‹ La crise française, faits, causes, solutionsChapitre 1 sur 191 · RUE GARANCIÈRE · texte numérisé non relu

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PRIiFACE

Il y a actiielloment de par le monde beaucoup de pays qui pour des causes très diverses sont en état de crise : la Chine, le Mexique, la Perse, la Turquie, l'Angleterre.

La France a aussi sa crise. De toutes parts, on entend proclamer l'état de malaise du pays. ^<. Que voit-on , en effet? disait M. Barthou au banquet de l'Alliance républicaine démocratique (30 novembre 1911). Des individus, des collectivités, des administrations, des associations qui élèvent au-dessus de la loi leurs revendications, qui préconisent la violence et l'action directe; un Pai'lement qui veut se substituer au gouvernement, un gouvernement qui se traîne à la remorque et vit au jour le jour, ballotté entre des intérêts contradictoires. ^^

Il // y a Sîlremeîit à l'heure actuelle dans la classe ouvrière un mouvement de désaffection pour le régime, déclarait le syndicaliste Pouget parlant comme témoin au procès du Sou du Soldat (10 janvier 1912). Nous nous trouvons dans une situation qui ressemble beau-

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coup à celle qui a prcédé le coup d'Etat. . . Si le jyrince Victor, qui prépare j dit-on^, un coup d'Etat, vient demain, il trouverale peuple indifférent. « Pour M. François Maury : « La perspective d'un soulèvement syndicaliste, d'une Commune démagogique, suivie, après de terribles convulsions, d'une dictature — ou de l'invasion— paraît être la seule qui reste à la nation. » [La Revue Bleue, 27 janvier 1912.)

Or, ce malaise et ces inquiétudes du pays coïncident avec une période de sérieuses difficultés extérieures. Agadir en marque une date capitale. Mais ce n'est là qu'une étape, car le traité franco-allemand du 4 novembre 1911, qui en a été la conséquence, contient en germe de multiples causes de conflit entre Paris et Berlin.

L'immense majorité des Français a, d'ailleurs, conscience de la gravité de la période actuelle. « // y a bien des années, constate Capus, le pénétrant observateur, que l'on n avait senti un pareil frémissement dans les conversations de la rue, des salons et des cercles. Les grands mots y ont fait leur apparition : anarchie, responsabilité. D'habitude, on ne les prononçait guère qu'à la tribune et dans le journalisme . Les simples particuliers hésitaient à s'en servir dans leurs entretiens familiers ; ils les trouvaient un peu gros, un peu solennels et même un peu prétentieux pour en user entre camarades. Les voilà aujourd'hui tombés dans le langage courant ; et de petites gens de rien du tout vous disent avec assurance que, lorsqu'il se produit un désastre national comme celui de Toulon, il est capital

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d'établir clairement les responsahilités, et que l'anarchie n'est pas tolérahle plus longtemps. Pour comble d'impertinence, si l'on demandait à ces gens-là de quoi ils se mêlent, ils n' lié siter aient pas à vous répondre qu'ils se mêlent de ce qui les regarde directement, n [XonLe Figaro, 2 octobre 1912.)

La masso française est d'autant plus troublée qu'elle se trouve en présence de symptômes apparemment contradictoires :

Manifestations indéniables d'anarchie généralisée ;

Détraquement manifeste de nos administrations d'État;

Amélioration certaine, considérable et très rapide de l'opinion publique.

De toutes parts, on est d'accord pour demander ^ un gouveruement qui gouverne v. Mais l'inquiétude subsiste parce qu'on ne voit pas d'issue.

La masse n'a encore que des sensations diffuses de la situation présente. Elle manque de vue générale. Rien de plus explicable. Le Français, absorbé par ses affaires, informé par sou journal quotidien, ne connaît la vérité que d'une façon fragmentaire, car elle lui est forcément offerte par petites doses, au hasard des événements.

