LES ROMANS ANTHROPOLOGIQUES
pour la violence. Aucun individu, ayant assisté à ce moment, ne nous en a laissé le moindre témoignage d'aucun genre. Ratzenhofer, sans avoir donc la moindre preuve positive, conclut, par des raisonnements de son esprit, que les choses se sont passées comme il les décrit. Ratzenhofer fait donc une œuvre de pure imagination. Voilà pourquoi je donne à toutes ces descriptions rétrospectives de la condition primordiale du genre humain le nom de romans anthropologiques. Ce sont de purs romans dans toute l'acception du terme, puisqu'ils ne sont basés sur aucioi fait. On le sait, il ne nous est rien parvenu, pas le moindre document, sur l'organisation du genre humain il y a doux cent mille ou trois cent mille ans. De ces temps si reculés, il nous reste quelques ossements, peu nombreux, des instruments de silexetplus rien, absolument rien Les raisonnements de Ratzenhofer et de tous les darwiniens reposent donc uniquement sur des déductions de leur esprit. Ces déductions ne peuvent donc être examinées qu'au point de vue de la logique et elles ne peuvent être réfutées que de la même manière. Il faut voir si Ratzenhofer raisonne d'une façon conséquente ou inconséquenle. Il n'y a que cela à faire. Si nous avions des documents certains sur l'époque primitive, on pourrait combattre Ratzenhofer en opposant les faits réels à ses déductions imaginaires. Mais, je le répète, n'ayant pas plus de faits qu'il n'en possède lui-même, nous ne pouvons le combattre qu'au point de vue de la logique.
Dès qu'on se j)lace sur ce terrain, on voit qiu- les théories de Ratzenhofer ne soutiennent pas la critique. Dans le ])assage que je viens de citer, il y a certainement plus d'iu-reurs <[ue de mots.
\\n premier lieu, cette phrase : « les produits alimenlaires se faisant plus rai'es par suite de l'accroissement de I;i pdpulaliou », est une pure conti'adiclion. La population ne peut pas augiuenler si hîs hommes n'ont pas de quoi se nourrir; car, sils n Ont pas d(! (|uoi se nourrii'. ils meu-
.>ovK-,u«. - l).ir«, „;•...,(■. U
aïO ERREUnS» SPECL\LES DE L ORDRE SOClDLOUIyUE
renlj et la population ne s'accroît pas. Imaginez qu'un pays produise 100 000 noix de coco et qu'il faille, par hypothèse, 100 noix par an pour nourrir un homme. Ce pays pourra nourrir i. 000 habitants '. Toutes les naissances qui dépasseront ce nombre seront accompagnées d'un nombre correspondantde morts qui rétabliront l'équilibre. Pourquoi ne voit-on jamais les singes se multiplier au delà des subsistances disponibles? Justement parce que ceux qui dépassent cette limite meurent. Aflirmer donc que les produits alimentaires se faisaient plus rares par suite de l'accroissement de la population est une pure contradiction et un non-sens. Ou plutôt, si l'on veut, c'est une erreur de perspective, c'est une néfaste confusion des faits zoologiques et des faits sociaux. Grâce à son intelligence su[)ériei!re, Ihoninie peut augmenter ses subsistances dans une mesure illimitée. Vienne alors une série de circonstances adver^^es, vienne une diminution de la production, les subsistances peuvent manquer. Mais c'est seulement par suite de ce qu'elles ont été auparavant abondantes qu'on s'aperçoit du déficit. Or, à répo(jue primitive où l'homme, comme l'animal, ne multipliait pas artificiellement ses subsistances, les produits alimentaires n'ont pas manqué par suite de l'accroissement de la population, par la raison foule simple que cette population se proportionnait aux ressources offertes par la nature. C'est seulement à paifir du moment oîi l'homme a su produire artilicieilenient des subsistances qu'elles ont pu ne pas correspondre momentanément au nombre des bouches à nouirir. Or, cela n'est pas arrivé à l'époque primitive, mais beaucoup plus tard, peut-être deux ou trois cent mille ans plus lard. Et, chose plus importante encore, à partir de ce moment (celui oii l'homme a su augmenter ses subsistances arliticiellement), si l'homme a manqué de sub-
1. Le leot iir comprend bien qu'en donnant cet exemp e je n oublie pas ui seul instint la prodigieuse coMiple.\Jté des phéiionièiies sociaux. . .Mou exemple e-t réduit à un^i siiii,.licitê extrêuie, uniquenieot pour espiiiper plus clairement ma pensée.
