LE TRA.VA1L
A mesure que les sociétés progressent et se compliquent, le travail s'y divise, et Tactivité de Thomme s'y réfracte et s'y répartit en des métiers de plus en plus nombreux. Le compte en varie du reste selon les observateurs, mais il demeure toujours fort élevé. Tandis que Tlnstitut international de statistique, sur le rapport du docteur Jacques Bertillon, reconnaissait, il y a quelques années, quatre cent quatre-vingt^Hx-neuf professions, — autant dire tout d'un coup cinq cents, — les documents émanant du Ministère belge de l'Industrie et du Travail n'en dénombrent à présent pas moins de huit cent cinquante-huit.
Pour nous, étant donné l'objet que nous nous proposons, quel que soit, de ces deux chiffres : huit cent cinquante^huit, ou seulement cinq cents, celui que l'on adopte, l'impossibilité est évidente d'étendre à tous les métiers une enquête qui
doit porter à la fois sur le travail, sur les circonstances du travait, sur les maladies, au sens le plus large, et sur la médecine, au sens le plus large aussi, ou lu thérapeutique du travail, en d'autres termes sur chaque détail de chacun des phénomènes dont Tensemble constitue ce phénomène principal, — le plus grand fait de la vie des sociétés modernes, — le travail. Si d'ailleurs il y a impossibilité quasi matérielle, en raison du nombre même des professions, il n'y aurait pas moins impossibilité logique ou scientifique, à cause des différences profondes qui les séparent. Il nous faut donc nécessairement distinguer et choisir.
Voilà longtemps déjà que Ton cherche une classification des métiers et, depuis les Encyclopédistes jusqu'à nos statisticiens, on en a essayé plusieurs, ce qui prouve sans doute qu'on n'en a point encore découvert une bonne (1).
De toutes les méthodes inventées, et de toutes autres qu'on pourrait inventer, la meilleure est probablement la plus simple, et la plus simple est certainement celle qui commence par distinguer l'industrie du commerce, de l'agriculture, etc. ; qui, pour nous bornera l'industrie, distingue, dans l'industrie même, entre la grande, la moyenne et la petite industrie, ou tout au moins entre la grande et la petite industrie. Outre que cette classification est la meilleure parce qu'elle est la
(1) Méthode psychotogitjue de Diderot et d'Alembert, où les profettiont sont rangées « quant à leur dépendance vit-à-vis des trois facultés de l'entendementa ; méthode économique de Charles Dupin, suivant les besoins communs des hommes; méthode historico'juriditfue de Bluntschli^ qui se fonde sur les classes; méthode physiologique de M. le docteur Bordier, qui fait deux groupes des « professions manuelles • et des « professions cérébrales ■ ; méthode sociologique de M. Guillaume de Greef| qui dégage avant tout le rapport des procédés industriels aux mathématiques, à la physique, à la chimie; méthode géographico-^dministra' tive de M. Bertillon lui-même, qui examine successivement la production^ la transformation et l'emploi de la matière première^ mettant à part les administrations publiques et les professions libérales, et cette catégorie plus ou moins vague que l'on désigne, — et que l'on s'abstient de définir^ — sous l'étiquette : Divers. — Voyez, pour une énumération plus complète, la Crise de VÉtat moderne^ — V Organisation du Suffrage universel, ch. vi, p. 251 et suiv.
plus simple, elle est la meilleure encore parce qu'elle est la plus naturelle y la plus conforme à la nature des choses.
