Il en est de la force associative comme de l’at
traction newtonienne; l’une et l’autre sont des qualités
originelles et l’on ne peut découvrir leur nature dernière. On peut toutefois rapprocher l’association des idées, et par suite, l'imagination de cet autre grand fait général de la nature humaine, l’habitude, dont la nature dernière est également inconnue. Le principe le plus puissant d’association, le principe essentiel est
la relation de causalité; cette relation se ramène à la
succession constante et sa nécessité n’est qu’une contrainte subjective, la nécessité d’une habitude mentale, une conséquence de l’expérience habituelle. L’association par contiguité ne s'établit que par le moyen de souvenirs persistants et vivaces, par l’habitude de penser en conjonction normale deux ou plusieurs objets. Pour ce qui est de l’association par ressemblance et de sa réduction à l’habitude, Hume se contente d’une explication physiologique, valable d’ailleurs pour les trois relations essentielles; l'évocation des idées correspond au mouvement des esprits animaux, « lorsqu'ils se jettent précisément dans les traces convenables et fouillent la cellule appartenant à l’idée. Mais comme leur mouvement est rarement direct et tourne naturellement un peu d’un côté ou de l’autre, il en résulte que les esprits animaux tombant dans les traces contiguës, évoquent au lieu de l’idée que l’esprit désirait d’abord examiner d’autres idées offrant une relation avec elle ». I, 365. C’est ainsi que les méprises s’expliquent et avec elles les associations d’idées. Hume, il est vrai, ne paraît pas très féru des explications physiologiques, de ces « dissections imaginaires » du cerveau, qui relèvent de l’anatomie et de la philosophie naturelle. Cf. I, 364 et 385, II, 76. On ne peut donc leur accorder une entière confiance; maïs on peut à juste titre y trouver une indication utile sur l’opinion même de Hume : l’association et l’habitude sont intimement unies.
L’habitude est d’une importance capitale dans la vie et dans la pensée humaines. Elle est tout d’abord le principe de l’harmonie entre le cours de la nature et la succession de nos idées, comme nous le verrons tout à l’heure ($ 117); elle est aussi une manière de magicienne qui commande à nos croyances, nous fait tenir pour clairs les phénomènes qui nous sont familiers, même s'ils recèlent quelque difficulté inextricable; elle nous masque ainsi notre ignorance tout en dissimulant soigneusement son intervention. Elle est aussi principe d’action; elle engendre la facilité à ac-
complir une action, parce qu’elle élimine toute surprise, tout étonnement qui même agréable agite et trouble l’organisme; elle fait naître aussi une tendance ou inclination vers un objet ou une action. Nous la retrouverons d’ailleurs bientôt à l’œuvre.
. 99. Les liaisons établies par l'imagination entre les idées sont des relations au sens étroit du terme; mais on peut entendre encore par ce mot « relations », en un sens large et philosophique, tout sujet particulier de comparaison entre deux idées qui ne sont pas unies par l’un des principes de l’imagination. En ce sens les relations sont au nombre de sept et se groupent en deux classes : les relations qui sont dans l’entière dépendance dés idées comparées et les relations dont les variations sont indépendantes des changements survenus dans les idées comparées.
La première classe comprend la ressemblance et la contrariété qui, malgré l’exclusion réciproque des contraires, implique une ressemblance, les degrés de quantité ou de nombre, les degrés de qualité. Ces quatre relations se découvrent à première vue et sont du domaine de l'intuition plus que du domaine de la démonstration: toutefois pour les degrés de quantité, l’intuition ne donne de relation certaine que pour les cas d’infériorité ou de supériorité très marquée; dans les autres cas, il faut recourir à des procédés artificiels; larithmétique et l’algèbre parviennent à l'exactitude et à la certitude parfaites parce que nous disposons d’un étalon de mesure, le nombre d’unités contenues en chacuu des nombres considérés; la géométrie ne le peut pas parce que ses principes fondamentaux proviennent de l’aspect général des objets qui ne peut nous fournir aucune sécurité parce que nous ne pouvons distinguer deux droites qui font entre elles un angle extrêmement petit de deux lignes qui ont un segment commun. Si Von excepte cette incertitude relative de la génométrie, les relations de la première classe sont objets de connaissance et de certitude.