LES HOMANS ANTHKOPOLUiJioUES 211
sistances, cest uniquement parce i|u'il n'a pas voulu en produire, car les ressources du globe sont pour ainsi dire illimitées. Les hommes ne furent donc pas poussés « à lutter pour l'existence » parce que les produits se faisaient rares. Ils luttèrent seulement parce qu'ils ne voulurent pas produire, eux-mêmes, des subsistances qui auraient été aussi abondantes qu'ils l'auraient désiré.
Ratzenhofer s'imagine qu'à un certain moment la lutte pour l'existence (c'est-à-dire le combat entre les hommes) est devenue une nécessité inéluctable, imposée par la nature. C'est complètement faux. Celle fameuse lutte pour l'existence a commencé seulement par suite d'une idée, née dans les cerveaux humains, qui faisait considérer la spoliation comme plus avantageuse que la production. Vers l'époque quaternaire, le nombre des hommes sur le globe entier ne dépassait peut-être pas deux ou trois millions. Si la planète ollVc assez de subsistances à un milliard et demi d'habitants, comment peut-on al'lirmer que les hommes du quateinaire ont éld pousses à la lutte faute (le pouvoir tirer de la terre une somme de subsistances infiniment inl'érieure à celles qu'ils en tirent aujourd'hui"?
D'autres objections se présentent en foule à Icsprit [lour réfulei- les abstractions de Ratzenhofer.
L'accroissement de la population est extrêmement faible à l'époque sauvage, parce quç la mortalité est alors cITrayanle' Nous avons maintenant des statistiques exactes et nous savons dune façon précise si la population augmente ou diminue. Mais, à l'époque quaternaii(!. il n'en était pas ainsi. L'homme, pendant île longues et de longues périodes, ne s'est pas aperçu de l'accroissement de la population-. Il n'est donc venu aucun moment où une.
1. C'esL il peinp si l.i pnpuliition dc.-i Iles Hriliinnii|iics .i diiiiblo du \i» au XI !• sii'cle On peut s'iiiiiigiucr avci; i|iiello leulcur elle uii^h, entait à l'éporpii' (piiitiTiiairo
i. 1 es .iiiti'iirs romains ne se sont juninis préoiciipés du prolilànie do In siirpopiilatiuii. Ils eut ronslalé sculcincnl le dcpiiipleiiicut de cortajius i'6f;ions.
212 ERREUliS SPÉCIALES DE 1,'oRDRE SOCIOLOGIyLE
collectivité humaine s'est l'éunie dans un champ et où un individu a tenu le discours suivant : « Nous sommes devenus trop nombreux, les substances alimentaires sont insuffisantes. Il ne nous reste plus d'autre ressource que de nous livrera la lutte pour l'existence. »
D'ailleurs, même si cette réunion fantaisiste avait eu lieu, les déductions de Ratzenhoferne tiennent pas debout. Les tigres, les loups, les lions sont aussi poussés à la lutte pour l'existence pour ne pas mourir. Mais ils ne sont pas poussés par cette lutte pour l'existence à combattre leurs semblables. L'orateur dont je viens de parler aurait dû dire à l'assemblée : « Les substances alimentaires sont insuffisantes, donc commençons la lutte pour l'existence contre les autres hommes. » C'est en cela qu'auraient consisté l'innovation et la découverte qui, selon les darwiniens, ont seules rendu possibles les progrès de la civilisation. Car, pour ce qui est de la lutte pour l'existence, comme chez tous les autres êtres vivants sans exception (destruction des autres espèces), Ihomme l'avait pratiquée de tout temps et sans trêve ni répit, puisque l'homme n'avait pas pu vivre un seul jour sans manger. Ratzenhofcr ne pense même pas à la lutte naturelle. Pour lui, la lutte a commencé seulement à partir du jour où se serait tenue l'assemblée imaginaire dont j'ai parlé, c'est-à-dire à partir du jour où un individu aurait proposé d'attaquer les autres iLommes.