J'appelle Grande industrie^ d'après Tusage reçu et avec les publications officielles, les industries qui possèdent des établissements employant chacun plus de 500 ouvriers ou ouvrières. C'est de cette « grande industrie »» que je m'occuperai presque uniquement, car c'est elle qui est au plus haut degré C industrie concentrée ^ — à outillage concentré, à travail concentré, à capital concentré, à population ouvrière concentrée;— et, pour elle, la question ne se pose pas du tout comme pour l'industrie dispersée; c'est par elle vraiment que se pose cette question qui est par éminence, par imminence, la question, et qui est double : sociale et politique. Question sociale, cela va de soi, et tout le monde en sait, en voit, en sent les raisons, mais question politique aussi, puisqu'une société où existent de place en place, à la surface du territoire, des agglomérations d'hommes et comme des dépôts d'intérêts et de passions si considérables, ne peut manifestement se gouverner selon les mêmes règles et par les mêmes procédés qu'une société où il n'en existerait pas. Or, la liste est assez chargée des industries qui s'exercent en des établissements dont chacun occupe plus de 500 personnes et qui, à ce titre, forment la grande industrie. En France, le total n'en va pas au-dessous de quatre-vingts. Dans ce total, il y a de tout : mines de houille; ardoisières; produits chimiques; filatures et tissages de coton et de laine ; fabriques de tulles et de broderies à la mécanique; usines pour le tissage mécanique d'étoffes de soie; rubanerie; ganterie; chapellerie; fabriques de chaussures; fonderies, forges et laminoirs; construction mécanique et quincaillerie, machines et outils; fabriques de feiïences et de porcelaines, verreries et glaceries; sans omettre ni les chemins de fer ni les manufactures de l'État : arsenaux, poudreries, allumettes et tabacs; tout ce qui a trait au loge-
15t LOllGANÏSATION DU TRAVAIL
ment, au vêtement, à la nourriture, aux transports; toute la vie stable et toute la vie mobile, toute la vie traditionnelle et toute la vie moderne de Thomme (1).
Sur ces quatre-vingts industries encore, qui composent la grande industrie, mener une enquête aussi délicate et aussi difficile, aussi complexe et aussi complète que celle que nous voudrions faire, n*est guère moins impossible que de la mener sur Tensemble même des cinq cents professions ou métiers qu'on estime, dans nos sociétés, embrasser intégralement, en
(1) Nous abrégeons et nous résumons dans le texte, mais peut-être n*est-il pas 8ans int<^rèt de joindre ici la liste tout entière. Elle a été dressée pour nous p;ir M. Fagnot, enquêteur à l'Office du Travail, è Tobligeance de qui nous devons beaucoup, d'après les données du recensement professionnel de 1896. Voici donc quelles sont, en France, par (groupes similaires, — comme disent les livrets d'exposition, — les 80 industries à établissements de plus de 500 ouvrieis :
Mines de houille, de pyrite, de cuivre, de plomb; ardoisières.
Hauts fourneaux (fonderies de i** fusion); aciéries; fabriques ft laminage de cuivre; fontleiies de minerai de plomb et de minerai de zinc; fabriques de ferblanc; forges et laminoirs (ff r et acier); fabriques de grosse quincaillerie; tréfileries ; étirages de métaux, fabri(|ue8 de métaux étirés; fabriques de plumes métalliques; fabriques de petite quincaillerie et d'ustensiles en fer battu ou étamé; construction de navires en fer ou de cbaudicres ; fonderies de fer (2* fusion) ; construction mécanique de maténel de chemin de fer, de machines-outils; fabriques de cartouches.
Fabriques de plâtre, de chaux hydraulique; faïenceries, fabriques de bijouterie en faïence; fabriques de porcelaines, de gobeletterie, de bouteilles de verre, de verre à vitre, de glaces sans tain ;
Fabriques d'ameublement et de brosserie ; de vannerie, d'objets en bambou, roseau, etc.
Produits chimiques; fabriques de bougies, de soude artificielle; raffineries et épuration de pétrole ;
Fabriques d'objets en gomme et caoutchouc; fabriques de papier et de carton.
Filatures de lin, corderies, fabriques de cordages et de ficelle; tissages de toile; filatures de coton; fabriques de cotonnades; filatures de laine peignée; peignages de laine; tissage de laine; fabriques de mérinos et flanelles; fabriques de tissus d'ameublement; fabriques de lainages; fabriques de draperies, de peluches, de couvertures en laine, de tapis; filatures de soie; peigneries ou Garderies de bourres de soie ; filatures de déchets ou de bourres de soie ; tissages de soie, fabriques de couvertures en soie; fabriques de bonneterie, de ganterie de laine, de jerseys, de broderies à la mécanique, de rubans, d'équipements militaires, de chapeaux en feutre, soie, etc. ; de chaussures de feutre et déchaussons; de chaussures, de ganterie de peau.
lUffineries de sucre; fabriques de chocolat; de conserves de légumes.