La deuxième classe rassemble la contiguïté et la distance dans l’espace et le temps, l’identité qui suppose constance et invariabilité pendant une certaine durée, enfin la causalité. Ce ne sont plus des relations d’idées qui nous donnent la certitude démonstrative, mais des choses de fait qui nécessitent une explication particulière tirée de l’expérience. Pour juger des relations de contiguité et de distance ou des relations d’identité, ik faut la présence des deux objets reliés; aussi la connaissance de ces relations est bien plutôt une perception que la conclusion d’un raisonnement; si l’on peut dépasser l’expérience, on ne peut le faire à l’aide de ces relations; il faut recourir à la relation de causalité qui les appuie et se révèle par là comme la relation essentielle; seule la causalité explique qu’un objet se trouve engagé dans telles relations de contiguité; seule elle explique lidentité par l’action invariable sur nos sens d’un objet considéré sans trêve. Tout l’effort d’ana- Iyse doit donc porter sur la relation de causalité.
100. Mais avant de l’examiner pour elle-même et dans son rapport à l’argument cosmologique, il convient de terminer cette rapide revue de la psychologie de Hume en précisant autant que possible ce que celuici entend par jugement et raisonnement et en rappelant son explication, assez connue, de la nature de la croyance.
La conception et le jugement ne sont pas essentiellement différents. Leurs définition vulgaires doivent être rejetées et sur ce point Hume se sépare de Locke; le: jugement n’est pas toujours le fait d’unir ou de séparer différentes idées; les jugements d’existence n’unissent pas plusieurs idées; ce ne sont que des conceptions doublées de la croyance et de la persuation ferme que nous avons de la vérité de notre conception. « Dans cette proposition, Dieu est, ou en vérité dans tout autre qui a trait à l’existence, l’idée d’existence n’est pas une idée distincte unie par nous à celle de l'objet et capable
de former, grâce à cette union, une idée composée 2 Le 396 note. À
Le raisonnement n’est pas davantage le fait de séparer ou d’unir différentes idées par l'intermédiaire d’autres idées; nous pouvons en effet raisonner sans employer plus de deux idées; nous inférons immédiatement une cause de son effet et c’est là un raisonnement plus fort et plus convaincant que celui où nous utilisons un moyen terme : là encore l’acte de l'esprit ne dépasse pas la simple conception à laquelle se joint la croyance, toute la vivacité de l’impression que nous. éprouvons à la vue de l’antécédent, se trouve reportée sur l’idée du conséquent qui s’éveille aussitôt par le jeu d’une liaison habituelle.
___Juger, raisonner, c’est comparer, c’est découvrir les relations constantes ou variables entre deux ou plusieurs objets; lorsque ceux-ci sont tous présents, l’acte de l’esprit est plus une perception qu’un raisonnement. Il n’y a de raisonnement véritable que fondé sur la relation de causalité. Celle-ci nous permet en effet de dé-
- passer le moment actuel et les existences perçues en
anticipant l’apparition de l’effet ou en rappelant la cause disparue dans le passé. Quelque étendue que le raisonnement causal donne à l'esprit en lui permettant de dominer le cours du temps, il ne le fait jamais sortir du monde expérimental, du monde sensible; il ne pourrait engendrer. une seule idée simple originale; entre la raison et l’expérience, entre là priori et là posteriori, il n’y a aucune opposition; toute connaissance nous vient de nos impressions. Mais quand nous déclarons recourir au seul raisonnement, nous étayons nos conclusions sur quelque principe, c’est-à-dire sur quelque conclusion générale établie à l'avance, à par- tir de l’expérience passée. « La seule différence entre eux (les arguments tirés du raisonnement) et les maximes que l’on tient vulgairement pour le résultat de la pure expérience, c’est que les premiers ne peu- vent être établis sans quelque démarche de pensée et - quelque réflexion sur ce que nous avons observé afin. de distinguer les circonstances et d’en poursuivre les.
conséquences; au lieu que dans les secondes l’évènement dont nous avons expérience est exactement et pleinement apparenté à celui que nous inférons comme résultat d’une situation particulière ». IV, 38 n. Il n’y a donc aucune différence de nature entre les impressions et leur ordre de perception, les idées et leur liaison capricieuse selon les principes variables et subjectifs, selon les maximes, et les idées et leur liaison correcte selon les principes universels et immuables, selon les lois de la nature, entre le cours réel de la nature, son interprétation par les préjugés populaires et son interprétation scientifique. La valeur de la science expérimentale lui vient de sa rigueur et de sa précision, et non de ce qu’elle ferait intervenir des facultés supérieures à l’imagination. Raisonner correctement, c’est donner aux objets les rapports qu’ils ont entre eux dans l'expérience.
- Quant à la nature dernière de la raison, du raïsonnement expérimental, nous n’en pouvons rien dire; c’est une qualité originelle, qui s’apparente certainement à l'habitude; mais habitude et raison traduisent la nature propre de esprit, et nous ne pouvons pousser plus loin; le Traité et les Essais sont d’accord sur ce point : La raison est un merveilleux instinct et inintelligible, dit celui-là, I, 471; le raisonnement expérimental est un merveilleux instinct, répondent ceux-ci, IV, 88.