Et, d'ailleurs, dans ce passage, Ratzenhofer se contredit encore à un autre point de vue. 11 dit que l'homme était placé dans l'alternative ou d'accroître ses subsistances parle travail, ou de spolier le prochain. Mais alors, comment peut-il déduire que la lutte pour l'existence, entre les hommes, était une loi inéluctable de la nature, provenant de la diminution des substances alimentaires, quand il dit lui-même que l'homme pouvait augmenter ces substances à volonté?
Ratzenhofer prétend donc que les sociétés, à un certain
LES ROMANS ANTHn()POLO(;i(JL'ES 213
moment, choisissent, les unes la production, et les autres la violence et la guerre. Cette idée, de la plus haute fantaisie, fait véritablement venir le sourire sur les lèvres. La guerre ne signifie pas la victoire. Si donc une société choisit la guerre pour se procurer des substances alimentaires, que fera-t-elle si elle est battue ? Le vaincu est obligé de céder ses substances alimentaires au vainqueur. Alors, comment la guerre pourra-t-elle le nourrir dans ce moment? La guerre, au contraire, le contraindrait à mourir de faim. Une société ne peut donc pas se nourrir exclusivement de pillages et de guerres, parce que chaque société peut subir des défaites. De plus, aucune société ne peut se procurer par le pillage tout ce dont elle a besoin. Pendant les incursions, on peut enlever les matières faciles à transporter : l'or, l'argent, etc. Mais, pour avoir du blé, de l'orge, de l'huile, du foin, etc., etc., il faut les demander au.x producteurs. Une société ne peut donc pas vivre sans production et sans échange. De plus, aucune société, si guerrière et si pillarde soit-elle, ne peut se passer de travail. Il faut bàlir des maisons, préparer les aliments, confectionner des meubles, etc., etc. L'histoire montre que les peuples les plus belliqueux étaient en même temps d'excellents producteurs. Les Romains faisaient de très bons agriculteurs, les Athéniens d'ingénieux industriels, les Italiens de très habiles marchands. .Ajoute/ que les pillages et les razzias s'opèrent à des intervalles plus ou moins distants. C'est la pers[)ective du temps (|ui les ramène à yne a(;lion continue. Of. dans les intervalles, il faut vivre. L'histoire olfre un se'ul exemple d'un peuph; nourri |)ar la contjuête au sens litléral (h; ce terme et non au sens métaphorique. Ce sont les dislribulions de l'annoni! qui se faisaient à Rome pimdaul deux ou [rois siècles. Mais il n'y a pas de meilb^ure preuve quti c(!ll(! nutrition dir(!cte est extrêmement difiicile. Ainsi, les Romains, après avoir conf|uis cinq miilinusiie kiiomèlrcîs carrés, comprenant l(!s plus riches pays de la lrrr(>. ont
pu distribuer à quelque deux cent mille personnes par jour des produits en quantités insignifiantes : un peu de blé et un peu dhuile. Mais la plèbe de Rome n'était pas tout le peuple romain. Le plus grand nombi'e des citoyens romains vivaient de leur travail. Et les citoyens étaient une infime minorité dans l'empire. L'immense majorité se composait de colons et d'esclaves, qui peinaient du matin au soir.
