‹ La criseChapitre 25 sur 28 · DE MARSAN, JULIETTE · texte numérisé non relu

DE MARSAN, JULIETTE

DE MARSAN, impie et naturel.

Seule?... Je croyais trouver Pierre ici!

JULIETTE, travaillant.

Ici !... y songez-vous?

DE MARSAN, arec la même simplicité souriante*

Pourquoi pas?.. Vous me permettez de me chauffer les

pieds? (il s'assied sur le canapé.)

JULIETTE, parlant aveo effort.

Il n'est que huit heures... vous n'avez donc fait qu'aller et revenir ?

DE MARSAN

Mon Dieu, oui... le fermier était parti pour la ville... Et encore je suis revenu par le plus long, par le bord de l'eau... Avec les étoiles qu'il y a ce soir, c'est délicieux.

JULIETTE, indifférente.

Devenez«vous poète, par hasard ?

DE MARSAN, riant.

Je n'ai garde de vous donner ce chagrin-là...' mais il y a des moments où je rêvasse... comme tout le monde.

JULIETTE , le regardant. '

Vous?

DE MARSAN

Moi-même... on rêve atout âge...

JULIETTE

Je trouve qu'il serait poli, quand on est marié, de rêver haut»

DE MARSAN, un peu sérieux.

Rêver haut?... Et le faites- vous, vous, madame?

Ah ! ni haut, ni bas, moi !

DE MARSAN

Non, vous ne le faites pas; vous gardez vos songes... la fleur de vos pensées... et vous avez raison! Pour les échanger, il faudrait être plus liés que nous ne le sommes...

JULIETTE, Mariant.

Plus liés que nous ne le somme». •• est plaisant!

DE MARSAN, U 6e lève et s'appuie sur la cheminée.

Et plus vrai encore que plaisant... Ainsi, tous ne pouvez nier que je ne vous aie dérangée beaucoup ce soir... JULIETTE, le troublant* Mais pas du tout, je votis assure.

DE MARSAN; trè§*natufetlenlent.

Mon Dieu, si... vous trouvez même que je mets beaucoup de temps à me réchauffer... Oht ne vous en défendez pas... Tenez, Je" vous avoue que souvent, quand j'étais seul devant ma cheminée, vous m'avez causé, en interrompant ma solitude, de pareils mouvements d'impatience... Ainsi, nous sommée quittes... Seulement, je dis que tout cela n'est pas bon, — et ne serait pas arrivé, si nous avions été plus liés

que nous ne le sommes... (il fait quelques pas, comme s'il hésitait à se retirer, se dirige ters le cabinet de droite» prend une chaise et s'assied près de Juliette, I droite *.)

JULIETTE, après une pause»

A quoi rêviez-vous au bord de l'eau?

DE MARSAN

Et vous, à quoi rêviez-vous au coin de votre feu?

JULLETT E, aree l'ombre d'un sourire*

Mais... pas aux mêmes choses que vous, probablement.» .

DE MARSAN. U s'assied à droite du guéridon.

Qui sait?... (il la regarde» elle baisse les yeux; il reprend t) A

quoi je rêvais?... j'essayais de recueillir mille pensées que j'ai semées à la même place il y a un peu plus de dix ans... J U L I ET TE, dont la curiosité s'est éveillée peu à peu. Avant notre mariage?...

DE MARSAN

Deux jours avant*.. 11 est étrange combien ce souvenir m'est présent!... le me promenais là en attendant que vous fussiez levées, vous et votre mère... Je. vous aimai 8, Juliette... (souriant.) je ne m'en cache pas»«i et je vous aimais de telle sorte, que toute votre famille en prenait à mes yeux un caractère sacré et charmant.». J'adorais votre mère... vos sœurs

* Juliette, toujours assise a droite de la cheminée* de Marsan» assis.

me paraissaient si aimables, que vous auriez pu en être jalouse , si vous ne leur eussiez, tous seule, prêté tout ce charme!...

JULIETTE

Monsieur... je... je suis un peu surprise... je Vous remercie.

DÉ MARSAN, avec une animation croissante.

Ne me remerciez pas... c'est si loin!... Non I je ne pense pas que jamais homme ait envisagé une circonstance aussi vulgaire que le mariage avec autant d'espoir et d'attendrissement que moi... J'avais eu... je vous l'ai dit... une ou deux maîtresses... et j'avais cru les aimer! Mais quand je songeais à Vous... à cette pure et élégante beauté, à votre front rougissant, *à ce jeune cœur qui allait se rapprocher du mien sous la bénédiction de Dieu et d'une mère... j'étais ébloui... troublé au fond de l'âme... je sentais que je n'avais jamais aimé... et que je vous aimais!...

JULIETTE, inquiète et émue.

Je vous écoute... vraiment... sans savoir...

DE MARSAN

Cela vous ennuie? (n ie lève *.)

JULIETTE

Oh! non... Quoi encore?

DE MARSAN

Bah!... je m'étonnais comme un enfant du discrédit où est tombé le mariage dans le monde de l'imagination... car rien ne me paraissait si beau ni si doux ! (n rit, puis reprend.) Je n'avais qu'une crainte, c'était que Vous ne fussiez pas heureuse... {U est appuyé Btir la cheminée*)

JULIETTE

Monsieur*..