Il n'a pas le loisir de faire le travail considérable qui consiste à réunir méthodiquement les éléments épars de jugement afin d'avoir une vue d'ensemble. Par conséquent, il ne peut, — ce qui serait seulement la conséquence de cette vue générale, — réfléchir assez

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sur la situation afin d'en déduire les solutions possibles. C'est pour cette raison que tant de Français ont le sentiment net du péril sans cependant entrevoir comment nous pourrons sortir des difficultés actuelles.

Il y a là une lacune que j'ai voulu contribuer à combler.

Ce livre, essentiellement positif et réaliste, a pour objet de répondre à ces trois questions capitales :

Quelle est notre situation vraie au point de vue politique, social, moral, militaire?

Quelles sont les causes de l'état de choses actuel? Quelles solutions sont pratiquement possibles? Comme, au moins, une partie de cet ouvrage sera consacrée à des constatations souvent pénibles pour notre amour-propre national, on pourra dire : est-il bien conforme à l'intérêt français qu'un tel livre soit écrit? Ne va-t-il pas constituer une sorte de mine de documents classés, que les étrangers vont utiliser dans leurs journaux contre le bon renom français?

Qu'on se rassure. Au delà de nos frontières, on ne s'est pas fait faute de signaler déjà la gravité de notre crise nationale. Nos amis intéressés à connaître exactement le degré de nos forces et surtout nos adversaires éventuels immédiats, les Allemands, sont, soyez-en sûrs, mieux renseignés que nous-mêmes sur l'état véritable de la France.

Il n'y a donc aucun inconvénient sérieux à dire les choses telles qu'elles sont. Une connaissance complète de la situation réelle ne peut servir que les Français.

PRKFACE V

Elle est d'ailleurs urgente. Sons peine d'aggraver encore le péril, nous ne pouvons pas pratiquer plus longtemps la tactique de l'autruche mettant la tête sous son aile pour ne pas voir le danger.

Il s'agit donc d'envisager la situation résolument et surtout de ne pas se payer de mots.

(]e livre est divisé en trois parties : les faits, les causes, les solutions, qui correspondent aux trois questions plus haut indiquées. Evidemment chercher à y répoudre, surtout à la dernière, constitue une tentative audacieuse.

Je n'en disconviens pas. Je l'ai néanmoins tentée, parce qu'il fallait qu'elle fût accomplie et qu'ew un seul livre, le Français inquiet de l'avenir du pays ait sous une forme condensée tous les éléments (faits, documents, opinions) de jugement et de décision. J'ai pensé, en outre, que le fait d'avoir vu depuis vingt ans fonctionner en Europe, en Asie et en Amérique les divers grands systèmes politiques n'était peut-être pas une mauvaise formation pour essayer une pareille œuvre.

Dans ma volonté, ce livre n'est ni un livre de polémique, ni un livre de parti ou d'opposition. Un Français qui, comme moi, a voyagé longtemps à l'étranger, qui s'est efforcé de comprendre le conflit des grands intérêts économiques, politiques, sociaux et religieux, ne peut plus, lorsqu'il revient en France, trouver aucun intérêt aux rivalités de personnes ou aux questions de parti telles qu'elles sont comprises le plus souvent chez nous. Il ne voit que la France, ses intérêts généraux,

durables, permanents, la place qu'elle doit occuper dans le monde. C'est donc au seul point de vue national que je me suis placé.

C'est pourcette raison qu'on trouvera relativement peu de noms propres dans ce livre. Je ne combats pas contre des personnes, mais pour des idées. Je n'ai cité des noms que quand ils étaient indispensables à l'intelligence d'un fait ou à une démonstration nécessaire. Voulant être avant tout pratique, je ne récrimine pas sur le passé. Je signale les fautes commises seulement afin d'en dégager la ligne de conduite qui s'impose pour l'avenir.

Ce livre n'est d'ailleurs nullement pessimiste, car il parait au moment précis où notre crise semble pouvoir prendre fin. Aussi, après avoir constaté les symptômes graves de la situation, j'expose les récents indices favorables qui nous autorisent à croire que nous pouvons en sortir grâce aux ressources infinies que nous possédons. C'est ce qui m'a permis de conclure avec une sincérité absolue que, si la France le veut, elle a en ellemême tous les moyens nécessaires de faire face seule aux plus redoutables éventualités.

