‹ La crise du monde moderneChapitre 1 sur 147 · RP · texte numérisé non relu

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ORSQUE nous avons, 1} y a quelques ‘années, .

écrit Orient et Occident, nous pensions avoir

donné, sur les questions qui faisaient l’objet de ce livre, toutes les indications utiles, pour le moment tout au moins. Depuis lors, les événements sont allés en se précipitant avec une vitesse toujours croissante, et, sans nous faire changer d’ailleurs un seul mot à ce que nous disions alors, ils rendent opportunes certaines précisions complémentaires et nous

amènent à développer des points de vue sur

lesquels nous n'avions pas cru nécessaire d’insister tout d’abord. Ces précisions s'imposent d'autant plus que nous avons vu s'affirmer de nouveau, en ces derniers temps, et sous une Îorme assez agressive, quelques-unes des con- Iusions que nous nous sommes déjà attaché précisément à dissiper; tout en nous abstenant soigneusement de nous mêler à aucune polémique, nous avons Jugé bon de remettre Îles

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choses au point une fois de plus. Il est, dans cet ordre, des considérations, même élémentaires, qui semblent tellement étrangères à l'immense majorité de nos contemporains, que, pour les leur faire comprendre, il ne faut pas se lasser d’y revenir à maintes reprises, en les présentant sous leurs différents aspects, et en expliquant plus complètement, à mesure que les circonstances le permettent, ce qui peut donner lieu à des difficultés qu'il n'était pas toujours possible de prévoir du premier coup.

Le titre même du présent vcelume demande quelques explications que nous devons fourir avant tout, afin que l’on sache bien comment nous l’entendons et qu'il n’y ait à cet égard aucune équivoque. Que l’on puisse parler d'une

crise du monde moderne, en prenant ce mot

de «crise » dans son acception la plus ordinaire, c’est une chose que beaucoup ne mettent déjà plus en doute, et, à cet égard tout au moins, il s’est produit un changement assez sensible : sous l’action même des événements, certaines illusions commencent à se dissiper, et nous ne pouvons, pour notre part, que nous en féliciter, car 1l y a là, malgré tout, un symptôme assez favorable, l'indice d’une possibilité de redressement de la mentalité contemporaine, quelque chose quiapparaît comme une faible

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lueur au milieu du chaos actuel. C’est ainsi que là croyance à un « progrès » indéfimi, qui était tenue naguère encore pour une sorte de dogme intangible et indiscutable, n’est plus aussi généralement admise; certains entrevoient plus ou moins vaguement, plus ou moins coniusément, que la civilisation occidentale, au lieu d’aller toujours en continuant a se développer dans le même sens, pourrait bien arriver un jour à un point d'arrêt, ou même sombrer entièrement dans quelque cataclysme. Peut-être ceux-là ne voient-ils pas nettement où est le danger, et les craintes ch1mériques ou puériies qu’ils manifestent pariois

prouvent suffisamment la persistance de bien

des erreurs dans leur esprit; mais enfin c’est déjà queique chose qu'ils se rendent compte qu’il y a un danger, même s'ils le sentent plus qu'iis ne lé comprennent vraiment, et qu'ils parviennent à concevoir que cette civilisation dont les modernes sont s1 inlatués n’occupe pas une place privilégiée dans l’histoire du monde, qu'elle peut avoir le même sort que tant d’autres qui ont déjà disparu à des époques plus: ou moins lointaines, et dont certaines n’ont laissé derrière elles que des traces infimes,

des vestiges à peine perceptibles ou diffici-

lement reconnaissables.

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Donc, si l’on dit que le monde moderne subit une crise, ce que l’on entend par là le plus habituellement, c’est qu’il est parvenu à un point critique, ou, en d’autres termes, qu'une

transformation plus ou moins profonde est

imminente, qu’un changement d'orientation devra inévitablement se produire à brève

‘échéance, de gré ou de force, d’une façon plus ou moins brusque, avec ou sans catastrophe.

Cette acception est parfaitement légitime et correspond bien à une partie de ce que nous pensons nous-même, mais à une partie seule-

ment, car, pour nous, et en nous plaçant à

un point de vue plus général, c’est toute l’époque moderne, dans son ensemble, qui représente pour le monde une période de crise; il semble d’ailleurs que nous approchions du dénouement, et c'est ce qui rend plus sensible aujourd’hui que jamais le caractère anormal de cet état de choses qui dure depuis quelques siècles, mais dont les conséquences n'avaient pas encore été aussi visibles qu’elles le sont maintenant. C'est aussi pourquoi les événements 8e déroulent avec cette vitesse accélérée à laquelle nous faisions allusion tout d’abord; sans doute, cela peut continuer ainsi quelque temps encore, mais non pas indéfiniment ; et même, Sans être en mesure d’assigner une limite précise, On à

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l'impression que cela ne peut plus durer très

longtemps.

Mais, dans le mot même de « crise », d’autres significations sont contenues, qui le rendent encore plus apte à exprimer ce que nous voulens dire : son étymologie, en effet, qu'on perd souvent de vue dans l'usage courant, mais à laquelle il convient de se reporter comme il faut toujours le faire lorsqu'on veut restituer a un terme la plénitude de son sens propre et de sa valeur originelle, son étymologie, disons-nous, le fait partiellement synonyme de « jugement » et de « discrimination ». La phase qui peut être dite véritablement « critique », dans n'importe quel ordre de choses, c'est celle qui aboutit immédiatement à une solution favorable ou défavorable, celle où une décision intervient dans un sens ou dans l'au-

tre; c’est alors, par conséquent, qu’il est pos-

sible de porter un jugement sur les résultats acquis, de peser le « pour » et le « contre », en opérant une sorte de classement parmi ces résultats, les uns positifs, les autres négatifs, et de voir ainsi de quel côté la balance penche définitivement. Bien entendu, nous n'avons aucunement la prétention d’établir d’une façon complète une telle discrimination, ce qui serait d’ailleurs prématuré, puisque la crise n'est

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point encore résolue et qu'il n’est peut-être

même pas possible de dire exactement quand

et comment elle le sera, d'autant plus qu'il est toujours préférable de s'abstenir de certaines prévisions qui ne sauraient s'appuyer sur des raisons clairement intelligibles à tous, et qui, par suite, risqueraient trop d'être mal interprétées et d’ajouter à la confusion au leu. d’y remédier. Tout ce que nous pouvons nous proposer, c’est donc de contribuer, jusqu à un certain point et autant que nous le permettront les moyens dont nous disposons, à donner à ceux qui en sont capables la conscience de quelques-uns des résultats qui semblent bien établis dès maintenant, et à préparer ainsi, ne fût:ce que d’une manière très partielle et assez indirecte, les éléments qui devront servir par la suite au futur « jugement », à partir duquel s’ouvrira une nouvelle période de lhistoire de l'humanité terrestre.

Quelques-unes des expressions que nous venons d'employer évoqueront sans doute, dans l'esprit de certains, l’idée de ce qu'on appelle le « jugement dernier », et, à vrai dire, ce ne sera pas à tort: qu’on l’entende d’ailleurs littéralement ou symboliquement, ou des deux facons à la fois, car elles ne s’excluent nullement en réalité, peu importe ici, et ce n'est

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