SCÈNE PREMIÈRE
JULIETTE, seule, puis JUSTINE.
JULIETTE, appuyée sur la cheminée. Hait heures sonnent à la pendule. Huit heures ! C'est bientôt... Qu'ai-je promis, mon Dieu!... Gomment airje pu, hier soir, quand il attendait sous ma fenêtre, lui jeter mon bouquet!... S'il allait rencontrer... "Non, c'est impossible î... Mais tout m'inquiète... tout m'alarme...
(Elle s'assied sur le canapé. Douloureusement.) Ah ! ma conscience d'autrefois! (Elle regarde autour d'elle avec une sorte de timidité.) Dans cette
chambre... mon Dieu! où j'ai dormi mon sommeil de jeune fille... où j'ai reçutantde baisers de ma mère, j'ose attendre...
(Elle s'arrête en poussant un grand cri» devant la glace qui est sur le guéridon.) Ah ! cette glace m'a fait peur. .. (Elle tire vivement un cordon de sonneth à la cheminée. —Amèrement et marchant avec agitation.) Ce matin, quand
M. de Marsan... m'a embrassée, — j'ai cru que mon cœur s'arrêtait! Ah!... ces femmes... qui conservent au sein de la trahison leur tranquille sourire... comment font-elles?... Ces ténèbres me glacent... (Elle tire de nouveau avec violence le cordon de la sonnette; l'instant d'après entre Justine, par la gauche *•) Voilà trois
fois que je vous sonne, mademoiselle* * Justine, Juliette.
JUSTINE, avec une insistance impertinente.
Madame, c'est que j'étais occupée; j'aidais dans un travail pour M. John, le domestique de M. Pierre Dessoles, et j'ai supposé que madame m'excuserait.
JULIETTE, qui cherchait quelque chose dans sa table à ouvrage, un instan interdite, répond enfin d'une voix hautaine et calme*
* Comment?... Qu'est-ce que vous avez dit?
JUSTINE, troublée et balbutiant.
Rien, madame; je... j'étais en bas... Je n'ai pas entendu.
JULIETTE
De la lumière, je VOUS prie... (Après que Justine est sortie, elle
reprend d'une voix sourde :) Cette fille m'a insultée... — En suis-je là?... Suis-je tombée si bas que mes domestiques m'osent jeter l'outrage — et que je n'ose les comprendre 1... Faudrat-il leur mettre de l'argent dans la main?... (Suffoquant.) Oh! je voulais bien de la douleur, — mais pas de la honte! (Elle cache sa tète dans ses mains en tombant assise, à droite de la cheminée.)
S(ÎÈNE II.
JULIETTE, ANTOINE*; U entre, de gauche, portent nne lampe qu'il pose sur la cheminée,
JULIETTE
Bien, merci!
ANTOINE, qui l'a regardée avec une sorte de curiosité pénible.
Monsieur n'est pa3 là, madame ?
JULIETTE
Non. Il est à la ferme. Il doit revenir vers dix heures.
ANTOINE
C'est que je voulais prévenir monsieur d'une chose...
JULIETTE, troublée.
De quoi donc ?
ANTOINE, la regardant en face, et parlant avec une intention évidente d'a- . vertissement et de reproche. Sans sortir de son caractère simple, il doit avoir, dans toute cette scène, une tenue et un langage empreints d'une certaine dignité dramatique.
J'ai vu, tout à l'heure, en passant dans le jardin, la plate- * Antoine, Juliette. 3^
bande toute foulée, sous les fenêtres de madame... et comme il n'y a pas mal de garnements" dans le pays, je veux avertir monsieur.
JULIETTE
Oh! c'est inutile, mon bon Antoine :je m'en charge. .
ANTOINE, simplement.
Ah l si madame ne veut pas qu'on le dise à monsieur, c'est bien.
JULIETTE
Puisque je vous dis que je le lui dirai moi-même.*, ainsi!
ANTOINE
Bien, madame, bien. Au reste, madame sait mieux que
moi, probablement. (Elle sort par la gauche, précédée d'Antoine. Au même instant, Dessulies paraît, sortant du cabinet de droite.)