Elèves reçus aux Ecoles d'Ingénieurs depuis
388 Elèves reçus aux Baccalauréats depuis 1905
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"La Profession de Madame Warren
La critique française a, comme la critique allemande et la critique russe, accueilli plutôt favorablement la Profession de Madame Warren. Seuls les journaux violemment réactionnai res et conservateurs : La Libre Parole, L'Autorité, Le Gaulois, L'Action Française, Le Journal des Débats, La Gazette de France, ont été nettement contre. Pour eux, c'est une pièce nuisible, ennuyeuse, sans force comique, appelée à un échec certain. Le public, loin de ratifier cette opinion, fait chaque soir, depuis quatre-vingts jours, un franc succès à cette pièce. Les autres journaux, depuis Le Figaro (R. de Fiers), et Le Temps (Adolphe Brisson), jusqu'à L'Humanité (Victor Snell) et La Bataille Syndicaliste (Rosmer), en passant par le Gil Blas (Edmond Sée), et Paris-Journal (Régis Gignoux), ont consacré d'élogieux articles à cette pièce qu'ils ont déclarée : puissante, intéressante, originale, hardie, pleine de force comique, sincère, pathétique et ironique, d'un art si fier, d'une pensée si noble, d'un sens théâtral profond, etc.
Les éloges, cependant, n'étaient pas sans restrictions. Et ce sont celles-ci qui, ici, nous intéressent, pour leur analyse et leur discussion. Que nous importent, en effet, les critiques de parti-pris, quelque sincères que soient ceux qui les écrivent ? Il est évident
(i) R éprésentée actuellement au Théâtre des Arts.
que lorsque M. Maurice Muret déclare que Bernard Shaw n'est pas un poète, ni même un écrivain de marque et que c'est un simple journaliste dépourvu de toute culture profonde, il est évident, disons-nous, que M. Maurice Muret est de bonne foi, et qu'en toute sincérité il le juge 'ainsi. Seulement, il ne s'aperçoit pas que ce qui le fait juger ainsi Bernard Shaw, c'est qu'il n'a aucune des conceptions de Bernard Shaw. Entre eux, rien de commun, rien qui puisse permettre à M. Muret de le comprendre. Tout les sépare, et surtout leurs conceptions de la vie et de la société. Ce qui paraît juste et vrai à Bernard Shaw semble injuste et faux à M. Muret. Comment voulez-vous qu'il puisse le juger objectivement ? Sa passion pour le désordre social capitaliste actuel ne lui permet pas de voir la justesse de l'âpre, amusante et profonde satire de ce désordre que fait Bernard Shaw dans La Profession de Madame Warren et dans toutes ses pièces. Aussi, M. Maurice Muret — et M. Henri Bidou le suit — déclare-t-il que ce théâtre est ennuyeux et ne vaut rien. Nous sommes du même avis, mon cher M. Muret, ce théâtre ne vaut rien, mais rien du tout... pour les soutiens de l'ordre capitaliste. Il vaut beaucoup pour les autres, ses adversaires, et pour la masse, qui veut simplement s'amuser et, par surcroît, réfléchir.
Bien que La Prolession de Madame Warren ait une structure qui se rapproche de celle des pièces habituelles, il y a une différence assez notable et la plupart des critiques la constatèrent plus ou moins catégoriquement.
o La pièce manque de variété et d'imprévu dans le développement de l'intrigue... » « Le scénario est assez inconsistant, si on se place au point de vue où, à Paris, on entend le théâtre... » « La pièce manque de cohésion, d'adresse. Nos comédies à thèses sont d'un tout autre art de développement... » M. R. de Fiers, J.-J. Renaud, Henry Bauer ont raison, parce qu'en fait, l'intrigue n'existe pas. Il n'y a qu'une action invraisemblable et arbitraire, parce que Bernard Shaw ne cherchait pas à développer sur la scène un fait divers, un événement. Il voulait • développer des caractères et des idées. Et, étant donné ce but qu'il se proposait, il ne pouvait pas avoir une action matérielle cohérente dans ses variations. Il ne l'eût pu qu'au détriment des
caractères et des idées.