A VÈtat : manufactures de tabacs; poudreries; allumettes; Imprimerie nationale ; arsenaux de la guerre et de la marine.
sa masse et en sa somme, le phénomène du travail. Là encore on se heurterait à la même impossibilité matérielle, et à la même impossibilité scientifique. Et donc, entre ces quatrevingts industries encore, il nous faut disting^uer, choisir, nous en prendre et nous en tenir à quelques types, — disons à sept ou huit types. Ce qui doit, pour nous, foire type, il n'est pas malaisé de le discerner. Si le caractère prédominant de la révolution économique qui depuis un siècle ou un siècle et demi a transformé le travail est précisément la concentration du travail ; si cette concentration est la marque et le sig^ne de la grande industrie; et si c'est la grande industrie qui pose réellement le problème social et politique qu'il s'agit aujourd'hui de résoudre, c'est la grande industrie surtout que nous avons à considérer, et c'est surtout la plus grande industrie, Tindustrie la plus concentrée, celle qui exige la plus grande concentration en un même lieu et dans le même temps du travail et du capital, du matériel et du personnel; c'est Tindustrie à outillage mécanique très cher et à population ouvrière très dense. Ainsi les mines, la métallurgie, la construction de machines, la verrerie, la filature, le tissage, etc. Ce seront par conséquent ici comme des monographies d'industries, ou plus exactement de quelques industries, — les plus concentrées de la grande industrie concentrée, — ou plus exactement encore des monographies de la population ouvrière de ces quelques industries, mines, métallurgie, construction, verrerie, filature, tissage, etc., que nous étudierons successivement par rapport au travail, aux circonstances du travail, aux maladies du travail, à la médecine du travail. Si nous n'adoptons pas la a monographie de famille » , malgré la haute estime que mérite l'œuvre à bien des égards et en bien des parties admirable de Le Play, c'est d'abord qu'on n'est jamais sur de tenir la famille moyenne, celle d'après laquelle on peut juger de toutes ou de la plupart des autres ;
que dès lors une seule monographie de famille ne prouve rien, je veux dire ne prouve pas assez; et que, pour prouver suffisamment, il faudrait en dresser beaucoup ou du moins plusieurs dans le même métier et dans le même milieu. C'est ensuite et surtout que la grande industrie, — telle qu'elle est maintenant exercée, — ayant eu trop souvent et malheureusement pour effet de désarticuler, de désorganiser et presque de détruire la famille ouvrière, ce qui serait encore légitime et possible pour la petite industrie ne Test plus du tout pour la grande; qu'il y a comme un contresens, qu'il y a en tout cas une contre-réalité, à prendre la famille pour unité sociale sous le régime de la grande industrie; etque, sous ce régime, — cela est d'autant plus vrai que l'industrie est d'autant plus grande, d'autant plus concentrée, — l'unité sociale n'est point la famille, mais bien l'entreprise ou l'usine.
Je le sais, constater ce fait et vouloir en partir, le mettre à la base de cette enquête et fonder sur lui la méthode mêiçe, ce n'est pas supprimer toute cause d'erreur et toute incertitude. Gomme on n'est jamais sur, avec la monographie de famille, d'avoir la famille moyenne, on ne sera jamais sûr non plus, avec la monographie d'entreprise ou d'usine, d'avoir l'entreprise ou l'usine moyenne. Et comme, dans le même métier et dans le même milieu, les choses varient d'une famille à l'autre, les choses aussi, dans la même industrie, varient sans doute d'une région à l'autre, et, dans la même région, d'une entreprise à l'autre.
Un premier écart sera donc donné par la géographie, puisque la nature n'a groupé qu'en gros les industries par régions; que, d'ailleurs, elle est loin d'imposer à toutes également ses lois ou ses conditions ; que, pour telle ou telle d'entre elles, ces lois, ces conditions sont secondaires ; et que, pour celleslà mêmes qui y sont soumises, les conditions sont modifiables, jusqu'à un certain point et dans une certaine mesure, par la
volonté et Tesprit, par Tinvention et Taction des hommes.