Ralzenhofer ne semble pas se douter que toutes les fonctions sociales, comme toutes les fonctions physiologiques, se développent parallèlement. Une société est mieux outillée pour la guerre quand elle l'est mieux pour l'industrie (par exemple la Prusse moderne). Il n'y a donc jamais eu de société spécialement adonnée à la guerre, parce qu'alors les autres fondions sociales ne pourraient pas s'accomplir et cette société ne serait pas viable.
Considérez, déplus, combien est inacceptable l'alternative dans laquelle auraient été placées certaines sociétés à l'origine : produire ou vivre de pillage A quel momcnl a pu être prise cette résolution? C'est aussi fantastique que le contrat social de Rousseau. Les expéditions de guerre sont des entreprises sporadiquement combinées, soit par des particuliers, soit par des chefs d'Etal. Telle fut l'expédition dÂlcibiade contre Syracuse. Maison n'a jamais vu un peuple fonder sa constitution sur le pillage systématique des voisins. Par conséquent, le choix, dont parle Katzenhofer, ne s'est jamais accompli. 11 dit que les peuples, placés dans des conditions avantageuses, choisissaient la proiluction et les autres, placés dans des conditions désavantageuses, le pillage. Milan et Crémone étaient placées dans des conditions très semblables. Cependant, ces villes, au xi" siècle, faisaient des incursions de pillage sur leurs territoires respectifs. De même Florence et Fiesoli. On ne peut pas parler d'un milieu dilTérent, puisqu'ici la distance est de ."j kilomètres. De plus, certaines sociétés sont belliqueuses à un moment donné et ccssentdc
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l'être à un autre. Aucune nation n"a été plus belliqueuse que les Mongols sous le Tchinguiz Khan. Aujourd'hui, cette nation, dans son habitat primitif, est complètement tranquille et calme. Cependant le milieu reste le même. D'autre part, nous voyons des populations, placées dans les milieux les plus défavoiables qu'il soit possible d'imaginer, qui ne sont nullement belliqueuses : par exemple les Samoyèdes, les l*]squimaux.
J'ai dit, au commencement du chapitre précédent, que la géologie est devenue une science positive seulement lorsqu'elle a adopté la théorie des causes lentes et des causes actuelles. La sociologie passera exactemeot par ki même piiasc. C'est ce que Katzenhofer oublie complètement et c'est pourquoi ses romans sont si fantaisistes. De nos jours, nous voyons l'immense majorité des citoyens occupés à la production. Au milieu des travailleurs, se glissent quelques individus qui se livrent au banditisme, soit privé, soit public. 11 en a toujours été ainsi. H n'y a jamais eu des temps où des peuples entiers étaient systématiquement adonnés au banditisme penelant une certaine pciioile, môme courte. C'est une impossibilité matérielle, comme je l'ai montré plus haut. Lorsque Alexandre le Grand cl ses 3.'». 000 soldats partirent pour lu conquête de l'empirt; Perse,, ils composaient une infime partie de la population de la Macédoine et ils ne partaient pas du tout pour la conquête de la Perse parce qu'ils manijuaient de suhsislances dans leur pays. De même, lors(|iie Guillaume de Normaiulie, avec ses 60.000 soldais, alla s'emparer du royaume d'Angleterre, il ne le lit pas parce qu'il manquait de substances alimentaires. Toujours les «mtrepreneurs de banditisme allaient piller les voisins parce qu'ils croi/aient pouvoir s'enrichir plus vite par ce pro(;éilé que par le travail. A aucun municnl. les entrepreneurs de bandilisme ne lurent poussés à l'aire des expt;dilions de razzias ou d(^ concjuéles parce (jue l(v-< produits alimentaires se faisaient rare.'^. Les produits alimentaires,
216 ERREURS SPÉCIALES DE l'oRDRE SOCIOLOGIflUE
pouvaient devenir temporairement rares, par suite d'une sécheresse ou de tout autre cataclysme physique. Mais, comme je l'ai montré, les produits alimentaires ne pouvaient pas devenir insuffisants, dune façon permanente, par suite de l'accroissement de la population. Pareil faitne se voit pas de nos jours et ne s'est jamais vu dans le passé. Sans doute des populations, poussées par des famines, ont pu se livrer à des actes de pillage. Cela se fait maintenant, cela a dû arriver autrefois. Mais d'abord, ces pillards, par cela seul que pillards, n'étaient pas toujours victorieux. Au contraire, ils étaient souvent battus et massacrés. Le pillage n'a donc pas pu devenir pour eux l'unique source d'alimentation pendant une longue série d'années. En second lieu, par cela même que le pillage provenait de circonstances fortuites, il ne pouvait pas devenir l'institution permanente et officielle d'une collectivité humaine.
