est plus à présent une bande d'enfants perdus et ce n'est plus une escarmouche : ce sont deux armées et c'est une bataille. Depuis cinquante ans, depuis 1789, on a perdu le sens de l'éternité : on sait d'expérience qu'il n'est pas d'institution, politique ou sociale, qui puisse se vanter d'être immuable. Et l'on a peutêtre un peu aussi gagné le sens de la justice : on se dit qu'il est possible que tout ne soit pas faux dans ces plaintes qui montent de la foule, et que tout ne soit pas chimérique dans ces espérances ; qu'en tout cas, il faut écouter, il faut voir. Alors, soit pour combattre, soit pour écouter et pour voir, avec des intentions diverses, on s'approche et de plus en plus rares sont ceux qui se tiennent délibéi-ément à l'écart. Philanthropes et politiciens, philosophes et démagogues, hommes d'État et hommes d'étude, hommes de tête et hommes de main, petits manteaux bleus et manteaux couleur de muraille, savants et faiseurs, chevaliers du peuple et pêcheurs en eau trouble, il n'est personne qui se désintéresse, — pas même les plus désintéressés. Ce qui le prouve, c'est l'extrême abondance de la «littérature » sociale entre 1830 et 1840. Et de plus en plus on serre la question, de plus en plus on spécialise, on divise, on fait des séries de questions. Les uns pour, les autres contre, d'autres enfin ni pour ni contre, — mais ceux-ci naturellement les moins nombreux,qui ne cherchent et ne servent que la vérité pure, — tout le monde s'y met : on plonge dans les profondeurs de la société; on en sonde tous les coins; on en interroge tous les mystères. C'est en 1837 que M. de Gasparin présente son rapport sur f Assistance (1),
(1) D'après les chiffres de 1833. — Ed cette année 1833, dans les 1,329 hôpitaux et hospices du royaume, il aurait été secouru 425,049 indigents. — Voyez f.ouis Blanc, Organisation du travail^ 5' édition, p. 43.
en 1838 ou 1839 que Frégier, chef de bureau à la préfecture de police, publie son livre sur la Misère et le Crime {l) y en 1842 que parait l'ouvrage, aussitôt célèbre, de Buret, où les socialistes puisent comme dans une mine ou dans un arsenal (2) . L'Institut s'émeut officiellement ; et l'Académie des sciences morales charge d'une enquête le D' Villermé. D'ailleurs, on ne circonscrit pas étroitement le regard à la France : on jette les yeux sur l'Angleterre, l'Europe, l'Amérique même. En 1833, le baron d'Haussez donne un tableau de la Grande-Bretagne (3). Le traité classique de Tocqueville, la Démocratie en Amériffue, est de 1835; l'Histoire de V économie politt4fue en Europe^ d'Adolphe Blanqui, de 1837 (4). On connaît en France, dans le texte ou par des traductions, depuis 1836, la Philosophie des manufactures, de Ure (5); vers 1840, Touvrage de Bulwer (6), le pamphet de Marcus (7), le Livre du meurtre (8). Le mouvement chartiste attire et fixe l'attention.
Mais la collection et la collation des faits ne font ni dédaigner, ni délaisser la théorie. C'est au contraire une floraison, un épanouissement de doctrines, et jamais, peut-être, on ne
(i) Des classes dangereuses de la population, L'aateur évalue à un peu moins de 65,000 hommes (63,072) « Tarmée du mal ». — Cf. Louis Blakc, ouvr. cite\ p. H.
(2} De la Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre. — Selon Bnret, le rapport de la « population souffrante » à la « population totale » aurait été alors de 1 à 9 : — soit 3 millions sur 29 millions environ (i million d'indigents inscrits à multiplier par 3 millions d'indigents non déclarés). — Voyez Louis Blahc, ouvr. cité, p. 43 et 209. Joignez-y Rubichor, Mécanisme social, et Edelestand Dcméril, Philosophie du budget; ce sont les « sources n de Louis Blanc.
(3) La Grande-Bretagne en 1833.
(4) Cf. du même le Cours d^ économie industrielle.
(5) Philosophie des manufactures, ou Économie industrielle de la fabrication du coton, de la laine, du lin^ de la soie.
(6) England and the English. — Cf. Louis Blakc, Organisation du travaily p. 73.
(7] Louis Blarc, ibid.
