I. LES DEUX ANTICLÉRICALISMES
Il existe deux formes d'anticléricalisme.
L un est de formation historique.
L anticléricalisme „ • . i . , > ^
Il a pour origine la persistance qu ont
ji base histonque. . ,^ i ^ i j- i
mis a travers les âges les divers cierges
à se mêler de politique. Cette prétention qui, depuis des siècles, a causé tant de conflits, est devenue tout à fait incompatible avec la société moderne qui, de plus en plus, considère les croyances religieuses comme du domaine exclusif de la conscience individuelle. La volonté de ne plus souffrir l'immixtion dans la politique des prêtres, des pasteurs ou des rabbins, explique donc la lutte pour la séparation des Églises et de l'État. Malheureusement, en France, l'anticléricalisme ne s'est pas borné à fixer les frontières entre le domaine civil et le domaine religieux.
, , ^. , . . ,. L'anticléricalisme, chez nous, sur-
L anticlericahsme , , , , , . ,
^ . tout dans la récente période, est s6CLâir6
devenu intolérant et persécuteur au point que l'Etat, au lieu de rester réellement neutre comme il l'avait jadis promis, se montre souvent antireligieux et surtout anticatholique.
Il est de notoriété publique que beaucoup d'officiers ou de fonctionnaires qui accompagnent leur femme à la messe ont été mal notés. Jusqu'à ces derniers temps, leur avancement était compromis. Manger du curé a été le sport préféré d'un grand nombre de nos politiciens, sport utilitaire et tactique habile d'ailleurs, car, grâce au spectre du cléricalisme, ils ont pu, pendant dix ou quinze ans, ajourner les fameuses réformes sociales, promises par eux aux masses populaires, mais dont ils redoutaient la réalisation, car ils en sentaient les difficultés et l'inconnu.
n. EXEMPLES d'anticléricalisme INDÉFENDABLE
L'anticléricalisme dévoyé, devenu un moyen d'action politicien, a donné lieu à d'innombrables manifestations
indéfendables et absolument contraires au boù ordre moral du pays. En voici quelques exemples variés.
^ La noble mémoire de Jeanne
Contre . '
, d Arc, uniquement parce que 1 Eglise
J6£llin6 cl ArCa il i> 1 ri i>
catholique la réclame comme 1 une des siennes, a été l'objet d'une campagne abominable. Jeanne d'Arc a été traitée de " petite paysanne hystérique " , de " crétine de Domrémy » , de « Pucelle militarisiste et bondieusarde ", etc. Cbaque année, l'anniversaire de Jeanne d'Arc k Orléans témoigne du déplorable esprit sectaire qui sévit sur la France. Chaque fois qu'il s'agit de préparer les fêtes orléanaises, il faut se livrer à des négociations longues et délicates pour établir un accord, combien relatif! entre l'élément religieux et Télément civil. La participation des fonctionnaires n'est autorisée au cortège qu'à la condition que leur séparation d'avec le clergé soit très nette.
Pourquoi en célébrant Jeanne d'Arc, qui fit jadis l'union des Français, considérer les prêtres comme dés pestiférés? La fête de Jeanne d'Arc ne devrait-elle pas, au contraire, constituer une trêve aux querelles journalières? En pareil cas, la tolérance d'un gouvernement même areligieux serait infiniment plus politique au point de vue républicain que l'esprit de bas sectarisme dont on a fait preuve jusqu'à présent.
N'est-il pas humiliant pour nous Français de constater que les Américains savent comprendre Jeanne d'Arc mieux que nos autorités publiques? Un comité populaire vient de se former à New-York pour élever un monument populaire à Jeanne d'Arc " afin d'honorer une des plus nobles Françaises et une des plus grandes manifestations de patriotisme qui soient dans l'histoire du monde » .
