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La critique. — On aura puisé dans les pages qui précèdent une représentation de la critique qui diffère dans une large mesure de
la façoQ dont on la conçoit d'habitude. Partie des maigres et médiocres essais d'un La Harpe, devenue les articles gracieux, étriqués et de mince importance de Sainte-Beuve, relevée par M. Taine au rang d'un moyen d'enquête sociale et employée ainsi, avec une incontestable hauteur de talent et de science, à l'étude de tout le développement de l'Angleterre, elle nous paraît atteindre, par une série de vues nouvelles, à l'un des points culminants de toute la série des sciences de la vie, qui ne forment en définitive par leur but et leur union qu'une immense anthropologie.
La critique scientifique des œuvres d'art par un système d'interprétation de signes que nous avons exposé, dresse en pleine lumière des hommes formant l'une des deux phalanges qui résument en elles toute l'humanité et la représentent. Si l'on conçoit la suite des sciences qui, prenant la matière organique à ses débuts, dans les cornues des chimistes ou l'abîme des mers, en conduisent l'étude à
travers la série ascendante des plantes et des animaux, jusqu'à l'homme, le décrivent et l'analysent dans son corps, ses os, ses muscles, ses humeurs, le dissèquent dans ses nerfs, sa imoelle, son cerveau, son âme enfin et son esprit; si, abandonnant ici l'homme individu, •on passe à la série des sciences qui étudient t'être social, de l'ethnographie à l'histoire, on Terra que ces deux ordres de connaissances, fies plus importantes sans aucun doute, et celles auxquelles s'attache l'intérêt le plus prochain, se terminent en un point où ils se joignent : •dans la notion de l'homme individu social, dans la connaissance intégrale, biologique, rphysiologique , psychologique de l'individu digne de marquer dans la société, constituant lui-même C^ir ses adhérents et ses similaires nn groupe notable, propageant dans son ensemble particulier ou dans l'ensemble total, ■ces grandes ondes d'admirations, d'entreprises, d'institutions communes qui for- ■jnent les États et agrègent l'humanité. Dans
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l'esthopsychologie des littérateurs, dans la psychologie biographique des héros, ces hommes sont mis debout analysés et révélés par le dedans, décrits et montrés par le dehors, reproduits à la tête du mouvement social dont ils sont les chefs, érigés,. eux et leurs exemplaires, un et plusieurs, individus et foules, en des tableaux qui, basés sur une analyse scientifique nécessitant le recours à tout l'édifice des sciencesvitales, et sur une synthèse qui suppose l'aide de toute la méthode historique et littéraire moderne, peuvent passer pour la condensation la plus haute et la plus stricte de notions anthropologiques que Ton puisseaccompUr aujourd'hui.
L'esthopsychologie, la science des œuvres d'art considérées comme signes, accompagnée de la synthèse biographique et historique que nous venons d'esquisser, dépeint des hommes réels, des hommes de fortune médiocre ou élevée, avant vraiment vécu dans un entou-
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rage véritable, ayant coudoyé d'autres hommes en chair et en os, étant enfin des créatures humaines, avec, pour parler comme Shylock, des yeux, des mains, des organes, des dimensions, des sens, des affections, des passions, tout comme les vivants que l'on rencontre aujourd'hui sous nos yeux. Les penchants que les travaux analytiques révèlent en eux, la sensibilité que ces êtres montrent, l'enchaînement divers des mobiles, des actes, des pensées, des impressions causées par les événements, des dispositions maintenues malgré les hasards de la carrière, sont des faits psychologiques vrais, comme sont vrais aussi les détails extérieurs de leurs vie, leur visage, leur teint, leur gecticulation, leurs façons de vivre, de se vêtir, de mourir. Qui ne mesure, à l'énoncé seul de ce caractère de vérité, la supériorité des figures humaines montrées ainsi, sur les meilleurs dessins de personnages fictifs, dans les romans et dans les drames? Comparée de même à l'histoire des héros.
