RENÉ BOYLESVE
Ce livre est amicalement dédié.
M. du Perthuis étail un vieillard érudit et courtois, qui possédait une grande collection d'autographes. Il lisait avec amour les messages du temps passe, les bulletins et les mémoires, les brefs et les ordres, mais surtout les tendres correspondances, et c'était plaisir que de le voir ouvrir voluptueusement quelque vieux billet doux, dont le papier lui caressait les doigts.
On lui remit unjour la carte de M. Rémy La Nérissaie :
— Faites entrer !
Aussitôt, le plus suave parfum de violette se répandit par tout le cabinet, et un joli jeune homme parut sur le seuil en s'inclinant de la meilleure grâce.
— Veuillez vous asseoir, Monsieur, prononça sympathiquement M. du Pertliuis, car il avait déjà distingué en son visiteur l'allure discrète et comme sournoise des jeunes gens très bien élevés.
Il prit à peine garde aux yeux mi-clos de Rémy La Nérissaie, à son sourire trop fréquent pour être sincère, non plus qu'à sa mine trop avisée pour qu'on s'y fiAt. .
— Je n'ai probablement pas Fhonneur d'être connu de vous, Monsieur, dit Rémy d'une voix douce et cultivée.
Mais les études que vous avez faites sur la société française vous auront sans doute appris mon nom. ..
LA CROIX DE MALTE à
11 y avait en effet plusieurs La Nérissaie dans l'histoire : Tun était un muscadin célèbre qui, sous le Directoire, avait fait une fortune prodigieuse en spéculant sur les famines de Paris ; un autre, ministre de Louis-Philippe, s'illustra par sa démission, ses chevaux de courses, un procès scandaleux et un beauralliement à l'Empire ; un troisième, officier, s'entoura d'un luxe tel que sa mort, survenue en 1870, arriva juste à point pour le sauver d'une faillite ; quant au père de Rémy, chacun se montrait unanime à constater que l'on s'était, en somme, beaucoup trop hâlé en l'accusant de n'avoir pas assez repoussé les cadeaux et trop accepté l'hospitalité d'une ballerine lorsqu'il devini veuf: il avait été séduisant et charmant, voilà tout, Rémy lui-même...
— Sericz-vous de la iamillo de La
Nérissaie, l'homme d'Etat ? demanda M. du Perthuis. J'ai lu ses Mémoires, dont l'intérêt est fort piquant...
— C'est mon arrière-grand-père, répondit modestement Réniy.
La liste des ouvrages relatifs à sa famille ne s'arrêtait pas du reste à ces seuls Mémoires. On citait aussi une sorte de journal du muscadin, ou plus exactement ses livres de comptes, ses carnets de vol, si Ton veut. Rémy ne dit pas à M. du Perthuis que ce dernier ouvrage avait été vendu sous le manteau à un historiographe, grand éditeur de balivernes et friand de diffamations. Que si avec cela son aimable père, toujours en galanterie, avait un jour payé d'une histoire indiscrète soit un souper, soit un baiser, soit la confiance d'un mari, et que ce fût là l'origine d'un fâcheux roman à clef paru vers 1880 et intitulé :
Aiiances et Boudoirs, Rémy n'en souffla mot non plus.
Puis il fît à M. du Perthuis le récit gentiment mélancolique de la gloire passée des La Nérissaie, de leur fortune évanouie et de leur faste légendaire, en insistant principalement sur l'illustre muscadin, le fondateur de la famille, l'ancêtre. Il rappela la célèbre complainte de La Nérissaie, qui courait les rues au temps de Barras et de Mme Tallien.
Il n'oublia pas les louanges qu'il devait au talent de M. du Perthuis, à sa compétence, à la façon délicate dont il savait nous raconter les amours anciennes et nous rendre la grâce des femmes qui avaient vécu aux temps où l'on causait.
— C'est pour toutes ces raisons, disaitil, que je me suis déterminé à venir vous montrercertaines lettres, pensant qu'elles vous intéresseraient...
Hémy La Nérissaie parlait avec un léger zézaiement de bon ton, et se servait dans la conversation courante d'en- \iron douze cents mots, ce qui était une quantité suffisante pour qu'on le jugeât très intelligent, mais non poiu' qu'on le traitât de poseur et d'ennuyeux. De temps à autre, il tirait d'un air pensif sa petite moustache.
— ... Ce sont, poursuivit-il, des lettres que mon aïeul Sosthène La Nérissaie recevait d'une femme, d'une amie tendrement aimée en l'an VI et en l'an VIL Et cette amie fut la toute séduisante mademoiselle Mézeray pour les sourires de qui les beaux gars du Directoire se cassaient leurs grosses cannes sur la figure... Vous plairait-il d'en parcourir quelques-unes ?
M. du Perthuis prit avec soin la première qu'on lui tendait, la déplia, la lut :
« Soyez tranquille, mon cher La Nérissaie, vous n'avez pas lair coupable, et votre lettre est plutôt un acte d'accusation contre moi qu'une justification que je ne devais pas attendre, puisque jamais je ne vous accusai. Si cependant vous avez pu le croire, convenez que vous avez pris de longues précautions pour faire enfin éclater votre rancune ; je ne me serais jamais imaginé avoir pu vous fâcher. Et je vivais me croyant une des amies sur lesquelles vous jjouviez compter ! Si je m'étais crue coupable, auraisje été si paisible ?
<( Vous manquez de franchise on disant que vous m'avez cherchée ; vous n'avez appris qu'après minuit que j'étais au bal ; je sais qui vous l'a dil, et à quelle heure. Mais, au moment où mes compagnes allaient partir, je vous vis au bout d'un coi'ridor parlant avec vivacit<'
à une femme. Il fallait que vraiment vous fussiez fort occupé, puisque vous n'avez pas remarqué que je m'arrêtai deux minutes très près de vous, et que je dis assez haut à celui qui me donnait son bras : « Je suis fâchée de n'avoir pas dix minutes de plus, car voici quelqu'un qui m'oublie... »
Lecture faite :
— Eh bien ! Monsieur, je vais les vendre toutes. Les voulez-vous ? fit poliment Rémy.
Puis il ajouta en souriant :
— Je donne pour trois cents francs mes secrets de famille.
Mon Dieu ! l'affaire fut bientôt conclue. M. du Perthuis écrirait une fois de plus dans l'une de ses prochaines études : « Au cours de mes recherches, j'eus la bonne fortune de découvrir quelques précieuses lettres... »
Et Rémy La Nérissaie dit, par majiière d'acquit :
— Qu'on eussé-je fait? Un libraire me les aurait prises, puis cédées à quelque maladroit qui eût accusé tout ce qui doit rester dans l'ombre et cité lourdement les passages compromettants... Vous, Monsieur, vous ferez comme il vous plaira, j'ai confiance.
Puis, ayant serré les trois cents francs dans son porte-cartes, il s'en alla gracieusement comme il était venu, et se trouva dans la rue de Médicis, tout seul, à pied, rêveur et sans gaieté.
Gepeudanl, de l'autre côté de la rue, les grands arbres du Luxembourg perdaient doucement leurs feuilles d'automne, et la lumière plus rouge faiblissait déjà, saisie par la brume. Rémy entra dans le jardin pour méditer sur ses ennuis.
Mais on sait ce qu'il faut entendre par méditer sur ses ennuis, et aussi par former des plans d'avenir : c'est tout simplement se promener en regardant le paysage et les passants dune manière
sombre el pitoyable; c'est, dans la campagne, casser des tiges avec sa canne, ou pousser à Paris des cailloux avec son pied sur les trottoirs, en attendant que la bonne idée vous tomije du ciel, toute faite et bien à point comme la manne au désert. Et si quelqu'un vous dit jamais qu'il a conçu de lui-même quelque projet d'avenir, en y songeant tout seul, en y rciléchissant magistralement, n'en croyez rien.
Le pauvre Rémy commença donc d'errer au hasard parmi les allées, sans but, et bien à plaindre, car il lui était arrivé le plus grand de tous les maux, c'est-àdire de n'avoir plus d'argent. Un petit scandale do cercle, et c'en avait été fait : une malenconlreuse querelle avec un créancier, le duel impossible, la dette exigée sur l'heure el — hélas ! — payée. Puis tous les autres créanciers mis en
éveil et qui se donnent le mot : un Ministre en huit jours n'aura jamais reçu tant de lettres, ni évité tant de visites que Rémy n'en reçut et n'en évita pendant deux semaines ! 11 se délivra d'un quart de ses dettes, parvint à remettre encore un autre quart, mais se trouva sans un écu et, pour comble d'infortune, en butte à Thostilité de son cercle où un syndicat de chers camarades s'était formé contre lui. Dame ! qu'on y songe, Rémy était élégant, heureux, parfois aimé; il vivait l'aventure et portait un nom très connu : le moyen après cela que ses meilleurs amis ne lui en voulussent point ?
Et c'est ainsi que Rémy La Nérissaie, hier honorable et fêté, dont le nom et la signature valaient encore quelque chose, s'était vu subitement rejeté dans la rue, déprécié, percé à jour et réduit à vendre trois cents francs des lettres de famille à
un collectionneur. L'avarice d'un grossier personnage et la coalisation de quelques envieux suffirent à cela. Et même ses vieux protecteurs au cercle, jadis compagnons de son père ou de son grandpère, se mêlèrent de le tourmenter tant qu'il n'eût pas promis officieusement au président soit d'annoncer sous peu un riche mariage, soit d'avoir trouvé quelque situation bien nette et bien établie, soit de donner sa démission l'année prochaine. A-t-on remarqué quel affreux puritain sommeille dans l'âme de tout homme qui, naguère indulgent et bon, est devenu soudain membre d'un comité ?
Cependant Rémy était très raisonnable. Non qu'il n'eût point de cœur et ne fût capable de commettre des folies ; mais il avait pris l'habitude d'agir dans la vie comme s'il se trouvait toujours en
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danger, évaluant bien clairement les périls et les difficultés, étudiant chaque événement nouveau et remplaçant les mots et les phrases inutiles par le calcul fort précis de la perte probable et du profit possible : ce qui est toute la sagesse humaine. Quand il tombait amoureux, quelquefois, il se résignait aux pertes, voilà tout : il éUit alors volé par luimême, mais il le savait, et cela console. On conçoit dès lors qu'il eût courageusement constaté la baisse de son nom comme valeur marchande. Avant le petit scandale, il pouvait espérer céder à quelque jeune fille ce nom de La Nérissaie, notable depuis un siècle et jadis célèbre, contre une dot de cent h cent cinquante mille francs ; ce n'était point la grosse fortune, mais enfin c'était la retraite. Avec une particule, raffaii-e eût été meilleure, évidemment. Mais
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maintenant, complètement ruiné et, sinon signalé à la réprobation publique, du moins près de l'être, il ne pouvait plus prétendre dans Paris qu'à bien peu de chose. Et encore lui faudrait-il épouser à la hâte n'importe qui, peut-être une horreur. Non, au lieu de courir cette piètre chance, Rémy avait décidé de se retirer chez un de ses cousins qui était préfet dans un département lointain, de lui demander quelque emploi et de vivre là, nourri du moins pendant un certain temps. Quelle tristesse ! Il tenterait ensuite de se fiancer gravement en province.
En attendant, il devait renoncer à Paris, à ses pompes et à ses œuvres, au tutoiement des femmes les plus recherchées de toute l'Europe, à la familiarité de quelques douairières, à la camaraderie flatteuse des anciens officiers aux
guides OU des fidèles de ce cher duc de ceci ou de cela. Il devait oublier ses amis les snobs, ces poètes qu'un titre — un mot ! — suffit à faire rêver, et dont les cœurs battent sincèrement pour un blason, un marquisat, une chimère.
Et ne plus même songer à ces voluptueux automnes dans les châteaux, à ces chasses où l'on galope en si bonne compagnie par les forêts profondes et les champs labourés, troublant insolemment le silence des bois et le travail du blé qui germe. Il fallait encore se résigner à ne plus calomnier son prochain en maniant d'un air fin soit le pied d'un verre fragile, soit un cigare précieux, soit les ongles étincelants d'une belle confidente... C'était l'exil, enfin !
En songeant à cela, Rémy penchait la tête et marchait plus lentement. Dolent comme il était dans ce jardin français,
il avait l'air de répéter un rôle, et semblait même un peu ridicule avec sa mélancolie et son chapeau de soie ; mais les petites cendrillons maquillées qui flânaient par là, et même les demoiselles à marier du quartier ne laissaient pas que de lui lancer ces regards malveillants qui dissimulent déjà quelque amour et quelque envie.
Les demoiselles à marier disparurent toutes à la tombée du jour. Une resta plus que les autres, qui se mirent à s'attarder dans le crépuscule avec leurs amoureux.
Bientôt même leurs jeux devinrent si tendres, et si hardis, que la garde qui veille à la porte du jardin crut devoir mettre tout le monde en fuite — et un tambour, au loin, commença de battre la retraite.
Aussitôt promeneurs et promeneuses, qui se croyaient chez eux, se virent contraints de s'en aller. Ils passèrent déplus en plus nombreux jusqu'aux derniers qui ,
serrés <lepiès, marchaient au pas. Enfin, l'allègre tambour lui-même défila devant Réray.
Puis le calme s'étendit doucement avec la nuit. Et c'est alors seulement que Rémy aperçut encore deux, licaux amoureux qui s'en venaient sans bruit.
Appuyés l'un contre l'autre, ils s'avançaient à regret vers une porte. Avant que d'avoir quitté la pénombre, l'amant cueillit la main nue de sa compagne, y posa ses lèvres, puis partit vite sans tourner la tête. La jeune femme, très blonde, baissa sa voilette et s'en fut aussi. Mais Rémy. en se hâtant, avait pu voir son visage, dont il n'oublia ni les lévites rouges, ni le nez ciselé, ni surtout les yeux. Et mieux encore il se rappela la taille fine, roseau qui eût plié sous le vent et la croupe ronde, qui allait si légèrement de-ci, de-là.
En rentrant chez lui, rue d'Anjou, Rémydit à son domestique : « Tout estil prêt ? Vous irez me chercher une voiture pour lo heures... » Car il n'avait plus ni son Urbaine, ni son tonneau, ni son cheval, ni presque plus rien ; le propriétaire pouvait disposer du logis, et le valet de chambre venait le matin même de recevoir ses huit jours. Aussi se montrait-il bourru et Réniy dul-il prendre lui-même son courrier sur une table, quelque ennui qu'il ressentît de-
puis plusieurs semaines de ces lettres toujours porteuses de mauvaises nouvelles, d'impertinents mémoires ou de factures avant terme.
Une lettre, deux lettres : « Bien, je paierai si je peux... » pensa Rémy. La troisième était de son cousin le préfet : « Je vous sais gré, mon cher ami, de vous en être entièrement remis à moi du soin de votre avenir. Venez en toute confiance, je pourrai vous offrir quelque emploi qui vous permettra... » Rémy soupira, mit la lettre dans sa poche et dit au A^alet de chambre :
— \^ous descendrez les malles, Joseph.
— Monsieur ne part pas tout de suite ?
— Si. Peut-être. Je n'en sais rien. Descendez-les toujours.
Puis il fit des préparatifs d'exil, déchira des papiers,- en brûla d'autres, relut des additions, des comptes, et per-
dit plus d'une heure ainsi. Après quoi, il se vêtit pour le soir. Rémy avait tout naturellement une manière de porter l'habit qui rappelait le muscadin Sosthènc, son aïeul. Mais, ce jour-là, il donna plus de soins encore à sa toilette qu'il n'y en mettait ordinairement; n'claitce point la dernière fois qu'il paraissait en public, avant de se terrer en province, aux confins du monde? Aussi réduisitil sa petite moustache à la dernière minceur, jusc[u'à ce qu'elle semblât peinte sur sa lèvre, et aussi amena-t-il son ajustement et toute sa personne à ce degré de perfection et de distinction qui lui vaudrait à coup sûr certains compliments dont il était friand, comme: « C'est dommage qu'un si gentil garçon soit une fripouillle ». Car un tel regret vaut mieux qu'un panégyrique ; il n'excite pas l'envie, il fait plaisir à ceux qui le
disent, à ceux qui Fentendenl, et son apparente modération lui donne un air de vérité.
Ainsi pai*é, ainsi armé, notre Rémy monte en fiacre, sifflote en chemin, ne pense plus à rien ; arrivé, il franchitgaiement le seuil de ses hôtes, se dépouille de son pardessus, entre au salon : « Banjour, chère Madame », va-t-il dire ; mais gracieusement assise à côté de la maîtresse delà maison, blonde et belle, ses admirables épaules hors du corsage, l'inconnue qu'il a vu tantôt dans le crépuscule est là qui le regarde. Et il ne sait point s'il est reconnu, si même on l'aperçut au Luxembourg : les clairs yeux bleus n'en disent rien. D'ailleurs, Rémy fut parfait ; aucun signe ne trahit son émoi, il accueillit simplement l'aubaine de cette rencontre en homme habitué, que nulle surprise ne saurait prendre audépourvu,
et qui les attend toutes, même les meilleures.
— M. Rémy La Nérissaie, dit la maîtresse de maison le présentant ; ensuite elle lui nomma l'inconnue : « Madame Dupont-Slugget )),puis d^autres dames encore quihie remarqua guère et des messieurs qu'il ne vit pas.
A table, le hasard voulut qu'il se trouvât placé vis-à-vis d'un convive bien portant, bien mis et d'aspect fort britannique, mais qui parlait avec une assurance extraordinaire et une éffale vanité sur tous les sujets.
— Ce monsieur cause beaucoup, murmura Rémy à sa voisine. Savez-vous qui c'est?
— M. Herbert Dupont-Slugget. Un provincial.
— Bah !
— Mais oui. Il habite Saint-Malo, où
il possède une grande distillerie. C'est le propriétaire de la Chevalière ; vous connaissez bien cette liqueur?
— Toute dorée, dans un gros flacon noir avec un cachet blanc ?
— Gela même. Mais il vient à Paris souvent. On le dit très riche; et sa femme est la jolie blonde là-bas...
Rémy se reprit à manger en silence, maniant sa fourchette et son couteau avec une extrême lenteur et comme s'il eût été dégoûté par ces ustensiles. Il remarqua tout bas que M. Dupont-Slugget ne tutoyait point sa jolie femme, mais invoquait à chaque instant son témoignage :
« Vous en souvenez-vous, ma chère amie?... N'est-ce pas, Jeanne?... » Peutêtre tenait-il à montrer combien il était indiscutablement l'époux d'une si belle personne.
Ah ! sans doute, belle, et charmante, et
fraîche ! Sa chevelure luisait ainsi qu'une grosse quenouille d'or et d'argent, et il n'était point de tristesse que de telles épaules n'eussentfaitoublier. Quiconque les regardait un instant rêvait d'aller poser un doigt sur cette peau de fillette, qui devait être partoutsi douce à toucher tantôt lisse et tantôt veloutée, ici susceptible comme une fleur et là ronde comme un fruit.
Cependant Herbert Dupont-Slugget, tordant distraitement sa moustache tombante, discourait toujours. Il étendait la main, sa main d'homme de sport, calleuse et soignée, pour s'écrier le plus souvent : « Moi je... », ou bien : « Mon cousin le baronnet..., mon oncle le pasteur », ou bien encore : « Ma mère faisait ceci, pensait cela... »
C'était un plaisir que de considérer sa carrure, son front sérieux. Si réellement
il n'avait que trente-trois ans, il en accu sait bien quarante à cause de sa gravité. On le flattait en constatant qu'il ressemblait beaucoup à un officier anglais ; il -VOUS apprenait alors, et non sans une sincère émotion, que sa mère avait eu, dans sa jeunesse, les yeux bleus et le profil même de Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria. Herbert Dupont-Slugget adorait les bibelots et les bijoux. Se tournant vers sa voisine, il lui dit :
— Vous portez une jolie bague au doigt, chère Madame. Elle est ancienne, oh î j'ai reconnu cela du premier coup d'œil..., xvui"^ siècle, n'est-ce pas? Mais voyez ceci . . .
11 tire alors de son gousset une montre d'argent émaillé, à laquelle un cachet d'or est pendu :
— ... Peuh ! j'en ai de plus intéressantes, poursuit-il. Je voulais seulement
VOUS montrer le cachet, parce qu'il appartint à mon oncle Thomas Slugget, celui qui fit campagne contre les Cipayes à la suite du général Hawelok, en 18.07, ne vous l'ai-je pas raconté déjà?. .. Mon oncle a porté ce bibelot dans vingt -trois combats, et il y a encore la marque dune balle, là, à droite, tenez, regardez...
Et, tandis qu'on regarde, modeste et négligent, il répète en souriant :
— C'estcurieux, n'est-ce pas? Oui, c'est amusant... Vous voyez le lévrier qui est sur la pierre ? Gé lévrier figure dans les armes de la famille Slugget depuis longtemps. \'ous n'ignorez pas que les familles anglaises ont fréquemment ainsi une marque, un symbole, un blason enfin. Quant au mien, le voici.
Cette fois, c'est à son doigl qu'il prend une bague sur laquelle trois lleurettes héraldiques sontgravées. L'origine deces
modestes armoiries remontait à mie vieille tabatière de M. Hem-i Dupont, son père : trois violettes, en effet, s'y étant trouvées en guise de chiffre, Herbert n'avait pas plutôt possédé ce joyau de famille qu'il s'en était autorisé pour se composer un petit écu avec les trois violettes, lesquelles à cette occasion devinrent des ancolies. Mais il ne racontait pas toute l'histoire de ses ancolies, se contentantde dire affectueusement : « C'est le sceau de mon père », et en ornant sa vaisselle, son linge, son papier à lettres. Un juste sentiment filial le poussait d'ailleurs à répandre à profusion sur tous les objets qui jui appartenaient aussi bien les ancolies des Dupont que le lévrier des Slugget et souvent les deux emblèmes ensemble afin d'allier ainsi le souvenir de son pauvre père à celui plus romanesque de sa vénérable mère, née Slugget.
Le subtil Rémy ne perdait pas un mot des propos d'Herbert Dupont- Slugget écoutant au contraire celui-ci avec beaucoup d'attention, l'approuvant dès qu'il le pouvait, et non pas lourdement ni servilement, mais d'un discret : « Je n'ose y croire... », ou bien: « Cela vaudrait mieux ...»
Ah ! c'est que Rémy savait merveilleusement montrer un vif intérêt aux propos de ses interlocuteurs, non qu'il se passionnât outre mesure pour ce dont on lui parlait, mais il prêtait l'oreille en suivant ses propres pensées, poussait de temps à autre une exclamation légère, prononçait une petite phrase, paraissait conva^cu, et surtout interrogeait à tout propos, sans se lasser, ni même s'en apercevoir. Ainsi, venait-on de lui dire : « Récemment, j'ai fait telle chose », qu'il ajoutait machinalement : « Le mois dernier ? »
Et Ton répondait avec plaisir : <( Non, mon cher, il y a quinze jours. »
Enfin, le dîner s'acheva. Vers le dessert, naturellement, on parla mitsique.
— Je me charge d'enseigner à n'importe qui, avait déclaré l'intarissable Herbert, Wagner en cinq leçons.
Phrase audacieuse, et qui, d'ailleurs, coupa court à toute conversation, car, chacun aussitôt s'étant mis à rappeler un air favori et à le fredonner voluptueusement, une grande cacophonie s'éleva, et il n'y eut plus, autour de la table, que chanteurs et chanteuses aux yeux mi-clos, levant un sourcil languissant. De, sorte quegce fut seulement au fumoir qu'Herbert demanda sympathiquement à Rémy :
— Aimez-vous la musique, Monsieur?
A quoi Rémy répondit avec prudence:
— Beaucoup, mais je n'y connais rien.
Cela me berce, voilà tout.
— Et la peinture ? fit HeriDert.
— Je l'adore, mais la conversation des peintres est bien d^'^cevante.
Au bout d'un moment, Herbert ajouta:
— Et la littérature ?
Et comme liémy esquivait ce dangereux entretien par un : « Oui, mais les journalistes me répugnent «, son interlocuteur dit encore : « Moi, je raffole de toute chose esthétique.
; — Comme vous avez raison, Monsieur, sou[)ira Rémy.
— Il me semble eu cffel que j'ai raison. Car enfin, qu'est-ce cpii nous sauve, nous qui avons la chance de savoir un peu regarder et rélléchir ? J'ignore si vous vous ennuyez parfois...
— Jamais je n'ai pu y parvenir.
— Eh bien ! c'est à notre esprit esthétique que nous devons cela, n'en doutez pas. La plupart des gens qui nous entou-
rent vivent comme des sots. Certains autres, en revanche^, trop intellectuels, gâtent tous leurs plaisirs, car l'analyse est le grand mal du siècle. . .
— Je le crois depuis longtemps.
— Mais la vérité est de vivre en dilettante. Ainsi, moi qui m'occupe de négoce et d'affaires d'argent. . .
— Ali ! Monsieur, ne dites pas de mal des commerçants. Faut-il vous l'avouer?
J'ai moi-même beaucoup souhaité, autrefois, cette vie énergique et active qui m'eût convenu et qui, loin d'exclure le tact et la finesse, ne peut au contraire que les développer.
— Mon Dieu ! il est certain, en tout cas, que les Anglais honorent grandement les affaires.
— Et les Anglais l'emportent en cela sur nous !
— Du reste, j'ai plus d'un ami, gentil
garçon et de bonne famille, qui s'intéresse aux affaires par plaisir et non par nécessité.
— Le prince de M..., quia six yachts, achète et vend de la nacre à travers toute la terre.
— Vous connaissez le prince de M...?
— Oui, je l'ai rencontré chez les de B,.., un automne que j'étais allé chasser sur les terres du marquis d'E...