Le passage de Ratzenhofer, cité plus haut, appelle encore de nomhieuses objections. Mais ce que j'en ai dit suffit à démontrer, il me semble, combien sa thèse est fausse et combien il est impossible de soutenir que la lutte pour l'existence entre les hommes soit née de ce que les denrées alimentaires étaient devenues insuffisantes par suite de l'accroissement de la population.
Après le roman alimentaire, le roman esclavagiste a eu un grand succès à notre époque. Il est exposé de la façon la plus nette par M. Lester Ward' dans une citation que j'ai donnée de lui au chapitre premier (voir p. 4) et dont je reproduis ici la fin. « Le premier pas dans l'ensemble des processus sociaux est la conquête d'une race par une autre... Le plus grand nombre des vaincus étaient réduits à l'esclavage... Les esclaves furent soumis au labeur forcé, et le travail, dans le sens économique de co
i. American Journal of Socio!.o()ij (publié à Cliioagol, mars 1 005, pp. o9:{ et S94.
LES ROMANS ANTHROPOLOGIOUES 217
mot, commença à partir de ce moment. La réduction des producteurs à l'état d'esclaves et le travail forcé qui leur fut imposé furent l'unique voie par laquelle l'humanité put apprendre à travailler. Par conséquent, le système entier de la production industrielle tire son origine de la conquête. «
La civilisation est évidemment irréalisable sans tr.avail industriel. Mais le travail industriel est impossible sans esclavage, et l'esclavage sans guerre. La conclusion s'impose : l'homicide collectif a fait la civilisation humaine.
11 faut répéter ici ce que j'ai dit plus haut de Ratzenhofer. M. Ward n'a pas assisté au moment où, le vaincu ayant été réduit à l'esclavage, « le travail économique commença ». Personne ne possède le moindre document certain sur cette époque. M. Ward déduit donc a posteriori ce qui lui semble avoir été la marche des faits. , Nous ne sommes donc pas sur le terrain des données positives, mais sur celui des spéculations mentales. Je puis donc combattre M. Lester Ward, comme Ratzenhofer, par des arguments logiques.
Or, si l'on raisonne très serré, il est facile de comprendre que l'esclavage n'a pas pu être une inslilulion très ancienne, donc il n'a pas pu être une institution primitive. Il est de beaucoup posléiieur à l'établissement du travail industriel. F.j'esclavage n'a donc pas pu faire la civilisation de l'homme, c'est plutôt la civilisation de l'homme qui a fait l'esclavage. L'homme a vécu sans doule plusieurs centaines de milliers d'années sans esclavage, et c'est pendant celte longiii^ période qu'il s'est élevé à une hauteur si considérable au-dessus des autres animaux, c'est-à-dire qu'il s'est civilisé.
D'abord, comment établir une démarcation quelconque entre le travail et le travail indastrici? V.Wa est purement artificielle. A ([uel momeni cesse l'un et commence l'autre ? M. Ward sait parlailcmeiit que le passage s'est accompli lentement p.ir drs m il lions (l'i-d'iirts individuels ciui ont
duré des siècles. Ces phases consécutives ont passé absolument inaperçues pour les hommes. Il n'y a jamais eu un moment où ils se sont dit : « Maintenant a commencé la période du travail industriel. Nous avons besoia d'esclaves. Parlons en guerre contre le voisin : allons prendre des prisonniers et remplissons nos ateliers. »
L'établissement de l'esclavage suppose un éiat social relativement avancé. 11 suppose l'exislencede l'Étiit, c'està-dire d'un groupe sédentaire et organisé, où le lien qui unit les citoyens est territorial, où la division du travail est déjà poussée assez loin.
