‹ La crise de l'état moderneChapitre 31 sur 32 · TEINTURE EN PIÈCES · texte numérisé non relu

TEINTURE EN PIÈCES

Pour les ouvriers coloristes justifiant d'un certificat d'apprentissage, 5 francs.

Pour les manœuvres pendant la première année de présence dans une ou plusieurs usines pièces, 3 fr. 75.

Après la première année, 4 francs.

Pour les ouvrières pendant la première année, 2 fr. 25.

Après la première année, 2 fr. 50.

Art. 6. — La durée de l'apprentissage est de trois ans sans perte de temps.

Art. 7. — Le nombre des apprentis ne pourra dépasser 10 pour 100 des ouvriers.

Art. 8. — La paie aura lieu tous les samedis. Il ne pourra être retenu que deux journées de garantie.

Art. 9. — Après quinze jours d'inscription dans la maison, les trois jours de dédite réciproque deviennent obligatoires, aussi bien pour celui qui la reçoit que pour celui qui la donne.

Art. 10. — Le décompte de la journée se fera à l'heure.

Art. 11. — Les heures supplémentaires seront fixées comme suit :

Ouvriers de 5 francs et au-dessus, 0 fr. 70.

Ouvriers de 4 fr. 50 et au-dessus, 0 fr. 60.

Manœuvres, 0 fr. 50.

Ouvrières, 0 fr. 40.

Apprentis, 0 fr. 40.

J'arrête ici, bien que très incomplète, et, je le crains, très insuffisante, la première série de ces monographies. Monographies d'usine, et non monographies de famille, parce que, comme je l'ai dit, si la grande industrie concentrée, de type moderne, a produit un effet certain, c'a été précisément de dissocier, de dissoudre la famille ouvrière; et c'est devenu, par conséquent, presque une erreur de méthode, voulant connaître l'ouvrier de cette industrie, de prendre pour base la femille et pour instrument la monographie de famille. Mais la grande industrie concentrée n'est pas, à elle seule, toute l'industrie : à côté d'elle, la moyenne et la petite industrie, de type plus ancien ou moins récent, subsistent et les cinq ou

six espèces que nous avons dû choisir entre plus de quatrevingts rentrant dans la même définition, et plus ou moins voisines sans être pourtant identiques ni analogues, à elles seules ne sont pas non plus toute la grande industrie concentrée. !Nous n'avons fait en quelque sorte que de tracer le cadre ; peut-être eût-il fallu y mettre, auprès de l'ouvrier des industries du bâtiment et du vêtement, ceux de Talimentation et de la locomotion, afin de saisir et de tenir plus de Thomme, plus de la vie, plus de la société. Le cadre du moins est tracé : le remplir n'est qu'une affaire de temps. Les quatre-vingts espèces de la grande industrie concentrée peuvent, l'une après l'autre, y trouver leur place, et même la moyenne et la petite industrie (pourvu que le travail s'y fasse dans un atelier commun, autour d'un moteur mécanique).

Pour chacune d'elles, et pour chacune des catégories ou spécialités d'ouvriers qu'elles emploient, il y aurait à examiner, ainsi que nous l'avons fait, la durée, la peine, le prix et les conditions du travail.

Là-dessus, de la masse des observations que nous avons relevées et consignées, émergent quelques points saillants : le principal est que, contrairement à l'opinion généralement admise, le temps de travail est plutôt moins long, la peine du travail est plutôt moins dure, le prix du travail est plutôt meilleur dans la grande industrie que dans la moyenne, dans la moyenne que dans la petite, et dans les plus grands établissements de la grande industrie que dans les moyens ou dans les plus petits. Le temps de travail, réglé par la loi pour les ateliers mixtes, où sont occupés à la fois des hommes, des enfants et des femmes, a constamment diminué et tend à diminuer encore, pour tous les ouvriers, hommes ou femmes, adultes ou mineurs, soit par suite de nouvelles prescriptions légales, soit en vertu de nouveaux usages industriels, que rendent possibles ou plus faciles les progrès de la mécanique,

et dans la mesure, différente pour chaque industrie, différente même pour chaque usine, où ces progrès les rendent possibles sans nuire à la production. Quant à la peine du travail, nous avons vu qu'elle était la plus dure là où l'ouvrier est obligé à un mouvement rapide et continu, dans une haute température, ou dans une salle humide, ou parmi les poussières ; et qu'à bien dire, elle n'était aujourd'hui très dure que là, l'homme étant maintenant, grâce à la machine, dans toute la grande industrie concentrée, dans l'industrie textile comme dans la métallurgie, et qu'il s'agisse de mouvoir un marteau-pilon ou une aiguille, un conducteur au lieu d'un producteur de force ; non pas sans doute que toute peine soit supprimée pour lui, — il mange toujours son pain à la sueur de son front, — mais elle est réduite, et tend constamment à l'être davantage. Le prix du travail s'élève, les salaires augmentent en valeur absolue, le fait borné à cela est indéniable, et pour l'instant nous n'allons pas au delà ; nous ne le rapprochons d'aucun autre fait, nous ne le posons pas, nous ne le « situons »» pas en valeur relative : il est ; après quoi il vaut ce qu'il vaut ; mais nous ne saurons exactement ce qu'il vaut que lorsque nous saurons ce que sont tous les autres faits dont il dépend ou auxquels il tient. Que dire enfin des conditions du travail, au sens juridique du mot? Il n'y a pas, dans toute la grande industrie, de contrat de travail, ni contrat de travail individuel, ni, à plus forte raison, de contrat de travail collectif : à peine quelques coutumes, observées souvent par intermittence, des règlements d'atelier, mais c'est tout ce qu'il peut y avoir, puisque le Code est muet ; et c'est peu de chose, puisque les règlements corporatifs ont disparu avec les corporations, et que ce que les syndicats professionnels en ont repris ou voudraient en reprendre est contesté et d'ailleurs contestable.