ia critique scientifique des œuvres d'art procure également des connaissances plus importantes et plus sûres. Tandis que la première ne donne de riionime que des actes extérieurs et bruts, la seconde nous fait pénétrer dans toute la complexité de sa pensée et de son émotion. L'histoire ne nous fournit sur les mobiles, sur les paroles des personnages qu'elle raconte, que des indications incertaines, fondées sur des relations de témoins toujours inexacts, incomplets, altérant inconsciemment ou non la vérité, et rendant mystérieuses et brouillées les plus grandes figures du passé. Au contraire, les données principales sur lesquelles se base l'esthopsycologie ont ceci de particulier, qu'elles sont nécessairement et pour ainsi dire automatiquement véridiques. Aucun artiste ne peut ne pas se mettre dans son œuvre ; aucun n'a songé et n'aurait pu parvenir à falsifier cet aspect de sa nature intime qui gît au fond de toute 4]euvre ; tant qu'ils s'appliqueront à la tâche
ardemment poursuivie d'exprimer quelque face nouvelle et poignante du beau, de frapper l'âme humaine en quelque place vierge d'émotion, ils seront empêchés, s'ils veulent atteindre le but, de dissimuler la grandeur, la beauté et l'aspect de leur propre âme, dont la communication même, impudique ou discrète, est la condition de la pénétration de leur œuvre dans l'âme d'autrui.
Que l'on considère en outre que de plus en plus, à mesure que la civilisation s'affine, à mesure que les hommes deviennent plus paisibles et plus vertueux, les actes absorbent une moindre partie de l'énergie, et ont derrière la nature brute de la volonté qu'ils expriment, un arrière-fonds plus ténébreux de pensées et d'émotions qu'ils sont impuissants à signifier. La biographie pure, si elle suffit à nous expliquer un Alcibiade ou un Alexandre, un César même et à peine, ne parvient déjà plus à nous donner le sens intime ni de Frédéric le Grand, ni de Napoléon I",ni
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de M. de Bismarck; il faut la correspondance et les œuvres littéraires de l'un, le mémorial, les bulletins, les lettres, les paroles de l'autre; la correspondance ou les discours parlementaires du chancelier; or le recours à ces ressources est du domaine de la critique scientifique, qui demeure ainsi, en somme, avec tous les auxiliaires dont elle s'entoure, le moyen le plus efficace de connaître tout entiers les esprits dont l'existence a compté et dont la gloire consiste à se survivre.
Enfin , saisissant ainsi des intelligences telles quelles, les analysant avec une précision et une netteté considérables et les replaçant ensuite par une minutieuse synthèse dans leurs familles, leurs patries, leurs milieux, l'esthopsychologie, un ensemble d'études particulières de cette science, sont appelés à vérifier les plus importantes théories de ce temps sur la dépendance mutuelle des hommes, sur l'hérédité individuelle, sur l'influence de l'entourage physique et social.
Nous avons montré que dans l'état actuel de nos connaissances, et dans la forme absolue de ces théories, l'hérédité individuelle et l'ascendant du milieu ne s'exercent pas avec une telle régularité que l'on puisse ni en constater invariablement ni en prévoir les etfets. Une enquête minutieuse sur une centaine de grands, hommes de tout ordre et de tout pays fournira probablement des confirmations exactes à nos critiques et permettra de mesurer avec une certaine approximation, l'effet de ces deux forces qui s'exercent, sans doute, mais avec des résultats d'autant moins discernables que la complexité sociale s'accroît, c'est-à-dire, en somme, en raison inverse de la civilisation.
Résumé. — L'esthopsychol'ogie est donc une science; elle a un objet, une méthode, des résultats, des problèmes. Une analyse estho-
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psychologique se compose de trois parties essentielles : d'une analyse des composants d'une oeuvre, de ce qu'elle exprime et de la façon dont elle exprime ; d'une hypothèse psycho-physiologique construisant au moyen des éléments précédemment dégagés, l'image, la représentation de l'esprit dont ils sont le signe, et établissant, si possible, les faits physiologiques en corrélation avec ces faits psychologiques Enfin, dans une troisième partie, l'analyste écartant la théorie insuffisante de l'influence de la race et du milieu qui n'est exacte que pour les périodes littéraires et sociales primitives, considérant l'œuvre même comme le signe de ceux à qui elle plaît, et tenant en mémoire qu'elle est d'autre part le signe de son auteur, conclut de celui-ci à ses admirateurs.