BBC
Les critiques sont si profondément pénétrés du théâtre du xl\* siècle, où l'on développe avec force, cohérence, précision et netteté, un événement quelconque, sans souci des caractères et des idées, qu'un éminent critique, en rendant compte de La Profession de Madame Warren, a prêté aux personnages les sentiments qu'ils n'ont pas, mais qu'il leur a vus, en toute sincérité, parce qu'ils les auraient eus, si la pièce avait été construite selon la technique de Scribe, au lieu de l'être selon la technique de Molière. Ainsi, pour lui, Vivie songe à épouser Frank, et « avant de prendre une aussi grave résolution, il lui faut régler sa situation personnelle. Or, il y a une grosse obscurité : Vivie connaît à peine sa mère ». Vivie, nous n'avons pas besoin de le dire, ne songe nullement à épouser Frank ; c'est Frank qui songe à épouser Vivie. Et ce n'est pas parce qu'elle a une grave résolution à prendre qu'elle a besoin de régler sa situation personnelle. Si elle a besoin de connaître la situation de sa mère, c'est que sa mère veut qu'elle vive une vie et que Vivie en veut vivre une autre. Tout simplement.
Le dénouement de La Profession de Madame Warren a étonné beaucoup de critiques, même de ceux qui louaient le plus cette pièce. Pour eux, il infirmait la thèse proclamée deux actes durant. Les uns se demandaient pourquoi Bernard Shaw n'avait pas fait une fin conforme à son esprit, à sa manière et à son raisonnement. D'autres estimaient que Bernard Shaw avait manqué de courage en faisant une concession à la morale pharisaïque : Vivie aurait dû épouser un duc et pair, grâce à la fortune maternelle. Evidemment, c'était un dénouement possible et c'eût été îc dénouement certain, si Bernard Shaw avait fait un drame à la Scribe, sans aucune peinture de caractères. Mais il ne pouvait pas faire ce dénouement sans altérer le caractère de Vivie, au point d'en faire, au lieu d'une personne réelle, une simple marionnette théâtrale. Etudiez Vivie, non seulement en ses actes, mais en ce qu'elle dit d'elle-même et en ce que dit d'elle sa mère, Mme Warren, et vous verrez que Vivie ne pouvait pas accepter la fortune maternelle. Tout montre que Vivie est une femme froide, maîtresse d'elle-même, active, énergique, calculatrice, pleine de volonté, aussi peu sentimentale que possible, et dominant sa sensibilité. En outre, Mme Warren dit qu'elle ressemble à sa sœur Elisa, économe, ordonnée, femme de tête et grande dame d'allure et d'aspect. Vivie dit qu'elle est la fille de sa mère,
qu'elle aime l'argent et qu'elle a besoin d'en gagner elle-même, plus qu'elle n'en veut dépenser. Donc, Vivie, héréditairement, est une active, une énergique, une travailleuse. Les circonstances sociales ont fait qu'elle a reçu de l'instruction, qu'elle n'a pas subi l'action déprimante de la misère, et qu'elle a en mains un métier qui paie son homme, nous voulons dire un métier qui permette à celui qui l'exerce de vivre confortablement, sainement. Dans de telles conditions, il est naturel, logique, que Vivie refuse la fortune maternelle pour vivre sa vie à elle, pour se tracer elle-même sa propre voie. Si elle avait accepté cette fortune et était devenue une parasite, elle n'aurait pas été la fille de sa mère, la nièce de sa tante Elisa, elle aurait eu un autre caractère que celui indiqué par ses actes et ses paroles dans les trois premiers actes.