— Ah?.,. » Herbert demeura quelques secondes dans le ravissement parce que les titres le frappaient toujours au cœur. Il s'attendait bien à ce qu'un La Nérissaie eût de belles relations, mais il était enchanté de le constater, et une sorte de reconnaissance naissait en lui pour cet aimable Rémy. Celui-ci, toujours bénin et doux, savourait sournoisement l'effet qu'il venait de produire et préparait déjà d'autres séductions, tandis qu'Herbert
reprenait le dialogue d'un air plus enjoué, plus intime :
— Vous aimez donc fort la chasse, vous aussi?
— J'en suis fou.
— Moi, j'adore surtout la chasse à courre.
— Oh ! pour le coup, si vous me parlez de mon vice...
Bref, de confidence en confidence, ils en vinrent à se traiter comme de vieux camarades, et se quittèrent enchantés l'un de l'autre, après avoir pris un rendez-vous sérieux pour le lendemain matin. L'affaire était grave : il s'agissait d'acheter un cheval.
Et Herbert Dupont-Slugget inscrivit avec plaisir le nom de son nouvel ami sur son livre particulier d'adresses, livre honorable qu'il ne feuilletait jamais sans un secret orgueil, car on n'y voyait figu-
rer que personnages ornés de cette renommée délicate qui s'acquiert dans la société par une tournure distinguée, des talents athlétiques ou un nom de famille un peu recherché, à défaut d'une particule.
Herbert avait sur l'exactitude les principes les plus rigoureux. On a dit que c'était la politesse des rois, et certaines gens profitent de la légende : « Oh ! moi, prononcent-ils d'un air froid et dédaigneux, moi, je ne puis être inexact. »
Ainsi disait Herbert, et voilà pourquoi onze heures précises sonnaient aux pendules quand sa voiture s'arrêta rue d'Anjou, devant la maison de Rémy.
Herbert Dupont-Slugget aimait fort sa voiture, qui n'était qu'une boîte légère
posée entre quatre grandes roues, et du fond de laquelle il conduisait un magnifique cheval nommé Caracalla. A Saint- Malo, cet animal avait répandu la terreur par tout le pays où il n'y avait pas de chemineau qu'il n'eût bousculé, de poule vagabonde qu'il n'eût foulée aux pieds, de troupeau de moutons qu'il n'emt mis en déroute, ni de file d'oies dans laquelle il n'eût trébuché comme une bête folle. A Paris, au Bois de Boulogne, on le regardait passer avec respect, et Herbert n'était point le dernier à savoir l'appréci-^r.
Au bruit que fit Caracalla dans la rue paisible, Rémy descendit à la hâte. Les deux amis se saluèrent cordialement, et tout de suite: « 11 est bien. Votre cheval », dit Rémy. Cette phrase n'est d'ailleurs qu'une formule d'accueil ot de bienvenue : deux messieurs corrects qui se
rencontrent à cheval ou en voiture, doivent l'employer de préférence à toute autre, laissant aux seuls piétons le vulgaire : « Comment vous portez-vous ? »
Herbert répondit : « L'individu ne marque pas trop mal, en effet. » Car on sait que les hommes de sport bien élevés se servent de termes dédaigneux, voire injurieux, pour désigner plus familièrement leurs nobles bêtes.
Ces politesses échangées, Réniy grimpa dans la voiture et l'on se mit en route. A la vue des arbres rouilles de l'avenue Marigny — on était à la lin d'octobre — Herbert eût bien volontiers parlé de l'automne et de certains voyages en Ecosse que l'on ne peut faire qu'à cette époque-là, mais son compagnon le rappela discrètement aux convenances.
N'est-il pas en effet contre tous les usages de s'entretenir avant midi et demi d'un
autre sujet que d'hippologie oïl d'atlilétisme, au moins pendant lei5 premiers instants d'une conversation ?
Rémy reprit donc : « Certes, il est vrailiient tout à l'ait bien, votre cheval.
= — Penh 1 il tient sur ses pattes, voilà.
— Il trotte, le monstre.
" — Ouij le gueux a du cœur. Pourtant, ce n'est Hen encore, parce f|U*il ne petit pas se livrer ici; mais vous verrez tout h l'heure au Bois, son liot du tonnerre de Dieu.
— On m'a dil, [(oiirsuivil lU'-iiiy, (pic vous réussissiez dans tous less[)orts, cl que l'on vous tenait en Bretaj^he pour Un pilote accompli, un habile pécheur et, de plus, un très lin chasseur.
— Bah! mon cher, répondit lierbctt, ce sont là des qualités de campagnard, et n'importe qui...
— Mais du tout, du tout, cela n'est pas si aisé. Mon ami le comte d'Erfont prétend qu'un bon veneur doit se montrer à la fois plus malin qu'une bête et plus réfléchi qu'un homme : il n'a pas tort. D'ailleurs, tout sport est une lutte, et par conséquent une fort belle et bonne chose. »
Herbert, très flatté, s'inclina graoieusement. Rémy continua : « Je voudrais que vous connussiez le comte d'Erfonl, car il prouve par son exemple combien la chasse exige de caractère et de décision chez ceux qui y excellent, et aussi combien de tact. Mais, du reste, le comte d'Erfont n'est pas qu'un sportsman : il s'occupe de peinture, fait des vers et parle fort bien en public. Chacun s'accorde pour louer ce talent quil a de savoir s'intéresser à tout, cl, quant h moi, j'avoue que de tels
hommes me paraissent d'une autre envergure que les simples oisifs ! »
Délicatement touché par cette déclaration de principes, Herbert répondit à Rémy du ton le plus affectueux : « Voulez-vous prendre un peu Caracalla? II n'est pas ennuyeux à conduire, vous allez voir... »
Rémy changea de place et poursuivit son discours :
(( — Ce doit être exquis d'habiter une vieille cité comme Saint-Ma.lo, en face d'une plage élégante comme Dinard...
Je connais beaucoup le baron 0..., les de B..., le colonel W..., qui s'y rendent chaque année... Peut-être faites-vous partie de l'équipage qui chasse dans les bois de Plouagat ? »
Il ne risquait point de déplaire en posant cette question; et, en effet, la ligure d'Herbert s'éclaira définitivement
appè§ ces quelques mois, par lesquels Rémy révélait pour la seconde fois, en. niêiïie temps que le nombre et Ifi bonne qualité de ses relations, une science exacte des forêts de France et des équi-' pages qui, chaque année, s'occupent à y poursuivre les beaux cerfs farouches ou ces brutes de sangliers.
Herbert repartit donc que la chasse à courre, hélas ! devenait de plus en plus difficile en Bretagne, que les paysans Ty haïssaient et que le Gouvernement, par-, bleu ! se garderait bien de la protéger, C'était en Angleterre qu'il fallait avoir chassé pour goûter ce divertissement.
Rémy reconnut que Ton ne vivait bien qu'en Angleterre. Mais on approchait de la maison du père Patt, n^archarid 4e chevaux, et les deux amis se turent d'un cQiiîjiiuu accord en passant sous la haute parte ; ils ehtvaient chez l'ennemi .
Dans la vaste cour entourée décuries.
ils s'arrêtèrent : c'était ici le logis du célèbre Thomas Patt,qui savait plus d'un tour et volait ses clients depuis trente ans sans avoir fait fortune. Un timbre sonna et Patt en personne, sévère et cramoisi, parut sur le seuil d'une porte.
« A.h ! bonjour, Monsieur La Nérissaie, et je vous salue bien. Monsieur Dupont-Slugget. Vous venez voir lalezan?
Jim, sors lalezan. »
Le cheval, un beau pur sang, est amené, examiné, tàté. Déjà couvert de longs poils pour l'hiver, il semble \n-ri h partir en voyage, et Rémy. comprenant bien qu'Herbert n'hésite que \yo\ir la forme, se penche à l'oreille de celuici et déclare : « Pariait ! » Mais, pour marquer son zèle, il demande au père Paît :
— 11 chasse bien ?
— S'il chasse, ce cheval-là ? C'est un mangeur de cerfs, Monsieur.
— Et il est propre, devant, sain et net?
— Comme un épervier, Monsieur.
— Il saute ?
— Comme un moineau. Et souple ; un serpent !
— Peur de rien ?
— Ce cheval-là ! Mais, Monsieur, quand vous verrez du feu, allez, hop!
poussez-le-moi devant debout dimanche !
Et vous me direz après s'il a reculé !
— Et doux avec cela ?
— Doux, Monsieur ?
Ici, le père Patt offre une cigarette à ces messieurs, en prend une lui-même, l'allume, et répond seulement alors, d'une voix candide : « C'est le cheval de ma femme. »
D'ailleurs, on allait bien voir :
— Jim, prie Madame de descendre.
Mme Patt arrive, étonnée : — Réponds,
lui dit son mari : qu'est-ce que tu as monté ce matin ?
— Mais, tu le sais bien, mon ami, ce cheval-là.
— Ai-je menti. Messieurs ?
Puis, Madame retournée dans ses appartements, il se pencha vers ses clients, bonhomme et souriant, et leur confia :
« Elle va me faire une scène. Car elle me disait encore hier : « Je t'en prie, celui-là, tâche de ne pas me le vendre, c'est mon préféré... »
Cependant le père Patt exigeait du cheval un prix considérable. Rémy prit Herbert à part: « Ce vieux bandit augmente énormément le prix de son alezan. Mais puisque vous le savez, il ne vous trompe pas. Dites-lui: « Patt, je devrais vous le payer cinquante louis de moins » , et ache-
Icz-le, Il est beau. \ ous en serez quitte pour garder le secret, et l'on no croira |>^s q\ie vous ayez pu faire une folie. »
Herbert acheta le cheval, et sut infinie i^ent gré à Rémy de l'y avoir poussé.
Ouelle que soit la profondeur d'une sot^ tise que Ton veut commettre, le sage qui vous en détourne déplaît, tandis qiie rg,visé qui vous y engage devient un ami, et mieu^ encore, un complice.
■=^. Mon cl^ç^rLa Nérissaie, s'écçia g^iei^ent Herbert, en quittant la maiso^i, de PBiU» vous déjeunez avec n,ous- Ah ! vous ne pouvez y échapper, il le faut!... Je VO.II& tie^§, J,e vous garde !
HerborL possédait à Paris^ un rez-dechaussée quil habitait avec sa jeune fenime, sans laquelle il ne voyageait guère, parce qu'elle lui faisait homieur et qu'il L'aimait bien: il se montrait fort attaché, on l'a vu. à l^ut ce qui pouvait porter les ancolies des Dupont et le lévrier des Slugget. Rien t,out particulièrement ne lui plaisait davantage que de prodAiire à ses amis sa belle compagne,, do la leur montrer sans façon pendante un déjeuner familier on à la faveur d'un sou-
per, et il ne se sentait pas d'aise à la pensée que Rémy La Nérissaie, ce charmant esprit, ce parfait sportsman, allait sûrement admirer, envier peut-être l'heureux mari qui avait su choisir une telle épouse. Herbert, en cela, ressemblait au roi Candaule.
Quant à Rémy, il ne laissait pas que d'être assez incertain de ce qu'il allait faire et dire devant Mme Dupont-Slugget. Car, oui ou non, l'avait-elle vu au Luxembourg, quand elle s'y promenait avec un amoureux? Rémy se rappelait la silhouettede celui-ci, grand, mince etpàle, différent d'Herbert en tous points. Or, si Mme Dupont-Slugget avait aperçu Rémy, le plus délicat de tous les liens, un secret surpris, les unissait déjà. Si au contraire elle ne l'avait point vu, il n'était pour elle qu'un étranger tout simple et tout froid, et Rémy, que le bon
goût forçait à se taire, ne pouvait cependant s'y résoudre par volupté. Et voilà pourquoi, tandis qu'Herbert tenait de vains propos tels que : « Notre table est frugale, vous mangerez mal », Rémy songeait au moyen de découvrir, soit paiune phrase, soit d'après un geste, si Mme Dupont-Slugget savait qu'il connût son intrigue et même son amant.
Il avait bien regardé ses yeux, la veille, toute la soirée. Mais quoi! ne se lasserat-on jamais de se contempler soi-même dans les yeux des femmes, et faudra-t-il toujours qu'on soit dupe de ces petits miroirs ? C'est de l'émail, après tout, qui bouge à peine, et qui ne trahit pas grand'chose. Que l'on couvre deux saphirs profonds ou deux claires topazes sous un loup de velours, et l'on aura les plus beaux yeux du monde, et tous les amants y seront pris. Et Rémy, qui détestait
qu'on le trompai., n'avait taiilépR' les yeux bleus de Mme Dupont-Slugget que par plaisir et non pour y lire quoi que ce fût.,
D'ailleurs, coupant court à toute cette rêverie, Jeanne Dupoat-Slu^get parut bientôt, cousue toule vive clajïs un costume tailleur.
— Vous êtes- le bienvenu.^ Monsieur, répouidit-elle à Réray. Sa- voiiX s^'éleva sipaisible et sa main se tendit si franche qu'il n'en douta, point *dQ»yauia@je :. « Elle n'a aucune coquetterie et ne m'a point vu », songea-t-il. Mais- comme aussitôt elle se caressa le menton, s-e morcUt un doigt, leva, Inutilement la tête et toussa sans aucun besoin :. « Elle d;Onne p,ourtant des signes d'embarras »,. se dit-iL Puis, remarquant qu'elle n'écoutait guère alors qu'on lui parlait, Rcmy en vint à croire quelle ne pensait même plus à leur iiencontre,. étant par nature dédaigneuse
et occupée de ses seules amours. En tout cas, il la vit si épanouie, si saine, si fraîche et en si bon état qu'il sourit malgré lui et ne put rien regretter.
Enfin, un domestique annonça : « Ma- (i^xae est servie ». Jeanne se leva. Mais Rémy s'aperçut que, tout en marchant vers la salle à manger, elle niarmottait seerèteuient tout bas. Récitait-elle s^on bénédicité, par hasard? Oui, sans doute, car la voici qui, sur le point de s'asseoir à table, porte un doigt à ses lèvres, tatidis qu'elle lève au ciel des yeux dévots, et qu'achevant discrètement le signe de croix ainsi c<i)tnmencé, elle touche de ce môm« doigt, l'un après l'autre, son sein droit e| son sein gauche,, ces deux vraies œuvres du bon Dieu. Puis son visage,, de grave qu'il était devenu, s'éclaire de nouveau. Alors, elle était pieuse ? Tant njieux ! songea Bérav.
Et il n'eut pas plutôt attaqué les liorsd'œuvre qu'il commençait déjà de dire :
— Quand j'étais petit, je passais toujours mes vacances de Pâques à la campagne, chez ma marraine, qui me donnait toutes sortes de bonnes moeurs : c'est ainsi qu'en nous mettant à table, nous ne coupions jamais le pain sans réserver le croûton, que j'allais moi-même porter dans une auge de pierre qui se trouvait devant la porte, surlagrand'route. C'était, disait ma marraine, lepain du Juif errant. Et chaque matin, quand les gamins du pays ou quelque chemineau s'en étaient emparés, l'idée que le Juif errant luimême avait passé de nuit et mangé ma croûte m'enchantait. Jemerappelleaussi que ma marraine me faisait faire les cornes à tous les arbres fourchus dans la campagne, sous prétexte que le diable s'y reposait dans ses voyages sur terre.
Après cela, les Pères me grondaient à mon retour au collège quand je prétendais avoir vu saint Pierre dans les rues, ou que je voulais mettre un genou en terre avant de traverser les carrefours encombrés de voitures. Je ne sais pas s'ils avaient raison.
— Vous avez été élevé pendant longtemps chez les Pères ? demanda complaisamment Herbert.
— Oui, je suis resté là huit ans, pensionnaire... J'en ai gardé bon souvenir.
Le goût de la religion vient vite, et j'aimais beaucoup le silence des églises, et même les catéchismes et les sermons, pendant lesquels je dormais si doucement ! Et puis la vie m'a rendu plus indifférent, mais j'ai conservé ma faiblesse d'enfant pour toutes ces choses, et la lecture d'un calendrier m'attendrit encore, le croiriez-vous L..
Réniy eûl bien voulu que Jeanne moniral au moins quelque satisfaction, puisqu'elle était pieuse, en entendant des propos aussi édifiants ; mais rien de plus impassible, décidément, que cette tète blonde ! Les yeux brillants et sérieux, bouche close, le front haut, elle se caressait le menton de» son geste familier, sans que l'on pût deviner si elle demeurait silencieuse ainsi parce qu'elle songeait à sa modiste ou à sa couturière, ou bien parce qu'elle n'avait rien à dire, ou bien encore par timidité secrète, par déftance... Excepté les phrases d'accueil et de courtoisie, elle n'en prononçait aucune pour causer,, et se contentait d'assisterau dialogue, muette, lumineuse et mystérieuse, parfumant toute la salle à manger, car elle embaumait comme un pain qu'on tire du tour, ou comme une rose qui chaufTe en plein midi.
Du reste était-il besoin qu'on s occupât de la conversation dans un Heu où se trouvait Herbert? La religion précisément lui offrait un des sujets d'entretien qu'il préférait à la plupart des autres, à cause du prétexte qu'il y avait là d'affirmer liautenient sa sympatbie envers les cérémonies du culte fréquentées par les personnes bien nées, el envers le clergé honoré des gens comme il faut. Il se répandit donc en éloges sur lexcellente éducation des Jésuites el en regrets sur la sienne propre qui avait élé parachevée dons un vulgaire lycée; il admira la religion catholique et romaine, les Pères de l'Église, saint Augustin (on poul toujours citer celui-là), les moinesdumoyen âge, les grands évèques, tout cela pèlem(^le; il admira les Chevaliers de Malte, parla de sa liqueur et se félicita que son pauvre père rcùl, au moyen d'unstrata-
gème innocent, rattachée à l'histoire de ces nohles soldats de l'Eglise...
— Fictive ou vraie, vous devriez écrire la chronique, l'origine de votre liqueur, fit Rémy, et même, pourquoi non? une histoire des Chevaliers de Malte. Il doit en exister plusieurs, mais vous l'écririez en homme du monde, avec tout ce que vous pourriez y ajouter comme artiste et comme dilettante...
— Hélas ! je n'ai pas le temps !
— Il vous faudrait un secrétaire.
Cette idée ne déplut pas à Herbert; il
y songea un instant, puis se remit à parler des dominicains d'Arcueilqui encouragent si bien les sports, et, à ce propos, des cercles athlétiques, tout particulièrement des cercles de tennis qui se trouvent installés à Dinard pendant l'été.
Leur, triple fonctionnement lui causait mille ennuis.
— Car je fais partie de leurs trois comités, mon cher, et je n'y puis suffire. Ce sont à chaque instant des réunions, des conférences interminables, puis des lettres à écrire, des convocations, des projets de réforme, des invitations aux cercles étrangers, des comptes de trésorier, des factures, des ordres...
— Que n'avez-vous un secrétaire ? dit de nouveau Rémy.
Et quand Herbert eut encore expliqué que sa vie à Saint-Malo n'était ^pas supportable à cause du nombre de ses obligations : chasser, pêcher, naviguer, suivre des rallies, coujir les marchands de bricà-brac, s'occuper de sa dislillerie, faire des visites aux châteaux, voyagera chaque instant, venir à Paris, lire les livres nouveaux, ne pas manquer une exposition d'art, et avoir des chevaux à monter, des chiens à surveiller, des employés à ne
pas mécontenter, des provinciaux à ménager, des relations à entretenir...
--- Le secrétaire qui vous- rendrait vi'aiment des services, dit pour la troisième fois Rémy, devrait évidemmenl unir à ses autres qualités les connais- ■^sances d'un habile sportsman et d'ua bon cavalier.
PuiSj se tournant vers Jeanne Dupont-Slugget, il changea tout à coup d'entretien :
--- Nous parlions tout à Theure, Madame, de la douceur des souvenirs pieux et de rémotion que peut donner une messe, loi'squ'elle est bien dite. Mais connaissez-vous la messe des Bénédictines? Il y a un couvent de ces religieuses rue Monsieur, qu'un de mes amis m'enseigna j et là, dans leur chapelle, elles chantent les offices avec des voix qui n'ont plus rien d'humain, des voix
d'anges... \ oulez-vous que demain nous y allions tous trois entendre la messe ?... ou quelque autre jour, à Vêpres?...
Rcmy ne disait point que ce qui l'avait naguère conduit dans cette chapelle lut le souci d"y suivre une autre femme. En outre, sa voix, insinuante et tendre à l'ordinaire, devenait plus faible qu'un souffle dès qu'il demandait seulement quelque chose, de sorte qu'on eCll semblé commettre un acte inutilement brutal en lui refusanl. Et pourquoi Jeanne n'eùt-elle pas assisté à la messe des Bénédictines ? Rien n'était plus convenable; ^d'ailleurs, Herbert accepta.
- — Allons-y dès demain, dit-il, puisque c'est dimanche.
- La petite partie d'émotion fut donc arrangée sur-le-champ. (Cependant Rémy ne savait toujours point s'il avait été vu,
-oui ou non, au Euxombourg.' -
Le chant des bénédictines doit loucher bien profondément les âmes pieuses ; il n'y a plus en effet sous le ciel que ces religieuses qui se servent de leurs douces voix de femmes telles que la Providence les leur a données, sans les pousser, enfler ni tourmenter à la façon des cantatrices, sans prononcer les a comme des o, les r comme des /, sans se vautrer dans les notes basses ni se -mourir dans les notes hautes, sans même nous montrer ce visage convulsif indispen-
sable, paraît-il, à toute personne qui nous régale de musique, soit au théâtre, soit en chambre. Car la règle défend que l'on voie ces nonnes mystérieuses, qui nous donnent la musique divine avec une étonnante simplicité.
Rémy n'avait rien d'un dévot, mais son cœur délicat savait quelquefois battre plus vite, même sans que l'amour y fût pour quelque chose ; aussi ne fitil ([ue la moitié d'un mensonge en murmurant à Jeanne après le Kyrie : « Comme cela est beau, Madame! » Il aurait pu ne pas tant se pencher pour lui dire cela. Jeanne d'ailleurs [)riait, et ce fut Herbert au lieu d'elle qui répondit à Rémy quand la messe fut finie : « Vous nous avez fait entendre des chœurs inoubliables, mon cher ami. » Le ciel était limpide et tendre, ce matin-là. « Je vous remercie. Monsieur ». dit Jeanne
en serrant la main de Rémy. Et elle partit, lui laissant aux doigts un parfum, c'est-à-dire un peu d'elle, très peu.
(( Inoubliables... douceur de croire...
cérémonies de l'Eglise... manifestations d'art... esthétique... beaux-arts... )>, déclamait maintenant Herbert. Car les deux amis marchaient allègrement à pied, Herbert discourant, Rémy approuvant, souriant, mais Tesprit ravi par un parfum.
Au bout de la rue Monsieur, cependant: « Voyons, dit-il, nous avons le temps, nous sommes seuls, contez-moi donc l'histoire vraie de votre liqueur.
Car la Chevalière a son roman, j'imagine, et votre père ne Ta sans doute pas rêvée de nuit, en entendant la mer au loin. Ou plutôt narrez-moi la vie de votre père, voulez-vous? »
Herbert voulait bien. Ouand il n'y
avait personne pour s'étonner qu'on put vendre de la liqueur, il faisait toujours très volontiers la biographie de o son pauvre père ><, dont il s'enorgueillissait alors, et qu'il appelait non pas distillateur mais cliimisle, et non pas commerçant mais homme de science, décrivant toutes ses habitudes, s'attendrissant au souvenir de ses simples manies et de ses moindres mots, comme s'il se fût agi de Pasteur ou de M. Renan.
Il enseigna donc minutieusement à son ami la vie d'Henri Dupont, chimiste, son père. Il le montra laborieux et opiniâtre, d'abord contremaître dans une distillerie, puis étudiant, combinant des milliers de recettes, veillant la nuit comme un chercheur d'or et découvrant enfin la formule qui devait l'enrichir.
'Après quoi, c'est l'humble début d'une grande fortune.
Quant au nom de la Chevalière, mon Dieu! voilà : le père Dupont, très avisé, avait à propos remarqué le succès des titres ecclésiastiques et vénérables sur les bouteilles de liqueur. Quelle est celle, en effet, qui n'a point aujourd'hui ses quartiers de noblesse? On lit sur tous les prospectus que telle recette fut déchiffrée dans un manuscrit, telle autre trouvée dans un trésor, et l'on ne tardera pas à imprimer qu'une autre encore sera venue jusqu'à nous enfermée dans un reliquaire avec un tibia de saint Cloud ou des doigts de saint Denis.
Après ces rares aubaines, il aura toujours fallu, bien entendu, des années d'efforts pour reconstituer l'élixir des pieux moines, des bonnes chanoinesses Ou de la mèrç abbesse. Une littérature spéciale fleurit à ce sujet, et nous avons le cycle de la Chartreuse, celui de la
Bénédictine, de la Trappistine, de la Feuillantine, etc. Or, Henri Dupont, qui habitait Saint-Malo, voulut donner à sa liqueur un nom qui fût religieux et respectable, puisque c'était nécessaire, mdis qui rappelât aussi la mer et les navires, les abordages, les corsaires, un nom qui eût de la noblesse et de la séduction et qui fît bel effet sur une bouteille. Il inventa donc de toutes pièces une légende selon laquelle un chevalier de Malte avait jadis rapporté des îles lointaines un élixir merveilleux, que les gentilshommes de l'Ordre fabriquèrent ensuite à Malte même, dans leur fastueux hôpital, et dont la vogue fut si grande au siècle dernier qu'il n'y avait pas de marquise, de bourgeoise ni de fille d'opéra qui n'en eût toujours porté sur soi quelques gouttes dans un flacon menu. Il ne restait plus
ensuite qu'à supposer, par exemple, qu'un pauvre chevalier s'en était venu finir ses jours à Saint-Malo, après la dispersion de l'Ordre par Bonaparte, et que, dans les papiers du vieux gentilhomme, M. Henri Dupont avait reti-ouvé par hasard le secret du fameux élixir.