Le Nord et le Pas-de-Calais ont des mines de houille, mais il y en a d^autres dans la Loire, dans le Gard et quelques départements du Midi. Or, les mines du Nord et du Pas-de- Calais, au seul point de vue, où nous nous plaçons, de Tétat de leur population ouvrière, diffèrent sensiblement de celles du bassin de la Loire, qui diffèrent sensiblement des mines du Gard et des départements méridionaux. Ainsi pour la métallur^e, la construction mécanique, la verrerie, la filature et le tissag^e.
Et vraisemblablement, pour la métallurgie, la construction mécanique, la verrerie, la filature et le tissage, comme pour les mines, Tétat des populations ouvrières, dans chacune des régions, différera ensuite selon les entreprises ou les usines, de même qu'il diffère d'abord selon les régions; toutes les différences, nous les noterons aussi soigneusement, aussi rigoureusement que possible, par rapport à la région, à Tentreprise ou à Tusine que nous aurons choisie pour type. Ce sera un deuxième écart, mais cela ne fera jamais que deux variations, — aussi peu que possible, — et de cette façon, pour ce qui est de l'industrie concentrée, type de l'industrie moderne, qui à son tour fait type dans la société moderne, nous serrerons d'aussi près que possible la vérité. Que si nous ne feisons que la serrer de près, sans la saisir ni l'étreindre entièrement, si beaucoup de choses qui la compléteraient restent ignorées ou inexprimées, et si, au bout du compte, en bien des cas, nous sommes obligés de convenir que nous n'y pouvons que très peu, ou peut-être rien, on voudra bien songer au peu que la médecine, aujourd'hui même, connaît et surtout au rien qu'elle peut sur le corps humain, qui, pourtant, quelque compliqué qu'il soit, ne saurait être comparé en complication au corps social ; on ne demandera pas à la médecine des sociétés ce que l'on n'oserait demandera l'autre,
de rayer absolument du monde le mal et la mort; et Ton trouvera là, avec un motif de s'humilier, une raison de se résigner; non pas de s'abstenir sous prétexte que Ton ne connaîtra et que Ton ne pourra jamais tout, mais de se contenir dans ce qu'il est permis de connaître et de pouvoir, et de se contenter si Ton connaît par approximation et si Ton peut par amélioration.
A ces deux fins, qui pour la politique sociale n'en font qu'une, connaître assez bien et pouvoir mieux, tendront les monographies d'industries que nous entreprenons de réunir. Ou plutôt non : nous n'entreprenons pas seulement de recueillir des monographies d'industries, puisque des monographies ne peuvent être à elles-mêmes leur propre objet; que notre dessein est, au contraire, de faire concourir toutes celles-ci à un même objet; et que, par suite, elles se meuvent toutes dans un même plan, elles sont chacune partie d'un même ensemble, et fonction d'un même tout. La formule n'est pas bonne^ de dire que ce seront ici des monographies de quelques industries à grande concentration, par rapport, successivement, au travail, aux circonstances du travail, aux maladies du travail, à la médecine du travail. Il est plus vrai de dire, en la renversant, que nous étudierons ici le phénomène social et politique du travail dans l'État moderne, successivement sous ses quatre aspects : travail en soi, circonstances du travail, maladies du travail, médecine du travail, à propos et sur des exemples tirés de quelques industries, les plus concentrées de l'industrie concentrée : mines, métallurgie, construction mécanique, verreries, filature et tissage. Ce quadruple aspect du phénomène trace le quadruple cadre où viendront s'inscrire, en fragments ordonnés par matière et à leur rang dans la composition, ces monographies d'industries qui ne sont pas pour elles-mêmes, qui ne valent que comme illustration et démonstration de fait. Tels seront donc
les quatre titres de cette enquête; telle en sera Tossature, la division fondamentale et en quelque sorte org^anique.