Le dénouement de Bernard Shaw n'est pas une concession à la morale pharisaïque, mais une conséquence fatale de son réalisme dans la peinture des caractères. Vivie, pour celui qui connaît bien la pièce — elle est si riche d'idées et de peinture de caractères que, pour tout bien saisir, il faut la voir plusieurs fois, tout comme l'amateur de musique voit à diverses reprises le même opéra — celui qui connaît bien la pièce, disons-nous, voit facilement que Vivie est très explicable, contrairement à l'opinion de certains critiques. En Vivie, comme en tout être humain, luttent les instincts, la raison, la sentimentalité ; et, selon les individus, le vainqueur de cette lutte diffère à des moments différents. Au 2e acte, Mme Warren a démontre à Vivie qu'elle avait raison d'agir comme elle l'a fait, et Vivie comprend sa mère et l'aime, par raisonnement et un peu par sentimentalité, d'être une femme énergique, ayant des qualités d'ordre et de la conduite. Au 3e acte, la démonstration de Sir George Crofts, qui n'est que le renforcement de celle de Mme Warren, produit un effet différent sur Vivie, parce que Sir George lui répugne, parce que sa sensibilité est choquée par ce noceur sur le retour, en appétit de chair vierge. Et alors, elle s'enfuit. Son revirement est tout à fait naturel. Elle redevient la femme énergique, raisonnable et raisonnante qu'un moment elle a cessé d'être (fin du 2' acte). Maints critiques, comme M. Joseph Galtier, n'ont pas saisi cela et ont trouvé qu'elle aurait dû rester avec sa mère, lui pardonner et tâcher de l'arracher aux griffes de Crofts.
Vivie, à aucun moment, ne pardonne à sa mère, parce qu'elle n'a rien à lui pardonner, ne lui reprochant rien. Elle comprend
les causes de ses actes, de sa vie et elle estime qu'elle a agi au mieux. Elle le dit textuellement : « Je suis aussi parfaitement convaincue que si je m'étais trouvée dans les mêmes circonstances que ma tante Elisa, j'aurais fait comme elle. » Bien plus, elle le répète : « Si j'avais été à votre place, mère j'aurais peut-être fait comme vous. » C'est donc une erreur de dire, comme M. Camille Le Senne, qu'en Vivie proteste un sentiment naturel de droiture. Non, en Vivie agit purement et simplement sa nature à elle, toute d'énergie, de volonté et d'activité. Elle estime qu'elle serait méprisable en ne faisant pas elle-même sa vie, en ne travaillant pas, en ne gagnant pas d'argent, et comme elle ne veut pas être méprisable, elle se débarrasse de sa mère et de sa fortune, pour être elle-même, rien qu'elle-même. Pour Vivie, Mme Warren n'est nullement indigne, mais elle est gênante, voilà tout.
Le dénouement n'infirme pas la thèse de Bernard Shaw, parce qu'en la pièce, il n'y a pas une thèse, il y a des thèses, et il laisse au public la faculté de choisir à son gré. Bernard Shaw a fait montrer par ses personages la relativité des choses. Mme Warren, Crofts, Vivie, prouvent qu'ils ont raison d'agir comme ils agissent, toutes conditions étant données. Ils agissent différemment parce que les circonstances sont différentes, voilà tout. Vivie le déclare sans ambages.
Cette absence de conclusion, de thèse, a naturellement choqué les critiques, qui l'ont reprochée à Bernard Shaw comme une faute de structure (Aderer, Ernest-Charles, Eugène Héros). Ils ont raison, parce qu'ils se sont placés au point de vue du théâtre du xixe siècle, où une thèse fait le sujet d'une pièce destinée à la démontrer. Ils ont tort s'ils se placent au point de vue du théâtre comique antérieur où, dans la pièce, sont remuées des idées, le plus souvent sans conclusion, avec des dénouements provisoires et postiches (voyez le théâtre de Molière) et sans qu'il y ait une thèse démontrée. Or, le théâtre de Bernard Shaw est construit d'après la technique de ce théâtre comique. Et il ne pouvait pas ne pas être construit ainsi, car cette structure est nécessaire, inévitable dans la comédie.