Herbert traitait familièrement ces souvenirs et consentait à rire, entre camarades, de l'innocent subterfuge. Mais, au fond, il en était fier, et ne négligeait point du tout de parer d'une croix de Malte, soit un plat d'argent déjà timbré du lévrier ou des ancolies, soit un porte-cigarettes, soit quelque autre objet dont il fit usage. Il recueillait tout ce qu'il trouvait orné de cet insigne, et n'était pas loin de croire ainsi faire œuvre pie, œuvre de descendant, de fidèle. Il arrivait à tirer de la liqueur même qu'il vendait une certaine no-
blesse, une dignité nouvelle, et il s'en fallait de peu qu'à Saint-Malo il ne se crût parfois très sérieusement chevalier de Malte.
Ensuite Herbert se plut à célébrer le mariage de son pauvre père : quand la fortune lui était venue, le chimiste s'était épris d'une jeune Anglaise, miss Edith Slugget, qui comptait non seulement un héros de la guerre des Indes et un pasteur au nombre de ses frères, mais encore un baronnet parmi ses cousins, ce qui comblait de joie l'excellent Herbert.
— Madame votre mère était protes^ tante? risqua Rémy.
— Oui, mais elle se convertit à Saint- Malo ; on ne peut vivre en Bretagne, voyez-vous, sans devenir bon catholique...
Et Herbert ajouta que l'afTeclion filiale
l'avait conduit à porter unis le nom de sa mère et celui de Dupont. Ce dont Rémy ne crut pas un mot, présumant avec raison que les deux syllabes britanniques du nom de Slugget et l'allongement du nom ainsi obtenu avaient dû vivement flatter l'incomparable vanité d'Herbert ; c'était en effet un assez bon moyen pour se donner une apparence d'homme bien né, et qu'est-ce que l'amour maternel avait à faire après cela ?
Du reste, Rémy se souciait peu de feu Mme Dupont, née Slugget. Il remit l'entretien sur la Chevalière, demandant, sans qu'il y parût, maintes explications, tâchant qu'on l'instruisît bien sur la prétendue origine de la liqueur, sur Saint-Malo et ses corsaires, sur les anciens chevaliers de Malte et la dispersion de l'Ordre...
— Prenons par là, c'est mon chemin, dit-il h Herbert en le poussant gentiment vers mie rue.
Il y avait dans cette rue une bâtisse entourée d'une cloison de bois, et Rémy se rappelait avoir aperçu parmi les mille annonces et réclames qui la bariolaient une affiche de la Chevalière, assez misérable d'ailleurs, et qui ne portait qu'un simple flacon de liqueur planant sur une vue de Saint-Malo. Il est vrai que le flacon plaisait, rond comme une bombe avec son goulot trapu et la panse ornée d'un grand cachet blanc aux armes de Malte ; mais l'invention de l'affiche, si j)iétre, faisait pitié, et nul ne s'y fût seulement arrêté.
Rémy se récria, comme ils passaient devant :
— Ah! quel dommage, mon cher ami, que votre publicité soit si mal faite !
On ne connaît pas voire liqueur. Je voudrais qu'on l'eût plus adroitement lancée... Et pour cela, que faudrait-il ? La bouteille est pittoresque, le titre séduisant... Mais votre publicité n'existe pas. ^)ui donc s'en occupe chez vous ?
— Mais, fit Herbert décontenancé, ce sontdesagences,nousavonsdes traités...
— C'est enfantin ! Vous devriez pouvoir compter sur un agent souple, dévoué, et bien élevé, qui pousserait la Chevalière, qui saurait la mettre en valeur, lui donner un sens, en faire un emblème au besoin... Examinez un peu cette affiche et refaites-la . (Ju'ôn y trouve au moins quelque souvenir des Chevaliers de Malte, la m(4noire des corsaires malouins et du gentilhomme qui conserva la recette. Enfin, que diriez-vous d'un drapeau blanc fleurdelysé, tel qu'il fut aulrofois hissé sur les
bateaux du Roy, d'un blason, d'une croix ?... Cela d'ailleurs ne me regarde point. Seulement, il est fâcheux que vous n'ayez pas le temps de donner i\ votre maison toute l'allure qu'elle pourrait avoir...
Là, iVigriant un sincère regret, Rémy laissa son ami réfléchir un moment, puis se remit modestement à développer ses idées, souhaitant pour la Chevalière des destinées mondaines, politiques et organisant une réclame ingénieuse, tandis qu'Herbert écoutait avec un secret plaisir sans que cette fois — ô prodige! — l'éloquence d'un autre le poussât luimême à parler.
Rémy du reste ne se compromettait point, n'avançant rien de trop précis, ne citant ni dates, ni chiffres, répétant h chaque instant « qu'il n'entendait rien' au.N alTaires et qu'il se plaçait seulement
au point de vue artistique, mais que sans aucun doute une affiche plus gracieuse ainsi que certains moyens officieux et détournés de publicité ne sauraient nuire à la fortune d'Herbert ».
11 ne se risquait pas avec moins de i>i*udence à parler des anciens Chevaliers de Malte, dont il ignorait presque tout, n'ayant plus jamais rien lu après son baccalauréat et ne s'étant adonné depuis lors qu'à des travaux de cigale, tels que le chant, la danse, puis la visite aux fourmis. Mais il y a toujours un moyen de disserter sans péril sur la plupart dee sujets, puisqu'il suffit pour cela de répéter en d'autres termes et avec de nouvelles intonations ce que la personne qui vous écoute vient elle-même de vous apprendre quelques minutes auparavant.
Et le naïf Herbert se prêtait très bien à ce jeu.
Réiny se trouvait fort à l'aise, en revanche, dès qu'il ne s'agissait plus du passé, mais du présent, sachant parfaitement en effet que l'Ordre de Malle existe toujours et entretient aujourd'hui des hôpitaux s'il ne combat plus les infidèles : qu'il faut prouver huit quartiers de noblesse pour en faire partie, sauf quelque grâce particulière ; que le grandmaître réside à Rome auprès du Pape, et que cotte Altesse déchue porte son titre, distribue des bénéfices comme autrefois et règne encore sur le millier de sujets qui lui reste à travers l'Europe; que tous les souverains et princes catholiques sont affiliés à l'Ordre, et que quiconque, duc ou vidamo, lord ou hobereau, peut, s'il est régulièrement inscrit au stud-])Ook de son pays, échanger quelques billets de mille francs contre les bulles du grand-maître et le droit de
fi LA CROIX DE MALTE
porter une charmante croix d'émail blanc au cou avec un collier de moire d'un effet ravissant. Rémy possédait ces connaissances spéciales parcequ'elles font partie de celles qui sont chères à la fleur de notre jeunesse, si curieuse de ces titres féodaux et distinctions nobiliaires auxquels la Révolution française a donné tant d'éclat. Aussi bien avait-il voué luimême un culte sincère à ces vestiges dupasse, et décrivit-il minutieusement à Herbert les Chevaliers de Malte qu'il avait vus un soir au gala d'une ambassade, en grand costume de cour, pris dans leur tunique écarlate et ceints d'une futile épée.
Puis, quand la conversation lui laissait un répit, Rémy, tout en marchant, fermait doucement la main que Jeanne avait serrée, rue Monsieur.
Et depuis lors, Herbert et Rémy se virent chaque jour, de sorte^que celui-ci avait mille occasions soit de donner quelque conseil à celui-lîi pour y glisser des flatteries, soit de se rendre au goCd, au savoir, aux talents de son ami.
Un matin, par exemple, c'était le bel alezan naguère acheté chez Patt qu'Herbert essayait au Bois avec la plus puérile affectation de négligence et de distraction. Quel bon prétexte à rencontrer précisément Herbert ce matin-là, comme
par hasard, aie regarder venir d'un air cruellement observateur, puis à faire paraître peu à peu sa satisfaction, jusqu'à dire au cheval en lui flattant le cou: « Et toi aussi, mon vieux, tu as fait une bonne atîaire ! »
Un autre matin, c'était une visite chez un brocanteur, pendant laquelle Rémy ne proférait pas une parole, mais écoutait son ami avec les marques d'un profond intérêt, sans s'étonner le moins du monde que celui-ci prétendît apprendre au marchand son métier.
C'était encore, au trot magnifique de Caracalla, une promenade dans l'éternelle avenue des Acacias, le long de laquelle Herbert avait l'occasion de saluer plusieurs femmes : « Voici, disait-il.
Blanche de Rueil, Yvonne Saint-Cloud ...» Puis, heureux de paraître, et tandis que d'autres jeunes femmes s'avançaient qu'il
ne connaissait que de vue : « Et voilà Raymonde Février, Charlotte Mars, Adeline Demain... » Et il souriait, laissant tout supposer. Pourtant, au fond d'un coupé qu'ils croisent, l'une d'elles fait un signe de la main et nos deux amis s'inclinent ensemble.
— Georgette Mamie, s'écrie Herbert.
Vous êtes donc aussi son camarade?
— Elle m'a beaucoup parlé de vous, répond Rémy.
Là, ne voulant inquiéter personne, notre Rémy fait le philosophe : son cœur, vieilli et las, est mort de satiété ; il est heureux; les folies romanesques ne lui plaisent plus que chez les autres, et il ne peut plus demander aux femmes que de l'amitié, de la pure affection, mais pas d'amour, en vérité... Herbert comprend cette sagesse : « Vous avez peut-être raison... » fait-il, comme s'il
en eût eu long à dire sur l'ennui d'avoir trop séduit.
Après cette intime causerie, il fallait que Rémy s'en vint de nouveau déjeuner chez Herbert.
— Je vous ferai goûter d'une Chevalière qui date de l'année que mon père mourut. Elle a par conséquent treize ans.
— Mais Mme Dupont-Slugget va me juger indiscret...
— Du tout. Ma femme vous aime beaucoup.
Trop raisonnable pour s'arrêter à ce dernier propos, Rémy accepta cependant le déjeuner. Il se montra très attentif envers Jeanne, mais sérieux et modeste dans ses reparties, fécond en préceptes vertueux et scrupules austères. Quand l'heure fut venue de servir la fameuse Chevalière, Jeanne elle-même
saisit bravement par son anse la grosse bouteille ronde, si pesante qu'on s'en fût servi pour assommer quelqu'un et si poudreuse qu'elle ressemblait à quelque vieux boulet de la guerre de Cent Ans ; le goulot d'ailleurs n'en disait rien qui vaille, et n'eût été le cachet blanc, vous eussiez cru y trouver de la poudre à canon au lieu de l'or fondu et parfumé qui en coula. Adorant leâ plaisirs indiscrets, Rémy savoura longuement : car découvrir l'arôme d'une liqueur et saisir jusqu'au dernier fumet d'un vin, n'est-ce point encore piller un secret ?
Jeanne le voyant si décent lorsqu'il parlait, si réservé sur lui-môme et si content d'écouter, si prêt à obliger et sujet à ce seul petit péché d'abbé, la gourmandise, semblait s'accoutumer à lui ; elle eut même quelques mouvements de familiarité, de gaieté. Mais
elle ne se souciait guère, en tout cas, des bavardages de son mari, 11 est vrai qu'Herbert de son côté ne disait rien, pour lui plaire.
A deux jours de là, Rémy mena souper Jeanne et Herbert après le théâtre. Leur allure à tous trois fut différente lorsqu'ils entrèrent chez Paillard où tant de messieurs, tant de dames et tant de tziganes faisaient bien du bruit et bien des façons pour gober quelques huîtres ou grignoter trois pommes de terre frites.
Tandis que, table par table, soupeurs et soupeuses chuchotaient, Jeanne passa en levant haut le menton, ce qui était chez elle, on Va vu, signe d'embarras et de gaucherie; Herbert, plein d'assurance, jeta les yeux de tous côtés ; Rémy, humble et recueilli, glissa comme un elfe dans leur sillage.
Ce fut lui qui dépouilla vite et légère-
ment la jeune femme du grand manteau dont elle était couverte, et lui qui le premier sentit sa chair fraîche et vit de bien près ses épaules brillantes; il y touchait presque, lorsqu'elles s'éloignèrent de ses lèvres comme des fruits dont il n'était pas digne. Baissant alors les paupières sur ses yeux trop tendres, il s'assit près de Jeanne et lui demanda tout bas si elle voulait du chocolat, des huîtres, du Champagne. Puis les garçons s'empressèrent, onbayarda, l'on mangea et l'on but, et l'instant de partir arriva que Rémy n'avait même pas honoré d'un regard ses plus proches voisins ; de son assiette à Jeanne, et de Jeanne à Herbert, son attention ne s'était point détournée... Tant d'égards toucheraient la plus farouche, et Jeanne, qui ne pouvait reprocher à Rémy aucun mot d'amour, lui sut gré à la fin d'une si honnête et
perpétuelle déférence. Elle ignorait d'ailleurs qu'il se méfiât extrêmement de ses anciennes relations parisiennes depuis sa mésaventure du cercle et sa courte ruine. Il s'en méfiait au point d'éviter même un vieux camarade, même une ancienne amie, ne voulant remarquer aucun sourire ni saluer quelque imbécile qui, dans la suite, peut-être, l'eût offensé. Et puis Jeanne avait bien sujet de croire qu'il la trouvait belle, en effet, et charmante, ce qui vaut mieux.
Rémy se coucha lentement, ce soir-là, dormit peu et s'éveilla au petit jour. Il ouvrit un secrétaire dont il gardait la clef, puis un tiroir dans lequel il compta quatre billets de cent francs et vérifia les deux ou trois titres d'une rente insignifiante qiii lui restait.
— Le moment est venu, se dit-il.
Il s'habilla et s'en fut de grand matin
chez Herbert. « Monsieur est-il ici ? Je voudrais le voir. »■
Herbert parut : « Eh ! qu'y a-t-ildonc ? Une affaire ? Avec votre air de n'y point toucher, vous en seriez bien capable.
Mais asseyez-vous d'abord. »
Cependant le visage de Réniy ne s'éclaircissait nullement :
— Mon cher ami, dit-il enfin, je viens vous faire mes adieux.
— Diable! Voilà qui est bien solennel, et vous voulez rire.
— Du tout,je pars. Je vais en province, au bout de la France, et il est fort à croire que nous ne nous reverrons plus. Il ne m'a pas semblé utile de vous en parler jusqu'ici, à quoi bon ? Et je n'ai surtout pas voulu gâter ma soirée d'hier — car je ne suis pas assez fat pour m'imaginer que cette nouvelle eût gâté la vôtre. Enfin, voilà : je me re-
tire auprès d'un de mes cousins qui est préfet et qui m'a, paraît-il, trouvé un emploi.
— Comment, mais quel emploi?
— Je ne sais pas au juste, on me l'expliquera là-bas. Et puis cela m'est égal. Avant tout il faut vivre. Et c'est pourquoi je m'exile et vous fais mes adieux.
Herbert restait stupéfait, se répétant machinalement : « Il faut vivre... il faut vivre... », et ne pouvant comprendre pourquoi cet étrange Rémy La Nérissaie^ dont les façons, les goûts et l'origine semblaient indiquer la richesse, pourquoi ce quasi-gentilhomme avait ainsi besoin de s'en aller faire le gratte-papier en province. Pour le tirer d'étonnement, Rémy lui raconta point par point comment son grand-père et son père avaient achevé de disperser la fortune légendaire des La Nérissaie, et comment lui-même, orphe-
lin dès sa majorité, n'avait pu se résoudre à vivre chichement; de sorte que, malgré toute son adresse et mille précautions, il voyait aujourd'hui le diable au fond de sa bourse...
— Oui, conclut-il avec grâce, j'ai fait hier avec vous ma dernière fête. Je n'en ai pas regret et ne pouvais quitter Paris sur un meilleur souvenir. Maintenant, je vais m'occuper de mon départ, ou plutôt de mon enterrement. Et adieu !
— Mon pauvre ami ! Mais quand partez-vous ?
— Tout à l'heure.
— Attendez.
Herbert avait une idée. Il s'était attaché très vivement à ce sympathique et charmant Réiny, et puisque aussi bien celui-ci voulait désormais travailler et se disposait à s'en aller languir au loin, puisqu'il avait paru se plaire à tout ce qui
concernait la Chevalière et que, par ses relations, il pouvait rendre maints services; comme encore son esprit délié, son aisance à tout comprendre, sa science d'homme du monde en faisaient assurément le plus avisé, le plus utile des amis; et comme avec cela la nécessité de prendre un secrétaire s'était depuis quelque temps imposée h l'esprit d'Herbert... Sans doute, il y avait le père Nogoët, un vieux majordome qui là-bas, à Saint-Malo, veillait à tout dans la distillerie; mais, outre qu'Herbert ne le pouvait souffrir, le père Nogoët était fruste, malappris et tout à fait incapable d'écrire une lettre qui ne fût pas commerciale ou de concevoir qu'un cercle de tennis, un cheval de pur sang ou une collection d'objets d'art offrît quelque intérêt. Rémy, au contraire, se passionnait si volontiers pour tout ce dont on lui parlait avec
éloquence, avec autorité, avec persuasion !... Oui, plus Herbert y songeait, plus son ami lui paraissait un secrétaire parfait. Seulement, comment lui proposer cette place ? 11 n'osait.
Il usa d'un moyen détourné : « Ecoutez, mon petit Rémy, fit-il, votre détermination m'attriste beaucoup, et me surprend, je le confesse. Mais n'est-elle pas bien hâtive, et y avez-voUs assez songé? Je voulais justement vous faire une demande. Nous partons nous-mêmes pour Saint-Malo dans peu de jours, et comme il fait bon courir la mer et la campagne en ce moment, nous avions pensé que vous consentiriez à passer quelque temps avec nous là-bas... Eh bien, acceptez ! Vous réfléchirez mieux dans la paix de notre ville. Puis vous verrez de près la distillerie, vous étudierez l'histoire de la Chevalière, nous causerons
de l'avenir sportif de Dinard, et plus tard, je vous soumettrai peut-être une idée que j'ai... Allons, est-ce dit? »
Ce fut les larmes aux yeux que Rémy se laissa finalement persuader par cette affection si franche, à laquelle il fallait bien céder.
— Voilà qui me cause un vrai plaisir ! s'écria Herbert tout ému de sa propre bonté. Et ne défaites pas vos malles, ce n'est pas la peine ; nous prendrons le train jeudi, tous les trois !
— Enfin, vous m'avouerez que c'est une drôle d'idée !
Jeanne ne pouvait comprendre que son mari eût si brusquement invité chez lui, chez elle, ce jeune homme qu'il ne connaissait pas depuis deux semaines. Qu'on l'emmenât comme secrétaire, soit ! Mais encore eût-on dû s'informer... Ou bien qu'on en fît son ami intime, passe encore, mais lentement, peu à peu...
Jeanne eût voulu fermer sa porte à l'intrus, par défiance et par pudeur.
Herbert ne l'entendait pas ainsi. Sitôt Rémy parti, il s'en était allé imposer à sa femme la décision qu'il venait de prendre. Et il en usait toujours de même :
— Ma chère, disait-il, nous allons faire telle chose.
— Est-ce donc indispensable, ou si urgent ?
— Croyez-vous que je n'y aie pas mûrement réfléchi ? répliquait-il d'un air à la fois majestueux et têtu.
Tout à l'heure, ayant frappé au cabinet de toilette de Jeanne, ayant trouvé celleci assise devant un grand feu, encore couverte de ses cheveux épars et d'une chemise de nuit plus ténue que du papier de soie; ne l'ayant pas seulement baisée du bout des lèvres (car il y avait longtemps qu'Herbert n'embrassait plus sa femme qu'à certaines heures) :
LA CROIX DE MALTE Ôt
— J'ai invité Rémy La Nérissaie à passer un mois chez nous, avait-il déclaré sans plus de façon.
Et puis il s'était mis à rire comme si c'eût été là un trait de fantaisie fort piquant.
Jeanne, stupéfaite, répondit tout d'abord :
— Ce n'est pas possible !
Ensuite, tandis qu'Herbert expliquait comment Rémy, ruiné, deviendrait un secrétaire incomparable, elle s'était recueillie, avait groupé de bonnes raisons, dressé un plan de défense, préparé de sages avis, tenté une lutte impossible.
Herbert était le plus invincible des hommes. 11 n'y avait personne au monde qui l'eût convaincu d'étourderie, et sa femme y fût encore parvenue moins que tout autre. Cependant, comme il l'aimait bien, il fit tout à coup paraître un grand cha-
grin, se plaignant fort que la compagne qu'il avait choisie n'eût aucun goût commun avec lui ; de sorte qu'il se trouvait très seul dans la vie, et nullement encouragé, nullem-ent aidé ainsi qu'il eût pu et même dû l'être... Jeanne, obsédée, et prévoyant bien d'ailleurs qu'il faudrait en passer tôt ou tard par où son mari voulait, objecta encore une ou deux phrases, pour la forme, et puis céda:
— C'est un futur secrétaire, alors, que nous emmenons?
— Sans doute, et vous devez bien admettre que nous faisons là, en même temps peut-être qu'une bonne œuvre, une bonne affaire...
— Eh bien! je le souhaite...
Herbert, à ces mots, coupa court à tout
le débat en demandant d'un ton bonhomme à Jeanne si elle sortirait aujourd'hui, et si elle pensait qu'il ferait beau
temps. Et là-dessus il la quitta sous le prétexte puéril d'être extraordinairement pressé, d'avoir même un rendez-vous.
La voici donc seule, toujours accroupie devant le feu quila rend toute rose à travers sa chemise: elle ressemble à l'Aurore blottie sous un nuage. Pourtant sa bouche close ne sourit point; il s'agit de se résigner à un accident qu'elle n'a nullement prévu. Que faire en ce cas?
Un homme réfléchirait, un enfant bouderait, une autre femme pleurerait peutêtre. Mais Jeanne est coquette, pieuse et tendre; c'est plus de vertus qu'il n'en faut pour se consoler de tout.
Elle se lève," tourne la tète, passe en revue ses images qui l'attendent au fond des miroirs "et, d'instinct, ouvre les épaules, cambre le dos, rectifie la position. Sa chemise se suspend, légère, aux pointes de ses seins.
Après qu'elle a tordu ses cheveux en forme de casque et mêlé des parfums à son bain, Jeanne en deux gestes devient nue et se coule tout doucement dans Teau tiède, dont la caresse l'entoure, la flatte, se glisse partout, jusqu'au cœur, semble-t-il. 11 n'y a pas de colère si opiniâtre qu'un bain n'amuse et n'endorme.
C'est ensuite son visage oii les mille soins qu'elle y donne amènent la bonne joie du devoir accompli. Le voici tellement frais et velouté qu'on le cueillerait. Jeanne sourit, pour voir si ses lèvres s'ouvrent aisément et si tout est bien.
Tout est parfait. Et la jeune femme commence le long ouvragede sa coiffure, débrouillant d'abord, allongeant et peignant ses cheveux de chanvre jusqu'à les rendre pareils à de l'argent fdé, puis y soulevant auferchaud de menues vagues d'or... Chaque mèche qui se gonfle ainsi
brille du même éclat aux yeux de Jeanne qu'à ceux de quelque avare un lingot reconnu. Quand le travail est achevé, et qu'au-dessus de la nuque s'épanouit enfin toute la chevelure, comme sur sa tige une orchidée, Jeanne arrondit encore du doigt un pétale qui frôle ses sourcils, et formule au sujet de Rémy La Nérissaie des conclusions assez bienveillantes. Est-il possible, en effet, ([ue ce jeune homme nourrisse contre elle de mauvais desseins? Pourquoi ? Elle est assez jolie pour attirer sa sympathie comme elle en a su gagner bien d'autres. On ne veut point de mal aux belles femmes, n'est-ce pas? non plus qu'aux belles bêtes, aux belles œuvres ? Rémy, en outre, semble sérieux et modeste; il ne fera probablement pas le niais amoureux, il ne parait guère y songer. Ce sera le secrétaire de son mari, peut-être plus
tard un ami et tout s'arrangera bien, grâce au ciel...
Grâce au ciel ! Jeanne est pieuse, et très sincèrement. Elle joint les mains pour dire au bon Dieu ceci, à peu près : (( Merci, mon Dieu, qui m'avez faite si jolie et sympathique à presque tout le monde. Je souhaite du fond du cœur que Rémy La Nérissaie ne me cause aucun chagrin, mais qu'il cherche à me faire plaisir au contraire, comme les autres personnes que je connais, sans toutefois me courtiser, ni surtout s'éprendre de moi. Qu'il se conduise gentiment là-bas, mon Dieu ! Accordez-moi avec cela le bonheur el la santé de toutes les personnes qui m'aiment et que je suis heureuse d'aimer aussi sans commettre de péché. Ainsi soit-il ! »
Car Jeanne est très tendre, qu'on s'en souvienne. Ellen'a guèred'affection pour
son mari parce qu'elle le méprise et qu'il ne s'occupe jamais d'elle, sinon pour en tirer vanité. Mais il y a de parle monde quelques humbles gens, quelques parents, quelques amis qu'elle chérit de toute son âme charmante. Elle a consulté l'un d'entre eux dans tous les cas mélancoliques de sa vie. Ne le fera-t-elle pas encore aujourd'hui?
Déjà elle a préparé du papier, une enveloppe. Elle prend sa plume, met l'adresse :
M. ALAIN KERIIEGUEN
à la Vigie
Dinard.
et commence d'écrire : « Mon cher cousin... »
Rue d'Anjou, Rémy fit merveille. Il excellait vraiment à se dépêcher, et savait terminer en deux heures ce que d'autres eussent mis deux jours à mener au même point. Cela s'explique fort bien du reste, puisque Rémy avait coutume de réfléchir toujours très soigneusement avant que d'entreprendre quoi que ce fût, et qu'il n'avait donc pas besoin de s'arrêter encore à chaque instant pour cette besogne insupportable.
En outre, il ne prenait avis que de
lui-même et ne perdait pas son temps à des dissertations de morale, car il n'y entendait rien, mais appelait les sentiments par leur petit nom et croyait qu'il n'y a ici-bas qu'un seul péché capital, la paresse, et un seul procédé qui contente toujours tout le monde et soi-même : le mensonge.