(8) Publié en février 1839. Cf. Louis Blanc.
vit pousser tant de systèmes à la fois. Pêle-mêle des noms s'offrent à la mémoire : Sismondi (1), Bûchez, Villeneuve- Bargemont, Quételet (2), Pecqueur, Vidal, Cabet (3), Villegardelle (4), Lamennais (5), Pierre Leroux, Proudhon, Considérant; et, les dépassant tous, les dominant tous, celui qui est le plus sûr de rester : Auguste Comte ; et le nom de rhomme par qui devait se faire la transition, Theure venue, entre la pensée et l'action, entre les idées et les lois : Louis Blanc. Pour l'instant, ce n'est encore qu'un grand flux de pensée, une grande éruption d'idées. Sur tous ces hommes et toutes ces œuvres il serait amusant, et probablement instructif de coller des étiquettes, de les classer par genres et espèces : économistes orthodoxes, économistes dissidents, économistes chrétiens, doctrinaires et libéraux, démocrates, socialistes autoritaires, collectivistes, communistes, individualistes raisonnables, et individualistes paradoxaux, etc.; et sûrement il serait instructif, sinon toujours amusant, d'analyser toutes ces idées pour en établir la nature, la qualité, la formation et la composition. Mais l'analyse des idées, c'est de l'histoire ou de la philosophie : la politique ne s'occupe que de la synthèse des forces. Même pour les idéesforces, — nous l'avons déjà dit, mais on ne saurait trop le redire, — l'idée ne relève de la politique que du moment où elle est devenue une force ; et, si deux idées-forces tom-
(1) Ses Nouveaux principes d'économie politique sont de 1820 et par conséquent antérieurs à la période dont nous parlons surtout ici; mais ils 8*y rattachent pourtant par une influence durable.
(2) Sur Vhomme et le développement de ses facultés^ ou Essai de physique sociale j 1835. — Du système social et des lois qui le régissent, 1848.
(3) Voyage en Icarie, 1842. — Le vrai Christianisme suivant J.^C, 1847.
(4) Histoire des idées sociales avant la Révolution française, ou les Socialistes modernes devancés et dépassés par les anciens penseurs et philosophes^ avec textes à V appui, 1846.
(5) Le Livre du Peuple, 1837; Politique à l* usage du peuple, 1838; De l'Esclavage moderne, 1839; Projet de constitution du Crédit social^ 1848; Question du travail, 1848, etc.
bent en contradiction ou entrent en conflit, ce n'est ni la plus intéressante, ni même la plus juste, que la politique doit suivre : c'est la plus forte. Voici donc toutes ensemble, telles qu'alors elles bouillonnent et coulent, les idées-forces de ces dix années, en ce qui touche le Travail, le Nombre et l'État.
— La liberté économique illimitée est une erreur ou une duperie. Dans le domaine économique, l'État a certainement un droit et un devoir (1). En ce siècle, si fier de lui-même « la seule faim est la loi souveraine de la conduite morale, rationnelle et industrielle de l'immense majorité » . Nulle entente, partout des égoïsmes jaloux les uns des autres. Une concurrence effrénée entraîne la baisse de la main-d'œuvre et la misère des ouvriers. Le régime du travail découvre « des plaies profondes et hideuses » . Le progrès se fait » par les masses, humanité, nation, non par les individus » . Mais les masses seules ne le feraient pas ; il leur faut une direction, qui ne peut être que celle de l'État. Comme pouvoir politique, l'État n'a d'autre borne à sa puissance que le sentiment de son devoir. Et, en matière économique, l'État doit être « une prévoyance collective (2) » . Que dit-on « une prévoyance » ? il ne faut pas avoir peur du mot, et c'est « une Providence » qu'il faut dire. « Les gouvernements sont les ministres visibles de la Providence. » Ils sont institués pour « assurer à tous les membres de la société justice, protection, liberté >» . Mais leur sollicitude appartient légitimement « aux pauvres
(1) SiSMOROi, Nouveaux principes d'économie politique ^ ou de la Richesse dans ses rapports avec la population. Cf. Études sur les sciences sociales. Malf^ré ia pente démocratiqae de ses opinions, et quoiqu*on ait voulu faire de lui un ancêtre, Sismondi n'aime pas le suffrage universel et repousse avec horreur « la toute-puissance des majorités ». 11 serait piquant, à ce propos, de relever, dans la finesse des aperçus de Sismondi, et dans un certain goût qu'il a pour les « combinaisons • , des traces bien marquées d'origine italienne.
(2) BccHEZ, Introduction à la Science de l'Histoire (1833), t. I, p. 5, 13, 22, 493, Histoire parlementaire de la Révolution française (1833-1838). Le traité de politique et de science sociale n'a été publié qu'en 1866.
bien plus qu*aux riches, aux faibles plus encore qu'aux puissants » . En faveur des pauvres, le gouvernement a tout à faire ; en faveur des faibles, il doit faire tout ce qu'il peut faire (l). Comme la propriété industrielle se développe de jour en jour, et comme il est de la nature de l'industrie «d'agglomérer une multitude d'hommes dans un même lieu, d'établir entre eux des rapports nouveaux et compliqués » , la classe industrielle a besoin d'être « réglementée, surveillée, contenue n plus que les autres classes. Il est donc naturel « que les attributions du gouvernement croissent avec elle » . L'industrie a apporte le despotisme en son sein, il s'étend naturellement à mesure qu'elle se développe (2) ». Et ne prenez pas « despotisme « en trop mauvaise part : il ne signifie guère en ce cas que très large intervention d'une très haute autorité.