Cet ouvrage a certainement des défauts. Son plus évident est d'avoir au delà de 600 pages. Le livre le plus court est généralement le meilleur. Mais si l'étendue de ce travail a une excuse, elle est dans la multiplicité et la diversité des questions envisagées. En réalité, dans La Crise française, j'ai chercbé à donner une vue panoramique de la situation intérieure et extérieure de

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la France, des problèmes essentiels qui se posent pour elle en guerre comme en paix. Etant donnée l'ampleur d'un pareil sujet et, bien que chacune de ses parties ait été réduiteà ses éléments indispensables, on admettra, j'espère, que ce livre puisse dépasser les limites ordinaires. Mes lecteurs m'excuseront encore de son étendue en considérant que la table des matières est établie de telle sorte qu'ils peuvent instantanément trouver la partie du sujet qui les intéresse et les faits qui s'y rapportent, (iràce à cette disposition de la table, Aa Crise française constitue un répertoire abondant de documents précis et faciles à consulter sur toute la période actuelle.

Au moment où j'écris ces lignes, le réveil de l'opinion s'accentue. Sous sa pression, un ministère de tendances enfin nationales, le ministère Poincaré, s'est constitué.

Le ministre de la Guerre et de la Marine notamment ont fait d'excellente besogne. Mais, en raison de l'état de notre parlementarisme, la durée du ministère Poincaré peut dépendre d'une pelure d'orange, comme on dit au Palais-Bourbon. C'est pourquoi, plus que jamais, il est nécessaire d'éclairer l'opinion, de la documenter, de lui donner les éléments d'idées nettes et précises, de l'armer en vue des décisions capitales qu'à bref délai elle devra prendre et imposer.

C'est dans le but de contribuer à cette œuvre nécessaire que j'ai écrit ce livre, fruit d'un long effort. Je n'ai rherché ni à plaire, ni a déplaire, mais à voir juste, a

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dire vrai. C'est un rùle ingrat, difficile mais utile. Je ne suis pas certain d'ailleurs d'avoir réussi à le remplir, mais j'affirme n'avoir eu qu'une préoccupation : servir la cause française.

Paris, le ^8 avril 1912.

FAITS — CAUSES — SOLufloiviS '

PKEMIliRE PARTIE

Constatons d'abord ces faits surprenants et multiples qui, depuis quelques années, en raison de leur caractère anormal, inquiètent de plus en plus l'opinion française. On ne trouvera point ici une éhumération complète de tous ces faits; leur abondance est telle que plusieurs volumes ne suffiraient pas simplement à les exposer. Je me bornerai donc à opérer une sélection parmi les plus notoires, les plus récents, révélés au public par les informations non démenties de notre presse quotidienne. Pour chacun de ces faits, j'indiquerai la source exacte du renseignement. On pourra ainsi constater que je me suis gardé de toute exagération tendancieuse. Afin de m'en mieux garantir, quand il s'agit d'opinions exprimées sur ces faits, j'ai évité de citer des journaux d'opposition. Dans la plupart des cas, j'ai eu recours au Temps, bien

s LA CRISE FRANÇAISE

connu pour sa modération et sa fidélité aux institutions républicaines.

Cette méthode et cette sélection, en évitant un exposé documentaire trop étendu, donc confus, permettront, j'espère, un choix des symptômes essentiels, révélateurs de la véritable situation présente du pays.

Les faits ont été répartis autour de dix groupes d'idées formant dix chapitres. Leur énoncé successif suffit à montrer l'enchaînement de la démonstration qui est tentée.

Nos infériorités d'ordre général, graves et permanentes.

Où en est notre parlementarisme?

Où nous mène l'étatisme politicien?

Comment s'organise chez nous l'anarchie et la révolution?

L'état de la sécurité publique.

Quelques conséquences économiques de notre régime politicien.

Divers symptômes de la désorganisation générale. ^ L'antimilitarisme.

Quelques lacunes de la défense nationale.

Opinions sur l'état actuel de la France.

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