LKS CAUSES 261
C'est le même fâcheux état d'es- L 'incident de .^ x- .1 i- • j-.
prit anticatholique qui détermina a
Nancy cet incident que le regretté
général Langlois raconta ainsi dans Le Temps (7 août
Récemment, avait lieu à Nancy un grand concours de gyn»nastiquc organisé par les patronages catholiques. A tort ou à raison, le préfet vit dans cette fête une manifestation antigouvernementale et fit défendre aux soldats, par l'autorité mUitaire, de se mêler aux fêtes de ce concours. Il n'y a rien à relever dans cette interdiction.
Mais un militaire, debout sur le trottoir et voyant passer la société de gymnastique de sa commune, aurait fait quelques pas au-devant d'nn gymnaste, son paifs, afin de lui serrer la main; puis il aurait regagné sa place dans la foule. Ce geste lui aurait valu trente jours de prison...
Cet incident souleva immédiatement les polémiques les plus vives, signe d'un état d'esprit réellement dangereux ; des sociétés de gymnastique laïques organisent des contre-manifestations politiqnes; de tous côtés, on sent un vent de haine soufQer avec violence parmi cette jeunesse française. ,Esl-ce donc ainsi qu'on la prépare à servir la France? Est-ce au moment où de pourparlers diplomatiques fort délicats peut sortir la guerre la plus terrible, qu'il convient d'étaler nos propres dissensions devant les étrangers? Est-ce ainsi que nous apprenons à nos fils à combattre les nns à cùté des autres, à travailler les uns pour les autres, à s'entr'aider, à se soutenir? Est-ce en semant la discorde que nous obtiendrons cette fraternité que la guerre réclame au plus haut degré?
Personnellement, je donne sans exception mon concours à toutes les sociétés de préparation mUitaire qui le sollicitent, pliais je m'abstiendrai toujours d'assister à toute fête qui teqdrait à devenir une manifestation d'ordre politique ; malheureusement, je ne vois plus guère que cela dans la plupart de ces réunions dites sportives. Il est temps que cela cesse.
Aussi, je ne puis m'empêcher de m'adresser aux organisateurs
des sociétés de préparation militaire et de leur dire : « Messieurs, je ne mets pas un seul instant en doute votre parfait patriotisme ; vous avez tous un même but noble et grand : rendre l'armée, c'est-à-dire la France, plus forte chaque jour. Mais, permettez-moi de vous le dire franchement, vous faites fausse route ; vous allez à l'encontre de votre but en apprenant l'intolérance à cette belle jeunesse, de race si généreuse ; la vertu militaire la plus indispensable après le courage, c'est l'esprit de fraternité que vous détruisez, inconsciemment je pense, en introduisant la politique dans vos associations. Arrêtez-vous dans cette voie funeste . >i
Or, cet état d'esprit, qui rème Les tendances ' , . ,, , ^, ^, "
. . , contre les sociétés ou les patronages
d un ministre ,, ,. ,,, ,
, , catholiques, a ete encourage par
de la Guerre. . , ^ . '. , . ^ r v
maints ministres de la Guerre, tn
novembre 1911, une circulaire confidentielle de M. Mes-
simy était envoyée aux sous-préfets des villes de l'Est
pour leur demander, à la veille des promotions du
1" janvier, les noms des officiers qui envoient leurs
enfants au catéchisme et dont les femmes vont à la
messe le dimanche. (Voir L'Echo de Paris, 2 décembre
Dans le même mois, en dépit de la tension politique avec l'Allemagne, le ministre de la Guerre trouva le temps d'écrire aux commandants de corps d'armée pour leur rappeler que " les cercles et autres centres de réunion, ayant un caractère confessionnel " , devaient être interdits aux militaires. (Voir L'Echo de Paris, 20 novembre 1911 .)
C'est évidemment, en exécution de ces instructions, qu'en décembre 1911, le cercle militaire catholique de Saint-Lô a été interdit à la garnison de cette ville. Dirigé par l'abbé Lenoir, vicaire à Notre-Dame, il était fréquenté très ouvertement par une soixantaine de mili-
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taires et n'avait jamais donné lieu à la moindre plainte. Mais la préfecture voulut le considérer comme clandestin.