•Après quoi, à propos de quoi et sur l'exemple de quoi, travail, circonstances du travail, maladies et médecine du travail dans les mines, la métallurgie, la filature, le tissagCy etc., nous essaierons de généraliser quant au travail, aux circonstances du travail, aux maladies et à la médecine du travail, dans toute la grande industrie concentrée, puis, aux degrés supérieurs, dans l'industrie tout entière, et quant au travail tout entier dans la société et dans TÉtat modernes. Après quoi encore, comme nous ne voulons pas faire ici de l'art pour Fart, mais de Tart pour la vie, et de la science sociale pour la politique, partout où nous aurons légitimement généralisé, nous tâcherons de conclure, et partout où nous aurons légitimement conclu, nous nous efforcerons d^agir.
Considérons d'abord le travail à l'état normal et, si Ton peut ainsi parler, sans tomber dans le péché des u sociologues » , qui est d'abuser d^s comparaisons et des métaphores en laissant croire que ce sont plus que métaphores et comparaisons, le travail en état de santé. Pour connaître le travail en état de santé ^ nous examinerons premièrement le travail en soi et deuxièmement les circonstances du travail. Sous la rubrique travail en soi, il faut comprendre tout ce qui concerne, tout ce qui constitue la condition de l'ouvrier : salaires et autres modes ou modes supplémentaires de rémunération du travail ; durée du travail et temps de repos; admission, exécution, résiliation ou résolution du contrat de travail ; autres clauses de ce contrat ; ses données positives dans chaque industrie, chaque entreprise ou chaque usine, pour les deux sexes et les diverses catégories d'âge ; ouvriers, ouvrières, jeunes gens et apprentis des diverses spécialités. Ensuite, cette analyse faite pour chaque industrie examinée.
chaque entreprise ou chaque usine, chaque catégorie et chaque spécialité, on fera un peu de synthèse ; on comparera ces données positives et particulières du contrat de travail atxx principes généraux et aux règles légales applicables dans tout le pays à toutes les industries ; de la condition matérielle de Fouvrier telle qu'elle lui est faite individuellement par le contrat de travail on rapprochera, dans la mesure qu'autorise une discrétion nécessaire, la situation commerciale de l'entreprise ou de l'usine, et la situation économique de l'industrie, de cette industrie, de toute l'industrie, et presque de tout le travail ; lesquelles influent et réagissent plus ou moins directement, plus ou moins puissamment, mais certainement, sur chaque point du contrat de travail particulier : salaire, durée, admission, exclusion ; sur la condition personnelle de chaque ouvrier ou ouvrière de chaque catégorie et de chaque spécialité.
Procédant de la sorte pour les mines, la métallurgie, la construction mécanique, la filature, le tissage, etc., et observant fidèlement cette méthode, nous arriverons, — nous devons arriver, — à l'approximation la plus voisine, c'est-àdire à la notion la plus juste du travail dans la grande industrie concentrée, considéré d'abord en son premier état, le travail en état de santé, et sous sa première espèce, le travail en soi. Nous commencerons par essayer de bien déterminer, — ce sera le premier exemple de la première partie, — quelle est aujourd'hui, comme distribution et comme économie, comme direction, comme administration et comme discipline du travail, comme formalités d'embauchage et de renvoi, la condition de l'ouvrier dans les mines de houille. C'est une mine du Pas-de-Calais qui nous fournira la matière essentielle de cette première monographie ; mais nous aurons soin, chemin faisant, de relever et de marquer les variations intéressantes de région et d'entreprise, entre le bassin
LES MINES DE HOUILLE 15tt
houiller du Nord et ceux du Centre et du Midi de la France, peut-être même, s'il y a lieu, les autres bassins houillers des pays qui, tout proches de nous et rapprochés encore par la multiplication des communications matérielles et intellectuelles, sont en contact industriel, politique et social avec nous.