Et pourtant, je pensais bien connaître les écueils de cette mer qui m'attirait... et je me flattais de les éviter. Pourquoi, me disais-je, est-on si souvent le bienvenu quand on rompt le tête-à-tête morose d'un mari et de sa femme ? C'est qu'ils sont enchaînés, *— mais pas unis! Ëh bien, je

* De Marsan, Juliette, toujours assise.

veux que nous soyons l'un pour l'autre des confidents si faciles et si chers, que ni ami de collège ni amie d'enfance ne puissent être regrettés. Je veux lui demander, après sa main, son âme tout entière, et d'avance lui livrer la mienne,* je veux que nos deux existences soient si étroitement enlacées, qu'elles n'aient pas un sentiment, joie ou douleur, dans le présent ou dans le passé, qui ne leur soit commun; — qu'elles tressaillent toutes deux aux mêmes contacts, qu'elles se brisent au même coup!... Je vous aimais, Juliette!

JULIETTE

Oui...

DE MARSAN, arec la même émotion passionnée.

Ainsi se trouvaient remplies nos premières années d'union, et, si je portais mes regards plus loin, il me semblait que nous pourrions passer sans trop de peine à une affection plus grave... plus séante avec des cheveux gris... surtout si la voix de nos petits-enfants couvrait celle de nos regrets... Oui, j'espérais que les soirées seraient sans ennui, — sinon sans quelque charme entre tant de souvenirs partagés, — et ces espérances vivantes... nos enfants! Je voyais, enfin, notre vieillesse feuilleter en souriant le livre unique de notre double existence près de se fermer, — et dont toutes les pages étaient bonnes à lire... Je vous aimais I

JULIETTE, timidement.

Et... si tout cela n'est pas arrivé... qui accusez-vous, vous ou moi?

DE MARSAN, froid.

Un peu tous deux... moi, pour n'avoir pas persévéré; vous, pour n'avoir vu que le maître dans le mari.

JULIETTE

Oui... c'est vrai... mais... excusez-moi... je ne sais trop ce que je dis... Est-il trop tard?

DE MARSAN, distrait et brusque.

Trop tard ! Pour quoi faire?

JULIETTE

Je m'exprime mal, sans doute... Je vous demande s'il ne dépend pas toujours d'un mari de ramener... de sauver sa femme?

IV e PARTIE. 63

DE MARSAN

C'est à vous que je le demanderai.

Combien de femmes n'auraient jamais eu une pensée d'infidélité si leur mari avait eu la patience de les aimer comme vous le disiez... de leur parler comme vous venez de le faire ! Combien seraient sauvées à jamais... par un seul mot d'abandon... et d'indulgence! (Bile le regarde d'un air suppliant.) DE MARSAN, dur, et descendant en scène.

Quant à être indulgent pour des fautes de cette nature, madame, c'est ce qu'il ne faut pas demander à, un homme!

JULIETTE, se levant, et venant près de lui.

Oh ! vous, du moins, monsieur, j'en suis sûre, vous le seriez!

DE MARSAN

Vous me connaissez mal : je le serais moins qu'un autre ; non-seulement je ne pardonnerais pas, mais je me vengerais de mon mieux...

JULIETTE

Je ne vous crois pas... Et comment?

DE MARSAN

Je mettrais une sorte d'orgueil à me faire regretter!...

JULIETTE, inquiète.

Regretter!

DE MARSAN

Ce serait une vengeance que d'exposer tout entière, sous les yeux de la femme coupable, cette âme qu'elle aurait brisée, — de combattre mon heureux rival avec ses propres armes, — e de le vaincre peut-être!...

JULIETTE, dont l'anxiété s'accroît.

Oh ! oui... Mais ensuite ?...

Ensuite... (il s'interrompt et prête l'oreille.)

JULIETTE, courant à la glace sans tain.

Ce sont des chevaux de poste... une voiture dans la cour !...

^ DE MARSAN, froidement.

Ah ! c'est Pierre qu'on est venu chercher de la part du marquis Despars qui se meurt dans son château...

JULIETTE, à part.

Mais il est là !

DE MARSAN

La suite Y... Je lui reprocherais, à ma femme!... (Juliette l'interroge des jeux, avec terreur.) Tenez, —je ne lui reprocherais rien... je la laisserais à sa conscience... puis je partirais... JULIETTE, égarée.

Vous... c'est vous...

DE MARSAN, arec force.

Oui... c'est moi qui partirais... lui* épargnant cette peine. ., je partirais avec ses enfants, si elle en avait.

JULIETTE

Ses enfants ! ... Oh ! monsieur î

DE MARSAN, avec une violente émotion.

Ses enfants ! la chair de sa chair, — le sang de son cœur, — je les emmènerais... je n'attendrais pas la loi 1 je n'attendrais pas le bénéfice d*un ignoble procès où cette femme oserait encore peut-être me disputer ma dernière consolation!... Non! j'irais vivre au loin avec eux*.. Elle enverrait son amant me les redemander, si elle voulait ! (Avec larmes.) Je leur apprendrais, pauvres enfants! à oublier leur mère!... je laverait sur leur front, à force de baisers, la tache de leur

naissance !... (il s'arrête et regarde sévèrement Juliette qui semble avoir peine à se soutenir, puis il ajoute d'un ton glacial.) Vous n'ose» me, renvoyer, mais je vois bien que vous êtes fatiguée, (n la baise au front.) Bonne nuit ! (n sort. Juliette balbutie quelques paroles pt parait . défailli*,)

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