Il fît précisément de ce procédé-là un usage continuel pendant les deux jours qui le séparaient de son départ. Il commença par écrire à son cousin le préfet une nouvelle lettre très édifiante, et dans laquelle il expliquait qu'avant d'entrer dans l'administration, le désir lui était venu de tenter un dernier effort pour se tirer d'affaire tout seul, et qu'il allait voyager hors d'Europe pour le compte d'une société de commerce, dont un de ses amis, négociant à Saint-Malo, lui assurait la bienveillance.
ïl envoya deux autres lettres à ses parrains, au cercle. Le ton cette fois en fut assez suffisant et impertinent : Rémy crut devoir annoncer cavalièrement que, las de courir, il allait décidément en province pour y déterrer une dot.
Puis il s'habilla et fit trois visites chez trois amies. Car Rémy négligeait, et pour cause, ses anciens camarades et toutes ses relations, mais gardait beaucoup d'afîection à ces trois souvenirs qui s'appelaient Nadine, Mauve et Herminie. Il dit à Nadine : « Oui, je chasse à Pau cette année », à Mauve : « J'espère te revoir à Nice », et eût confié à Herminie : « Je vous dis peut-être adieu, car on ne revient pas toujours du pays où je vais », si celle-ci n'avait été sortie.
Mon Dieu ! Rémy prenait toutes ces précautions sans grande utilité, ni grand
espoir de tromper personne, mais par habitude, par discipline, à la façon des prudents capitaines qui, même loin du danger, placent au hasard des sentinelles partout.
Il se rendit encore chez le courtois M. du Perthuis, qui lui fit pressentir avec bienveillance qu'un long article sur le muscadin Soslhène paraîtrait bientôt.
Aveu pour aveu, Rémy répondit qu'il se retirait à la campagne, chez un oncle, et que là, désireux de travailler et très séduit par l'histoire des Chevaliers de Malte, il serait heureux qu'un savant autorisé comme M. du Perthuis voulût bien guider au moins ses premières lectures.
M. du Perthuis promit à Rémy de l'aider comme il pourrait : (( ... Et à quelle adresse écrirai-je ? » fit-il.
— A Paris, rue d'Anjou, répondit
102 LA CROIX DE MALTIi
Rémy. La lettre me parviendra plus sûrement, car je voyagerai sans doute.
Mais en attendant la science de M. du Perthuis, le jeune homme s'en fut, le lendemain matin, et pour la première fois de sa vie, à la Bibliothèque Nationale où il s'instruisit à la hâte dans le Larousse, ne voulant pas être réduit à se taire si quelque Malouin venaità lui parlef corsaires ou chevaliers de Malte. Il apprit que ceux-ci s'appelaient en réalité Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. C'étaient tout au début des moines-soldats. Ils faisaient la police en Palestine, après les croisades, courant le désert pour protéger les pèlerins, et chacun d'eux pensait avoir gagné le paradis au ciel et le repos ici-bas quand il avait bien barbouillé de sang la Terre Sainte. Un jour vint pourtant que ces rudes hommes durent céder devant les
moricauds infidèles et faire retraite sur la mer bleue, prenant Chypre, régnant à Rhodes, partout harcelés par les flèches des Maures ou battus en brèche par le canon des Turcs invincibles.
Enfin les voici à Malte, que Charles- Quint leur donne. Ils ont une île, des îlots, une grande cité, des campagnes, des villages, un hôpital illustre, un port imprenable, des possessions par toute l'Europe. Leurs biens sont immenses et leur prestige est romanesque à souhait, puisque tout chevalier a fait des vœux, que c'est un beau ténébreux qui ne se peut marier et que, d'autre part, il lui fallut, pour être admis dans l'Ordre, avoir essuyé le feu des mécréants au moins une fois, foulé les plages du Grand Turc ou gravi les roches de Barbarie, fait, comme on disait alors, ses caravanes. Qu'avec cela ce jeune héros soit
bien tourné et de fort bon lieu, le plus souvent cadet de très haute maison, et que l'on songe au succès de M. le Chevalier, frais et poudré, dans un salon plein de femmes, M. le chevalier qui vient de courir le pirate, qui a peut-être tué des rois mages et baisé des sultanes. Du restp, on exagérait la valeur de ces gentilshommes ; plus d'un fit par procuration ses caravanes ou se contenta de pourchasser pendant trois heures quelque barque d'Alger. Mais sans cesse bercés sur la mer Méditerranée, sans cesse frôlant et touchant les rives heureuses d'Italie, ils vivaient bien, et c'était fête lorsqu'une galère de Malte arrivait en un port, car on donnait plus souvent les violons sur ces navires-là que des ordres de guerre, et il s'y dansait plus de menuets qu'il ne s'y préparait de combats... Puis, tout à coup, Bonaparte allant en Egypte fit l'île
prisonnière el dispersa l'Ordre. Les chevaliers, dès lors, sont devenus des proscrits, des errants... Le grand-maître réside aujourd'hui près du pape, qui le traite en souverain, et Rémy lut dans le Larousse que seuls « quelques vaniteux » tiennent encore à porter la croix à huit pointes et la futile épée.
Quant aux corsaires de Saint-Malo, Rémy s'en fit une idée assez exacte :
c'étaient, lui sembla-t-il, des espèces de bandits bretons qui faisaient campagne pour le roi de France, narguant le flot, se jouant des Anglais comme du vent, et prenant à l'abordage tout ce qu'ils rencontraient ; après quoi, traînant derrière eux les citadelles flottantes qu'ils avaient capturées, ils rentraient dans Saint-Malo, riches à millions .
Dans l'après-midi, Rémy entassa ses vêtements dans trois grandes malles,
vida complètement les tiroirs des quelques meubles qu'il possédait encore, fit un petit tas de son argenterie, de sa vaisselle, et prit avec son concierge des arrangements onéreux pour envoyer tout cela en vente publique. Or, ce concierge servait Rémy depuis quelque temps, tenant lieu du valet de chambre congédié ; il affecta la plus amère tristesse :
— Et où monsieur va-t-il ?
— Je ne sais pas, répondit Rémy, mais envoyez-moi mes lettres à Saint-Malo, posterestante. Je les trouverai toujours là.
Et c'estainsi que Rémy La Nérissaie, ne possédantplusrien à Paris, arrivait le soir à la gare M ontparnasse avec un grand excédent de bagages. Cela fit sourire Herbert.
— Ah ! ah ! je vois que vous partez pour la conquête ! Mais vous serez déçu, je vous en préviens, si vous pensez trouver là -bas d'autres femmes que des
Malouines parfois un peu jolies, mais fagotées. Nos concitoyens sont assez peu élégants, et il faut aller à Dinard pour rencontrer pendant l'hiver dix ou douze familles anglaises qui soignent leurs malades. Nous n'avons plaisir à fréquenter que les châtelains des alentours, nos parents de Dinan, et certains amis qui font des séjours en leurs villas de la côte. Ainsi nous vous présenterons un cousin de Jeanne, que nous voyons beaucoup, M. Alain Kerheguen. Peut-être le connaissez-vous ? C'est un charmant et distingué yachtman...
Pendant qu'Herbert renseignait ainsi sojn ami, Jeanne, debout sur le quai, près du w^agon, avait boutonné ses gants avec le soin minutieux qu'elle apportait aux moindres détails de sa toilette. Qu'elle piquât une épingle, nouât un cordon ou refît un pli, il semblait toujours qu'elle
s'équipât pour accomplir le tour du monde. Pourtant, lorsqu'elle entendit nommer Alain Kerheguen, elle eut une involontaire distraction, et considéra Rémy, C'était une faute, car au même moment le jeune homme venait aussi de lever les yeux, observant si ce nom éveillerait en elle un souvenir, ou rien du tout.
Et Jeanne commit la seconde faute de détourner aussitôt ses beaux yeux qui l'avaient trahie...
Car elle ne put douter qu'ils ne l'eussent trahie, lorsque, dans le wagon qui roulait à travers la nuit, elle vit comment le regard de Rémy perçait l'ombre pour s'en venir errer sur son front, sur ses lèvres, siir ses paupières mi-closes.
L'indiscret faisait sa ronde, hardiment, et Jeanne s'endormit sous ce rayon lumineux qui lui chatouillait le visage et lui visitait le cœur.
Ils approchèrent au petit jour de celte ville légendaire, Saint-Malo, dont nous entendîmes enfants le nom passer en maintes chansons, revenir dans plus d'un conte et rimer si doucement, dans les berceuses de nos nourrices, avec l'eau, le flot, le long- de l'eau, sur l'eau. L'antique cité des corsaires n'est qu'un roc tellement surchargé de maisons qu'on ne trouverait seulement plus la place d'y bâtir une guérite. Et toutes ces maisons sont pressées les unes contre
les autres par une ceinture de remparts que les vagues viennent battre à marée haute.
Quand le train eut pénétré sous la toiture d'une gare oîi « tout le monde descend », nos trois voyageurs, encore engourdis, marchèrent ensemble vers la sortie. Puis il fallut attendre les bagages.
« Saint-Malo, Saint-Servan »,lutRémy aux murs de la gare; plus loin, sur une affiche : « Saint-Lunaire, Saint-Enogat, Saint-Briac... » Que de saints ! Il songea qu'il ne savait même plus dire sa patenôtre et semblerait peut-être un par[)aillot dans ce pieux pays de Bretagne.
Rémy n'avait jamais fait que passer à Dinard, une fois ou deux, pendant Tété. Il ne s'était alors même pas donné la peine d'aller jusqu'à Saint-Malo, dont il
avait vu de loin l'unique clocher et les remparts terribles, et qu'il se représentait instinctivement comme un nid de flibustiers, un repaire de boucaniers et de pêcheurs barbus, qui devaient vendre sur le quai les produits des îles, perroquets, singes, négrillons, fleurs des tropiques et fourrures du pôle, tandis que dans l'intérieur de la ville, sur les pavés pointus, les dévotes saluaient bien bas M. le curé.
Or, t\ peine la gare quittée, il aperçut à travers la brume de fins cordages et des mâts immenses dont les voiles qu'on y pouvait suspendre devaient suffire à traverser toutes les mers. Puis ce furent les murailles et le plus noir donjon percé d'une voùtc où la voiture s'engoufl'ra.
Rémy pensa entrer en prison ; mais une place minuscule avec quelques arbres s'étendait derrière, et la voilure s'y arrêta
devant une vieille maison assez noble.
— Nous voici chez nous, fit Herbert, ou plutôt, mon cher ami, vous êtes chez vous.
L'intention était aimable, mais Herbert se trompait, et Rémy n'était point chez lui, car il y avait là, sur la place, contre la vieille maison de pierre, deux ■hommes, l'un vieux et l'autre jeune, qui ne semblaient nullement tenir le propos d'Herbert pour une vérité, et observaient déjà vis-à-vis de l'intrus une attitude assez malveillante. Le plus âgé de ces deux hommes montrait un visage mécontent, même s'il voulait rire, et ses lourdes épaules, son poil gris, ses façons bourrues lui donnaient l'air d'un vieux reître qui n'a pas reçu sa solde. Il grimaça la bienvenue « à M. Herbert, à Mme Jeanne », et lança sur Rémy un regard sans politesse. Mais celui-ci n'en
fit nullement de même quand il apprit que ce personnage disgracieux n'était autre que M. Nogoët en personne, et il lui rendit au contraire un salut plein de déférence et d'aménité. Herbert, à Paris, ne lui avait-il pas laissé entendre le rôle tout-puissant du vieux majordome dans la distillerie? Un enfant eût deviné qu'il fallait se le concilier.
Quant au plus jeune, d'allure distinguée et de physionomie mélancolique, Rémy le reconnut tout de suite pour l'amoureux qu'il avait surpris avec Jeanne au Luxembourg, voici plusieurs semaines... Ce monsieur, en quelques phrases d'ailleurs inachevées, offrit à Herbert des marques de cordialité, tandis qu'il accueillait Mme Dupont-Slugget avec un si décent : « Bonjour, Jeanne », qu'un premier communiant n'eût su mettre plus de sagesse à saluer pieusement
sa cousine le malin du grand jour. Il n'y a que des amants bien épris pour témoigner une telle modération .lorsqu'ils se revoient devant témoins.
« — M. Alain Kerheguen... » présenta Herbert.
Mais Alain avait été prévenu par Jeanne de l'arrivée presque inexplicable de Rémy; on lui avait dit que, si le futur secrétaire montrait un extérieur doux et charmant, ce n'était peut-être au fond qu'un intrigant. Aussi, redoutant les complications parce qu'il était paresseux, et méprisant les caractères aimables qu'il appelait obséquieux et flagorneurs, ce fut à peine s'il inclina la tête lorsque Herbert lui nomma M. Rémy La Nérissaie.
Etil observait ainsi dans sa conduite <;ette franchise si apprécij&e dans le monde, cette droiture toute militaire qui
fait dire à maint héros en souliers vernis : « Je n'ai pas, moi, l'habitude de mâcher mes mots. » C'est du reste un bon moyen pour se tirer d'affaire et trancher les difficultés; on « n'y va pas par quatre chemins », et de cette façon, au moins, un malheur est tout de suite arjivé, on s'en trouve débarrassé, on ne l'attend plus.
Rémy ne laissa paraître aucun dépit, mais multiplia les grâces et les sourires, .adressant le tout à iNI. Nogoët et ne faisant ainsi qu'augmenler encore la méfiance, l'antipathie el le dédain d'Alain Kerhegucn. Naturellement indolent, celui-ci adorait les usages et la coutume; il se fût cru déshonoré d'agir une seule fois ainsi que tout le monde n'agissait point, riant toujours comme il fallait rire, ne disant que ce que l'on disait parlout et ne faisant jamais un geste inconnr.
Qu'on juge de son clégoùl lorsqu'il vit ce Rémy, dont le rôle auprès de sa cousine et dans la maison d'Herbert lui semblait déjà si suspect, se laisser ajler à ces façons insolites et cauteleuses, à ces exagérations de compliments et de gentillesses bonnes tout au plus pour les gens du Midi, les Italiens et les camelots ! Il n'en est certes pas ainsi dans la bonne société, et si les jeunes gens bien élevés disposent d'un riche vocabulaire et de fortes sentences pour exprimer leur blâme ou leur mauvaise humeur, ils ne se permettent pour admirer qu'une ou deux phrases, toujours les mêmes : « Un tel, avouent-ils, est un bien gentil garçon, telle chose n'est pas mal et Mme X, est très bien ». Voilà tout. Et un véritable élégant se fera scrupule d'employer le mot « beau »
s'il ne s'agit pas au moins d'un cheval.
LA CROIX DE MALTE il7
Qu'était-ce donc que ce Rémy qui ne craignait pas de passer outre à ces règles de bienséance, jetant les fleurs les plus délicates au vénérable Nogoët?
(( Mais sans doute, Monsieur, disait ce plaisantin, je vous connais depuis longtemps : Herbert m'a tant parlé de vous ! Je sais quelle part vous avez prise au lancement de la Chevalière... tout ce que cette maison doit ti votre initiative, à votre persévérance... Je m'intéresse beaucoup à l'activité humaine, aux affaires, et serais heureux de m'j^ instruire davantage sous la direction d'un maître tel que vous... » Alain Kerheguen n'en pouvait croire ses oreilles.
Pourtant le père Nogoët se disait :
« Ce garçon serait-il plus sérieux qu'il n'en a l'air ? » et Herbert s'étonnait avec une malice ingénue de la facilité qu'il y avait à gagner des sympathies.
aussitôt (juoii voulait s'en donner la peine.
— Mes eliei's amis, fit-il gaiement, voyons, ne re.slons pas sur la place à grelotter...
Et il entra le premier chez lui, pour donner Texemple, après avoir pris de force le bras de Xogoët. Jeanne alors s'avança, et Rémy s'effaça pour la laisser passer. Puis, comme Alain Kerlieguen la suivait, il le regarda bien en 'face et lui dit insolemment : « Oli I mais après vous, Monsieur... » Alain murmura de mauvaise grâce : « Pardon : » et se disposait à franchir le seuil sans plus de cérémonie, quand Rémy, ayant bien visé et d'un seul mouvement, se retourna soudain, le heurta comme par mégarde dans la porte et lui marcha de toutes ses forces sur le pied. Voilà un prétexte à querelle bien ridicule et puéril, mais
LA CROIX DE MALTE il9
.d'une application si aisée qu'on n'en devrait jamais employer d'autre.
Alain rougit et eut un involontaire mouvement du coude dont Rémy se trouva bousculé :
— Excusez-moi, fit celui-ci, mais excusez-vous à votre tour, je vous prie.
. — Allez-vous me donner des ordres ! riposta Kerheguen.
— Je vais vous appeler un voyou, .Monsieur.
Alain Kerheguen leva la main et gifla Rémy d'une merveilleuse façon. Puis la scène prit fin régulièrement, c'est-à-dire qu'Herbert et M. Nogoët, tout pâles, se jetèrent sur les belligérants, saisirent Tun par les épaules, l'autre par les poignets : « Mes amis... voyons... vous n'y songez pas... êtes-vous fous?... »
Kerheguen, qui avait giflé, s'apaisa le premier, et sortit en disant qu'il
resterait jusqu'à midi à bord de Y Elisabeth.
Rémy ne répondit rien, mais passa la main sur son front, puis se tourna vers Jeanne, muette de stupeur, et dont le cœur battait comme celui d'un oiseau qu'on va prendre. Craintivement, et pas à pas, il s'approcha d'elle, implorant : « Me pardonnez-vous, Madame, me pardonnez-vous?... Mais... » Venu tout près, il murmura : « Je déteste ce Kerheguen, comprenez-vous ? je le déteste ! » Et s'il n'ajouta point: « Parce qu'il vous aime », c'est que ses yeux en ce moment le laissaient bien entendre.
« Laissez-nous, ma petite Jeanne, fît Herbert : ces scènes ne vous valent rien... » Car déjà le maître de la Chevalière, vraiment né pour régner, organisait dans sa pensée les pourparlers et la rencontre, tandis que M. Nogoët répétait sans cesse, afin de tout arranger : « Non, vraiment, il n'y a pas de quoi fouetter un chat ! »
Du reste, le père Nogoët ne tarda point à s'esquiver, excessivement occupé, disait-il, mais en réalité parce que sa di-
gnilé ne lui permettait pas de se commettre en des affaires aussi frivoles.
Herbert au contraire prévoyait avec plaisir le rôle avantageux et facile qu'il allait jouer : il serait le médiateur, Tami des deux parties, le témoin omnipotent qui parle à son aise et persuade tout le monde. Aussi accepta-t-il aussitôt de seconder Rémy. A peine s'il écouta ses excuses.
— Je suis désolé, soupirait celui-ci, et n'ai jamais vu de duel plus idiot. Mais
.enfin, M. Kerlieguen a levé la main sur moi... Et dame! me voilà forcé de recourir à votre assistance contre un parent de votre femme. . . Je ne connais ici que vous. — ■ Mon petit Rémy, vous êtes mon hôte, et l'insulte eut lieu sous mon toit.
— Ce n'est pas assurément que j'en veuille à ce monsieur que je ne connaissais pas il y a une demi-heure...
' — D'autant qu'Alain Kerheguen est le garçon le plus correct : il ne pourra que regretter un moment de folie, j'en suis .bien sur.
— Regretter? mon cher, comme vous terminez cela ! Une s'agitpoint de regrets. 'On m'a fait une offense après laquelle on se bat. C'est du reste pure question d'hygiène : j'ai lamour-propre froissé et la joue salie. Lu bon coup d'épée, il n'y pa-
.raîtra plus.
— Un bon coup d'épée... Etes-vous sur de votre adresse, au moins ?
— Peuh ! j'ai ferraillé comme tout le monde, je saurai me tenir en garde.
. — Ce n'est guère !
— Sans doute, mais je blesserai pourtant M. Kerheguen.
Et Rémy prononça très paisiblement ces derniers mots parce qu'il avait observé que quiconque annonce sa victoire
avant un combat atténue au moins sa défaite, et double sa gloire s'il triomphe. « Il faut que cela soit arrivé paraccidenl », dit-on dans le premier cas; et dans le second : « Nous le savions, il nous avait prévenus ».
Herbert prit confiance à voir son ami si tranquille, et fut très satisfait de penser qu'il allait mériter comme premier témoin une bonne part d'éloges, lui aussi. Il imagina le déjeuner qui suivrait la rencontre, pendant lequel il comparerait les impressions de son client Rémy avec ses propres souvenirs : car il s'était jadis battu au pistolet, sans résultat, et avait une autre fois obtenu un non-lieu fort hono- 'rable après une dispute à la chasse. La dernière précaution que prit Rémy était donc inutile : « Vous me donnerez des conseils, dit-il. Je sais que vous avez l'habitude de l'épée. » Herbert, non
moins flatté que d'ailleurs décidé par avance à mener Kerheguen sur le terrain, serra en silence la main de son ami et s'en fut lui chercher un second témoin.
Il demanda ce service à M. Louis Béjaud. C'était un jeune homme nain, bouffi et lieutenant d'infanterie. Il mettait souvent ses gants trop étroits et ses bottines à hauts talons pour rendre, pendant l'hiver, visite à Mme Dupont-Slugget. Pendant l'été, il pensait mener la grande vie en allant jouer au tennis à Dinard et en naviguant dans la rade. Mais il prenait ce plaisir dans une méchante barque à voile, et il exécrait Alain Kerheguen pour la raison si juste qui veut que les propriétaires de petits bateauxexècrent ceux qui en ont de grands. On devine s'il fut enchanté de la double aubaine qui lui fournissait l'occasion de paraître dans un
événement dont on allait jaser, tout en se montrant désagréable à Kerheguen.
Vers onze heures du matin, Herbert et M. Bcjaud gravirent donc réchelle qui menait à bord de V Elisabeth. Long, luisant et ceint d'un filet d'or, le yacht d'Alain Kerheguen reposait au porl, sous sa garniture de rampes fines et de cordages blancs. Comme, depuis une heure, Alain surveillait de sa dunette les quais jet les moindres canots, il avait vu venir nos deux amis. Et sa colère fut grande à constater qu'Herbert avait accepté de servir ce Rémy, cet inconnu, ce drôle, cet aventurier ! Il découvrit là le plus noir témoignage de traîtrise etd'inimitié, jet dès qu'ils eurent mis pied sur le pont : ' — Je sais ce qui vous amène, Mes- ..sieurs, dit-il d'un ton fort désagréable. .J'ai télégraphié à l'un de mes amis de Dinan et j'envoie sur-le-champ chercher
l'autre à Dinard. Ils pouriojit être chez vous, Monsieur Dupont-Slugget, entre cinq et six heures de iaprès-midi. Cette heure vous convient-elle ?
— Mon cher Alain, commença Herbert...
^ — Monsieui' Dupont-Slugget, vous direz à mes témoins tout ce qu'il vous plaira. Mais pour l'instant, tenons-nousen là.
Et ma foi ! Alain Kerheguen, quoique -alors emmitouflé dans une énorme peau de bique, eut grand air en donnant ainsi congé à Herbert, qui rougit d'humiliation.
Quand ils se retrouvèrent seuls : « Quel poseur que ce Kerheguen ! » dit M. Béjaud par politesse. Herbert fit amèrement .observer que c'était surtout un ingrat, oubliant bien vite les bontés qu'on avait .eues pour lui : ce que Béjaud jugea se-
crètement fort comique, puisque Alain passait dans la ville pour l'amant déclaré de Mme Dupont-Slugget.
Après quoi ils se séparèrent, et Herbert s'en fut à sa distillerie. On avait convenu ce jour-là, pour épargner à Jeanne de la fatigue et de l'énervement, que Rémy déjeunerait dehors avec M. Béjaud, tandis qu'Herbert mangerait deux œufs et une côtelette à son bureau, dans lequel il ne pouvait se dispenser d'aller, prétendait-il. On le surmenait, et Rémy lui serait bien utile !
M. Béjaud, de son côté, s'en fut l>rendre le futur secrétaire, le conduisit dans un café où ils déjeunèrent mal, et tous deux se mirent à la recherche d'une paire d'épées. Rémy proposa que l'on fît quérir une voiture pour gagner du temps. Mais le lieutenant s'égaya : Rémy ne savait donc pas que les chevaux devaient
se mettre à genoux ou s'asseoir sur le derrière pour monter ou descendre les rues de Saint-Malo, et qu'un fiacre n'eût pu circuler au plus large endroit de la ville sans renverser des étalages et briser des vitres? Enfin, ayant erré quelque temps, ils ont trouvé chez un arquebusier embusqué au fond d'une ruelle deux lames pointues, lesquelles, ajustées à des poignées et à des coquilles que possédait Herbert, ne composèrent évidemment pas des armes de précision : « Mais cela suffira », répétait Rémy.
A cinq heures et demie précises, Herbert et M. Béjaud, fort préoccupés tous les deux, virent entrer dans le cabinet oi^i ils devisaient péniblement les témoins d'Alain Kerheguen. Le plus vieux, tout blanc et les yeux bordés de rouge, d'aspect terrible, présenta solennellement son compagnon : « M. Johnson ».
130 LA CROIX DK MALTI-:
Herbert connaissait fort bien ce grand Irlandais si doux, qui passait chaque année quatre mois d'hiver à Dinard avec une vieille maîtresse: Alain l'avait requis faute d'un témoin sans doute, et parce qu'il représentait au moins dans la perfection. Puis le vieux se nomma lui-même : « Je suis le vidame delà Maroise », et peu s'en fallut qu'il ne se saluât. Ce nom n'était pas non plus inconnu d'Herbert, car il savait qu'Alain possédait à Dinan un parrain, vidame authentique dont on ne parlait pas sans respect dans la ville. La prestance et rautorité de ce La Maroise émurent désagréablement les deux témoins de Rcmy.
— Messieurs, continua le vieillard, nous ne devons pas oublier que notre rôle est de conciliation.
Mais il avait une élocution si difficile
qu'on était à chaque moment tenté de l'interrompre, et comme il redoutait fort cet accident, le vidame bégayait sur un ton péremptoire en fronçant tyranniquement les sourcils. Ses tentatives de conciliation n'eurent aucun succès :
— Car on nous a giflés ! finit par dire Herbert.