Le plus rapide et le plus sur moyen, pour quiconque veut savoir ce qu'est vraiment le travail du mineur, est de descendre dans une fosse. On appelle une fosse tout un groupe, tout un système de bâtiments, d'installations et de machines, un vaste enclos fermé de murs et de grilles, sol noir de charbon pulvérisé, hautes cheminées fumantes, grands ateliers sonnant, bourdonnant ou ronflant, puits d'extraction et d'aération, escaliers de fer grimpant vers des paliers reliés par des ponts de fer. Prenez, en passant, l'ingénieur qui vous attend pour faire sa tournée quotidienne, heureux de vous montrer son domaine et ses hommes. Entrez dans la salle de bains et revétez-y la chemise de toile grise, le pantalon et la veste de toile bleue ; ceignez-vous les reins de la large ceinture de cuir; enfoncez solidement jusqu'au ras des yeux et des oreilles cette calotte que vous recouvrez du chapeau rond de cuir bouilli ; chaussez ces lourds brodequins aux semelles hérissées de clous, et armez-vous de la lampe de sûreté qu'on vous offre tout allumée, et que vous porterez tantôt à la main, et tantôt à la boutonnière, suspendue par le crochet qui la termine : le bourgeron pour ne rien craindre de la poussière, le chapeau de cuir pour vous protéger de la chute
éventuelle des pierres, les gros souliers pour traverser à sec les flaques d'eau, et leurs semelles à clous pour ne pas g^lisser ou vous retenir sur les plans inclinés. En cet équipage, suivez votre guide et montez, car, pour descendre, il faut d'abord monter et c'est de là-haut que la machine, à grands tours de roue, va vous précipiter, ou plutôt vous laisser couler dans Tabime.
L'homme que vous rencontrez là, avant d'avoir franchi le seuil mystérieux qu'à moins d'être du métier on n'aborde jamais sans un peu d'inquiétude, c'est le chef de carreau^ dont le royaume est du jour; passé le seuil, vous êtes dans le royaume dufond^ et l'autre homme qui se tient debout près de la cage, épiant avec une ironie de bon enfent l'impression que vous dissimulez mal, c'est le chef moulineur^ le portier de ce qu'on nomme romantiquement « cet enfer » , le nocher de ce voyage au pays des ombres. Il ouvre une des berlines qui viennent de remonter, assemblées et comme ramées quatre à quatre ; embarquez, accroupissez-vous, baissez la tête pour ne pas heurter la charpente : Hue à la viande ! crie l'homme, et il appuie sur une sonnerie électrique. Même, parce que c'est vous, et que vous êtes accompagné de l'ingénieur, il ajoute une épithète à sa formule, déjà si expressive, et un coup de timbre à sa sonnerie. Quatre ou cinq coups : M Hue à la grosse viande ! » La roue tourne, la chaîne se dévide, on ci mouline » ; vous voilà parti. La descente est très douce, et peu à peu les yeux s'accoutument à l'obscurité, peu à peu le cœur s'aguerrit : cependant le temps dure, un léger choc, vous arrivez. Trois minutes à peine se sont écoulées, et vous êtes à plus de 500 mètres. Malgré vous, vaguement vous songez à la croûte d'un demi-kilomètre d'épaisseur, aux couches superposées de rocher, de sable, de craie et de terre, à la nappe d'eau qui vous séparent du monde des vivants et de la plaine où sont les villes; mais
une autre vie surg[it devant vous, et devant vou8 une autre ville allonge les voûtes de ses rues étroites et sombres :
Ora sen va per un tegreto calie Tral muro délia terra e gli martirif Lo mio Maestro, et io dopo le spalle (i).
Seulement, cette vie est-elle une vie, ou bien ces hommes sont-ils, comme on le leur dit et comme ils le répètent parfois, des a martyrs » ? C^est ce que nous voudrions savoir, et ce que nous sommes venus leur demander. Faisons avant tout connaissance : et, les interrogeant, apprenons d'eux comment est habitée et gouvernée la cité souterraine.
Le chefporton nous a reçus à Taccrochage, quand la cage a touché le sol, vers 670 mètres, et que nous en sommes sortis. * 11 est pour le fond ce qu'est pour le jour le chef de carreau. Le titre qu'il porte est^ dit-on, une corruption en patois belge du mot a poireau » : le porion^ c'est, selon l'expression populaire, « une grosse légume » . Personnage important, investi de la confiance de ses chefs, il est chargé de toute la surveillance du fondj et il a sous ses ordres toute la fosse. Il assure la stabilité du service, non seulement en temps ordinaire entre deux visites de l'ingénieur, qui descend tous les jours, mais en temps de crise, lorsqu'il y a changement d'ingénieur. Ce n'est pourtant qu'un ouvrier, mais choisi après mûre délibération parmi les plus connus pour leur intelligence et leur dévouement.