Par contre, on laisse aux soldats toute liberté pour aller s'alcooliser dans les cafés, fréquenter les apaches ou les réunions de la C. G. T! (Voir L'Écho de Paris, 30 décembre 1911.)
L' hh' R" h A L'anticléricalisme systématique a
. , - . . tellement pénétré notre vie politique
d'honneur. ^^^ ^^ gouvernement n'a pas osé
donner la Légion d'honneur à ce brave abbé Antoine Richard, professeur à l'institution Lamartine de Belley, à ce héros indiscutable qui, six fois de suite, plongea dans la Seine et chaque fois saura une vie humaine, lors de l'effroyable accident causé par la chute d'un autobus dans la Seine au pont de l'Archevêché. La Légion d'honneur, décernée parfois dans des cas si discutables, fut estimée une récompense trop haute pour ce curé. Il fallut la pression de l'opinion publique pour qu'on lui décernât une médaille d'or.
^ . Par contre, quand un prêtre peut
. . être implique dans une affaire
suspect « a pnon ». • i -i • - i i ^
scandaleuse, il est traite de la laçon
la plus rigoureuse et toutes les présomptions sont interprétées contre lui avec une satisfaction évidente. On n'a pas hésité à torturer moralement, pour le faire avouer, le frère des écoles chrétiennes Flamidien, accusé d'attentat à la pudeur et de meurtre. Le curé d'Igornay, l'abbé Laroue, impliqué dans l'affaire du meurtre du sonneur de cloches de son village, a été arrêté et « cuisiné " dans des conditions d'hostilité marquée, parce qu'on voulait à tout prix voir en lui l'assassin.
A Valence, au milieu de décembre
,,„ . .^ . 1911, eut lieu l'enterrement d'un
1 Université . -ix ^ i ' c a
, leune élève dulvcee. Ses camarades,
comprend , ., i ,, . • ,
^ ,., . conduits par leur maître, suivaient
la neutralité , .s c ^, « . - v i
. . le cortège lunebre. Arrives a la
porte de l'église, ordre leur fut
donné de demeurer au dehors jusqu'à la fin du service
religieux. [Voir L^ Echo de Paris, 21 décembre 1911.)
L'anticléricalisme officiel est devenu si forcené qu'il a abouti, d'abord à des manifestations anticatholiques, puis cà la persécution du mot Dieu.
L'idée, non pas seulement des dogmes rigides des religions révélées mais même du divin, a offusqué tellement on haut lieu, que les livres de nos écoles publiques ont été soigneusement expurgés. Les fables de l'admirable La Fontaine n'ont même pas été épargnées. On connaît cet exemple célèbre :
Au lieu du vers :
Petit poisson deviendra gi'and, poui-vu que Dieu lui prête vie.
On apprend maintenant dans nos écoles :
Petit poisson deviendra grand, pourvu que fon lui prête vie.
Que d'intolérance, d'incompréhension, d'irrespect pour les lettres, d'infériorité morale et cérébrale décèle la création de ce ron !
m. l'aCCKPTION minimum du mot <' DIEU, n
Pourquoi donc persécuter la notion de Dieu qui vivra dans l'humanité aussi longtemps que l'homme sentira sa faiblesse devant l'immensité des mondes?
Le mot Dieu n'a-t-il pas d'ailleurs une acception
minimum qui s'impose à tout esprit sain? Les croyants des diverses Eglises donnent au mot Dieu une signification plus ou moins étendue, mais pour tous les hommes, sans exception, le mot Dieu a une signification irréductible.
Oui donc par une nuit sans nuages Ce qu enseigne , ,,,-.. > i.- p • .
- n a pas reilecni a I iniini des espaces
la vue des mondes. , . , , . v , .
qu on sait être derrière les points
lumineux des innombrables étoiles?
Qui donc n'a pas été saisi d'admiration profonde pour cette ordonnance merveilleuse du mouvement des mondes? Qui donc peut ne pas se dire : l'homme n'est qu'un atome dans l'espace?