— C'est qu'on avait bousculé M. Kerheguen, répondit M. de La Maroise.
— Par mégarde. ..
— M. Kerheguen soutient qu'on l'a fait exprès.
— Il se trompe!
— Monsieur, il en est sûr.
— Cela prouve son parti pris !
Le vidame devint pourpre :
— ■ Monsieur, vous n'êtes pas ici pour juger notre client.
Allons, les débats prenaient bonne tournure.
Herbert, furieux de s'être laissé aller à une telle inconvenance, se mordit la moustache et répliqua qu'après tout rien n'était plus simple : on allait immédiatement faire demander à M. La Nérissoie s'il avaitexprès cogné M. Kerheguen dans cette porte.
Aussitôt exécuté que dit ; un messager à bicyclette vole vers la distillerie, oîi Rémy attendait les nouvelles, et en rapporte quinze minutes après le billet suivant :
« Mes cliers amis, évidemment non !
Et je pense qu'on se moque de moi en me posant des questions pareilles. »
Rien à répondre : la déclaration est formelle et dûment signée. Il fautqueles témoins d'Alain reconnaissent à Rémy la qualité d'offensé, ce que le vidame ne fait d'ailleurs point sans relever le style impertinent du billet. Herbert exaspéré
tremblait d'impatience. Mais que faire contre Findomptable vieillard qui eût rigoureusement recommencé ses laborieux discours autant de fois qu'on les lui eût coupés? Mieux valait encore se taire.
Enfin, une rencontre à l'épée est résolue pour le lendemain matin. « Avez-vous des épées? demanda M. de La Maroise en partant.
— Oui, Monsieur.
— Sont-elles bonnes ? »
Herbert n'en pouvait plus. Il était grand temps qu'on se séparât.
Dès qu'ils furent libres, les deux témoins de Rémy sautèrent sur leurs chapeaux, leurs pardessus et coururent à la distillerie. Celle-ci était construite tout près de la ville, dans le faubourg de Rocabey; on y arrivait en moins de dix minutes.
Le froid de novembre aidant, ce soir-
là ainsi que la hâte d'apprendre à Rémy 4eurs débats avec la partie adverse, les compères traversèrent en courant la place, passèrent vivement sous les remparts et pressèrent le pas le long des chaussées et des avenues sombres jusqu'à la cour de la Chevalière, dans laquelle régnait un pur clair de lune électrique ; mais là, sur le perron d'une des deux porles. le plus touchant spectacle s'offrit à leurs yeux : M. Nogoët, tête nue, souriait, la main paternellement posée sur l'épaule de Rémy qui, l'air modeste et recueilli, semblait écouter le bonhomme avec une honnête attention.
11 y avait cependant deux heures à peine que Rémy, arrivé seul à la Chevalière pour y attendre les nouvelles, avait feint de ne pas vouloir déranger Herbert: « Le cabinet de M. Nogoët? » avaitil demandé, S'étant fait annoncer chez
cet homme redoutable, il lui avait dit: w Cher Monsieur, Herbert a la bonté de vouloir bien me seconder aujourd'hui ; je me reprocherais de l'importuner davantage, et je viens madresser à vous pour obtenir la permission de visiter La Chevalière... » M. Nogoët, déjà prévenu en faveur de Rémy par les bons propos du matin, et surpris en outre qu'on voulût passer la veille d'un duel à visiter une distillerie, — même la plus belle distillerie du monde, car le vieux ïeître ne doutait pas que la Chevalière ne la fût, — M. Nogoët avait déclaré qu'il la montrerait lui-même à M. La ISférissaie. Et s'étant levé, il avait quitté ses chères affaires sans plus tarder.
Les voilà donc tous deux errant à travers les différents bâtiments, parcourant les laboratoires, se mirant dans le ■cuivre des appareils, cheminant respec-
tueux devant les foudres immenses, se glissant dans les caves le long des réserves de cognac, pénétrant au sanctuaire où dorment en des jarres les herbes parfumées et, semble-t-il, tout le chargement de baumes et d'aromates que la reine de Saba fît porter derrière elle quand elle visita l'ermite Antoine. Ils virent des ouvriers escamoter des bouteilles, les faire passer en des caisses et avoir cloué celles-ci en un tour de main ; ils flânèrent entre des files d'ouvrières qui bouchaient, cachetaient, enveloppaient les flacons ronds. Rémy admira minutieusement et sans se lasser, amusé surtout par l'abondance prodigieuse de cette liqueur qui remplissait des tonnes gigantesques, mûrissait dans les sous-sols , était poussée en des tuyaux innombrables, montant jusqu'au second étage et coulant par maints ro-
binets, jet de cuivre ou filet d'or, — de cette liqueur dont ensuite des maîtresses de maison offriraient parcimonieusement à leurs hôtes un petit verre, un dé à coudre, et dont encore ceux-ci allaient n'accepter qu'une larme !
— Que de soins minutieux, s'écriait Rémy, que de travail, que de volonté chez celui qui a créé tout cela ! Et ma surprise s'accroît d'autant, je vous l'avoue, que je n'entends rien aux choses industrielles, de sorte que mettre debout la Tour Eiffel ou faire prospérer une affaire un peu considérable me paraissent des travaux également incompréhensibles et merveilleux. M. Dupont le père fut sans doute un esprit bien actif et bien fort ! Vous l'avez connu?
— Nous nous tutoyions. C'est lui qui a fait ma fortune et j'ai perdu le meilleur des amis le jour qu'il mourut.
: — Mais... puis-je être indiscret ? Vous ne me répondrez que si vous le jugez -bon.
— Allez donc, mon cher enfant, je vous en prie.
— Eh bien. . . Herbert... avec ses goûts d'art, de sport, d'élégance, son esprit attiré vers tout ce qui séduit sans contraindre, montre-t-il... beaucoup de goût pour sa maison ? S'en occupe-t-il, enfin, en adrainistrateur diligent, ou bien... en amateur ?
— Mon Dieu ! plutôt comme vous venez de dire. Je ne. Je. lui reproche pas :
- c'est son droit, et la maison va bien.
• — C'est donc vous seul qui veillez à tout?
Le père Nogoët grimaça modestement, .non sans complaisance, mais non sans amertume aussi lorsque Rémy ajouta : « On conçoit dû reste (ju'il se
repose eiitièremeiiL sur vous : sou travail ne servirait de rien, puisque nous échouons dans toute entreprise qui nous ennuie. Et je vous assure, Monsieur, que notre ami est le plus heureux des hommes avec rintelligence qu'il a, une maison comme celle-ci et un associé comme vous...
— Mais vous vous trompez, je ne suis pas l'associé de M. Herbert. Je suis son commis le plus important, son homme de confiance si vous voulez, et voilà tout,
— Bah ! je croyais », répliqua négligemment Rémy, en s'étonnant d'ailleurs qu'Herbert se contraignît à vivre à Saint- ]Malo : « Mais peut-être n'a-t-il jamais songé à se libérer, en somme?... On devrait le lui dire... »
Et puis, quoi I la sympathie a ses lois. Elles agirent sur le pèreNogoët,étourdi,
câliné et déconcerté par ce godelureau qui lui parlait déjà de ses intérêts. Il le mena s'extasier du haut en bas de la Chevalière, le conduisit dans les annexes, à la scierie, dans les bureaux^ lui fit prendre tous les ascenseurs et parcourir tous les couloirs, passer son doigt sur les métaux si bien fourbis, vérifier les mélanges, apprécier le fonctionnement des machines, — et lorsque enfin les ateliers fermèrent, il voulut que Rémy lui promît de revenir le voir quelquefois. Puis il l'escorta jusque sur ce perron où Herbert et M. Béjaud les avaient aperçus.
— Eh bien ! c'est pour demain matin, à l'épée, s'écrièrent ceux-ci.
— Parfait, mes amis! On tâchera de tirer proprement.
— Voulez-vous que je m'occupe du médecin? proposa Béjaud,
— Laissez donc, je n'en ai pas besoin !
Le soir, chez Herbert, Jeanne se fît excuser : elle ne pouvait dîner à table, elle avait la migraine et s'était mise au lit. Rémy sentit son cœur se serrer à ce mensonge évident. Contraint d'écouter Herbert, de parler, de rire et d'avoir l'air bien crâne, il se demandait si Jeanne un jour pourrait l'aimer. Les aventuriers sont à plaindre, dont trop souvent l'amour et la fortune roulent ensemble comme des dés.
; En arrivant sur le terrain, non loin de la ville, dans un jardin bien clos, Rémy jie se montrait pas trop nerveux. Deux fois déjà il s'était battu, dont une àlépée: blessé à lépaule^ n'ayant ressenti qu'un choc très vif avec un bon coup de fouet, il avait néanmoins passé ce jour-là pour s'être fait « sérieusement moucher ». Tel est le terme consacré. Et la considération dont il jouissait alors s'en était beaucoup augmentée. Mais en somme cette blessure appréciée se trouva guérie le dimanche suivant.
Elle eut pourtant ce résultat de Tame- 4ier à fréquenter, quoique sans assiduité, la salle d'armes de son cercle, où il travailla plus spécialement Tépée et apprit cette manière lâche et vilaine de se battre, Tarme très tendue, le geste prudent et rare, ce jeu de père de famille qui ne permet guère de toucher qu'au bras, voire à la main, et qui rend nos duels un peu godiches.
Il n'ignorait pas que seuls les escrimeurs d'une force peu commune peuvent mettre en danger un adversaire décidé à ne rien risquer. Or Kerheguen n'était point réputé pour une fine lame. Cependant il connaissait les armes, affirmait Herbert. Et d'autre part il avait assurément gillé Rémy, la veille, d'un geste bien franc et spontané, ce qui dénotait en lui de la résolution : il se pouvait donc qu'il se livrât dans le combat
et attaquât bravement. Mais comme aussi tout dans sa mise et dans ses phrases quelconques indiquait la crainte de différer d'autrui, Rémy finit par conclure que sans doute son adversaire allait se battre très correctement, sans peur ni mièvrerie, mais de loin, comme tout le monde. A moins qu'il ne perdît la tête.
Le médecin, que Béjaud avait convoqué malgré la fanfaronnade de Rémy ne tarda pas à sonner à la grille du jardin et, peu de minutes après, survinrent à leur tour Alain Kerheguen, son docteur et ses témoins. Coiffé d'un chapeau haut de forme, la vidame de La Maroise s'avança, solennel, presque tragique, et salua profondément. Quel mélodrame s'imaginait-il donc jouer, ce bon vieillard? L'Irlandais Johnson le suivait comme une ombre timide.
Heureusement pour M. de La Maroise,
toutes les conditions du combat avaient été bien réglées d'avance, 11 ne serait donc point forcé de parler longuement ni de discuter, ce que jamais il n'eût pu faire dans l'état de surexcitation où il se trouvait. Déjà offensé, en effet, par la désinvolture qu'Herbert et M. Béjaud affectaient au contraire de lui, il cachait mal son mécontentement de ce M. La Nérissaie qu'il voyait pour la première fois, et qui ne lui semblait pas sérieux. Herbert plante une canne au milieu d'une allée, puis compte vingt pas de chaque côté, plante deux autres cannes et revient vers le vidame : « Le terrain est fixé, dit-il, nous n'avons plus qu'à tirer les places. » M. deLaMaroise, sansrépondre, se rend à la canne du milieu et recompte sévèrement les vingt pas, de part et d'autre. Lorsqu'il a terminé son arpentage : « Voulez-vous que nous nous dé-
péchions un peu ? ajoute Herbert. Ces messieurs vont prendre un rhume. »
C'était bien vrai qu'il faisait froid ce matin-là. Mais le vieillard « en avait vu de plus rudes », naturellement, et il accomplit les cérémonies du tirage au sort avec une héroïque indifférence.
Entîn, c'est terminé : le sort a favorisé Kerheguen, sans profit, du reste, puisque l'absence du soleil rend vain le choix de la place. M. de La Maroise dirigera le combat. On amène les deux adversaires.
— Messieurs, leurditHerbert, rappelezvous que l'usage delà main gauche...
Mais il est interrompu : « Pardon, bredouille le vidame, c'est à moi seul désormais d'élever la voix ici... »
Herbert rougit : encore une faute !
Bref, La Maroise prononce tant bien que mal les paroles d'usage, et « Allez, Messieurs ! »
A ce commandement, Alain Kerheguen prend aussitôt la position réglementaire du tireur raisonnable, qui ne s'expose guère et ne va pas commettre de folles attaques. Allons, il n'y a rien à faire — au moins pour cette reprise-ci. Kéiny bouge à peine : les fers se battent à petits coups et se cherchent avec sagesse. Le temps de se manquer plusieurs fois le poignet, et la reprise est terminée. Une minute darrèt.
Mais pendant ce repos de soixante secondes, Bémy change complètement d'allure. Son visage peu à peu s'éclaire et s'égaye. Il semble se dire : « Ce n'est que cela, Kerheguen? Ce n'est lien. » Il regarde son adversaire cl sourit avec une expression d'aimable insolence et de parfaite sécurité. Puis il se fend dans le vide, gracieusement, comme à la salle d'armes pour éprouver la force çt la sou-
plesse de sa jambe gauche, dont il rectifie complaisaiiiment la position. Il se relève et jette de nouveau les yeux sur Alain, le toise des pieds à la tête, paraissant l'examiner en dilettante et décider sans hâte de l'endroit qu'il faudra toucher. Il effile sa moustache, se polit les ongles, enfin pousse à l'excès l'impertinence... Le résultat de ces excentricités fut qu'à la seconde reprise Kerheguen exaspéré, courageux d'ailleurs et trop gonflé de respect humain pour se mettre à faire aussi le baladin, perdit toute mesure et marcha sur Rémy avec une imprudence telle que celui-ci, s'il eût bien su l'escrime, eût pu le blesser tout raide, dès le premier pas. Mais que pouvait faire Rémy ? Avoir du sang-froid ? Il en eut en reculant jusqu'à la limite marquée sur le sable.
— Halte !
Ils n'ont le droit de dépasser qu'une fois cette limite. On les replace alors au milieu du champ, mais si après cela l'un d'eux recule encore, on lui rendra deux mètres seulement. M. de LaMaroise rappelle aux combattants cette clause du procès-verbal. Là-dessus : « Je ne recule jamais qu'une fois par assaut », dit Rémy à haute voix.
— Chut! lui murmure Herbert, ne parlez donc pas sous les armes !
Cependant Alain Kerheguen, hors de lui, gronde entre ses dents : « C'est ce qu'on verra... » Et à peine les épées sonteîlesjointes qu'il se précipite comme un furieux !
— Halte !
Alain Kerheguen, debout, tout droit, tout pâle, a la joue gauche déchirée. 11 est blessé jusqu'à l'os et la chair saigne, comme coupée au couteau. Aussitôt les
médecins de s'empresser, les témoins de les prétendre aider, — et Rémy, qui vient d'être en péril de mort, sent que son cœur bat à grands coups. Il ne rit plus. Il a gagné pourtant.
Puis, pendant que le blessé, livide, reprend ses esprits et ouvre peu à peu des yeux douloureux et chargés de rancune, les quatre témoins rédigent à la hâte un procès-verbal de rencontre et se séparent cérémonieusement. Les deux adversaires ne se sont même pas serré la main : à quoi bon ?
Mais maintenant, dans le coupé qui les ramène vers Saint-Malo, Herbert félicite de sa victoire son cher, son brave Rémy, dont toute la ville saura demain qu'il a servi la vaillance et protégé l'honneur... Celui-ci pourtant fronce tristement le sourcil :
— Ce n'est pas moi le vainqueur dans
toute cette affaire, allez, croyez-le...
Vous comprenez que ma situation chez vous devient très délicate : j'ai blessé un parent de votre femme, un ami peut-être, ne l'oubliez pas. Il le fallait, puisqu'il m'avait gravement .offensé. Mais, l'honneur satisfait, ma présence chez vous n'est plus possible, et vous le sentez comme moi .
Parbleu ! Herbert s'attendait bien un peu à cette décision de Rémy, et cependant il en fut très contrarié, presque fâché. Ouoi ! au moment où il pensait pouvoir compter définitivement sur la reconnaissance, les services et la compagnie de sou ami, celui-ci prétendait le quitter? Et cet Alain qu'il jugeaità présent sot, importun et déplaisant aurait ainsi le beau rôle en dépit de tout... De sorte que le battu dans ce duel où ui> vieux témoin gâteux n'avait en outre
cessé de lui faire la leçon, le battu, mais c'était Herbert, puisqu'on chassait le compagnon qu'il avait amené de Paris, puisqu'on le privait d'un utile secrétaire... Allons donc ! Rémy n'ëtait-il point venu à Saint-Malo ruiné, perdu et sur le point de devenir bureaucrate en province?
Très vite et tout d'un coup, Herbert prend son parti et propose franchement à Rémy de demeurer près de lui en qualité de secrétaire particulier et non plus d'ami...
— Vous n'y pensez pas? s'écria Rémy, Et votre femme, qu'en dirait-elle ?
— Ah ! mais coci ne la regarde plus, répliqua durement Herbert. Il ne s'agit plus ici de rapports mondains ou amicaux, mais de vos intérêts et de mes affaires.
Et son regard devint en même temps aussi méchant que celui d'un gosse dont on aurait voulu troubler la partie de
billes. C'est que Herbert n'entendait pas qu'on le gênât dans ses projets, étant égoïste et despote comme un enfant gâté. Ilcomplétadonc sa proposition sans plus s'occuper de Jeanne : Rëmy veillerait à la publicité de la Chevalière, spécialement, puis aux cercles, aux comités, répondrait à des lettres, élaborerait des projets, recevrait certaines visites ; il habiterait dans la ville, à son gré, et viendrait seulement dîner chez Herbert quand ça lui chanterait.
n n'avait pas encore été question d'appointements. Rëmy jugea qu'il fallait accepter à ce momenl-là. En somme, on lui proposait le pain quotidien en échange de quelques services. Or, que voulait-il d'abord ? Gagner sa vie ?
C'était fait. Puis encore, être aimé de Jeanne. Voici déjà qu'il restait près d'elle.
Coimne la voiture passait sous les remparts, il consentit donc, mais en ces termes: « Eh bien, mon cher ami, je suis si pauvre que je ne puis refuser, mais à une condition : c'est que, dans quelque temps, si je ne juge pas ma présence auprès de vous indispensable, enfin si mes services demeurent par trop au-dessous de ma reconnaissance, vous me laisserez alors vous quitter sans m'en vouloir. Quant à l'argent, je ne prendrai que ce que vous donnez aux plus modestes employés de vos bureaux... Estce dit ?
— C'estdit I affaire conclue! Etmaintenant, à demain les choses sérieuses, et causons escrime : que pensez-vous, sur le terrain, d'une bonne septime enveloppée?... »
'Le coiq:)é s'arrêta enfin devant la maison sur la petite place. On ouvrit aussi-
tôt : la iiouvelleduduel s'étant répandue, tous les domestiques, tous les voisins en attendaient curieusement le résultat, et des visages se montraient à toutes les fenêtres.
— Madame est là? demande Herbert.
— Non, Monsieur, Madame est sortie.
Hélas ! Oui, Madame était sortie...
Madame en ce moment priait à l'église,
Herbert, en la quittant le matin, lui avait dit : « Ne craignez rien : ni Alain, ni Rémy ne seront si fous que de s'écharperpour une telle sottise ! » Il était assez invraisemblable, en effet, qu'ils se voulussent tuer quoique Jeanne sût bien quelle cause secrète avait animé son ami contre La Nérissaie. Mais Jeanne était à sa toilette ; c'est dire que le plaisir qu'elle avait à s'embellir encore
la rendait tout à fait optimiste. Tant qu'une femme est en fleur, tant qu'elle s'éveille chaque jour plus épanouie, tant que sa fraîche poitrine sort du bain plus rose et plus blanche et que ses cheveux se rebellent davantage sous le peigne, soyez certain que tout le chagrin que vous lui causâtes et tous les papillons bleus du soir ne feront pas qu'elle ne se sourie gentiment au matin dans sa glace, ni qu'elle n'accepte — ne fût-ce qu'un moment — la vie comme un joli cadeau du ciel.
Jeanne avait donc pensé : « Sans doute, l'un blessera l'autre au poignet, après ils se serreront la main et ce sera fini. » Et puis elle s'était mise à ciseler sa chevelure lumineuse — et on lui avait apporté une lettre d'Alain.
, Ah ! le maladroit prétendant ou le niais amant qui s'en venait chercher que-
relie à son amie plutôt que de la flatter par trop de confiance ! Faux galant homme en vérité qui avouait tout cru son dépit et tourmentait sa maîtresse, quand celle-ci eût eu besoin qu'on l'aimât mieux au contraire ! Et pauvre éléî^ant qui, au moment de se battre, envoyait des phrases solennelles à une femme au lieu d'une gerbe de fleurs avec un madrigal !
Alain avait écrit :
'( Je m'étonne, ma chère Jeanne, de ne pas avoir eu de vos nouvelles depuis liier matin. Vous auriez peut-être pu, sinon me voir, du moins me faire tenir un mot. Vous n'ignorez cependant pas ce qui me fît quereller avec le La Nérissaie, puisque vous avez pris soin de me raconter par le menu la façon dont il s'est à Paris glissé dans l'intimité de votre mari, jusqu'à venir ici, chez vous... Oui,
VOUS m'avez décrit dans tous ses détails la façon dont il savait engager les plus méfiants à sa fréquentation, et l'on eût dit en vérité que le charme avait opéré sur vous-même. N'allez pas croire pourtant que je vous soupçonne de sympathie pour Un bas intrigant ; je ne vous fais pas cette injure ! Seulement, je comprends que les trop longues affections lassent à la fin ; la mienne dure depuis trop d'années, et il est temps d'y mettre un ternie, vous venez de me le faire entendre. Yous savez, Jeanne, que je me bats ce matin. Or, que je sois blessé ou que je corrige le drôle, j'ai pris le ferme parti de méloigner de vous... Je voyagerai, j'oublierai peutêtre. Je vous ai donné trop de ma tendresse et de mes pensées pour me con- .téhter, ma chère et faible amie, d'une afTection si tiède, si inattentive et si réservée. Adieu, et, quoi qu'il arrive, rap-
pelez-vous combien j'aurais su vous aimer ! .
« Alain. »
Jeanne reçut cette lettre en plein cœur, et, sous le coup, se révolta. Comment ! mais elle avait cru bien faire en s'abstenant de toute marque d'incertitude ou de crainte ! Son ami se battait? Eh bien î mais c'était un incident, dont elle ne s'occupait même pas. Son silence était en outre un assentiment délicat à ce combat qu'elle avait provoqué. Et puis, il y avait dans tout ce duel on ne savait quel mystère qui la troublait et à quoi, depuis la veille, elle ne cessait de songer; il ne lui semblait pas que ce fût Alain qui eût fait naître toute la querelle.
Quand on se bouscule dans une porte, si ennemi soit-on de qui vous a heurté, on ne va pas sur le terrain pour cela : ou bien il faut une muette complicité
dans le projet de se couper la gorge chez les deux hommes pour qui cette porte se sera trouvée trop étroite. « Tu es si jolie... » lui soufflait sa coquetterie. Puis le diable la tentait mieux encore, et elle se disait : « En tout cas, M. La Nérissaie est parfaitement convenable avec moi, et je n'ai pas un mot à lui reprocher. » Mais...
Mais, comme un angélus lointain, un souvenir vint alors à s'éveiller en elle, puis deux, puis trois, et presque tous lui murmuraient le même nom, celui d'Alain, et lui parlaient du même amour et lui rappelaient le même visage : premier communiant, collégien, jouvenceau, soldat, déjà vieilli, et enfin, ainsi que tant de fois elle l'avait vu sur son yacht, dans la brume du matin ou du soir, fuyant ou revenant avec le flot...
Voici d'ailleurs quelle était l'histoire
de Jeanne : elle naquit à Dinan, près Saint-Malo ; elle fut au couvent à Paris, puis revint à Dinan pour y être jeune fille. Son cousin. Alain Kerheguen était lui aussi né à Dinan : ils jouèrent donc ensemble et se quittèrent à Tàge ingrat, pendant lequel ils ne se virent guère.
Dès qu'Alain eut des moustaches, il s'en fut les faire friser ailleurs et resta ensuite si longtemps dragon qu'on l'oublia. Mais il existe une jolie rivière qui serpente en Bretagne et coule de Dinan jusqu'à Saint-Malo : c'est la Rance, sur laquelle bateaux grands et petits naviguent tout l'été. Un jeune homme, qu'on appelait Herbert Dupont, y conduisait un canot à vapeur tout blanc dont il était fier. Il arriva que le jeune homme rencontra la jeune fille et l'aima : en ce temps-là, iln'était encore qu'à demi gâté par la vanité. Il poui'suivit tendrement
raventure et pendant tout un automne vint chaque jour à Dinan. Que la bise soufflât, qu'il tombât de la pluie, du brouillard ou qu'il fît froid à pierre fendre, le canot blanc remontait la Rance, courait sur la mince rivière qui se joue à travers champs, glisse sous l'herbe, creuse ou caresse sa rive. Herbert souriait de loin à Jeanne qui l'attendait sur le quai de Dinan, transie et emmitoutlée jusqu'au nez dans des pèlerines ; puis tous deux montaient à la ville, où l'on déjeunait en famille devant un grand feu ; après quoi c'étaient de suaves parties d'échecs : « ^'ous pouvez prendre, monsieur, si cela vous fa il plaisir », disait Jeanne doucement... Elle avait une dot raisonnable, et le mariage se fit à Saint-Malo, par un beau jour de neige. A peine Alain Kerheguen y parutil entre deux trains.