(1) Dabtb, Infemo^ chant X.
162 1/OllGANISATION DU TRAVAIL
La fosse est subdivisée en quartiers. On nomme « quartier w un groupe de tailles assez rapprochées pour que le porion puisse le visiter au moins deux fois par jour (la taille^ c'est le chantier où Ton abat le charbon). Dans la mine que nous décrivons, il y a de trois à cinq quartiers par fosse ; il y a donc de trois à cinq porions, qui, le jour, sont de service tous les trois ou tous les cinq, et qui de plus sont assistés chacun d'un surveillant. La nuit, le service se compose d'un ou deux porions par fosse : ils dirigent les équipes préposées aux travaux d'entretien et aux travaux qui se font à deux ou trois postes. Un surveillant d'about s'occupe tout particulièrement, «t l'on peut dire exclusivement, du puits : besogne délicate, et de la bonne ou mauvaise exécution de laquelle dépendent à tout moment tant d'existences. Il passe incessamment en revue les cages, le guidage, les câbles, la pompe ; il fait faire toutes réparations nécessaires ou utiles dans la colonne du puits; il fait, selon l'expression consacrée, rebrondir dans le cuvelage (partie qui traverse la nappe aquifère, et qui autrefois était garnie de douves de tonneau^ maintenant de pièces de fonte : rebrondir^ c'est à peu près calfater).
Comme le surveillant d'about a la charge de la sécurité du puits, le chef porion et les porions ont celle de la sécurité du fond. S'ils sont de jour, ils descendent vers 7 heures du matin (l'ingénieur, arrivé au bureau vers 6 heures et demie, ne descendra que plus tard). Le chef porion désigne les hommes à mettre à telle ou telle taille, suivant leurs forces et leurs qualités de travail : il place les, nouveaux arrivés ; il exerce sur les enfants, employés au fond, une sorte de tutelle. Les porions de quartier discutent pour chaque taille le prix avec les ouvriers, qu'en cas de contestation, ils renvoient au chef porion. Le dialogue est bref et réglé à l'avance : a Ce n'est pas assez, dit l'ouvrier. — Tu iras voir Charlouis, » répond le porion. — Charlouis, c'est le chef porion, Gharles-
Louis M..., car jamais on ne donne au chef porion son nom, on ne le connaît que sous son prénom ; grande marque de considération, comme, dans les villages, on n'appelle que par leur prénom : a monsieur Charles » ou « monsieur Louis n , les enfants des familles auxquelles on accorde quelque supériorité de fortune ou autre. Et Gharlouis décide, ou il en réfère à Tingénieur, qui tranche le débat en dernier ressort. S'il croit que les salaires sont un peu bas, dans tel ou tel quartier, il en prévient Tingénieur, et on avise. Son rôle est donc très délicat : intermédiaire entre les ouvriers et la compagnie, entre le Travail et le Capital, responsable pour une part de la paix ou de la guerre, il lui faut du jugement, du tact, du sang-froid et même de la finesse psychologique. Du choix qui sera fait du chef porion avec plus ou moins de discernement peut dépendre, on le voit, beaucoup de bien ou beaucoup de mal.
Ses inférieurs immédiats, les porions, jouent auprès de lui le même rôle qu'il joue auprès de l'ingénieur ; jugent-ils que les ouvriers ne gagnent pas suffisamment à telle ou telle taille particulièrement difficile, ils l'en avertissent. Ils « commandent» le matin les équipes, vérifient s'il y a des absents, et, dans le cas où il y en aurait, demandent au chef porion de les remplacer. Ils font abattre le charbon et le font transporter ; ils pourvoient à la solidité du boisage des chantiers, à la sécurité des plans inclinés. Dans tous les sens du mot, ils a assurent n le travail.