D'un point de vue moins strictement économique, plus lar-

gement philosophique et socidl, peut-être serions-nous déjà, si nous voulions conclure, fondés à tirer de ce que nous avons vu plusieurs conclusions. L'enquête a parfois confirmé, mais parfois elle a infirmé les hypothèses que nous avions formées, et les constructions théoriques que, comme tout le monde, nous avions bâties en imag^ination. Nous avions, par exemple, suggéré l'idée que Ténergie électrique, distribuée à domicile, en reconstituant le petit atelier, Tatelier de famille, déferait un jour Tœuvre de la vapeur, redécon centrerait là où l'autre avait concentré, et poserait ainsi en de tout autres termes la question sociale en tant qu'elle se compose de questions ouvrières, la concentration des ouvriers dans l'usine par la machine à vapeur ayant eu sur le développement même du socialisme beaucoup plus d'influence qu'on ne lui en accorde d'abord. Et l'idée peut bien rester vraie, à l'état d'idée ; mais, à l'état de fait prochain, le jour ne semble pas encore en être arrivé. Si, dans la rubanerie, à Saint-Étienne, 10,000 métiers, sont dès à présent actionnés par l'électricité, moyennant une redevance modique, 0 fr. 40 par jour, 10 francs par mois, qui met la force à la portée de tous, chez les tisseurs lyonnais, au contraire, chez les canuts de la Croix-Rousse, 700 métiers seulement jusqu'ici ont emprunté ce moteur, et il n'y a pas d'apparence que le nombre s'en accroisse très rapidement, parce qu'il est difficile de l'adapter à l'ancien métier à main, sans des changements tels que le plus vite fait, quand on le peut, mais il faut pouvoir, est d'acheter un métier neuf (l). Et puis, voilà les usines elles-mêmes, comme l'usine D..., à Lyon, qui n'ont plus d'autre machine que la machine électrique! Cependant ce sont des usines; elles emploient 500 ou plus de 500 ouvriers, dans le même local, dans un

(1) Mes renseignements concordent tout à fait avec ceux que M. Georges Picot a soumis à TAcadémie des sciences morales et politiques, dans sa très intéressante communication du 26 août dernier; très probablementi ils nous viennent à tous deux de la même source.

seul atelier : en elles, l'énergie électrique n'a pas déconcentré le travail. Elle ne le déconcentrera donc sans doute pas autant qu'on le pouvait croire ou concevoir a priori; en tout cas, elle ne le déconcentrera pas tout ni partout ; et c'est une rectification, ou une correction, ou du moins une atténuation qu'il nous convenait d'apporter à ce que nous avions dit avant enquête (1). C'estaussi une preuve de plus qu'il ne faut jamais rien dire, ni surtout jamais édifier de système avant enquête, mais seulement après, — et encore ! Il y a dans les choses sociales tant de « si v , de a mais » , et de u néanmoins » ! Il y a, dans la vie et dans l'homme, tant de « peut-être » ! La construction, la généralisation, la systématisation la plus prudente est toujours une imprudence ; l'erreur est au fond, et le fait, comme un réactif tout puissant, la dénonce, dès qu'on en approche le système. Herbert Spencer, tout le premier, s'il eût analysé d'un peu près les fonctions et les organes d'une usine, sous le régime de la grande industrie, n'eût pas risqué sa théorie du a type industriel » opposé au « ^yp^ féodal ou militaire» , car, justement, nulle part, nous l'avons constaté, « le type militaire » ne se retrouve aussi net, aussi marqué que dans l'organisation du travail industriel. Voilà une conclusion, en voilà deux, et toutes deux concluent sinon à ne pas conclure , au moins à ne pas construire ^ puisqu'aussi bien ce n'est pas le fait qui se plie au système, mais le système qui se brise au fait.

Nous ne construirons pas, et nous ne conclurons que sur les faits, sur des faits qui nous seront connus dans toutes leurs circonstances. Ainsi, malgré tout ce que nous avons vu et tout ce que nous avons noté sur le travail^ nous ne le connai-

(1) D'autre part, je lisais ces jours-ci qu'à Paris, dans le XI* arrondissement et dans le X1X% je crois, la force-vapeur est, elle aussi, comme distribuée à domicile et actionne un certain nombre de petits ateliers de famille, mais groupés sous le même toit, autour de la machine, et par conséquent, malgré tout, à demi concentrés.

trons vraiment que lorsque nous connaîtrons également les circonstances du travail. Nous ne connaîtrons le travail à l'état normal, le travail en état de santé que lorsque nous connaîtrons les maladies du travail ; nous ne connaîtrons utilement les maladies du travail que lorsque nous en connaîtrons l'hygiène, la médecine ou la thérapeutique. Alors seulement nous nous risquerons légitimement à conclure. J'associe exprès ces deux termes, qu'il est un peu singulier de joindre : « se risquer » et a légitimement » . Oui, « nous nous risquerons » , parce que toujours « on se risque » et « on risque » à conclure, même sur les faits, même sur des faits munis de toutes leurs circonstances comme un chiffre de son exposant, même avec toutes les réserves et toutes les précautions. C'est de la diverse et multiple, et complexe, et changeante matière sociale, c'est de la matière humaine, c'est de la société et de l'humanité, c'est de la vie que nous touchons ; c'est une onde, une fuite que nous prétendons saisir et fixer. Mais pourtant nous nous risquerons aussi « légitimement » qu'il se puisse faire, parce que, cela fait, nous aurons, autant qu'on peut le faire dans un aussi vaste domaine que le règne du travail, fermé le cercle et embrassé le phénomène tout entier.

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