Là-dessus, la mère de Jeanne, puis le père Dupont, puis l'auguste lady Dupont née Slugget moururent coup sur coup, et les nouveaux époux se trouvèrent en deuil irréparablement. Lorsqu'ils purent enfin sortir et paraître à Paris, Herbert ne tarda pas à gagner une assurance déconcertante. Des sports oij il s'entendait et des mœurs anglaises qu'il connaissait un peu, du roman nouveau qu'il avait lu et de la dernière exposition de peinture dont il avait fait le tour, sa faconde s'éleva bientôt à tous les sujets de conversation, môme à ceux qui lui étaient entièrement étrangers. Et quand ses séjours à Paris se furent multipliés et que ses relations se furent étendues, quand il se fut fait présenter dans tous les cercles accessibles, lorsque surtout il se fut mis h courir les marchands de bric-à-brac et à acheter des bibelots, il
se crut définitivement une sorte d'homme universel et de dandy, un arbitre des élégances à la manière de Pétrone, et le snobbisme le plus ingénu, la fatuité enfin l'achevèrent.
Jeanne ne put l'admirer. (( Il n'y a rien à faire, se dit-il ; elle est bête. » Mais il cessa complètement de s'occuper d'elle, ne lui parlant que de ses robes, de la pluie et du beau temps et la traitant comme une enfant. Il la trompa même négligemment et sans méchanceté.
C'est dans ces circonstances qu'Alain Kerheguen, ayant acheté un yacht, s'en vint régulièrement passer plusieurs mois par an h Dinard et reprit avec sa cousine des relations qui en étaient restées à « Loup y es-tu ? » et « Picoti, picota... »
Or Jeanne adorait ses souvenirs d'enfance : une maison qui à Dinan avait pignon sur rue, un perron d'où elle avait
fusillé desApaches imaginaires, un coin de jardin oî^i elle s'était cachée, une lablo sous quoi elle avait hiverné, son cousin Alain avec qui elle avait joué, tout cela lui serrait délicieusement le cœur... Et voici que cette affection qu'elle avait crue sincère et durable s'éloignait d'elle à présent : Jeanne se mit à pleurer, laissant aller son gros chagrin.
Il y a pour les femmes en peine un asile que Ion entretient à grands frais dans toutes les villes et jusqu'aux plus petits villages de France : c'est l'église. Pas une blessée, si elle est encore modeste et soumise, si ses lèvres n'ont point désappris les murmures qui mènent au paradis, pas une enchantée qui n'aille se plaindre là du charme qui la lie. Elles disent : «■ Mon Dieu, délivrez-moi...
Sainte Vierge, consolez-moi... » et prient parfois: « Rendez-le-juoi... »'
Jeanne mil un chapeau, une jaquelle cl s'en fut à Téglise. Elle ne pouvait point, n'est-ce pas, aller quêter des nouvelles du duel sur la grand'route ?
Elle se fit toute légère pour entrer dansl'ancienne calliédraledc Saint-Malo, oîi les pas sonnent si Ton n'y prend garde. Agenouillée au fond d'une chapelle : « C'est ma faute, c'est ma faute... » se mit-elle à chuchoter. « Pardonnez-moi. punissez-moi... » Puis sa pensée quitta les mots, vagabonda, s'attrista, })uis s'arrêta, de chagrin : « Oui me consolera?... » de découragement: « (Jui m'aimera ?... »
Le bon Dieu est bien servi dans ses églises : il a des confessionnaux où on lui dit tout et où l'on répojid pour lui. Jeanne aperçut près d'elle celui de l'abbé Haag, devant lequel une Bretonne en coiffe blanche se repentait de ses péchés,
tandis qii'i.iiic autre s'y soulageait des siens. Jeanne connaissait bien l'abbé Ilaag : si elle se confiait à lui, il allait l'apaiser sans doute, et l'attente des nouvelles en paraîtrait moins longue — moins coupable peut-être. Quand elle serait en état de grâce, le duel aurait pris fin, et son angoisse passé comme un mauvais rêve. La jeune femme fit donc en une minute son examen de conscience, qui était toujours prêt, ses péchés ne variant guère, et s'agenouilla bientôt, le cœur battant, dans la pénombre du confessionnal.
Après quelques instants de prières et d'émotion, elle commença de glisser une à une ses fautes dans l'oreille de l'abbé Haag. Celui-ci, comme endormi derrière son grillage de bois, ne dit mot tout d'abord; en effet, sauf quelque paresse, sauf un grand défaut de douceur et de
charité, sauf encore un goût immodéré pour sa jolie personne, Jeanne n'avait failli à aucun devoir de dévotion, ni succombé à l'envie, à la gourmandise, à l'avarice, ni même à la colère; mais, par exemple, elle avait menti...
— Ah ! interrompit l'abbé, combien de fois?
— Souvent...
— Et pourquoi ?
— C'est que... mon père... j'aime quelqu'un.
— L'aimez-vous bien fort, mon enfant ?
Jeanne balbutia : « Oui ». L'abbé reprit : «Etiez- vous mariée quand cet amour vous prit?... Oui. Et... avez-vous donné des rendez -vous secrets ? Fréquemment? »
Jeanne baissait la tête en silence. Elle dut la baisser encore lorsque l'abbé lui
demanda : «■ N'avez-voiis pas été. . . imprudente pendant ces rendez-vous ? N'avezvous point échangé... d'autres marques d'affection que des paroles? » Il attendit un peu : « Enfin, mon enfant, avez-vous commis quelque faute irréparable ? »
Mais, cette fois, Jeanne répondit :
— Non, mon père.
Sa confession était finie. L'abbé le comprit, la laissa s'accuser encore de quelques peccadilles et lui débita un petit sermon sur cet attachement dont elle venait de faire l'aveu avec tant de confusion. L'abbé Haag, parbleu ! savait comme toute la ville de qui Mme Dupont- Slugget était si fort l'amie. Mais, naïvement, il s'étonnait qu'un lien plus grave n'eût point uni ces deux jeunes gens.
Quoi qu'il en fût, il lui remontra la sainteté du foyer conjugal, le danger des tendresses étrangères, les supplications
qu'elle devait adresser au ciel pour obtenir des enfants, et la nécessité qu'il y avait de rompre les relations, au moins jusqu'à ce que tout péril fût écarté, avec l'objet d'une affection aussi condamnable aux yeux de Dieu, ainsi soit-il. Et il termina là-dessus, la laissant excessivement contrite et dans un état aussi douloureux qu'équivoque et incertain; sans doute, elle se sentait allégée de son secret maintenant et n'avait plus un seul pécbé sur la conscience; mais c'était bien la peine en vérité de s'être fait défendre toute visite au pauvre Alain qui, peut-être en ce moment, était blessé, en danger même !
Voyant briller deux larmes, l'abbé, très pieux, bénit le ciel d'un si prompt remords, et, sous réserve d'une pénitence bénigne, donna de tout son cœur l'absolution à cette femme charmante qui avait beaucoup aimé et si peu péché.
Un quart d'heure plus tard, Jeanne apprenait de la bouche d'Herbert l'issue du duel : « Mais les médecins affirment que ce n'est absolument rien. Alain conservera seulement une cicatrice, ce qui ne messied pas dans un visage d'homme... » Il lui apprit encore qu'elle déjeunerait seule, Rémy ayant invité ce matin-là ses deux témoins pour les remercier de leurs bons offices. « Et à ce propos, l'affaire est conclue entre nous, vous savez? Rémy devient mon secrétaire ; cela s'est très bien arrangé ; mais il a tenu à ne pas habiter ici, à n'y point manger non plus, enfin à garder toute sa liberté. Quant à sa brouille avec Alain, mon Dieu, advienne que pourra ! L'honneur estsauf à présent: ils peuvent, s'ils le veulent, se serrer la main. »
Que répliquer? Toute dispute eût été vaine. Jeanne envoya seulement dans
l'après-midi son domestique s'enquérir d'Alain. L'abbé avait défendu les visites, mais ceci n'en était pas une, n'est-ce pas? A bord de V Elisabeth, on répondit que M. Kerheguen, quoique soufTrant beaucoup, était parti pour Dinan avec M. de La Maroise; qu'en outre, on avait ordre de désarmer et de passer ainsi l'hiver à Saint-Malo.
Le domestique rapporta ces propos à Jeanne ; celle-ci le dépêcha aussitôt vers Dinard, dans l'espoir qu'il obtiendrait plus de renseignements en s'adressent à la villa même qu'Alain Kerheguen y possédait sur la côte, et qui se nommait si bêtement la Vigie. L'homme en effet y apprit qu'on venait de recevoir une dépêche de monsieur, qu'on s'apprêtait à faire les malles pour retourner à Paris, et qu'on allait fermer la maison.
Lorsque Jeanne, atterrée, connut donc
ainsi la fuite d'Alain, la nuit était déjà tombée sur la ville. Le rocher de Saint- Malo, toutes lampes allumées, devait briller sur la mer sombre comme une citadelle où l'on eût faitle guet partout. On y rencontrait déjà, louvoyant parles ruelles, ces terre-neuviens à tête de saint Joseph, ces pêcheurs sur les joues de qui on ne sait quelle herbe marine a poussé, ces vieux au visage de bois, ces revenants du pôle qui, pendant cinq mois d'hiver, attendent, en se traînant de bouge en bouge, qu'on se rembarque. Et ^éjà les promeneurs paisibles devaient s'écarter de certains passages vraiment trop noirs entre les maisons menaçantes, de certains carrefours effrayants où les cabarets rougeoyaient trop sous des lanternes à pendre les aristocrates.
Dans son fauteuil profond et doux, à la lueur que ménageait un abat-jour épais^
ses petits pieds au feu, le cœur bien las et les mains ouvertes, Jeanne rêvait. Elle eût voulu traiter ses souvenirs ainsi que jadis Pénélope ses tapisseries : les défaire, un à un, fil par fil, et tout éparpiller auvent... A ce moment, la porte, en bas, sur la place, fut ouverte et refermée.
Une demi-heure après, la servante vint dire que M. La Nérissaie demandait à parler à Madame.
Un signe de tèlc, un soupir : « Qu'il entre... » Et, précédé d'un parfum léger, Rémy se glissait dans la pièce.
— Bonjour, Madame...
Il était habillé pour le soir et si pàl«' dans ses vêtements fins, si hésitant, si craintif qu'il fit à peine diversion dans ce boudoir. Jeanne regarda les poignets frêles et les yeux de velours du jeune homme : ce n'était point là le physique d'un bretteur, certes, ni d'un querelleur
brutal. L'étrange aventure que tout cela !
— Asseyez-vous.
Il s'accouda non loin d'elle, et, après quelques instants de recueillement et d'émotion, il commença de s'accuser, avouant à Jeanne qu'il avait causé tout le mal. « C'est ma faute... » Jeanne, très troublée, se rappelait sa confession du matin ; il lui semblait que Rémy venait maintenant à elle, ainsi qu'elle-même était venue à la miséricorde divine; elle avait demandé à l'église la paix et le pardon, voici qu'il implorait d'elle les mêmes chosçs ; elle avait prié à genoux, et il était presque agenouillé devant elle...
— Mais, balbutia-t-elle, vous ne connaissiez pas M. Kerheguen...
— Si, Madame, je l'ai vu... Je l'ai vu le 21 octobre, au Luxembourg.
Jeanne pâlit et ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, Rémy était toujours là qui la suppliait, plus humble et malheureux, attendant un mot : il avait risqué sa vie ce matin, il la lui offrait encore. Alors, moins prudente que bonne, Jeanne, malgré sa volonté, ne put refuser toute absolution à ce Rémy qui savait aimer, en somme, et garder un secret.
Rémy loua un appartement de jeune homme pauvre, composé de deux chambres, dans lesquelles, au bout de peu de jours, à force d'y avoir médité et de s'y être souvenu de ce qu'il aimait, il se trouva comme chez lui. Déjà il croyait y lire au plafond et sur les cloisons ses maximes familières, par exemple : « Ne flâne pas ! «ou encore: « C'est la richesse qui fait le bonheur. » Et déjà y voyaitil sourire à son chevet quelque pastel imaginaire de Jeanne, dame de céans.
Il Taimait. Le lendemain du duel, demeuré seul un instant dans le salon de Dupont-Slug'get, Rémy avait recueilli sur un fauteuil une veste de vizon que Jeanne venait d'y oublier. Le vêtement gardait jalousement au creux de sa fourrure un parfum : le soulevant, Rémy l'avait porté jusqu'à ses lèvres, donnant ainsi à Jeanne presque un baiser. Il l'aimait.
Rémy avait loué ses deux pièces au premier étage d'une fort grande maison contiguc à l'hôtel d'Herbert. Dans Saint- Malo, les logements exigus et modestes se trouvent aux étages inférieurs, tandis que l'on a construit tous les beaux appartements, salons et chambres d'apparat au cinquième, voire au sixième; c'est qu'il y faut monter en effet pour découvrir par-dessus les^ remparts la mer grise, verte ou bleue. Mais, de ses fené-
trcs, le nouveau secrétaire pouvait contempler les quelques arbres de, la place Chateaubriand, avec les tours qui l'enclosent. C'est là qu'entrent et sortent par la porte fortifiée de la ville les gens du port, les bourgeois et des marins de tous les pays. Là s'élève le Château, énorme donjon construit jadis pour abriter des arbalétriers etmasquerdes couleuvrincs.
Aujourd'hui, hélas! on nous l'a changé en caserne ; mais on ne l'a pas démantelé, du moins, si les meurtrières n'effraient plus personne, etla tourQuiquengrogne est toujours debout ! Là encore, en été, les Malouins avec leurs épouses s'en viennent à l'ombre faire les agréables, écouter la musique et boire autour de cent petites tables la verte absinthe et le café glacé. En hiver, les feuilles sont tombées, les tables rentrées, et l'on ne voit plus dehors que le pauvre pioupiou
qui, l'arme au bras, monte sa garde bien inutile devant le vieux donjon.
Après qu'Herbert eut fait accepter à Rémy des appointements, le secrétaire établit son modeste budget, loyer minime, menus frais, chauffage, pension dans un café voisin, nommé « Bar des Corsaires ».
Ce lieu était tout à la fois la Bourse et la place publique de Saint-Malo. A la vérité, il existait bien un Cercle de la Marine, mais, les jeunes gens n'y allant guère et les vieillards seuls s'y plaisant, il tombait en désuétude. Et depuis que le patron des Corsaires avait fait établir chez lui un véritable bar, jouvenceaux et négociants, officiers et rentiers s'y coudoyaient sans gène. On venait là bonnement prendre son cocktail ou déguster son eau de Vichy. Vous y distinguiez de belles figures de philosophes
qui disputaient du Gouvernement dans l'obscur dialecte adopté par les Parlements de tous les pays. Plus loin se groupaient certains notables qui nommaient un mal de tête une « céphalalgie ». D'autres causaient d'affaires, d'autres encore narraient sans cesse leurs voyages.
Et il y avait enfin, errant parmi tous ces hommes, les cinq à dix demoiselles qui, dans chaque petite cité de province, sont chargées d'apaiser la mélancolie des vieux garçons et de fournir abondamment la ville de querelles et de rancunes.
Ajoutons que ce lieu de débauche modeste, toléré, favorisé même par les dames malouines (qui presque toutes parlaient en mutinant du « Bar des Corsaires ))) était protégé contre les regards indiscrets par des vitraux coloriés sur lesquels on voyait les portraits de ce-
lèbres corsaires malouins, Duguay- Trouin, Alain Porée, Goiiin de Beauchesne, Robert Surcouf; que l'illustre et envié Herbert Dupont-Slugget venait souvent y accorder des poignées demain et y parler anglais au barman ; qu'on y prenait le ton du pays et qu'on y pouvait faire aisément de nombreuses connaissances, et l'on comprendra pourquoi Rémy le choisit de préférence à ce « Café International », par exemple, qui, lui aussi, donnait sur la place Chateaubriant et n'avait pas de moins éclatants vitraux également ornés de corsaires célèbres, mais qui était le refuge de tous les fonctionnaires de la ville : sotte engeance, à la vérité, jamais lasse de constater des scandales et des injustices, ni de dire « En haut lieu » lorsqu'il ne s'agit que du ministère.
Rémy eut en outre à la distillerie un
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petit bureau qu'on lui ménagea tout à côté de celui qu'Herbert occupait une heure ou deux chaque matin et, dès que son installation fut terminée, il se mit au travail. « Ne flâne pas ! » se disait-il obstinément.
De tous les soucis qu'avait Herbert, Rémy choisit d'abord, pour l'en soulager, celui que M. Nogoët devait considérer comme le moins honorable, le plus frivole et indigne d'occuper cinq minutes un homme raisonnable. Car si le difficile vieillard avait accordé sa sympathi? au jeune secrétaire, s'il avait accepté cette intrusion d'un parasite dans sa distillerie comme un nouveau caprice du patron, qu'il y savait fort sujet, rien n'eût été plus impolitique cependant que de lui porter ombrage dès le début en s'appliquant à des soins qui eussent touché, si peu que ce fût, à l'administration ou
même à l'avenir de la Chevalière. C'est pour éviter cette faute que Rémy voulut avant tout se consacrer uniquement aux cercles de tennis qui existaient à Dinard et du soin desquels Herbert s'était maintes fois plaint d'être importuné.
On sait que Dinard est une plage anglaise située sur un des plus beaux rivages de France et si abritée contre toutes les brises, si souvent caressée par un tendre soleil que les fleurs de certains cottages peuvent en été fleurira deux ou trois mètres à peine au-dessus des vagues. L'embouchure de la Rance, c'està-dire un tout petit golfe amoureusement ciselé dans la roche et la verdure, que la mer abandonne en son reflux et où elle bruit doucement lorsqu'elle a monté, sépare Saint-Malo de Dinard :
des bateaux à roues vont tout le jour de l'une t\ l'autre ville, et quiconque quitte-
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rait sa maîtresse sur une de ces deux rives serait revenu au bord opposé avant que le parfum du dernier baiser qu'elle lui donna se fût encore évanoui.
Les Anglais qui viennent à Dinard exposer au soleil leurs admirables vieilles dames et leurs bébés si frais y tolèrent rétablissement de nombreux Français, à condition toutefois que ceux-ci soient riches ou considérés. Puis, à frais communs, on fait venir les meilleurs champions de tennis d'Europe et, pendant toute une saison, c'est le plus agréable concours de matches et de handicaps, finalement de jalousies féroces et de réclamations menaçantes qui ne laissent aucun repos aux membres des trois comités dont Herbert faisait partie.
Au premier de ces trois cercles, on ne recevait pas les infortunés dont les journaux ne citaient pas le nom au moins
vingt fois Tannée dans les chroniques mondaines, et tout juif était impitoyablement exclu des deux autres. On voit que la liberté régnait sur cette plage et qu'il y faisait bon vivre pendant l'été. Rémy se fit conduire dans les différents cercles, alors déserts, s'enquit de leurs statuts, calcula le nombre des joueurs et des cours, examina les règlements des épreuves classiques, apprécia l'état des finances, et ne tarda pas à constater que tout était parfait, qu'il n'y avait lieu d'introduire aucune réforme et que son activité allait être déçue. Là-dessus une idée lui vint : ayant remarqué que, dans le monde des sports, deux ou trois cercles ont de temps à autre la pensée de s'unir, non pour en former désormais un seul, ni même pour mieux concourir à l'amélioration de l'exercice qu'ils encouragent, mais pour presque rien, par solidarité,
par gaieté, par jeunesse — il exposa un beau matin à Herbert l'opportunité qu'il y avait à grouper les trois cercles de Dinard en une seule union. Sans doute l'entreprise était hardie, la réalisation invraisemblable, mais quoi! Rémy parla, flatta, persuada, insinua qu'un seul président de cette union serait possible... Il consulta la liste où figuraient les membres des trois comités, s'aperçut qu'il en connaissait plusieurs, soit de réputation, soit de vue, et rédigea, pour chacun, des missives particulières oîi le ton différait. Puis il fallut un papier à lettres spécial, discrètement timbré des seules ancolies, et portant les initiales tantôt du premier, tantôt du second ou du troisième cercle. Le temps que prit Herbert pour juger cette démarche, y souscrire, signer les missives et recevoir quelques réponses, tout cela occupa bien
quatre semaines, qui se trouvèrent ainsi gagnées par Rémy. Il fit de son mieux, pendant ce mois, pour se rapprocher de Jeanne, pour toucher en elle un point sensible, un nerf.
Or, comment s'approcher tout près d'une femme, et l'amuser assez pour qu'elle s'ennuie si l'on n'est plus là ? Gomment lui devenir si familier qu'elle prenne à peine garde que vous l'ccoutez? Rémy ne parla jamais de lui à son amie, mais toujours d'elle, et bien discrètement encore.
Il la venait voir à la nuit tombée après les travaux futiles auxquels il s'était livré pendant tout le jour. Il rentrait chez lui, s'habillait, puis sonnait à la porte des Dupont-Slugget. Herbert, à ce moment, rentrait de la chasse, de la pêche, boueux Ou luisant d'eau, et il s'allait changer, les laissant seuls ; ou bien cet homme Uni-
versel était occupé aux environs de Saint- Malo, assez mystérieusement. Rémy s'asseyait sur le bord d'un fauteuil, croisait décemment ses jambes et commençait toujours par questionner Jeanne sur sa santé, sur l'emploi de sa journée : « Et vous êtes-vous ennuyée, aujourd'hui ?
Plus qu'hier ? Plus même qu'au couvent lorsque vous y chantiez des cantiques ? » Et il l'entretenait alors presque pieusement, sans hâte ni curiosité grossière, sans lever les yeux, de ses amies de cou vent, d'elle-même... Et, peu à peu, h confiance venait.
Les journées de Jeanne se ressemblaient et passaient assez vite. Elle lisait et se levait tard après une interminable prière. Les soins minutieux de sa toilette la menaientensuite jusqu'à l'heure du déjeuner, après quoi elle sortait soit en voiture dans la campagne, soit à pied;
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c'est là qu'elle avait le temps de bien songer à cet Alain qui l'avait délaissée et qu'elle aimait encore. Son pas devenait plus lent lorsqu'elle rentrait ainsi, suivant la longue chaussée qui rattache Saint-Malo à Paramé. Son mari ne s'occupait nullement d'elle ; il passait beaucoup de journées au loin, en mer ou en plaine, massacrant mouettes ou perdrix.
Ces jours-là, Herbert avait même prié son secrétaire de donner un peu d'exercice aux chevaux, qui ne fussent point sortis sans cela, les pauvres botes, ou bien qu'il eût fallu confier au cocher. Et le cocher ennuyé, pressé d'en avoir fini, les menait à toute vitesse pendant une demi-heure et s'arrêtait ensuite on ne savait où... Ce n'était pas un bon travail. Tandis que Rémy faisait atteler le fameux Caracalla, ou seller le beau pur sang ficheté chez Patt, il les menait à travers
champs et villages, puis au retour, trois fois sur quatre, rencontrait Jeanne.
Alors, s'il conduisait : « Vousramèneraije, Madame ? » et il l'emportait dans le vent, sans mot dire ; et s'il était en selle : « Vous plaît-il que je m'arrête, ou que je passe?» faisait le joli cavalier. On lui répondait parfois en souriant : « Passez », et, sans tourner la tête, il s'en allait.
Les meilleures confidences que Rémy reçut de Jeanne, celles par exemple de son enfance religieuse et de la foi charmante qu'elle avait gardée, elle ne les donna point tout d'un seul coup ni sans grande pudeur ; elle les fit cependant, comme ^i regret et peut-être parce qu'il lui parut très convenable de traiter des sujets aussi sérieux en tête-à-tête avec le secrétaire de son mari. Jeanne croyait au bon Dieu qui l'avait fait naître ravissante ; elle vouait une reconnaissance
infinie aux anges et aux saints qui veillaient tendrement sur ses cheveux blonds, et nourrissait pour sa sainte patronne, en particulier, l'affection paisible d'une sœur cadette. Elle savait, en outre, que la Providence se charge aussi des autres personnes, et que les pauvres sont bien malheureux.
Un jour qu'au coin du feu, à la lumière exquise que répandaient et la lampe voilée et les mille rubis luisant sous la cendre, Rémy et Jeanne avaient causé plus longtemps, le confident osa dire :
— Tout de même, une bonne prière ne console pas toujours. Certains chagrins, tenez, comme le vôtre, ne peuvent s'apaiser que d'eux-mêmes, et je crois que rien ne les soulage, sauf le temps...
Jeanne rougit beaucoup, mais ils par-
laient à voix trop innocente, ce jour-là, et trop édifiante : elle se sentait toute attendrie, toute pleine de sagesse et de pureté. La douce autorité de Rémy lui en imposa : elle n'eut point la force de lui répondre qu'il venait d'être trop indiscret, ni même de nier.
— ... Car enfin, poursuivit-il, vous souffrez de son absence, de sa fuite, du peu de cas qu'il a fait de vous. C'est que vous l'avez tant aimé... et que vous l'aimez encore tant...
Jeanne soupira, ne se défendit point.
Et cet aveu fut un lien de plus entre Rémy et elle.
On conçoit aisément que, dans une petite ville comme Saint-Malp, un Herbert Dupont-Slugget excitât un intérêt perpétuel et très vif. De quelque salon ou café qu'il sortît, il n'en avait pas plutôt fermé la porte que l'on se mettait immédiatement à parler de lui.
Ses amis brillaient tout particulièrement alors par le tour plus piquant de leurs anecdotes et le haut goût de leurs fantaisies. C'est ainsi qu'après l'avoir successivement accusé d'être un mari complai-
sant et de martyriser sa femme, les plus avisés lui reprochaient encore, bien entendu, de mauvaises habitudes et même un vice secret de conformation.
Mais Herbert était puissamment riche, et dame ! plus d'un le traînait ainsi dans la boue qui se faisait inviter chez lui à chaque instant, et lui donnait du « Mon vieux » et du « Mon brave » et s'en allait chasser tout le jour avec lui, ne revenant qu'à la nuit close, marchant à son pas, mouillé par la même pluie, brûlé par la même bise. Quiconque l'avait bien calomnié se sentait plein de déférence à son égard lorsqu'il voyait chaque année la Chevalière grandir et prospérer. On disait d'un air méprisant : « Heureusement que cette maison marche toute seule ! » ou bien : « Il est beau d'avoir un père !» ou : « Quand le vieux Nogoët n'y sera plus, il faudra vendre», mais
on n'en rendait pas moins à Herbert les honneurs dus à l'un des potentats du département.