L'épisode de Crofts jetant à Vivie et à Frank qu'ils sont demifrères, a paru obscur à divers, notamment à MM. Edmond Sée et Eugène Héros. Cet épisode est nécessaire pour terminer la pein* ture du caractère de Crofts. Ce baronnet est pratique, réaliste, ayant une vue nette sur tout ce qui se rapporte à l'argent, mais par contre, il est obtus pour tout ce qui est en dehors. Il ne voit
et ne comprend que ce qui pense, agit, vit comme lui. Il ne comprend donc pas Vivie, qui est en dehors du monde où il a vécu. Il la comprend beaucoup moins que ne l'a comprise Praed. Crofts ne soupçonne pas du tout le caractère de Vivie. En son refus de sa fortune et de sa main, il ne voit et ne peut voir, vu son caractère à lui, qu'un seul motif : l'amour de Vivie pour Frank. Ce refus de Vivie l'a rendu furieux, parce qu'il la désire fortement, parce qu'il brûle de la posséder. Alors, plein d'une fureur qu'il contient à peine, il leur jette à la face, à Frank et à Vivie, qu'ils sont frère et sœur de père. Il n'en sait rien — on l'a vu au 1er acte, dans sa conversation avec Praed — et c'est pure vengeance de sa part, avec l'espoir d'empêcher le mariage de Frank et de Vivie.
En réalité, Vivie n'aime pas Frank d'amour ; c'est une amitié de camarade, une amitié fraternelle, elle le dit à Frank au 4' acte. La déclaration de Crofts ne l'affecte donc pas très spécialement, tandis qu'elle affecte Frank qui voit s'évanouir ses espoirs de fortune par un mariage agréable. Le désagrément qu'elle a éprouvé de prime abord, disparaît vite à la réflexion, car eUe se souvient que sa mère lui a dit (2e acte) que son père n'est aucun de ceux qu'elle connaît : c'est-à-dire ni Samuel Gardner, ni Crofts, ni Praed.
Certains critiques ont signalé l'excessive mobilité de la pensée, qui paraît à chaque instant quitter sa direction initiale, ce qui fait paraître la pièce décousue, flottante, incohérente, au lieu d'être une synthèse harmonieuse. Remarques tout à fait justes, si l'on se place au point de vue du théâtre à la Scribe. Alors ce sont des fautes qui justifient ce qu'écrivait M. Stoullig : la formule est plus déclamatoire que théâtrale. Mais si l'on se place au point de vue du théâtre comique d'idées, de la comédie Aristophanesque et Moliéresque, on constate que cette mobilité de pensée n'est pas une faute et est une conséquence nécessaire de la structure comique. Que ceux de nos lecteurs qui en douteraient se reportent au petit chef-d'œuvre d'analyse que M. Bergson a publié sous le titre Le Rire et qu'à la lumière de cette subtile analyse, ils étudient le théâtre comique, et ils verront la vérité de ce que nous leur disons : la comédie de caractères et d'idées ne peut être une synthèse harmonieuse qu'à la condition que la pensée y soit d'une grande mobilité — la haute comédie n'est pas une pièce a thèse.
La critique a été quasi unanime pour déclarer : Cette pièce est une satire qui ne laisse rien debout, ni religion, ni famille, ni catégories sociales ; c'est, selon l'expression de M. Gustave Lanson. (c une bouteille de vitriol jetée à la figure de îa prude Angleterre, et toute la société moderne en reçoit des éclaboussures ». « La question n'a jamais été posée ni débattue avec cette liberté et cette audace. » Certains critiques ont observé que, de la scène entre Vivie et sa mère (acte 2), il ressort une réhabilitation de la prostitution, voire même un panégyrique. C'est tout à fait exact. Mme Warren affirme : Non seulement, mieux vaut se prostituer pour vivre confortablement que d'aller crever à l'hôpital, mais encore, dans la société actuelle, une femme du prolétariat, dans les mêmes conditions économiques et physiques où elle fut, n'a, pour se tirer d'affaire, d'autre ressource que la prostitution. Au 39 acte, Crofts le dit encore, et Mme Warren le réaffirme au 4e.
Mais les affirmations ne valent que pour des conditions déterminées, celles de Mme Warren, lorsqu'elle quitta le bar de Waterloo. Vivie et Mme Warren le disent expressément aux 2e et 4' actes : « Ainsi toi, dit la mère, si tu choisissais ce métier, tu serais une imbécile, mais moi, j'aurais été une imbécile d'en choisir un autre, c'est sûr. » La réhabilitation de la prostitution n'est donc que relative. Mme Warren et Crofts ne réhabilitent pas la prostitution en soi, ils la réhabilitent dans l'ambiance sociale contemporaine. Cette réhabilitation relative montre, si on l'envisage au point de vue abstrait, que le bien et le mal n'existent pas en soi. M. Adolphe Brisson a aperçu avec sagacité cette conséquence de La Profession de Mme Warren.