En effet, l'esclavage requiert une force publique puissante qui l'impose par la terreur, sans quoi les esclaves ne consentent pas à subir les souffrances de la servitude. L'esclave a toujours tendance à quitter son maître et à s'enfuir. Pour l'empêcher de le faire, il faut une surveillance plus ou moins organisée. Mais cette surve llancc suppose nécessairement des limites territoriales nettement marquées, car elle ne peut pas s'étendre jusqu'aux confins de la terre.
Or. l'organisation des Etats territoriaux est un fait très récent dans le monde. Tandis que noire espèce existe peut-être depuis cinq cent mille ans, le plus ancien Etat organisé remonte à dix mille ans tout au plus. Et encore, à cette époque, il y avait peut-être deux ou trois Ettits sur le globe entier. L'humanité a donc vécu sans esclavage probablement les 49 cinquantièmes de son existence. Comment pi'ut-on aflirmer alors que l'esclavage est une institution primitive, sans laquelle la civilisation eût été impossible ?
Il est aussi facile de démontrer que la division du travail, et même le travail industriel ont précédé l'esclavage mais ne l'ont pas suivi.
Justement, l'homme a fait des esclaves à partir du moment où il y a trouvé son intérêt. Les singes anthropomorphes qui vivent en troupeaux n'ont pas d'esclaves.
LES nuSIANS ANTHROPOLOr.IQUES 219
Pourquoi ? Entre autres raisons, parce qu'ils ne leur sont pas utiles, la division du travail étant encore complètement embryonnaire parmi eux.
Mais que la division du travail soit venue dans les groupes humains avant l'esclavage, cela ne peut pas faire l'ombre d'un doute. Déjà nous la voyons poindre chez les animaux qui vivent en troupeaux (vigies, chefs, etc.). Le travail s'est d'abord différencié par les sexes. Les hommes allaient à la chasse, les femmes restaient dans les cabanes. Le travail a commencé par les opérations les plus simples, comme la cueillette des fruits, et a continué par la création de l'outillage qui, partant de la huche paléolithique, a abouti à nos machines les plus complexes et les plus perfectionnées. Or, le premier homme qui a façonné une hache en silex n'a pas pu se dire : « Je vais réduire mon voisin à l'esclavage a(in qu'il commence le travail industriel. » Ce premier homme n'a pas pu se dire cela justement parce qu'il n'avait pas le moyen de réduire ce voisin à l'esclavage, vu que ce voisin était un individu possédant autant de force que lui. J'ai dit plus haut que l'homme n'a pas pu commencer par le cannibalisme, parce (jue son semblable était pour lui le gibier le plus dangereux. Pour la même raison, l'homme n'a pas pu conimeacer par l'esclavage, car il lui était plus difficile de soumettre son semblable que d'autres êtres vivants.
Le prcîmier sauvage, a donc suivi la ligne de la moindre résistance; il s'est soumis à la loi universelle qui détermine la direction de la force, il a fabri(|ué sa hache luimême. Et, après celle première hache, sont venus, de la même façon, les innombrables outils qui oui élé façonnés par nos ancêtres, depuis l'âge paléolithiqiu; jusque vers le Lx" siècle avant notre; èi'c, quand se sont organisés les grands l''lats des vallées du Nil et de ri'^uplirale. Vers cette éjio(|ue, la division du travail devait déjà être con- -i(li'raltl(> et, lorsque; les ateliers furcnl eu iileine artivilé,
on put se représenter l'ulilité d'y faire travailler lios esclaves. Alors les chefs des entreprises de banditisme, tant privées que publiques, purent trouver avantageux de s'emparer non seulement des richesses des pays conquis, mais des habitants mêmes de ces pays. Les femmes, tout d'abord, constituèrent un butin précieux pour les guerriers. Ensuite, on trouva aussi un bénéfice à soumettre les hommes pour les faire travailler. Cola montre qu'on pouvait leur donner un travail immédiatement et qu'ils ne constituaient pas un seul instant des bouches inutiles à nourrir. Or, cela suppose un travail régulièrement établi, donc un degré de civilisation assez élevé.
