QUATRE PREUVES STOÏCIENNES DE L'EXISTENCE DE DIEU
f^ PREUVE. — Divination ou art augurai, critique de Cotta.
II™® PREUVE. — Harmonie et beauté de Vunivers ; Dieu créateur et régulateur de tout. Réplique de Cotta.
uiine PREUVE. — Pour Balbus le feu est divin : Cotta ne le considère que comme un élément. Corps célestes. Conceptions matérialistes de Cérès et de Bacchus. Apothéose des morts. Qualités humaines divinisées.
iv™e PREUVE. — Providence. Intelligence ou esprit divin pénétrant la matière.
T.) Balbus divise en quatre parties le discours qu'il tient pour nous prouver l'existence des dieux.
Dans la première il explique qu'il y a des dieux ; dans la seconde il montre ce que sont tous ces dieux ; en troisième lieu il nous apprend qu'ils gouvernent l'univers et enfin, dans la quatrième, qu'ils veillent sur les humains. Division d'ailleurs conforme à l'exposé de la doctrine stoïcienne.
Première preuve. — L'existence des dieux se manifeste à nous, dit Balbus, en nous prédisant l'avenir. Celle
LA CRITIQUE 5l
croyance populaire, cette superstition était à Rome une maxime d'Etat, et le philosophe croit sincèrement à la divination prophétique, à l'apparition surnaturelle de Castor et Pollux sortant du tombeau pour combattre à cheval à côté des Romains à la bataille du lac Regille (i).
Il croit que le vol des oiseaux sacrés est un sûr présage et il déplore de voir se perdre la science des Augures et des Aruspices qui permettait de prédire l'avenir à coup sûr : (( Sed neglegentia nobilitatis augurii disciplina omissa Veritas auspiciorum spreta est, species tantum retenta » (2) et bien que la société romaine l'ait laissé tomber il continue à le croire vrai : « Multa ex haruspicum responsis commemorare possunius, quibus ea confinnentur, quae dabia nemini debent esse » (3).
Cotla lui riposte avec vigueur : il reconnaît que la grandeur de Rome a dépendu de sa religion qui consistait dans la croyance aux dieux, à la divination et à la prédiction, mais il prie Balbus de l'amener à la foi par le raisonnement : « Fac nunc ego intellegam, tu quid sentias ; a te enini philosopha rationem accipere debeo religionis, niajoribus autem nostris etiani nulla ratione reddita credere » (4).
Malheureusement les arguments du stoïcien sur la divination ne persuadent pas Cotta qui pense que la connaissance de l'avenir ne mérite pas notre attention. L'apparition des dieux ou des morts vertueux prédisant le succès d'une bataille, d'un événement, les preuves de Balbus, lui paraissent inadmissibles ; ce sont, pense-t-il, des supersti-
(i) De natura deorum. II, 2.
(2) ibid. II. 3.
(3) ibid. II, 3 (Edition Nisard).
(d) ibid. III. 2.
tions grossières que les siècles se transmettent en les grossissant, et pour lui l'apparition aux regards humains d'êtres d'une essence supérieure est impossible. Il critique l'argumentation des stoïciens par ses appels à la raison : « Rumoribus, inquit, inecum pugiias, Balbe, ego autem a te rationes requiro » (i), car l'avenir ne peut être évité alors qu'il est dicté par le Destin : « Praesertim curn vos idem fato fier'i dicatis om?iia, qaod aiiteni semper ex omni aeternitate verum fuer'it, id esse fatum » (2).
Deuxième Preuve. — Après cette première discussion sur l'existence des dieux, Gotla passe à une seconde sur leur nature dans la philosophie stoïcienne. Tl ne se contente pas des précédentes raisons de Balbus : « Non igitiir adhuc, quantum quidem in te est, Balbe, intellego deos esse, quos equidem credo esse, sed nihil docent Stoici » (3) et il en demande de nouvelles : <( A te autem idem illud etiam atque etiam quaeram, quibus rationibus tibi persuadeas deos esse (4) ; car, quae mihi talis videtur fuisse, ut, cam ostendere velles, quales di esseîit, ostenderes nuUos esse » (5).
Les stoïciens croient que la divinité est ce qu'il y a de meilleur, de plus beau et de plus sage, or rien de meilleur de plus beau, de plus sage que l'univers, donc l'univers est la divinité même. Ce monde est inspiré par l'âme divine qui le pénètre, il est réglé dans ses mouvements. Le dieu des stoïciens fait tout, engendre et multiplie des dieux semblables à lui, il ordonne tout l'univers. Les astres, parties même des dieux, nous charment par la régularité de leur cours.
