LE MÉLANGE DU COMIQUÉ ET DU TRAGIQUE
Nous avons nous-même, dans notre dernier article, montré, par une histoire assez plaisante, avec quelle singulière facilité, dans la vie ordinaire, l’homme trouvait dans les
événements les plus douloureux matière à un rire inextinguible. Il n’est pas un de vous, qui, fouillant dans ses souvenirs personnels, ne pût y rencontrer quelque anecdote du même genre. Mais permettez-moi de presser d’un peu plus près celle que j’ai donnée comme exemple.
Nous voilà tous quatre pris d’un fou rire au lit d’une parente aimée et en train de mourir. Vous m'’accorderez bien qu’à ce moment-là, l’image de notre malheureuse tante était loin de notre pensée, qu’elle avait été chassée de nos esprits par un incident grotesque, et si bien chassée qu'il n’en restait plus rien; j'ajouterai que nous-mêmes avons eu quelque peine à nous remettre de cet ébranlement nerveux, à rentrer de cet accès d’hilarité dans les raisons de notre chagrin.
Il est possible que les dames, dont l’impressionnabilité était naturellement plus vive, aient d’un seul bond franchi la distance du rire excessif aux larmes abondantes, et qu’elles aient retrouvé du premier coup leur douleur intacte. Je sais que pour nous deux, mon cousin et moi, il nous fallut plus de temps pour effacer cette impression, pour nous rasseoir dans notre premier sentiment de tristesse.
On l’a bien souvent remarqué : le rire se poursuit longtemps encore après que les causes du rire ont cessé, comme il arrive aux larmes de continuer à couler, après la bonne nouvelle qui aurait dû immédiatement sécher les yeux. L'âme humaine n’est point assez agile pour passer aisément d’une sensation extrême à la sensation contraire. Ces secousses rapides l’accablent d’un trouble douloureux.
De ces réflexions, dont personne, je crois, ne contestera la justesse, on peut conclure que l’homme en proie au chagrin, s’il est distrait par une image qui prête au rire, est violemment emporté loin de ce chagrin et qu’il lui faut
pour y revenir un certain espace de temps et quelques efforts de volonté.
Ce qui est vrai d’un homme, l’est, à plus forte raison, d’une réunion d'hommes. Nous avons vu que le propre d’un public était de sentir plus vivement que ne feraient en particulier chacun de ceux qui le composent. Il entre d’une façon plus impétueuse, dans les raisons de pleurer que le poète lui tend ; la douleur qu’il éprouve est plus intense, les larmes sont plus faciles et plus abondantes.
Je ne sais quel tyran de l’antique Grèce, à qui les massacres étaient familiers, larmoyait considérablement sur les malheurs d’une héroïne de tragédie. C’est qu’il était public alors, et revêtait pour une soirée les sentiments du public.
Il est aussi plus difficile à une foule de revenir à une impression première dont elle a.été écartée par un accident quelconque. Que de représentations interrompues ; que de pièces tombées le premier soir pour un lapsus drôle échappé à un acteur, pour un mot piquant lancé du haut du paradis! Rappelez-vous l’histoire de cette plaisanterie devenue légendaire au théâtré, et qui culbuta un drame.
Le roi va faire son entrée en scène.
— « Messieurs, le Roi! » crie le héraut annonçant.
— «Je le marque », réponds du parterre une voix gouailleuse.
Toute la salle part de rire. Il lui devient impossible ensuite de reprendre son équilibre. La voilà lancée sur une autre piste. Les scènes les plus touchantes seront tournées en ridicule. La pièce est perdue.
Dans la vie réelle, ce mélange de larmes et de rire, cette difficulté de reprendre sa douleur après lavoir quittée n’a aucun inconvénient. Nous l’avons déjà dit et répété cent fois : la nature est indifférente, et la vie de même. Vous pleurez, voilà qui est bien. Vous riez ensuite ; à votre aise.
Vous riez où il faudrait pleurer : vous pleurez où il siérait mieux de rire. C’est votre affaire, Vous pleurez d’un œil et vous riez de l’autre comme le Jean qui pleure et qui rit de la légende. Peu nous importe.
Au théâtre, il n’en va pas de même. L’auteur qui porte sur la scène les événements de la vie humaine, et qui veut naturellement les rendre intéressants à son public doit chercher les moyens à l’aide desquels impression qu’il prétend tirer d’eux sera plus vive, plus forte et plus longue.
Si son intention est d’exciter le rire, il sera par cela seul amené à se défier de tout accident qui pourrait induire son public en tristesse ; eb si, en revanche, il a pour but de pousser aux pleurs, il écartera de parti pris les circonstances qui, faisant éclater le rire, risqueraient de contrarier l’émotion qu’il veut faire naître.
Ïl ne s’agit pas du tout pour lui de savoir si dans la réalité le rire est mêlé aux larmes. Il ne cherche point à reproduire la vérité, mais à en donner l'illusion à douze cents spectateurs, ce qui est bien différent. Eh bien, quand ces douze cents spectateurs sont tout entiers à la douleur, ils ne peuvent croire que la joie existe ; ils n’y pensent point, ils n’y veulent point penser; il leur déplaît qu’on les tire brutalement de leur illusion pour leur montrer une autre face du même objet.
Et si on la leur montre, malgré eux, si on les force à changer brusquement les pleurs en rire, si cette dernière impression devient dominante, ils s’y tiennent et il leur est presque impossible de revenir à celle qu’ils ont abandonnée. Dans la vie, les minutes ne sont pas comptées et l’on a tout le temps nécessaire pour ménager ces passages d’un sentiment à l’autre. Mais au théâtre, où l’on ne dispose que de quatre heures au plus pour enfermer toute la série d’événements qui composent l’action, il faut que les change-