Oui donc, de cette constatation, peut ne pas conclure à la faiblesse manifeste de l'homme, à son impuissance absolue devant les forces formidables de l'univers?
Qui donc, en percevant nettement que nous ne pouvons même pas concevoir et définir l'Infini, n'a pas par là même trouvé la limite de la raison humaine?
Qui donc, en présence de l'immensité inconnaissable de 1 univers, ne comprend pas que, si notre science humaine peut faire encore d'énormes progrès, ceux-ci ne reculeront jamais la limite de nos connaissances que dans une proportion infime par rapport à l'Infini du Cosmos?
Ce sont là des certitudes négatives sans doute, mais des évidences pour tout esprit sain et droit.
Dans ces conditions, le mot Dieu, qui résume en une unique formule l'Infini, l'inconnaissable, la force inouïe et certaine qui gouverne notre globe, n'a-t-ilpas une signification minimum qui impose le respect des croyances religieuses quelles quelles soient?
j Car, enfin, ces croyances reli-
génératrice du pieuses répandues sur la terre ne
sentiment religieux. Paitent-elles pas toutes d'une constatation unique : le sentiment de la faiblesse de l'homme devant les grandes forces de l'univers? C'est la perception de cette faiblesse et le besoin d'expliquer l'inconnaissable qui ont incliné l'homme à se réconforter par une conviction religieuse. C'est pourquoi, cristallisés suivant les époques, les climats, les races, sous des formes extérieures diverses, les grands cultes de l'humanité aboutissent tous à proclamer et à vénérer l'idée divine.
Les bienfaits .^^ "^*^?" ^"^^^Si^^se ne procéde-
- , ,,.„ . rait-ellc d'ailleurs que d'une illu-
memes de lillusion. . ., , , . ^
sion, il n en subsiste pas moins que
pour les conducteurs d'un Etat la persécution des croyances
constitue une erreur dont les conséquences sont graves,
car elle aboutit à enlever, sans compensation, aux déshérites
de la vie, le seul réconfort moral dont ils puissent disposer.
Certes, des hommes de haute valeur, de naturel droit, peuvent se passer du frein moral des religions, mais c'est là le privilège du petit nombre. La masse innombrable de tous ceux auxquels l'âpre lutte pour la vie ne permet pas d'acquérir un haut degré de culture ont souvent besoin des croyances religieuses qui, selon le mot de Jaurès, ic pendant tant de siècles ont bercé la douleur humaine » .
Par quoi, en effet, remplace-t-on la foi religieuse chez ceux chez qui on a réussi à la détruire? Tous les essais de morale purement laïque ont échoué. Les résultats et les faits sont patents.
Là où la foi religieuse a disparu, elle a été remplacée parla cupidité, l'envie et la haine qui deviennent les mobiles à la fois des injustices patronales et des violences populaires. Où est le bénéfice au point de vue de la paix et du progrès social?
„ , X . -x- Moi aussi, plus jeune, j'ai été
Bonheur et vente. ,. ., . <• i- , ,
séduit par le rationalisme absolu.
J'ai cru qu'il fallait sacrifler, même chez les autres, dans
le domaine des croyances, le bonheur, ou l'illusion du
bonheur à ce qu'on croit la vérité. Mais j'ai changé d'avis.
Trop souvent, au cours de mes voyages, en visitant des
églises en dehors de l'heure des offices, j'ai vu des hommes
ou des femmes isolés dans le temple vide, absorbés par
une prière ardente. Presque toujours, il était évident que
c'étaient là des malheureux atteints par les peines de la
vie qui venaient auprès du Divin chercher un soulagement
à leur détresse.
Ce spectacle m'a convaincu mieux que tous les raisonnements de la cruauté de l'intolérance.
Pourquoi donc s'acharner à gratter dans les cerveaux la conviction précieuse qui anesthésie la douleur morale? On admet bien qu'en chirurgie, on supprime la souffrance par le chloroforme, pourquoi les non -croyants n'admettraient-ils pas, au moins, que la foi religieuse peut être chez les autres l'anesthésiant des douleurs de la vie?