Le programme maximum ou intégral irait jusqu'à socialiser les individus, les moyens de production et le sol, « faire en sorte que le sol et les moyens de production.. soient régis, exploités, employés sous la suprême direction des pouvoirs représentatifs » , et puisque, aussi bien, l'usine est un centre où l'ouvrier va se servir d'instruments qui ne lui appartiennent pas, créer un centre, un seul, auquel appartiendraient tous les instruments de travail ; — centre unique qui serait l'État, dans lequel tous les citoyens deviendraient des fonctionnaires (3). Mais il y a un programme minimum :
(1) Marquis de Villenevve-Bargemoht, Économie politique chrélienne^ ou Recherches sur la nature et les causes du paupérisme en France et en Europe^ et sur les moyens de le soulager et de le prévenir (1834), t. II, p. 395, t. 111, p. 132.
(2) TocQUEViLLB, De la Démocratie en Amérique, OEuvres, l. III, p. 506 et 508. Ce n'est pas à dire que Tocqueville approuve absolument ou recommande, mais il constate.
(3) Pecqubur, Des améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté (1839), — Théorie nouvelle d'économie sociale et politique, ou Étude sur t organisation des sociétés^ 1842. Pecqueur aboutit en somme à l'association, « universelle dans chaque pays » , puis cosmopolite; chaque peuple formerait une
faire en sorte que le travail parvienne à conquérir « une part, si petite soit-elle, de la propriété des instruments qu'il emploie » ; et, pour qu'il y parvienne, recourir sans hésitation à la loi. La loi est bienfaisante. « La loi, quand elle est bien intentionnée et intelligente, a le pouvoir de faire le bonheur d'un peuple : la loi intelligente est l'expression de la justice. » Tout est organisé, sauf l'industrie. Il faut l'organiser, fonder o le gouvernement de l'industrie » , le fonder sur le travail et pour le travail, a Que la loi fasse en faveur du travail moitié moins seulement de ce qu'elle a fait autrefois contre lui, et la cause la plus générale de la misère sera supprimée (1). » Le gouvernement n'est pas, comme les économistes Font trop dit, « un ennemi naturel campé au milieu du système social ». On ne peut se passer, si l'on veut prévenir a la dispersion fondamentale des intérêts », de m Ténerg^que prépondérance d'un pouvoir central » ; et ce pouvoir central a énergiquement prépondérant » devra agir » énergpquement » en matière économique ; avec une « énergie » toute spéciale, il « interviendra dans les relations des ouvriers et du patron, ainsi que dans les relations des diverses industries entre elles » . L'État sera tourné vers les prolétaires, pour qui il est plein de sympathie, et au bénéfice de qui doit être « énergiquement » exercée et résolument dirigée l'action sociale (2) .
vaste association, économique, politique, civile, sous la raison sociale : associatioD française, italienne, américaine, etc. — De même Vidal, De la répartition des richesses, ou de la justice distributive en économie sociale, 1846; — Vivre en travaillant, projets, voies et moyens de réformes sociales, 1848.
Cl) Bchbt, De la Misère des classes laborieuses, t. II, p. 234, S51, 290.
(2) Voyez Auguste Comtb, Cours de philosophie positive, t. IV, Y et VI, passim, surtout dans la fin «lu siiième. — Cf. Système de politique positive, où la Table analytique (édition de 1883) facilite beaucoup les recherches ; se reporter par exemple aux mots : Appartement normal du travailleur. Apprentissage^ Associations, Associations ouvrières, Avenir de V Industrie, etc. Mais les quatre volumes de la Politique positive n*ont été publiés que de 1851 à 1854. Et c'est pourquoi Von s'en tient ici à une indication très sommaire des idées d'Auguste Comte sur Je Travail et sur l'État.