Déjà le nombre des employés, ouvriers et ouvrières de la distillerie ne faisaitil pas d'Herbert l'un des notables dont tout Malouin ambitieux ne pouvait se dispenser de rechercher l'alliance? Et ces visites officielles et officieuses plongeaient même notre ami dans la plus vaine satisfaction, car n'oublions pas qu'il ne se croyait étranger à nulle forme de l'activité humaine, et se figurait ainsi avoir part assez grande à Padministration de son pays. Ajoutons que les fréquents dîners qu'il donnait, ses séjours à Paris, sa facilité de parole, son assurance, sa désinvolture à décider de tout, ses talents physiques et jusqu'au nombre de ses costumes faisaient l'étonncmont et l'admiration de ses conci-
toyens. Il s'habillait plusieurs fois le jour, revêtait une tenue spéciale pour chacun des sports auxquels il se livrait, et aussi pour la pluie, le beau temps, les visites et beaucoup d'autres circonstances. D'une façon générale, enfin, Herbert Dupont-Slugget en imposait extraordinairement à ces provinciaux de Malouins, et il n'était pas jusqu'à ses cigares que les gamins des rues ne se disputassent lorsqu'il les jetait en entrant à l'église, le dimanche matin, pour y rejoindre sa belle jeune épouse, quelques minutes avant la fin de la messe.
Or, dès qu'on se fut aperçu dans la ville de la considération avec laquelle Herbert traitait son ami La Nérissaie ; dès que la nouvelle de la rencontre entre celui-ci et Alain Kerheguen se fut répandue, chacun voulut connaître le héros de cette aventure. Rémy, au Bar des
Corsaires, dut se laisser présenter à maints curieux. Il savait que, quelques minutes auparavant, Herbert avait dû leur dire: « C'est un La Nérissaie... son bisaïeul fut le célèbre homme d'État ; il eut parmi les siens l'illustre financier du Directoire et de l'Empire, et si le colonel Julien La Nérissaie, malgré ses cinquantetrois ans, ne s'était pas follement jeté au-devant des balles à Gravelotte, son petit-fils saurait aujourd'hui bien des anecdotes sur les Morny et les Gramont- Caderousse, que ce bel officier avait tutoyés. Le père de Rémy fut célèbre aussi, mais dans les boudoirs, les loges et les salons ; les femmes seules savent exactement son histoire, et je ne veux même pas parler davantage de ce défunt don Juan, de peur que son nom ne suffise à troubler le cœur de ces demoiselles qui, là-bas, entourent l'heureux Béjaud... »
Le gras petit Béjaud en effet se livrait dans le même instant au même travail qu'Herbert : pour se faire valoir et pour qu'un peu du prestige d'autrui rejaillît sur lui-même, il racontait à tout venant le duel de Rémy, énumérait les ancêtres notoires de son client et dépeignait sous d'assez brillantes couleurs le courage dont celui-ci avait donné les marques.
Mais, en sa qualité de célibataire et de viveur, il s'adressait plutôt aux demoiselles qui fréquentaient le Bar des Corsaires, et parmi lesquelles il était spécialement l'ami d'une certaine Mariette.
Ces demoiselles avaient peine à croire que celui dont on leur disait : « Ma chère, l'épée à la main, vois-tu, il avait l'air de rouler sa cigarette », fût ce doucereux, modeste et joli Parisien, qui là-bas les regardait à travers ses cils, en buvant quelque boisson dont
il laissait toujours la moitié dans son verre, en grignotant quelques mets qu'il n'achevait point, en ébauchant un sourire qui ne lui coûtait guère. Elles le traitèrent de gigolo et de poseur, puis Tune après l'autre firent sa connaissance et, sans cesser d'en médire, le prirent en affection. Il les nomma «Mes jolies amies», les engagea à lui révéler leur passé, leurs familles toujours honorables, les trahisons dont elles avaient été victimes ; les soirées étant parfois longues, il sut même où demeurait la plus accueillante de toutes, une sympathique et déplorable Dora, assez gentille, mais fort méprisée à cause de son inaltérable bienveillance. Aussi bien cette discrète débauche valut-elle à Rémy l'estime de plusieurs Malouins que lui eût aliénés son air sournois : « Ce jeune bretteur, Conclurent ceux-ci, brigue sans doute la
succession de Kerlieguen, et en attendant il s'exerce avec la Dora. Chacun son goût! » (Hypocrite formule, en vérité, et ne ferait-on pas mieux de dire : « Chacun mon goût » ? )
Qu'on juge du coup de théâtre et de la défaveur soudaine où Rémy faillit tomber le jour qu'Herbert se mit à l'appeler hardiment: « Mon secrétaire » ! Ainsi, l'aimable Parisien n'était qu'un employé? Le raffiné mondain recopiait des lettres et mettait au net des livres d'adresses ? Cette politesse, que chacun avait enviée, faisait partie de ses obligations, et son afîabilité, que certains avaient appelée une douce sagesse, d'autres une légèreté cynique, n'était que l'indice d'un caractère servile? Délicieuses constatations!
Pourtant Rémy n'avait point l'air d'un valet, certes ! Il arrivait au Bar juste pour y prendre ses repas, et, ceux-ci
achevés, s'en allait après quelques saluts du bout des doigts, quelques regards de myope, des sourires de ministre... Il confondait royalement les personnes et les noms, et adressait, çà et là, en passant, l'hommage de sa courtoisie facile.
Son intimité croissante avec M. Nogoët lui fut aussi d'un grand secours, car on savait l'esprit sévère de celui-ci, et qu'il n'était pas homme à fréquenter des godelureaux. Il fallait donc que Rémy possédât de sérieuses qualités, difficilement appréciables au premier examen. Quoi qu'il en fût, le jeune secrétaire traitait avec une déférence telle et une admiration si affectueuse son cher Nogoët qu'on s'étonnait toujours qu'il ne l'appelAt « mon père ». En outre une certaine camaraderie flatteuse pour le vieillard nuançait maintenant leurs rapports quotidiens. Ainsi Rémy
avait pris l'habitude de le convier à déjeuner le dimanche, aux Corsaires. M. Nogoët n'étant pas marié croyait pouvoir se permettre cette petite fête. 11 arriva même qu'une fois Rémy aperçut Dora qui rôdait : « Si nous l'invitions ? fit-il. Après tout, nous sommes garçons ! »
Mais le meilleur appui et le plus efficace, notre habile Rémy le trouva en luimême, dans sa finesse, dans la façon dont il savait écouter et répondre. Tandis qu'autour de lui la plupart s'exprimaient précipitamment et « sans pose », alors que plusieurs même étaient atteints de cette incurable maladie du langage qui consiste à répéter à chaque instant « n'est-ce pas? » à morceler et à détruire ainsi tout essai de discours, c'était au contraire un des talents de Rémy que de composer à son gré d'assez longues phrases qu'il récitait sagement jusqu'au
bout, comme s'il les eût apprises par cœur, et de réfléchir pendant ce temps à ce qu'il dirait ensuite, à la mine que faisait son interlocuteur, à la tournure que prenait l'entretien, enfin à tout le cours de la conversation.
Cette prudence lui permit d'éviter les étourderies et de pouvoir se lier avec les gens de tous les partis, même avec les ennemis les plus déclarés. Il sut écouter Tenvieux Lemadec, par exemple, qui accusait M. Nogoët de tous les crimes :
« Il faudra qu'il rende gorge, un jour ou l'autre, voyez-vous ! C'est un voleur, et votre devoir vous ordonnerait d'éclairer là-dessus le jeune Dupont, dit Slugget. . . » — et applaudir ensuite au portrait que Nogoët lui traçait ensuite de ce même Lemadec : « Mon petit Rémy, ne le fréquentez pas : c'est un hypocrite, un indirect. Dans sa jeunesse, il affectait la
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plus grande dévotion, voulait entrer au séminaire, et puis on s'aperçut un jour qu'il avait pratiqué un trou dans la cloison, juste derrière son crucifix, pour voir se déshabiller sa cousine... »
Rémy sut répondre à Pierre : « Sans doute, Paul est un misérable » et à celuici : « Je vous ai défendu de mon mieux».
Il devint l'ami de chacun en donnant toujours tort au voisin. Les demoiselles des Corsaires l'appelèrent gentiment :
« Monsieur l'abbé », parce qu'il leur prodiguait les conseils, et l'honnête Dora prétendit qu'elle en était folle.
Très fier de lui avoir naguère un peu rendu service, Béjaud réussit un jour à conduire Rémy chez sa particulière amie Mariette, Celle-ci lui offrit du thé, des gâteaux, ne se tint pas d'aise. Rémy la traita fort galamment : « Et maintenant, ma chère amie, dit-il au bout
d'un moment, je vous demande la permission de me retirer...
— Mais comment donc ! fît-elle en minaudant.
Et comme Béjaud tout heureux reconduisait Rémy jusque sur l'escalier :
« C'est une bonne fille, confia le lieutenant. Elle vous aime beaucoup... »
Puis, cordialement : « D'ailleurs, vous êtes sympathique à tout le monde dans notre ville, mon cher La Nérissaie ! »
En vérité, Béjaud n'exagérait pas trop.
Rémyse dit alors : « Eh bien, s'il en est ainsi, profitons-en... » Et il accepta d'assister à la première soirée qu'Herbert allait donner, la veille de Noël. Deux fois déjà, celui-ci avait prié son ami à des fêtes semblables, mais le sage secrétaire ne voulait point paraître en public chez son patron : il ne voulait point quitterla coulisse pour la scène et redoutait un peu la lumière. Cependant, dès qu'il s'aperçut de quelque sympathie, il ne se contraignit plus et résolut d'aftronter bravement l'opinion publique.
Herbert donnait un ou deux dîners par mois auxquels il conviait ce qu'il y avait dans la villeetdans les environs de plus riche et de plus élégant : tout cela d'ailleurs ne faisait encore pas une réunion bien splendide et l'on y brillaitaisément. Les hobereaux de lacampagnearrivaient en grande toilette avec leurs femmes et leurs filles : h onze heures, des landaus et de vastes coupés les attendront sur la place et les emmèneront à la lueur des lanternes vers les maisons lointaines dont, une lampe à la main, le jardinier tout ensommeillé viendra faire grincer la grande porte.
Parmi ces notables Bretons, un vieux personnage iiommé Carhoix-Lagarde, ancien député retiré aux champs, avait dit à Rémy, présenté un matin par Herbert : « Sous Louis-Philippe, mon père eut la fortune d'approcher souvent votre
illustre aïeul et je sais que celui-ci répétait volontiers: « Il faut juger les gens sur lamine: c'est un art difficile, voilà tout... » Je lis sur votre visage que nous serons amis. Venez me voir. » Carhoix- Lagarde habitait, à une lieue de Saint- Malo, une antique masure qui achevait de mourir entre ses fossés pleins d'une eau sombre. Les pierres des escaliers n'avaient plus d'angles et les rampes descellées se penchaient comme les bords d'une corbeille. Sous le toit trop lourd, les murs et les tours se fendaient, versant par ces tristes blessures du lierre et des plantes. Le vieillard refît à son visiteur attentif toute l'histoire politique du pays et l'instruisit des plus notoires vilenies et turpitudes qui avaient souillé depuis vingt ans les familles de la région. Scène patriarcale dontl'unet l'autre avaient gardé le meilleur souvenir !
Or, M. Carhoix-Lagarde, flanqué de sa bru et de sa petite-fille Lucile, ne manquait pas un dîner d'Herbert : il fut heureux un beau soir d'y retrouver le jeune secrétaire, le prit affectueusement par les épaules et, l'ayant mené à Mlle Lucile, le lui fit connaître avec un empressement tel que l'on crut devoir prévenir Rémy : « Elle est gentille, lui dit quelqu'un, mais elle n'a pas de dot. »
Les soirées de gala passaient vite chez Herbert : la société de province s'attache à médire avec un soin si méticuleux qu'il touche à la finesse, et connaît si exactement les ressources de chacun que les rapports y ont bien plus de nuances et de variété que dans Paris. Les femmes, là comme ailleurs, et môme les femmes sottes, excellent i\ aimer, charmer, consoler, faire comprendre, observer les conventions délicieuses du cœur et de la
raison ; elles y sont nos maîtres, et cela se conçoit puisqu'elles n'ont pas d'autre afTaire en tête, du matin au soir, que toutes ces délicatesses.
Jeanne présidait à ces ébats, radieuse à n'avoir besoin d'aucune parure, et parée cependant avec un art extrême ; on se demandait à la voir qui fut le plus habile, du Dieu qui l'avait créée si parfaite, ou d'elle qui parvenait à s'embellir encore. Et Rémy, avec ses manières un peu cérémonieuses et son nom avantageux, parut à tous le secrétaire approprié à un couple aussi élégant que les Dupont- Slugget, le digne successeur de Kerheguen auprès de Jeanne. Car — est-il besoin de le dire? — chacun affirmait déjà l'intime liaison des deux jeunes gens avec la même foi dont il eût soutenu que la terre tourne ou que le soleil brille.
Rémy sut aussitôt tirer profit de cette
bonne impression ; il prit à part, entre deux portes, M. Carhoix-Lap^arde et lui souffla dans l'oreille : « Notre ami Herbert est doué d'un esprit très agile, très souple, qu'un homme tel que vous. Monsieur, pourrait beaucoup influencer. Je m'étonne que vous n'ayez point déjà songé à lui confier la besogne politique dont vous ne voulez plus. Vous savez qu'il est naturellement porté vers toutes vos idées. » A M. Mégou, philosophe déterminé, qui avait émis de graves pensées pendant le repas, il déclara : « Herbert parle très bien vraiment; avec sa faculté d'assimilation, il serait dans une débâcle sociale le merveilleux porte-voix d'un cerveau plus hardi, plus dominateur que le sien... » Or, ces deux augures n'avaient aucune influence réelle dans le pays, mais, se figurant que Rémy avait été officieusement chargé de les près-
sentir, ils s'efforcèrent à Tinsu l'un de l'autre de laisser devinera Herbert qu'on leur avait fait entendre qu'il s'intéresserait volontiers un jour à la chose publique... Herbert s'attribua tout le mérite de ce petit engouement et ne se retint pas d'en parler le lendemain à son secrétaire. Celui-ci lui répondit :
— Vous n'avez que trop tardé ! Vous êtes tout désigné pour ce rôle de représentant d'une idée, rôle si divertissant quand on le prend d'un peu haut. Mais vos concitoyens connaissent à peine vos opinions, vos préférences; il serait temps cependant que des hommes d'esprit et de goût vinssent nous préserver contre la médiocrité qui monte... Il faudrait s'occuper sérieusement de donner un sens à la Chevalière, de vulgariser au moins par l'image les souvenirs qu'elle peut évoquer, les pensées qui ont pu
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plaire à ceux dont une telle maison est l'œuvre. Je souhaiterais qu'à voir une seule affiche on se trouvât déjà un peu renseigné sur vous-même. Je vais, dès demain, si vous le voulez, me consacrer à ce travail et entrer en rapport avec les imbéciles qui se sont jusqu'à présent chargés de votre publicité.
Rémy, en efi'et, se mit bientôt à envoyer lettre sur lettre. Les pourparlers furent interminables; à la suite de cette correspondance assidue, on parvint pourtant à mettre sous les yeux d'Herbert deux projets d'affiches qui le séduisirent. Sur l'une, on voyait la proue d'une galère refoulant les vagues, tandis que, droit dans la bise et tout vêtu de blanc, un seigneur en costume Henri II, un chevalier de Malte, présentait à tout l'univers la bouteille de liqueur cachetée, qu'il rapportait des îles fabuleuses; une
grande croix peinte sur la voile se gonflait orgueilleusement. Cette affiche-là frapperait de vertige tous les passants par la façon menaçante dont la proue du navire sortait du cadre et s'avançait sur le public, poussée par un vent irrésistible. L'autre affiche présentait encore un chevalier de Malte, mais en costume Louis XV cette fois, haut guêtre, enveloppé dans un manteau que retroussait Tépée, et portant la croix sur Tépaule ; il joignait les talons sur les quais d'un port, et, d'une main soulevant galamment son tricorne, s'apprêtait à verser de l'autre le contenu d'une bouteille de Chevalière dans les différents verres et gobelets que lui tendaient une marquise à paniers, une servante à jupe courte, une bourgeoise encapuchonnée, et toute une file innombrable de petites femmes du siècle dernier.
Herbert adopta les deux images ; et
•telles étaient la confiance en soi et l'héroïque puérilité de cet homme qu'il se figurait obscurément que ces affiches contribueraient à augmenter un jour sa popularité. Il croyait l'univers occupé de la Chevalière et du brillant propriétaire de cette distillerie sans pareille.
Sans pareille? Mais non ; il y manquait une galerie, une collection de souvenirs se rapportant à l'ordre de Malte, comme Rémy le fit sijustement observer à Herbert un beau matin ! La Bénédictine, à Fécamp, n'avait-elle pas un musée, et ne pouvait-on tenter de l'imiter en cela? De toutes façons, le projet était pour intéresser un archéologue comme Herbert; il possédait déjà plus d'une pièce curieuse et plus d'un savoureux bibelot; il en augmenterait vile le nombre avec la compétence qu'on lui connaissait. L'hôtel qu'il habitait, tout de granit, percé de
hautes fenêtres et surmonté de ses cheminées de pierre semblables à des ouvrages fortifiés, cet hôtel bâti jadis par quelque armateur soucieux de protéger ses richesses contre les boulets de M. de Malbrouck, cette maison forte avait grand air et Ton en ferait une merveille.
Herbert n'en occupait que la partie qui regardait la place; de l'autre côté, sur la rue Saint-Vincent, il y avait une cour avec une aile presque inutile ; rendre à cette cour toute sa grâce vieillotte, y replacer les lanternes démodées, les anneaux pour accrocher les chevaux, l'auge pour les faire boire, les bornes pour empêcher qu'on ne roue les piétons; dans l'aile inoccupée, abattre des cloisons, créer une grande galerie ; ménager au second étage une bibliothèc|ue,un cabiiiet d'estampes, un cabinet des médailles; ouvrir la galerie trois fois par semaine
aux visiteurs ; peudanl la belle saison, y donner des fêtes — ce bel et îé6ond projet ne méritait-il point qu'on Tadoptàt d'enthousiasme, qu'on entreprît dès le lendemain les recherches, qu'on mandât rarchitecte, les tapissiers, et qu'on mît sans tarder les maçons à l'ouvrage ?
M. Nogoëty applaudit, trouvant ces fantaisies favorables, en somme, à la prospérité de la maison.
La vie d'Herbert devint fiévreuse ; il reçut bientôt les catalogues des ventes qui se faisaient dans foute la France.
Rémy passait son temps à écrire à dés courtiers; à la moindre alerte, son fougueux patron prenait le train pour Brest, pour Rennes, pour Paris ; il y passait deux jours et revenait, escortant une armoire ou tenant entre ses doigts quelque fragile émail: Puis, api-ès qu'on venait de bien admirer sa trouvaille, il vous
avait une façon de prononcer : « Et là, vous voyez, voici la croix de Malte », comme il eût dit : « Et voici là ma signature ». Les huit ou dix brocanteurs qui tenaient boutique dans le pays bénirent le projet de Rémy ; à chaque instant, Herbert les allait voir ou les faisait chercher ; il s'asseyait chez eux, s'y installait, et pour le plus petit bibelot qu'on lui signalait à dix lieues à la ronde, vite, c'était Caracalla qu'on attelait et en avant par les chemins défoncés !
Et que l'on joigne encore à ces déplacements continuels les courses fréquentes à travers le département pour cause de chasse ! Tous les mois, régulièrement, Herbert envoyait h la gare ses chevaux de selle, un gros irlandais trapu qu'il venait d'acheter, le pur sang, son cocher, tout son équipage de veneur : il allait assez loin suivre une chasse ou deux, et i*epa-
raissaittrès excité, ne parlant que hardes, défauts, relais, hallalis et curées.
Dans cette juvénile ardeur, au milieu de toute cette agitation et du bruit que menaient les maçons et les tapissiers, la Noël arriva, et la messe nocturne où Rémy conduisit Jeanne, en la serrant un peu fort à son bras afin qu'elle ne glissât point sur le verglas. Puis Tannée mourut et renaquit, une neige légère tomba, Dn vit les murs et les mâts couverts de velours fin, la mer qui parut toute sale devant ses rivages neufs. Puis arrivèrent TEpiphanie et la Chandeleur, le Carnaval ; les gars de Terre-Neuve allaient bientôt partir, il fallait se hâter de rire et, chaque soir, ce furent des réjouissances, tout en bas dans les bouges à matelots, comme aussi tout en haut dans les salons de MM. les négociants : plus d'une fois les antiques demeures qui
s'élèvent le long des remparts, ou çà et là par les ruelles tortueuses, restaient illuminées, en dérision du couvre-feu dont on devrait encore entendre le chant à Saint-Malo, j)uisqne rien, depuis des siècles, n'y a rien changé... Puis, un matin, Jeanne revint de l'église avec un visage tout recueilli : c'était le mercredi des Gendres.
A cette époque, l'accord le plus parfait existait entre les habitants de Saint-Malp et Rémy : il avait définitivement conquis le droit de cité. Nul d'entre eux n'eût cru pouvoir inviter les Dupont-Slugget sans lui. Ils l'aimaient, le gâtaient même ; ils n'écrivaient guère plus d'une lettre anonyme à Herbert par quinzaine pom* l'avertir des r<^latio.us coupables qu'entretenaient à son foyer sa femme et son ami. Mais Herbert méprisait les lettres anonymes : il se savait envié ; puis sa va-
iiité le préservait contre toutes les inquiétudes. Au premier billet, il ne fît que rire, et montra le deuxième à Rémy qui ne rit pas moins. D'ailleurs les relations de celui-ci avec la bonne Dora n'étaient-elles point notoires, et s'il avait aimé Jeanne, se fût-il montré ainsi près d'une fille ?
Animés d'une délicate sollicitude, lea Malouins semblaient s'être tous donné le mot pour ne jamais parler de Mme Dupont-Slugget devant le jeune secrétaire qu'en termes admiratifs autant que déférents. Un soir, chez le maire, Jeanne jouait aux cartes, Rémy suivait la partie, Herbert discouiail. Dans un petit salon, Mme Clamaret, fort naïve, Mme Mégou, encore jeune, Mme Ploëdieu, presque jolie et Mlle Lucile Carhoix-Lagarde, gentiment menue et pointue, bavardaient cérémonieusement. Le sujet qu'elles traitaient était la beauté des autres femmes.
et déjà chacune de ces dames avait déclaré : « Oh ! moi, j'adore les blondes ! » Car les femmes prétendent toujours qu'elles adorent les blondes, donnant par là une preuve de leur goût raffiné en même temps que de leur impartialité.
— Oui, vous avez raison, conclut innocemment Mme Glamaret. Ainsi, Mme Dupont-Slugget...
— Ah ! permettez, chère Madame, il y a blonde et blonde...
— Celle-ci l'est vraiment trop !
— Rien de plus fade.
— On dirait presque de l'anémie, voire de la chlorose.
— Il est vrai, murmura Mme Ploëdieu, que notre petite Jeanne fait l'impression d'avoir un peu les humeurs froides...
En cet instant, Rémy entra, et toutes ces dames, terrifiées et consternées, tombèrent dans un embarras bien plus
grand que si Herbert en personne fût arrivé là. Elles rougirent, balbutièrent : Rémy comprit que le faux bruit de sa liaison avec Jeanne allait décidément prendre trop d'importance. Il s'assit auprès de Mlle Lucile, et, laissant peu à peu le vide se faire autour d'eux, l'entretint à mi-voix.
— Je ne suis pas heureux, finit-il par lui avouer.
— Pourquoi ?
— Parce que personne ne m'aime, parce que j'ai trop aimé, parce que mon cœur est déjà vieux et qu'il ne pourrait revivre que par la grâce d'une jeune fille, voyez-vous, dont je serais un jour l'ami, le frère et l'époux...
Quelque petite fée comme on n'en trouve plus, élevée loin des rustres et des sots, dans quelque manoir perdu peut-être.
Une petite fée, Mademoiselle Lucile,
— pourquoi ne pas le dire ? — qui vous ressemblerait beaucoup. . .
Ensuite, quand on prit le thé dans la salle à manger, Rémy se mit à table à côté de Mme Ploëdieu et laissa timidement sa jambe s'attarder contre celle, bien ronde à la vérité, de la jeune femme. En même temps, il s'arrangeait de manière à trembler légèrement et à répandre dans son trouble le quart de son thé sur la nappe.
Assurément ce n'étaient point là des galanteries fort ingénieuses ni fort exqwses, ^lais on les subit cependant sans trop marquer qu'on en fût indignée.
Depuis le mercredi des Cendres, la ville peu à peu entra dans la mélancolie. Ce n'était pas seulement à cause du carême et de l'affliction où les bons chrétiens doivent vivre pendant un grand mois de l'année. Sans doute, il va beaucoup de catholiques à Saint-Malo ; c'est une cité fort bretonne, dans l'aquelle une partie des hommes et presque toutes les femmes suivent de leur mieux Ie& cérémonies ; les maisons pourraient y être comptées oi^i les rameaux ne proie-
gent point les lits, où Ton n'allume pas durant les orages quelque cire bénite, oii il n'y a ni autels aux saints lares, ni statuettes des bienheureux pénates, où les enfants ne guettent pas anxieusement avant Pâques le départ et le retour des cloches, tandis qu'aucun d'eux n'aura voulu manquer l'office des Ténèbres pour y faire le « grand bruit » avec son livre de messe sur les stalles, non plus que cet autre office précieux entre tous où le curé lave les pieds de quelques bons vieillards et de quatre ou cinq galopins. Cependant, il y a aussi bien des sujets de scandale dans la citémalouine, et non des moindres, à telle enseigne que l'on y investit souvent de fonctions publiques les plus déclarés francs-maçons.
