CHAPITRE V
CiCERON CRITIQUE LA DIVINATION
1°. — Ressemblance entre Cicéron et Cotta. 11°. — Lutte contre la superstition.
111°. — Philosophie divinatoire.
iv°. — Sceptiques et croyants.
v°. — Rôle tutélaire de la raison, selon Cicéron.
I.) La pensée de Cicéron nous apparaît très clairement dans les deux traités où il a traité les questions de la divination et du destin, suite de sa controverse sur les idées religieuses des stoïciens, engagée dans le « De natura deorum ». Cotta y parle peu mais on se rend très bien compte que c'est Cicéron lui-même qui se cache sous le nom de cet académicien.
On n'est d'ailleurs pas exactement fixé sur l'existence du personnage. D'aucuns pensent qu'il n'est autre que Cicéron même, et je serais tenté de le croire, car le Cotta du « De Natura Deorum » parle le même langage que Cicéron dans le « De Divinatione » et le « De Fato » ; et si l'on com-
pare les pensées communes aux trois ouvrages on n'hésitera pas à reconnaître Cicéron sous Cotta, dans le premier. Voici les preuves qui, à mon sens, le montrent clairement :
1° L'un et l'autre sont académiciens, donc probabilistes, et partagent d'ailleurs toutes les opinions de l'académie.
2° La façon dont tous deux combattent la philosophie stoïcienne est identique.
3° Tous deux réfutent la divination et le destin.
4° Tous deux nient la providence divine et n'admettent pour guide des actions des hommes que la raison et la volonté.
5° Cette ressemblance s'accentue encore dans leur philosophie de la nature créatrice par elle-même, sans intervention divine.
6° Ni l'un ni l'autre enfin ne reconnaissent et n'admettent les dieux stoïciens.
Cotta, sur tous ces points essentiels nous paraît le sosie de Cicéron et nous pensons qu'après son rôle politique, le grand orateur a préféré n'exposer ses idées religieuses que par une bouche imaginaire ; il sentait toute l'importance des croyances religieuses pour la conduite des masses et quel intérêt l'Etat avait à les maintenir. Il attendit donc le Triumvirat pour se montrer plus hardi dans son matérialisme.
II.) Le « De Natura Deorum » terminé, il entreprend pour le continuer et le compléter le <( De Divinatione » et le « De Fato ». Il y prend franchement parti contre les stoïciens et raille leur doctrine comme Cotta l'a fait dans son premier ouvrage.
Il combat en personne, cette fois, et étudie la question
jusque dans ses plus petits détails ; il nie positivement la divination qui ne saurait être admise dans une société éclairée par la science.
Le Cicéron politique a disparu, et le libre penseur s'attaque à une religion qui va bientôt tomber en ruines devant le christianisme.
Comme Lucrèce, Cicéron s'efforce de détruire la superstition ; athée, il pousse à l'irréligion et veut affranchir la société de vaines croyances qui l'oppriment ; mais il ne va pas si loin que le poète son précurseur.
Lucrèce, en effet, pousse l'athéisme aux dernières limites, et ses vers enthousiastes vont au cœur même du lecteur. Le langage que Cicéron prête à Cotta est beaucoup plus modéré quand il combat la théologie des stoïciens ; il en est de même du sien dans les ouvrages suivant le De Natiira Deorum, sauf peut-être quelques railleries trop cinglantes ou trop passionnées contre les stoïciens, mais ce qu'il faut y admirer c'est la logique et la sagacité de son argumentation.
III.) On peut dire que Lucrèce et Cicéron ont porté le dernier coup à la divination ; toutefois elle avait été mise en doute avant eux par certains philosophes grecs ou latins leurs précurseurs, en contradiction avec les pythagoriciens entre autres qui admettaient que la divinité peut se découvrir à l'homme par les sens et s'en faire comprendre.
Si Philon admettait cette possibilité, Heraclite et Anaxagore niaient la divination. Démocrite donne bien des explications sur les pressentiments, mais purement matérielles et les attribue aux atomes ; c'est par eux et non par la di-
vination religieuse, qu'il explique les réalités du monde extérieur.
Socrate, ce grand philosophe, a fait peu d'études positives sur l'Univers. Tl croit toutefois à la divination ou plutôt à une inspiration prophétique. Platon, son successeur, les admettait également ; leur thèse était d'ailleurs battue en brèche par les épicuriens qui niaient absolument la possibilité de connaître l'avenir.
IV.) Les philosophes sceptiques se sont montrés aussi incrédules qu'eux, s'appuyant sur les mêmes raisons destructives qu'eux, et leur ont même donné un développement plus scientifique et plus parfait, car Epicure n'a traité que très laconiquement l'incrédulité.
Les déistes romains ont, eux aussi été vivement attaqués par les athées. Ennius notamment, avait combattu la divination et n'admettait pas que les dieux s'occupassent des malheureux. Lélius professait l'incrédulité de Polybe et de Carnéade, et Panétius ne voyait dans la divination qu'un instrument au profit des gens habiles.
Varron auteur des « Antiquités divines », cherche dans son étude sur la religion à établir que la foi est le plus sûr soutien de l'Etat Romain, il était pourtant matérialiste, et n'avait aucune croyance dans les mythes et les superstitions dont il reconnaissait l'utilité politique (i). Il y eut donc à chaque période de l'Antiquité des philosophes athées ou simplement incrédules qui prévoyaient la disparition de la religion ; mais ils vivaient en tête à tête avec leurs pensées philosophiques ; le peuple ne les comprenait pas, et les évitait même pour ne pas laisser ébranler ses croyances. De
(i) Saint Augustin, Cité de Dieu, IV, 3i.
siècle en siècle, ils ont préparé la société à la méfiance puis à la critique de croyances religieuses dont les sages ne se souciaient déjà plus, estimant qu'il n'y avait pas de preuves de l'existence d'êtres supérieurs à l'homme.
Au temps de Lucrèce et de Cicéron, la croyance aux dieux est en pleine décadence dans la partie instruite et éclairée de la société romaine. Il ne restait de croyances à la divination et aux aruspices que dans la masse. La nature humaine est conservatrice ; elle garde longtemps dans ses bas-fonds obscurs des sentiments rejetés par la raison pure. C'est sur ce conservatisme latent que s'est toujours appuyée la superstition de la religion divinatoire à Rome jusqu'à la crise politique qui mit fin à la République. Le peuple, longtemps laissé dans l'ignorance, gardait sa foi, ne se permettait pas de juger ce qu'il avait sous les yeux et ne voyait pas dans la divination une vaine fiction.
En ce temps là, pourtant, une élite soumettait les phénomènes de la nature et ceux de l'âme humaine à une science déterministe et à des lois explicatives.
Certes, beaucoup croyaient encore à une providence divine qui régit l'univers et veille sur le genre humain ; beaucoup se conformaient encore aux explications des augures auxquels ils recouraient pour éviter les dangers dont ils se croyaient menacés ; et bien que les stoïciens eussent admis un Dieu unique dans lequel se fondaient les divinités particulières, on croyait néanmoins aux dieux multiples, ayant chacun une fonction déterminée, dirigeant un ordre spécial de phénomènes et intervenant dans les événements de l'existence. Sous l'influence de ces forces redoutables et ignorées, l'homme sentait combien était précaire une vie où il n'avait