Mais, de ces scènes entre Vivie, Mme Warren et Crofts, il ne ressort pas seulement cette réhabilitation relative de la prostitution. Ces scènes démontrent encore que les patrons d'usine exploitent plus leurs ouvrières que les patrons de lupanars n'exploitent les leurs. Et de l'infamie des uns résulte l'infamie des autres. La conséquence de cette infamie commune est : La société où existent de tels exploiteurs est une société pourrie qu'il faut démolir et remplacer. Cette conséquence n'est pas exprimée ; elle est à peine indiquée par ce dire de Vivie. au 3e acte : « Lorsque je pense à la société qui vous accepte et aux lois qui vous protègent... » Bernard Shaw a laissé au spectateur le plaisir de tirer lui-même la conséquence des paroles qu'il entend.
Evidemment, il eût été facile à Bernard Shaw de faire sa pièce
de telle façon que la condamnation de la société capitaliste fût exprimée catégoriquement. Mais il n'aurait pu le faire qu'aux dépens du réalisme des caractères qu'il peignait en ses personnages ; et dans les deux cas, c'est une nouvelle pièce qui existerait et non plus La Profession de Madame Warren. La transformation de Vivie ou de Praed en socialistes — ce sont les seuls qui pouvaient subir cette transformation — changerait entièrement les caractères, si on voulait les faire réalistes. Praed socialiste, tirant une conséquence socialiste des phénomènes sociaux qu'il observe, ne serait plus le naïf et intuitif rêveur qu'il est. Vivie, généralisant avec précision et netteté sur le cas de sa mère, ne serait plus une jeune fille de 22 ans, tout frais émoulue du collège. Et alors, de ces changements de caractère de Vivie ou de Praed, résulterait un bouleversement de tout ce que ces personnages disent, durant les quatre actes, et, par voie de conséquence, le bouleversement des réponses de leurs interlocuteurs. On aurait une autre pièce. Si, dans la pièce, telle qu'elle est, on voulait faire exprimer nettement à l'un des personnages la condamnation de la société, on fausserait le caractère, et, d'un personnage vivant, réel, on ferait une marionnette à la Dumas fils, ce que Bernard Shaw ne fait jamais, en aucune de ses pièces.
Mais de la pièce telle qu'elle est, ressort, en réalité, et même avec force, la condamnation de la société capitaliste contemporaine. La grande majorité des critiques ne s'y est pas trompée, d'ailleurs.
M. Adolphe Brisson a aperçu une fissure dans la logique de Mme Warren, car Vivie pourrait lui répondre : « La plupart des noceuses ont une fin lamentable. Toi, tu a réussi, non parce que tu noçais, mais parce que tu étais active et intelligente ; or, si tu avais appliqué ces qualités à un travail honorable, qui sait si ce travail ne t'eût pas procuré l'aisance et la quiétude ? » « L'excellente Mme Warren éprouverait, je suppose, quelque embarras. » Mais non, cher confrère, elle n'éprouverait aucun embarras, car pour répondre à cette objection, elle n'aurait qu'à lui répéter ce qu'elle lui a déjà dit : « Mais, dis-moi donc dans quel autre métier une femme peut faire des économies ?... Est-ce que tu peux faire des économies en gagnant cent sous par semaine?... etc. » Par avance, Mme Warren a réfuté cette objection possible de Vivie. Elle ne lui dit pas qu'elle a réussi parce qu'elle noçait ; elle lui
dit qu'elle et sa sœur Elisa ont réussi clans la noce parce qu'elles ont été actives, intelligentes, économes et que c'est seulement - ce métier quelles pouvaient pratiquer l'économie. Vous voyez, cher confrère, qu'il n'y a pas de fissure dans la logique de Mme Warren. Et vous l'auriez vu tout comme nous, si vous aviez assisté à plus d'une représentation de La Profession de Madame Warren. Le théâtre de Bernard Shaw est si riche d'idées et de caractères, qu'il faut voir deux et trois fois chaque pièce pour bien la saisir en son entier et en ses détails. Il est si riche en comique qu'il est toujours amusant de revoir une même pièce. En Angleterre, nombreux sont les gens qui vont deux ou trois fois entendre la même pièce de Bernard Shaw. Il en sera de même en France quand Bernard Shaw se sera créé un public, élite de penseurs, d'intellectuels et d'ouvriers.