C'est ce que fait aussi, avec eux et sous eux, le surveil" lant^ qui est comme le substitut du porion, qui le supplée lorsqu'il est malade ou en congé, qui l'assiste dans les moments d'urgence et dans les passages périlleux. Habituellement, puisqu'il est surveillant, il « surveille w le travail; allant sans cesse d'un chantier à un autre, il a l'œil, dans ses rondes, aux gamins et aux conducteurs de chevaux : il est
en fait un second porion, mais un porion en mouvement.
Chefs porions, porions, surveillants, sont les sous-officiers de la mine. Les ouvriers en sont les soldats, car il n'est peutêtre pas abusif de comparer à une armée ces ateliers immenses où s'enrôlent des milliers d'hommes, et dont on conçoit aisément que l'un des caractères doive être, en raison même de leur énormité, l'ordre, la discipline, la hiérarchie. La taille en est le peloton ou l'escouade. Chaque taille comprend de un à six ouvriers, avec un ou deux aides ; huit hommes au maximum et le plus souvent cinq (quatre mineurs et un aide) . Le mineur, de son vrai nom ouvrier à la veine^ fait l'abatag^e du charbon, creuse la voie, place les bois de soutènement et pose les rails de roulag^e. L'aide est chargé d'amener, le matin, les bois à la taille, de remplir de charbon les berlines, et de les rouler jusqu'au plan incliné. Dans l'entre-temps, il travaille à la veine, afin d'apprendre le métier : c'est un servant et un apprenti. Il entre vers seize ans, reste jusqu'au service militaire, et rentre à son retour du régiment, où il prend définitivement le pic et « frappe » . La taille est sous la direction d'un chef de taille, qui en est soit le plus vieux, soit le plus habile ouvrier. 11 lui donne son nom : a la taille à Rossignol, Pierre » , reçoit des porions et transmet à ses camarades les instructions à suivre. Quoique son titre de chef soit plutôt honorifique, en ce qu'il n'est qu'un simple ouvrier, cependant il exerce un commandement : au choix ou à l'ancienneté, il est passé caporal.
Autour de tout ce monde, chefs porions, porions, surveillants, chefs de taille, ouvriers à la veine et aides-ouvriers, qui forment le personnel actif de la mine, circule et s'empresse tout un monde de gens qui en composent les services auxiliaires : ouvriers à l'entretien, boiseursy raccommodeurs , raucheurs (rehaucheurs=rehausseursî) qui remontent le plan'chage; hommes au creusement des travers^bancs^ qui percent
dans le roc les boweiies (la boweiiCy eo patois flamaod, est une lucarne de cave affectant la forme d'un four, — une aire et un cintre, — forme qu'affectent justement les galeries); gamins qui poussent les berlines sur les plans inclinés, au sommet desquels ils les prennent des aides, ou qui gardent Taccès des chantiers; conducteurs de chevaux^ qui amènent les wagonnets pleins de charbon de la base du plan incliné à l'accrochage du puits d'extraction; maréchaux-ferrants pour ces mêmes chevaux, dont beaucoup, descendus depuis plusieurs années et logés en une écurie à l'entrée de la fosse, ne re verront jamais la verdure d'un pré à la lumière du soleil. Et, là-haut, par delà la masse d'un demi-kilomètre, au bout de la colonne gigantesque du puits, tout un monde encore, qui décroche, dès qu'elles touchent le sol, les berlines chargées, les enlève, les entraine, déverse la houille sur l'espèce de tamis ou de trottoir roulant, lequel, d'un côté à l'autre de l'atelier, va le faire passer sous les doigts agiles des trieurs ou tîieuseSy afin d'en retirer les pierres ; ouvriers et ouvrières du four y mais immédiatement rattachés au fond, d'où ils reçoivent à tout instant la matière de leur travail, et qui tout de suite seraient arrêtés si le monde d'en bas s'arrêtait.
La nomenclature en a dû sembler déjà longue, mais elle est encore incomplète ; or, c'est un point trop capital que celui de la division, de la répartition, et de la combinaison du travail dans l'industrie houillère, pour que nous ne la complétions pas et ne la précisions pas tout à fait. Le tableau suivant nous y aidera.