D'ailleurs, l'esclavage a été, non seulement un fait récent, mais, de plus, il n'a jamais été un fait universel. Dans toutes les sociétés, il y a toujours eu un grand nombre de citoyens libres. Il ne pouvait pas en être autrement; car, sans un grand nombre de citoyens libres, il n'aurait pas pu exister une force suffisante pour dompter les esclaves. Or, ces citoyens libres ne pouvaient pas vivre sans rien faire. Les uns étaient agriculteurs, les autres industriels, marchands, etc. Mais, nécessairement, un grand nombre étaient artisans et même simples manœuvres Quoi qu'on en ait dit, le salariat a existé de tout temps. Or, ces citoyens libres qui travaillaient contribuaient, eux aussi, il me semble, aux progrès de la civilisation'.
L'exemple de l'esclavage montre très bien comment se composent les romans anthropologiques. Les hommes vivent au milieu de certaines institutions. Elles leur 'paraissent conformes à la nature des choses. Alors ils affirment, sans avoir aucun fait à l'appui, que ces institutions ont existé de tout temps. Le roman est créé.
Ou bien ces romans servent à justifier quelque institution existante, que la raison contemporaine commence à
1. Praxitèle, qui sculptait le marbre de sa propre main, était, au point de vue strictement économique, un travailleur manuel libre On ne contestera pas, j'imagine, qu'il ait fait avancer la civilisation.
LES ROMANS ANTHUOPOLOCIylJES 221
saper. Alors, pour trouver une base rationnelle à ces institutions, on les projette dans le passé. On dit qu'elles correspondent à la nature de l'homme et, qu'ayant été indispensables, elles ont été bienfaisantes à leur époque. De cette façon, on les justifie. La société anglo-saxonne des Etats-Unis ne peut pas ne pas éprouver de remords pour deux de ses actes les plus répréhensibles : l'extermination des Peaux-Rouges et l'esclavage des noirs. Alors un certain nombre de publicistes et de sociologues américains penchent inconsciemment vers des doctrines qui font de rextermination des races soi-disant inférieures et de l'esclavage la condition première des progrès du genre humain.
Un aulrc roman anthro[)ologiquo. très à la mode de notre temps, est celui do la prétendue hostilité fondamentale des hordes primitives de l'humanité.
« L'homme, dit Ratzenhofer ', étant un animal sociable, se sent uni par la sympathie du sang à son groupe originaire, mais, lorsqu'il vient en contact avec un iiomme d'une autre horde, alors les deux individus, conscients d'appartenir à deux communautés din'érentes, tombent l'un par rapport à l'autre dans l'épouvante et la terreur. Alors ils se tuent ou se dérobent par la fuite à tout rapport commun. De même deux hordes qui entrent en relation tombent dans l'épouvante et la fureur par suite de l'inimitié du sang. Alors elles se précipitent l'une sur l'autre dans nn combat d'extermination ou bien elles se fuient potir éviter tout contact. » Puis, dans un ouvrage plus récent ■. lial/.enhofer dit encore : « Les rapports pacifiques entre les sociétés ont été longtemps impossibles. Ceux des groupes qui appartenaient à des races et à des civilisations différentes ressentaient l<>ul ronlacl comme douloureux. Quand les sociétés avaient des iuibitals voi-
1. IVVscH Kiiil /.irri-li (Irr l'olilil.-. I.fipzif;. Ilroïkliaus, IS(I3, t. I". |.. '.i.