(i") De nat. deor. III. 5.
(2) ibid. III. 6.
(3) ibId. III. 7.
(/j) ibid. III. 7.
(5) ibid. III. 8.
Cotta poursuivant ses attaques contre le Panthéisme montre que la nature suffit à expliquer la marche des astres et que le flux et le reflux sur les côtes de Sicile peut s'expliquer par des causes naturelles sans qu'il soit nécessaire d'en chercher une raison divine : « Sed omnium talium reriim ratio reddenda est)) (i).
Troisiîîme Preuve. — Les stoïciens admettaient dans le corps de lout animal la présence d'un feu spécial, force extraordinaire, vivifiant tout, qu'ils considéraient comme le principe universel et la divinité même ; son extinction amenait la mort.
Cotta nie cette supériorité du feu animal, il le considère comme un simple éléinent nécessaire à l'existence au même titre que l'air, l'eau, la terre, et selon lui la mort n'est pas causée par l'absence de la chaleur plutôt que par celle d'un autre élément . « Ego aatem non intellego, qiio modo calore cxtincto corpora iniereant, non intereant hiimove aut spiritu amisso, praesertim cuin intereant etiam nimio calore. Quam ob rem id qiiidem commune est de calido ; verum tamen videamus exitum » (2).
Il affirme que nos âmes ne sont pas seulement du feu, mais un mélange : « Probabilius enim videtur taie quiddam esse animum, ut sit ex igni atque anima temperatum » (3) et Cotta conclut que le feu, qui pour les stoïciens est divin, n'est qu'un des quatre éléments dont se composent les corps des êtres vivants.
Leurs adversaires reprochaient aux stoïciens d'être vulgaires, ignorants, de croire à des dieux imaginaires ou fa-
(i) De nat. deor. III. 10.
(2) ibid. III. i4.
(3; ibid. III. 1^1.
buleux. On pensait que le trop grand nombre de dieux qu'ils admettaient ne pouvait résister à une critique rationnelle ; et en effet, on sait qu'ils adoraient le soleil et la lune dont les Grecs avaient fait Apollon et Diane et l'on trouvait étrange que cette adoration n'allât pas aux autres corps célestes comme le dit Cotta : <( Quod si Lima dea est, evgo ctiam Lucifer ceteraeqiie errantes numerum deorum optlnebiint, igitur etlain inerrantes » (i).
C'est Velléius qui se charge de réfuter la divinité des astres : (( quos tibi Velléius multiqne praeterea ne animantes quideni esse concédant » (2).
Pour Cérès et Bacchus, Cotta pense que ces conceptions purement matérielles ne sauraient être divines.
Les stoïciens adoraient également la mer sous le nom de Neptune. Cotta fait remarquer que les fontaines et les rivières ont droit au même culte et par conséquent que les dieux se trouvent encore multipliés et profanés ; il rappelle que Maso, après avoir conquis la Corse a consacré un temple à une fontaine : « Jtaque et Fontis delubrum Maso ex Corsica dedicavit (3) ». D'autres d'ailleurs ont imité Maso, multiplié les divinités de l'eau et déifié des fleuves le Tibre, par exemple. Cotta se refuse à voir dans Neptune ou Cérès des divinités, l'une de la terre, l'autre de la mer et il lui paraît incompréhensible qu'on place la matière dans l'Olympe. « Istam autem intellegentiani aut maris aut terrae non modo comprehendere animo, sed ne suspitione quidem possuîn attingere » f/j).
(i) De nat. deor. III. 20.
{2) ibid. III. ^. (Edition Nisard).
(3) ibid. III. 20.
(!i) ibid. III. 25.
Malgré le grand nombre de dieux qu'ils reconnaissaient, les stoïciens déifiaient aussi les mortels. En Grèce des villes portaient leurs noms, et les Romains dans leur profonde vénération avaient placé dans le ciel Rémus et Romulus ; ainsi la théologie stoïcienne se rapprochait des mythes et des superstitions du vulgaire.