Tous les critiques se sont accordés pour trouver que le caractère de Mme Warren avait été magistralement tracé. Et l'on a pu lire : « Le type en est vrai et réel, les traits partent du caractère ; c'est un type impérissable. » En général, tous ont jugé : les personnages sont caractérisés de la façon la plus exacte et la plus pittoresque ; les caractères sont exprimés avec naturel et vérité ; ils ont un relief massif et puissant, une précision psychologique minutieuse et concordante.
Les scènes du 2e, du 3e et du 4e actes, entre Mme Warren et Yivie. entre Crofts et Vivie, sont, pour la grande majorité, des critiques : admirables, superbes, avec leur choc de répliques toutes chargées d'idées. « Rien n'est beau comme cette mère et cette fille si convaincues toutes deux d'avoir raison. Cette scène du 2e acte est une grande scène de comédie, elle suffirait à la réputation de Bernard. Shaw. Le dialogue est un chef-d'œuvre. »
D'aucuns, parmi les critiques, ont observé que, dans cette pièce, « Bernard Shaw ne met en scène que des crapules, et qu'il suffit de regarder autour de soi pour s'apercevoir qu'il y a quand môme sur terre de braves gens » (G. Sabatier, R.-Marc Ferry). L'observation est inexacte. Ni Crofts, ni Mme Warren ne sont des crapules, car il n'y a pas plus de crapulerie à vivre de l'exploitation des femmes en des lupanars, qu'à vivre de l'exploitation des hommes, des femmes et des enfants dans les usines et manufactures. Toute la pièce le démontre. Et c'est
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seulement sur cette exploitation que ces critiques ont basé la crapulerie des personnages. Mme Warren, de par sa confession à sa fille, a été une bonne mère, ayant fait bien élever sa fille — au point de vue de la morale habituelle — ; c'est une bonne femme, serviable, bonne avec ses employés ; un bon patron, en somme. Quant à Crofts, il est comme tous les gens de sa classe, ni pire, ni meilleur que tous les gens du monde et les gens de sport. Sa conversation avec Vivie le montre ainsi. Si, pour le qualifier de crapule, on argue son désir de posséder en légitime mariage une jeune vierge, lui, homme de 50 ans, alors, il faut faire entrer dans la catégorie des crapules la grande majorité des hommes. Quant à Frank, il est comme la plupart des fils de famille qui voient dans le mariage le moyen de redorer leur blason et d'être entretenus dans le parasitisme.
Pour un critique l'ironie de La Profession de Mme Warren est si âpre que, parfois, on pourrait se tromper dans l'interprétation de la pièce et la jouer au tragique au lieu de la jouer au comique. Cette erreur est impossible pour qui lit le texte de la pièce, avec ses jeux de scènes si longs, si détaillés, si précis. Elle est impossible pour qui étudie la pièce, à cause de ses personnages caricaturaux, qui donnent le ton et fixent les valeurs de tous les personnages. Il ne faut pas plus jouer au tragique une comédie quelconque de Bernard Shaw qu'il ne faut jouer au tragique une comédie de Molière.
Dans son ensemble, La Profession de Madame Warren a donc plu beaucoup à la critique et au public. Son exacte interprétation dans le ton comique a permis de porter sur Bernard Shaw un jugement tout différent de celui que la critique portait en 1908, après les représentations de sa profonde et amusante comédie qu'est Candida.
Deux critiques ont même écrit que cette comédie faisait penser a Molière, mais à un Molière plus désabusé et forcené, à un Molière plus âpre et comme méchant. Deux autres critiques étaient d'un avis contraire, car pour eux, rien dans La Profession de Mme Warren ne faisait songer à un Molière. Ces derniers ont tort, et l'avenir le leur prouvera.
Augustin et Henriette Hamon.