CHAPITRE IV Le Syndicalisme
Dans notre société détraquée, comme chez les^ hystériques, les réactions sont incohérentes, les réflexes désordonnés, les impressions nulles ou exagérées. Des faits sociaux considérables passent inaperçus, des incidents d'une portée insignifiante prennent des proportions de révolution...
Ainsi, la grève des électriciens, troublant un soir Paris dans ses plaisirs et ses affaires, a plus fait pour l'éducation sociale du bourgeois français que tous \ les avertissements des moralistes et des sociologues. D'autres manifestations de ce genre, mais de plus en plus significatives, compléteront cette éducation.
Sans doute, les bourgeois ne seront pas seuls à éprouver la rigueur des lois sociales, et les paysans et les ouvriers eux-mêmes ressentiront les souffrances
du désordre. Mais ces épreuves sont devenues indispensables qui apprendront enfin aux citoyens fran- ^,ais, bourgeois ou prolétaires, qu'il est des solidarités nationales qu'on ne saurait rompre et des principes de direction sociale qu'on ne saurait méconnaître impunément.
Dans ces tragiques conjonctures, le théoricien aura pour tâche de mettre en lumière la leçon qui se dégagera de ces expériences, et le praticien aura pour devoir de les faire concourir à la reconstitution de la société française.
Dans cette crise, décisive, le syndicat est appelé à jouer un rôle important comme ferment de dissolution et, peut-être, comme énergie organique. Il convient d'y faire attention.
On sait que les lois des 17 mars et 14-17 juin 1791, au nom de la liberté du commerce et de l'industrie, supprimèrent les jurandes et maîtrises et proclamèrent « Tanéantissement de toutes espèces de corporations de citoyens de même état et profession ». C'est au moment où le machinisme allait bouleverser Téconomie industrielle que la Révolution, dans son délire individualiste, brisait les organisations ouvrières! Jusqu'en 1864, les coalitions furent interdites et sévèrement réprimées.
C'est le « privilège industriel », comme l'appelait le comte de Chambord, qui, <( tenant dans ses mains l'existence des ouvriers, se trouvait investi de domination qui pouvait devenir oppressive et amener par contre-coup des crises funestes ». Oppressive, cette domination le fut aussitôt; et nous assistons aux der-
nières convulsions des crises qu'elle a provoquées Sur un prolétariat dissocié, la ploutocratie pouvait ' tout oser. Ce fut Texploitation, non seulement de rhomme, mais encore de la femme et de l'enfant : la dispersion de la famille, et donc le développements de l'alcoolisme, de la prostitution, de la criminalité^ i
— toutes les déchéances.
Jules Simon, qui n'était pas un énergumène, a pu., écrire ce livre : UOiivrier de /mit ans. On vit des mar- ' chés d'enfants. L'économiste Villermé a visité des filatures où travaillaient des enfants de six ans quinze > à seize heures par jour.
Cependant, le compagnonnage persista. Il y eut même des grèves. En 1822, trois ouvriers des environs de Rouen furent condamnés pour faits de grève i à dix ans de travaux forcés. Les grèves des charpentiers de 1845 et 1856 sont célèbres.
Ne pouvant plus s'occuper ouvertement de leurs" métiers, les ouvriers firent de la politique dans les sociétés secrètes, qui se multiplièrent alors. Ils conspirèrent. Le romantisme révolutionnaire les étourdit,
— et après leur cœur, ce fut leur esprit qui se gâta. Sur les barricades des faubourgs, ils plantèrent le sinistre drapeau noir portant, en lettres rouges, rinscription de leur désespoir : <( Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Ce fut la guerre hideuse des pauvres contre les riches. « Toutes les-ii fois que nous voyons une guerre civile dans la Cité, dit Fustel de Coulanges, les riches sont toujours d'un parti et les pauvres dans l'autre ».
Les syndicats ouvriers n'ont pu se constituer léga-