Cotta, doutant que de simples hommes puissent être élevés au rang des dieux, veut avoir des explications : « Nam quos ab hominibiis pervertisse dicis ad deos, tu veddes rationem quem ad moduin id fieri potuerit aut ciir fieri desierit, et ego discam libenter » (i). Il ne voyait non plus rien de divin aux qualités humaines que certains avaient déifiées, je cite son texte même : « Nam mentem, fidem, spem, virtutem, honorem, victoiiam saliitem, concordiain ceteraque eiiis modi reruin vim habeve videinus, non deorum. Aut eniw in nobismet insunt ipsis, ut mens, ut spes, ut fuies, ut virtus, ut concordia, aut optandae nobis sunt, ut honos, ut salus, ut Victoria » (?.)•
Quatrième Preuve. — Une fois réfutés les arguments des stoïciens sur l'existence des dieux, Cotta poursuit sa critique en s'attaquant à la Providence. Jusqu'ici, selon lui, les stoïciens n'ont apporté aucune preuve de l'existence des dieux ni établi leur nature ; et poursuivant la même tactique, il va en réponse aux arguments de Ralbus, établir la non-existence de la Providence divine.
Les Romains éclairés croyaient qu'une intelligence suprême, un esprit divin pénétrait la matière en général et tout être humain en particulier, et qu'une providence divine
(i) De nat. deor. III. i6.
(2) ibid. III. 2^.
toute puissante, dirigeait, soutenait, ordonnait tout dans l'univers et protégeait les humains. Selon eux la raison était un don des dieux qui inspiraient l'esprit de l'homme pour lui permettre d'agir.
Tout aurait dû marcher pour le mieux dans le monde tel que le concevaient les stoïciens ; et cependant il y a des souffrances, l'intelligence n'est pas toujours à la hauteur des circonstances et souvent la raison ne sert qu'à conduire les humains aux pires actions. C'est donc que la providence ne veille pas toujours sur nous, puisque les dieux, êtres parfaits ne sauraient nous inspirer d'agir contre la justice.
Cotta observe que la raison nous sert indifféremment pour le mal ou le bien : « Sentit domus iiniiis ciiiusque, sentit forum, sentit curia, campus, socii, provinciae, ut, quem ad moduni ratione recte fiat, sic ratione peccetur, alterumcjue et a paucis et raro » (i) pour lui, l'action humaine n'est pas guidée par une volonté suprême et bienfaisante, car il arrive qu'un de nos actes amène un résultat contraire à nos désirs : (( Multi enim et, cum obesse vellent, profuerunt et, cum prodesse, obfuerunt. Ita non fit ex eo, quod datur, ut voluntas eius, qui dederit, appareat », (2) et pour cette raison aussi, un résultat utile obtenu peut nous arriver d'une main ennemie : « JSec, si is, qui accepit, bene utitur, idcirco is, qui dédit, amice dédit » (3). Les crimes des hommes ne sont pas arrêtés par des forces divines et tous nos actes ne dépendent que de nous.
Pour accentuer sa réfutation des opinions stoïciennes, Cotta cite Télamon qui nie toute providence divine. S'il y
(i) De nat. deorum. III. 27.
(2) ibid. III. 28.
(3) ibid.
avait une providence divine, dit ce roi, les bons seraient en faveur et les méchants en défaveur auprès d'elle, et les dieux, s'ils étaient bien intentionnés, auraient dû nous rendre heureux : (( Telamo aiitein uno versii totiini lociini conficit, CUV di homines neglegant : Nam si curent, bene bonis sit, maie malis, qiiod niinc abest. Dcbebant illi qu'idem omnes bonos efjicere, si quidein hominum generi consulebant. Sin id minus, bonis quideni ccrte consuleve debebant » (i).
Les dieux cependant, d'après les stoïciens, peuvent faciliter la vie humaine, former, mouvoir, changer toute chose ; ils prétendaient étayer leur opinion sur une loi physique, la matière dont tout se compose et qui renferme tout, est susceptible de prendre toutes les formes, de se prêter à toutes les transformations, il n'y a rien qu'elle ne puisse devenir ou cesser d'être dans un seul instant ; et c'est la providence divine qui la dirige et en dispose et qui, par conséquent, en est la maîtresse absolue ; mais Cotta, faisant état de toutes les virtualités de la nature, lance un dernier Irait contre la providence ; cette providence, capable de tout suivant les stoïciens, ignore sa puissance et ne peut discerner ce qui serait le meilleur pour les hiunains : (( Ita que aut nescit quid possit aut neglegit res humanas aut quid sit optimum non potest iudicare » (2).
(i) De nat. deor. III. 82.
(2) ibid. III. 39.