Lier ensemble, enchaîner l'une à Tautre, employer Tune à l'autre l'action politique et l'action sociale. Prolétariat et démocratie sont synonymes ; il ne faut plus m séparer la revendication économique en feveur des besoins du prolétariat de la revendication politique en faveur des droits de la démocratie »> . L'État doit servir, doit s'appliquer, doit s'adonner à faire triompher cette double et unique revendication ; — l'État, ce « chef-d'œuvre de la faculté créatrice... » Qui dit cela? Pierre Leroux (1) . Et qui dit ceci : « Le régime féodal ayant été aboli, le principe de la liberté et de l'égalité civile proclamé, la conséquence était qu'à l'avenir, la société devait s'organiser non pour la politique de la guerre, mais pour le travail? » L'homme par la bouche brûlante duquel le verbe soit passé le plus caustique depuis Rousseau, Proudhon, — oui, — l'ennemi personnel de l'État, le prophète de l'An-archie, Proudhon lui-même (2).
H faut organiser le Travail, dit Arago (3). Il faut organiser le Travail, répète Ledni-Rollin (4). Et cent autres, puis des milliers d'autres, le répètent après eux. Mais qui peut organiser le Travail? Évidemment l'État, et l'État seulement. Mais encore quel État? Évidemment l'État au Nombre, l'État du Nombre, et cet État seulement qui, par la force des choses, sera l'État du Travail. Il faut donc poursuivre sans se lasser l'introduction du suffrage universel : en lui, dans le suffrage
(1) De V Humanité^ 1840. — De VÊgalité. — Projet tVune constitution démO' erotique et sociale^ 1848.
(î) Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, édition de 1868. p. 39. — Cf. .1. TcHKnNOFF, le Parti républicain sous la monarchie de Juillet^ 1901, p. 110; et d'ailleurs, sur tout ce mouvement et toute cette période, la belle Histoire de M. Thureau-Dangin. Avant 1848, Proudhon avait publié, entre autres écrits : Qu'est-ce que la Propriété? 1" mémoire, 1840, î* mémoire, 1841 ; Avertissement aux propriétaires, 1842; Création de l'ordre dans C humanité, 1843; Système des contradictions économiques ou philosophiques; De la Misère, 1846.
(3) TcBERNOFF, ouvr. cite\ p. 161.
(4) /(/., ibid.,p. 165.
universel, est le moyen d'arriver à u de justes améliorations sociales » ; le moyen « d'émanciper le prolétariat » , « d'amener une distribution des richesses plus équitable » ; — Ledru- RoUin, Godefroy Gavaig^nac, Gabet, Baspail le disent (1), et tant d'autres le répètent, — le moyen de réaliser un jour l'État du Travail en réalisant d'abord l'État du Nombre.
Cependant de plus en plus le ferment pénètre et échauffe la masse. Il la pénètre peu à peu par la propagande du parti républicain démocrate (2), et, bien que les journaux soient chers et relativement peu lus, par le journal de ce parti, la Réforme^ au secours duquel viennent successivement la Revue républicainCy la Revue du Progrès, et rAtelier, qui s'adresse particulièrement aux ouvriers ; par la brochure populaire, comme les trois Dialogues de maître Pierre avec François; par la société Aide^toi, V Association pour la Liberté de la presse, V Association pour l'Instruction populaire, la société des Afuis du peuple, la société des Droits de rhomme; plus bas et plus en secret, par les Légions révolutionnaires , les Familles, les PAalanges démocratiques, les Saisons, la Société communiste et les Travailleurs égalitaires.
Le grand soir approche, ou le grand matin. Depuis 1839, depuis qu'il a jeté dans la circulation son petit livre, f Organisation du Travail, l'homme est là. Il a l'ambition, il a la flamme, il a la foi. 11 vient à temps, il est de son temps. H réunit, en sa personne menue, remuante, et comme tourmentée par un besoin de croissance et de dilatation, le charme et la fougue ; en sa doctrine, les deux pensées du siècle, l'organisation et l'association ; en sa méthode, les deux procédés, la prédication et l'action, le socialisme philosophique et le jacobinisme poHtique. Plus nettement et plus
(1) TcHEBwoFP, ouv. cité, p. 164-, 242, 254, 332.
(2) Sur toute cette propagande et toute cette action, on consultera avec profit I ouvrage cité de M. Tchernoff. — Cf. G. Weill, Histoire du parti républicain.
décidément que tous, il veut le Nombre pour avoir TÉtat, et TÉtat pour organiser le Travail. Dépouillées du prestige oratoire, les idées de Louis Blanc n'ont rien de bien neuf ni de bien original ; mais il a compris que « ne pas prendre le pouvoir pour instrument, c'est le rencontrer comme obstacle » ; et les circonstances font qu'il peut prendre le pouvoir pour instrument.
Les idées, dés lors, valent moins en elles-mêmes. Les faits sont aux trois quarts accomplis. Ce qu'il reste d'idées à développer et de faits à accomplir va désormais se développer et s'accomplir surtout par les lois. Par les lois, le Travail va emplir et accaparer l'État, dont le premier et le dernier mot est le Nombre.