Ces trois parties donnent, chacune, des ordres divers de notions. La première, en décomposant les œuvres d'art en leurs éléments, et en étudiant le jeu des bons moyens
d'expression et des émotions exprimées, fournira à l'esthétique un grand nombre de faits et permettra de fonder les généralisations futures de cette science sur de larges assises d'observations. D'autre part, ces moyens et ces effets ne pouvant êtres étudiés qu'en vue de l'émotion qu'ils produisent, conduiront à des notions ressortissant à la psychologie. La seconde partie de l'analyse critique se rapporte également à la psychologie générale, avec cet indice particulier qu'elle aboutit non pas à des connaissances sur le mécanisme mental humain moyen, mais bien sur l'âme d'êtres humains individuels, ayant réellement existé, observés par le dehors sur leurs manifestations, et intéressants à connaître, en leur qualité d'êtres supérieurs. Enfin, un troisième ordre de connaissances, extraites de la notion de la relation entre l'œuvre et son admirateur, nous permet de fonder cette science qui jusqu'ici n'existait que de nom: la psychologie des peuples. Nous savons
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remonter d'un livre à son lecteur, d'une symphonie à ses auditeurs, et nous pouvons déterminer en gros, mais cependant avec une suffisante exactitude, d'une part, l'organisation psychologique que présuppose la jouissance de telle œuvre d'art, et de l'autre, la fréquence de cette organisation dans un groupe national ou de classe donné. Même, en vertu de la substitution qui peut s'opérer entre une émotion réelle et une émotion esthétique, en vertu de l'affaiblissement de force active que cause chez un individu ou un peuple la prévalence des sentiments esthétiques, nous pourrons, par l'analyse, arriver à connaître et 'intensité et la nature de la volonté, dans un ensemble social possédant un art. Par ce point, l'esthopsychologie touche à l'éthique, et tranche définitivement la question des rapports de l'art et de la morale.
En résumé l'esthopsychologie constitue, par ses analyses et avec la psychologie des grands hommes d'action, la psychologie appliquée des
peuples et des individus. Elle occupe, dans la science, la région située entre Testhétique, la psychologie, la sociologie et la morale. Recourant aux méthodes de la paraphrase, de la biographie, de la reconstitution du milieu que nous avions tenus à l'écart de l'exposé des moyens d'étude directs, l'esthopsychologie arrive' à reconstituer dans leurs apparences l'œuvre d'art et les êtres qu'elle a définis, après en avoir disséqué l'organisme esthétique et mental en vue de les connaître. Considérant plus particulièrement les relations de l'artiste avec son groupe d'admirateurs, nous avons reconnu qu'au lien de dépendance qui unit ces deux facteurs, on peut assimiler les rapports qui existent entre les- grands hommes et la masse pour l'accomplissement d'une entreprise. Ce rapport dépend, selon nous, du prin cipe de l'imitation entre organismes psychiques semblables, qui est une variété particulière du fait de la répétition, et qui semble être la folrnie de ce fait, propre à la société humaine,
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beaucoup plus que l'hérédité. Résumant enfin ces procédés de synthèse et les considérations antérieures sur l'analyse, nous avons aperçu dans l'esthopsychologie complète, le moyen le plus puissant que nous possédions pour connaître des individus ou des groupes humains, et la science par conséquent dont il faut attendre l'établissement de lois valables pour l'homme social. Le but de ce travail sera atteint s'il démontre la possibilité de pareils travaux et s'il en suscite.
vm mm étide comète d'estuopsychologie
Ayant exposé la méthode et le but de la critique scientifique avec le plus d'exemples et le plus de faits probants que nous avons pu, il reste à l'appliquer et à l'atteindre. La démonstration de l'exactitude d'une théorie et du prix d'une méthode ne peut se faire qu'en les employant à résoudre quelque vaste problème. Nous comptons faire prochainement cette preuve. Il convient cependant de joindre dès maintenant à ce travail un exemple qui montre son utilité pratique. Voici donc le plan d'une analyse d'esthopsychologie complète, pour
"liG LA CRITIQUE SCIENTIFIQUE
laquelle nous avons choisi l'un des génies littéraires les plus complexes et les plus vastes de notre temps : Victor Hugo.
Nous donnons cette sorte de schéma à titre d'éclaircissement, sans aucun développement et sans citations. Il se base cependant sur une lecture prolongée, sur un amas de notes, et sur un article paru en décembre 1884, dans la Revue indépendante (première série).
A. LES MOYENS - A' LES MOYENS EXTERNES r Vocabulaire : Universel, avec prédominance
de mots indéfinis.
2° Syntaxe : Lâche, abrupte, avec prédominance d'ellipses.
3** Composition : [Des paragraphes et des œuvres.) a) Par répétition; varia-
tion de la même idée en suites de phrases de sens identique.
b) Par double répétition; variation de deux idées adverses en phrases antithétiques.
4° Ton : Révélateur, tendu, enthousiaste, bizarre.
5° Procédés de description : a) Des lieux et des ge?is :
a') Par tentative d'expression immédiate et totale, sans détaillement, au moyen de répétitions ; à') Par antithèse, c'est-à-dire par tentative d'expression immédiate et totale, corroborée par expression accolée du contraire.
b) Des cimes : Par description directe, par explication ;
c) Des idées abstraites : Par métaphores, transposition en images.