Mais une cause bien plus réelle, hélas ! que le carême, et triste et belle
comme la misère même, ôtait à Saint- Malo toute sa joie et toute sa vie : un par un, les grands bateaux de Terre- Neuve allaient être prêts à partir ; on leur faisait toilette, leurs équipages se groupaient; un jour enfin, à marée haute, les voiles montaient à leurs mâts immenses, ils se détachaient, passaient entre lesjetées et diminuaient à l'horizon. A la fin de mars, le port était désert et froid.
Dans cette tristesse un peu partout répandue, ,Jeanne observait avec une touchante ferveur ses devoirs religieux, et Rémy l'accompagnait à la messe, une ou deux fois même la rejoignit à vêpres. Il écoutait avec patience les chants monotones, s'inclinait à propos, avait l'air pensif et charmait à la fois par sa tenue simple et attentive, Jeanne d'abord et M. l'abbé Haag ensuite. 11 y avait trois
semaines environ que Rémy s'était fait connaître de l'abbé Haag. Herbert, se trouvant absent à l'époque d'une vente publique qui eut lieu à Dol, avait chargé son secrétaire d'y aller à sa place. Dans le wagon, celui-ci avait rencontré M. l'abbé Haag, grand bibliophile, collaborateur à plusieurs revues bretonnes <'.t premier vicaire de la paroisse. C'était un prêtre amoureux de sa ville, ne jinrant que par M. de Chateaubriand et par M. de Lamennais, encore qu'il blâmât fort l'insoumission de celui-ci. L'abbé Haag n'avait point l'esprit tolérant en matière de foi: hors cela, ses longs cheveux gris ainsi que le son délicieux de sa voix en faisaient le confesseur le plus recherché. Paisible et iiadulgent, il avait voué un culte aux braves corsaires malouins ; son chagrin qu'ils eussent massacré tant d'Anglais était extrême, mais.
il s'apaisait en observant que ceux-ci étaient protestants. L'abbé Haag inspirait le respect.
Ils lièrent conversation et s'entretinrent de la future galerie d'Herl>er(;, des destinées de la Chevalière, des ouvriers, des pauvres, de l'église de Saint-Malo j^dis cathédrale, de cet évéché si glorieux autrefois et si injustement supprimé. La douceur de Rémy et l'onction de l'abbé faisaient une harmonie parfaite. Dol arriva. Ils descendirent. puis, quelques heures plus tard, s'étant retrouvés à la gaa'e, ils montèrent ensemble de nouveau. U pleuvait à verse sur la campagne et ni l'un ni l'autre n'avaient conclu de bomies cdFaires à la vente. Ils étaient moros.es ; le moment semblait des mieiLx choisis pom* causer sérieusement. Rémy n'hévsita pas à révéler son éducation chrétienne che? les Pères cl à proclamer que la reli-
gion catholique lui paraissait sublime.
« J'ai gardé assez de foi, Monsieur l'abbé, pour me faire souvent bien dés reproches. »
L'abbé ne put regarder sans quelque méfiance ce dameret encore vêtu de ses frivoles costumes parisiens, tout propre et parfumé, qui lui parlait de sa foi avec une si audacieuse sérénité. Son duel avec Alain Kcrheguen, les bruits qui couraient sur son intimité avec Mme Dupont-Slugget, tout cela n'était point pour rassurer beaucoup le prêtre, si le causeur avait pu se plaire aux manières aimables du jeune homme. Mais cependant tel fut le tranquille courage de Rémy à prononcer hardiment les plus grands mots, devoir, conscience. Providence, éternité, à exposer la triste vanité de la vie parisienne, à souhaiter discrètement une existence plus digne que, mon Dieu,
Tabbé ne conserva bientôt plus un doute et, petit à petit, se mit machinalement à prêcher le néophyte. Ils se quittèrent bons amis. « Venez me trouver au presbytère : nous bavarderons, » dit l'abbé.
Rémy attendit quelque temps, puis s'en fut au presbytère ainsi qu'on l'y avait convié. L'abbé le reçut au milieu de ses livres et de ses dossiers. Rémy dut enjamber des in-folio, éviter des rochers de papier d'où la poussière tombait en cascades et se glisser entre des bancs de brochures mouvantes. Mais, cette fois, la mélancolie, la pluie et la campagne ne portaient point les deux nouveaux amis aux propos confidentiels et religieux. Echauffé par le travail, l'abbé Haag était tout aux corsaires.
— Oui, mon cher enfant, s'écriait-il, en moins de neuf ans, nos Malouins ont pris aux ennemis deux cent soixante
vaisseaux de guerre et près de quatre mille bâtiments de commerce ! Et quels horribles combats sur deux frégates lices par des grappins, et qui brûlaient ensemble, en pleine mer! Et quelles mêlées le long des corridors étroits ou du haut en bas descaliers sombres ! Et quelles blessures, faites par le fer, le feu, le bois qui rompt, le cordage qui coupe, la voile qui étouffe, l'eau qui monte i... Après la victoire, le chirurgien est à la mer, ses outils ont disparu : un homme, par charité, sera forcé d'amputer avec un couteau la main en lambeaux de son camarade. Et sils sont pris ? Les lettres de course obtenues du roi de France ne les protégeront pas : on les traitera plus mal que des forçats. Cependant laumônier de ces braves avait fort à faire, car ils trouvaient dans les sacrements une grande source de consolations et
de grâce. C'étaient enfin de bons chré»» tiens.
-rrr Des liéros, Monsieur l'abbé ! balbutiait Rémy, pris d'enthousiasme.
Après cette visite, qui fut longue et abondante en anecdotes marines et tefri-i fiantes, l'abbé Ilaag avait décidément témoigné au jeune homme un intérêt que l'assiduité de celui-ci aux offices du Carême no fit qu'accroître.
Pâques avdva. Jeanne communia dévotement. Rémy rêva devant les tabernacles ouverts du vendredi saint, devant le cierge pascal et la grand'messe du dimanche, mais sans donner d'autres marques plus précises de piété. L'abbé Haag s'en étonna et le lui reprocha dou^ cément : « Je ne suis pas encore prêt, lui répondit Rémy. Songez, Monsieur l'abbé, que je ne me suis pas approché des autels depuis l'Age de treize ans ; ce serait
wn acle bien important dans ma vie que de m'y résoudre de nouveau ! Je ne veux le faire qu'en toute franchise et confiance. Ce ne sont pas, Dieu merci ! des doutes qui me retiennent, mais plutôt de la tiédeur ou, comment dirai-je ? un certain manque d'abandon... Il faut peut-être que je respire davantage l'air de la Bretagne. J'ai eu, voyez-vous, le cœur tout contracté par la sécheresse de Paris ; laissez agir encore un peu sur moi votre ville, votre sympathie. Monsieur l'abbé, et vos conseils. »
Ce petit discours toucha l'abbé Haag et le convainquit. Pour « laisser agir la ville » sur Rémy, il fut convenu qu'on la visiterait de fond en comble et pierre à pierre ; l'abbé en connaissait les moindres coins, recoins, traditions et légendes, il en était éperdument épris et affirmait toujours qu'il aurait la fin de
cetancien évêquede Saint-Malo,Mê'i'des Laurents, lequel, revenant jadis des Etats de Bretagne, fil arrêter sa voilure à quelque cent mètres de sa ville, en descendit, s'écria :« 0 ma chère cité, je te revois enfin ! » et mourut subitement.
L'abbé Haag adorait convaincre et enseigner, soit naturellement, soit par état ; se promener en dissertant tour à tour avec éloquence ou persuasion sur un sujet favori lui causait un plaisir pur et hygiénique dont il était friand. Après avoir donc exploré l'église, pleuré sur cette cathédrale déchue, et monté au seul clocher de la ville, ils passèrent des matinées entières à errer parmi le labyrinthe de pierre qu'est Saint-Malo, rodant de rue étroite en ruelle obscure, traversant des cours étranglées, gravissant des escaliers de chèvres, craignant à chaque instant la chute de bicoques qui penchent
SOUS le faix de trois ou quatre siècles; partout des noms de héros, partout des vestiges de gloire, et sur chaque place minuscule, h tout angle de nie, les souvenirs d'une chronique rude et superbe. Et que de légendes brochant sur tout cela ! L'abbé les contait sans y ajouter de commentaires, enprenantunton naïf etenjoué et en s'écoutant parler. Sans doute regrettait-il le temps où Sstint-Malo, seulement entouré de villages et de moulins, s'élevait entre ses tours et ses bastions alors redoutables, portant plus près du ciel, semblait-il, sa cathédrale et son puissant clergé. Mais il s'attendrissait aussi en considérant que la grand'iante du petit chevalier de Chateaubriand, cette grand' tante qui, à Plancoët, chantait si bien ses vieilles amours :
Ah! Trémignon, la fable est-elle obscure? Ture hire...
■retrouverait aujourd'hui Saint-Malo tel à peu près qu'elle l'avait connu. L'abbé s'arrêtait parfois en souriant au milieu d'une rue mal pavé% etmurmuraitvoluplueusement : « Ma parole, on se croirait sous le régent ! »
Lorsqu'ils arrivaient enfin aux remparts de la ville, les deux archéologues, maître et disciple, montaient sur le chemin de ronde et s'arrêtaient pour contempler la mer toute encombrée d'îlots et de rochers, la baie sur les bords de laquelle dégringolent des villas, s'étend une petite plage et s'en vient mourir la rivière. Ils jouissaient tous deux en silence de l'air déjà tiède et regardaient chaquejour descendre un peu plus près de l'eau les bourgeons mauves, puis les jeunes feuilles; car le printemps était arrivé par une belle nuit, et la mer coquette montait maintenant jusqu'à ses rives ])eintès ou
les fuyait, on ne sait pourquoi, découvranl des grèves de cuivre, « de Ter de chat », dit-on dans le pays.
Et pendant ces repos, les deux amis se laissaient aller à des indiscrétions : l'abbé avouait son naïf dépit de n'être encore que premier vicaire; Rémy parlait de ses goûts particuliers, de ses préférences, deraffectueuse et respectueuse sympathie qu'il éprouvait pour Mme Dupont-Slugget...
Scabreux et difficile sujet de conversation ! L'abbé ne s'y fut certainement pas prêté s'il n'eût eu dans la mémoire la confession toute récente de Jeanne. Ah!
ne point révéler le secretd'une confession, c'est aisé, — mais comment l'oublier tout à fait? Or, la belle pénitente n'avait accusé cette fois aucune faute contre la fidélité conjugale, et, sur une question précise de l'abbé, c'était avec une allé-
gresse de petite fille qui mérite un bon point qu'elle avait répondu :
— Non, mon père, je ne l'ai pas revu ; il est parti, jene sais même pas où il se trouve.
— Et, depuis lors, n'avez-vous eu nulle complaisance nouvelle ?
— Rien du tout, mon père.
(Et c'était vrai. Rémy en somme ne lui avait jamais dit qu'il l'aimât. Les entretiens les plus intimes qu'ils eussent eus ensemble n'avaient roulé que sur la tendresse en général, en particulier celle d'Alain pour Jeanne, celle de Jeanne pour Alain, celle que Rémy pourrait ressentir aujourd'hui et celle dont Jeanne à la rigueur pourrait être touchée...
voilà tout. Et si elle se Irouvaitbeaucoup trop jolie pour ne pas croire volontiers qu'on en perdît la tête, et si elle avait sans doute lu plus d'un aveu d'amour
dans le regard et sur les lèvres closes de Rémy, ne fallait-il pas dans un confessionnal se méfier eflcorfe du péclié d'orgueil, de présomption et de vanité, et éviter de commettre, sous prétexté de s'accuser du soupçon d'une faute, une nouvelle faute ?)
L'abbé Ilaag était donc rassuré sur les rapports de sa pénitente avec Réiîiy. Il consentait par conséquent à prêter l'oreillël aux propos de celui-ci sur le ménage Dupont- Slugget et se trouvait chaque fois émerveillé parla façon dont ce jeune homme parlait du mariage, de ses obligations, de sa sainteté, des coupables époux qui se négligent l'un l'aulre et de Ift mélancolie décevante des adultères.
A quelque temps de là, survint un événement qui produisit une sensation profonde dans la petite ville : M. Du Perthuis publia dans une revue très
imj3orlante et très répandue ces lettres de Aille Mézeray que Rémy lui avait vendues et qui étaient adressées à Sosthène La Nérissaip, son aïeul. Spirituelles et gaies, parfois très tendres, ces lettres étaient remplies d'allusions aux faits de Tan VI et de l'an VII.
On y voyait que la comédienne avait fort goûté le muscadin, et que celui-ci, sans doute un beau gars, joyeusement gracieux avec son accent anglais et ses costumes de carnaval, avait dû surtout aimer à rire. M. Du Perthuis avait soigneusement caché la provenance de ces lettres, et tout se fût trouvé pour le mieux s^^ par malheur, le savan^n'eùt écrit une préface dans laquelle il rappelait l'origine d'une fortune si vite acquise : chaqi^c désastre financier, chaque famine de Paris pendant le Directoire avait en effet rapporté un petit million à limpu-
dent La Nérissaie. M. Du Perthuis ajoutait d'ailleurs que les emprunts consentis ensuite à Napoléon rachetaient largement tout cet agio. Puis il continuait l'histoire delà famille en admirant l'homme d'Etat, mais en insistant sur la désinvolture vraiment trop élégante avec laquelle celui-ci avait laissé Louis-Pliilippe pour Louis-Napoléon, sur la manière éclatante aussi dont son innocence avait été proclamée dans un procès fameux du second Empire, alors qu'il jouissait de la plus haute faveur aux Tuileries.
M. Du Perthuis terminait en célébrant, il est vrai, la mort du héros tombé à Gravelotte, mais en rappelant ses prodigalités légendaires et sa faillite imminente au moment oi^i la guerre éclata.
Enfin, dans la dernière phrase, M. Du Perthuis, ramenant à propos Mlle Mézeray et les lettres d'amour qu'il publiait.
LA CROIX DE MALTE 24b
insinuait que les traditions galantes semblaient s'être perpétuées chez les La Nérissaie, et que naguère encore un des derniers du nom était célèbre pour avoir poussé la séduction à sa dernière limite. Et, dans toute cette préface écrite avec adresse, il n'y avait pas un terme dont on se pût fâcher, pas même une phrase choquante.
L'effet en fut tel qu'on pouvait le prévoir dans une ville où les distractions et les sujets de conversation n'abondent guère. La nouvelle se répandit rapidement : chacun s'indigna contre une pareille famille, contre ce financier, ce ministre, ce colonel, ce séducteur, et chacun plaignit Rémy de subir une aussi triste hérédité; mais en même temps chacun redoublait envers lui d'égards et de camaraderie. Enfin il n'y eut personne qui ne se piquât d'en user fami-
lièrement avec un garçon dont les pères s'étaient compromis et ruinés avec tant d'éclat.
Rémy courut chez l'abbé Ilaag : « Ah ! monsieur l'abbé, lui dit-il, quel ennui pour moi ! Assurément je n'y suis pour rien : mes aïeux n'ont pas demandé ma permission pour vivre comme des inconscients sans foi ni loi. Mais il me semble que tout l'or pris par eux aux pauvres gens, toutes leurs folies, toutes leurs bravades me pèsent sur la conscience. Que ne puis-je faire cesser tout ce bruit autour de mon nom !
— Eh bien ! mon cher enfant, pourquoi ne pas offrir à la clémence divine cet instant de désenchantement ? Comment ce saint désir de pureté i;ie vous pousse-t-il pas à vous racheter vousmême ? \^ous pourriez ensuite intercéder ajuste titre pour le salut des vôtres. »
L'abbé Haag semblait plus vénérable encore chez lui, dans le recueillement du presbytère et parmi l'auguste désordre de ses papiers et de ses livres. Et puis, personne n'en saurait rien, ce ne serait même pas très ridicule. « Pourquoi pas? M se dit Rémy. Il baissa les yeux en silence, s'accouda et commença, guidé par des questions chastes et polies, à raconter timidement toute sa vie, presque toute. Il ne parla point de Jeanne : qu'y avait-il entre eux, en effet ? liien de grave. Quand ce fut fait, l'abbé, très émUj lui dit d'aller en, paix et l'embrassa comme un bon vieil oncle qui vient d^ retrouver l'enfant prodigue.
^émy par la suite ne poussa pas plus loin cette aventure, parce qu'il y a des plaisajiteries tout de même qu'il ne faut pas faire. Mais il s'était concilié pour longtemps l'abbé Haag. Celui-ci ne pqir-
lait plus de son jeune ami qu'avec des éloges exagérés, et les effets de cette affection paternelle et désormais un peu aveugle ne tardèrent pas à se faire sentir.
L'abbé dirigeait un asile pour les vieillards. Deux ou trois fois par an il faisait lui-même une quête à domicile.
Quand le moment de sa ronde printanière fut venu, il se rendit chez Jeanne par un doux après-midi de mai.
Il la surprit en flagrant délit de rêverie amoureuse. Elle venait d'achever son repas, et elle cousait des nœuds de satin sur un chapeau. Jadis les belles dames filaient, assises à la fenêtre ou sous la cheminée, et, du consentement de tous les poètes, c'était le moment qu'elles avaient choisi pour se livrer à des songeries dont leurs seigneurs maris étaient souvent exclus. Elles cousent aujourd'hui et n'en songent pas moins.
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Or, Jeanne, par ce mois de mai, Jeanne en était venue à cet état de tendresse innocente cl presque évangélique où volontiers l'on confondrait tout en amour, le présent et le passé, le mien et le tien, où Ton chérirait celui qui est là comme celui qui s'en va, oîi l'on se donnerait à Pierre sans oublier Paul, et à Jacques pour ne pas le chagriner. C'est un état "florissant du cœur, qui vous surprend parfois dès les premiers jours du printemps pour augmenter en été, décroître quand vient l'automne et disparaître tout à fait l'hiver; c'est on ne sait quelle crise de bonheur et de simplicité; c'est enfin la plus soudaine inclination à ne point respecter dans ses caresses la propriété d'autrui, les liens de fidélité, non plus qu'un tas de préjugés cruels.
Et qui avait plus qu'à demi conduit Jeanne à cet état de confusion volup-
tueuse? Rémy, naturellement, qui depuis des mois l'entretenail sans cesse d'Alain Kerheguon. Il connaissait maintenant les moinc'.ics détails de leur amoqr inachevé et savait qu'Alain fut le cousin, Tami d'enfance, celui qui rappelait tant d'émotions lointaines et charmantes !
Jear^ne, autrefois bqnne et tendre petite fille, n'avait guère changé. Alain l'en fit se souvenir. Mais Rémy savait aussi qu'elle était délicieusement touchée par les loiianges, qu'elle tolérait qu'on la trouvât la plus jolie du monde et qu'on le lui dît, et il n'y manquait pas. ]\ savait qu'elle adorait qu'on s'occupât d'elle : n'était-il pas aux menus soins ? Il ne fallait point qu'on raillât la piété : il allait à la messe. Ni qu'on fût laid ou mal mis, mais jamais il n'avait passé pour tel. En outre, à force de l'entendre parler de l'amour d'un autre, elle s'était habituée
au son de ces paroIcs-là dans sa bouche ; les mots '( tendresse, chagrin, espoir », elle savait comment Rémy les prononçait, il ne semblerait pas très extraordinaire qu'il les dît demain, tout à l'heure, même s'il ne s'agissait plus d'Alain, cette fois; elle en oubliait la voix de cet Alain, que pouitant elle aimait encore, mais dont Rémy seul à présent mimait le rôle et faisait les répliques. Piège délicat !
Et, comme pour l'achever, voici que tous les Malouins s'étaient mis peu à peu à constater les mérites de Rémy, à ne prononcer son nom, du moins devant elle, c{ii'avec mille compliments. Herbert ne pouvait s'en passer, M. Nogoèt luimême en raffolait. Et c'était partout un concert de satisfactions 1
Il est vrai que Jeanne ne se laissait pas mener par l'opinion des laïques. Dans sa pensée (et elle crpyait cela fermement
depuis sa première communion : elle n'allait pas changer d'avis, bien sur...), les seuls hommes dont on dût vénérer les conseils infaillibles et les sages avis étaient les confesseurs.
Or, l'abbé Haag, ce jour-là, ayant recueilli sa petite offrande, demanda des nouvelles d'Herbert. On l'a vu, Jeanne se trouvait dans un état aigu d'incertitude et de rêverie. Elle répondit à l'abbé avec une mine bien résignée, mais mélancolique à fendre le cœur :
— Ah ! mon mari n'est pas là. Il voyage, bien entendu. Et, comme d'habitude, je suis toute seule. Les femmes dont on s'occupe sont heureuses, je les envie.
— Bah !
— Sans doute. Croyez-vous, monsieur l'abbé, qu'on ne souffre pas, à la fin, de se voir toujours laissée de côté ? Je vous
assure qu'il y a des heures bien tristes, même dans rcxistencc des femmes qui semblent le moins à plaindre !
— Mais, voyons, votre mari est très actif, il traite beaucoup d'affaires à la fois, comment pourrait-il ne pas s'absenter fort souvent ? Il faut avoir pour lui beaucoup d'indulgence au contraire et tâcher par votre bonne grâce qu'il se plaise au logis. Ah ! que Dieu n'a-t-il béni votre union! Demandez-le-lui de tout votre cœur, ma chère enfant, et dans la vie quotidienne, tâchez de vous distraire honnêtement, visitez vos amies.., — Penh ! mes amies ! 0 ù sont-elles ? Ces dames et ces demoiselles de Saint-Malo ? Leur conversation n'est pas très variée. Avec cela, elles me détestent, je le sens. Je ne crois guère à l'amitié, monsieur l'abbé.
— Oui-da I Eh bien ! je suis moins sé-
vère que vous, moi, jy crois. El ne jugez-vous pas que votre propos, ma bien chère enfant, n'est pas très conforme à la charité ni même, il faut le dire, à la vérité ?
— Comment ! à la vérité? Pourquoi donc cela, monsieur l'abbé? Oh ! je sais : vous avez causé avec le petit La Nérissaie, et il vous aura parlé de moi, d'Herbert, de son affection pour nous deux.
Mais c'est un enfant.
— Du tout. C'est un garçon plein de tact et de cœur. Je le tiens pour un excellent chrétien, fort honnête, et même^ vous pouvez m'en croire, de très bon conseil.
Quand le prêtre fut parti, Jeanne reprit son aiguille, ses nœuds de satin, et se remit à rêver en ces termes : « Du moment que l'abbé me dit... »
Ce n'était phis dans son boudoir que Jeanne recevait Rémyau crépuscule. Ils l'avaient abandonné dès que le temps ne permit plus que Ton y fît du feu : qu'estce, s'il vous plait, qu'un boudoir sans feu ? Une pièce oi^i l'on voit décroître le jour, où l'on craint le silence, où l'on s'ennuie. Aussi bien Fhôtel des Dupont- Slugget n'offrait-il aucune commodité })ar les beaux et longs jours de soleil, et Herbert, clia(|ue année, louait à Dinard, l)our plusieurs mois, une villa esuchée
parmi des fleurs. Il pouvait de la sorte venir aisément à sa distillerie en passant l'eau, et deux heures après, grâce à M. Nogoët, en avoir fini et retourner aux cercles de tennis et aux belles Anglaises. Cette année encore, malgré le souci de sa galerie, qu'il eût souhaité inaugurer en pleine saison, Herbert avait retenu la villa de Dinard. Il ne l'habitait pas encore, mais Jeanne allait souvent en visiter le petit jardin, déjà tout parfumé.
Rémy l'y rejoignait, non qu'ils se fussent donné rendez-vous, mais parce que la mer était haute tout simplement. Saint- Malo, à marée haute, est une île de pierre au milieu de l'eau ; on sort de la ville et tout de suite le bateau de Dinard vous prend et vous emmène. A marée basse, c'est une citadelle entourée de plages : on doit courir bien loin pour trouver le bateau; on hésite, on n'y va point. Lors-
que le flot était donc propice vers la fin du jour, Rémy rencontrait Jeanne au fond d'un jardin de poupée, de l'autre côté de Teau.
Ce fut là qu'il lui dit qu'il l'aimait.
— Vous êtes fou ! répondit-elle.
Il faut bien répondre quelque chose.
Rémy avait pensé lui murmurer ensuite : « Chut ! mon amie, ne dites rien, ne me chagrinez pas... Cet aveu vient de m'échapper parce que l'heure est trop douce, je no l'ai pas fait exprès. Oubliezle. » Mais, comme elle se taisait, il dut rester coi, lui aussi, laissant le silence du soir rendre tout cela irréparable.
L'amant le plus "fin, dès qu'il s'est déclaré, ne vaut plus rien : l'émotion se joue de lui. Rémy se trouvait là bien sot, avec sa gorge serrée et son cœur qui battait!
Enfin: « Partons d'ici ! » fit Jeanne. Il la suivit comme en rêve. Et sur le ba-
teaii qui les ramenait, Cous deux se regardaient craintivement en formant des pensées secrètes.
— Vous m'en voulez? soupirait Rémy ; mais il songeait : « Elle ne peut pourtant pas se fâcher de ce que je l'aime! »
— Certes, je vous en veux... répondait Jeanne, tout en s'avouant, résignée : « Il y a lojii»temps que je m'y attendais. »
Bref, ils concluaient tout bas Tun et l'autre : « Bah ! mieux vaut avoir été franc une bonne fois », tandis que la jetée grandissait à leurs yeux ; et déjà le port les recevait dans ses bras que Jeanne se disait: « Eh bien, quoi, il m'aime, voilà. Après tout, c'est son droit. »
Quand la mer avait fui la ville et s'en était allée se rouler à Taise un peu plus loin, Rémy marchait souvent avec Jeanne à travers les rochers que le reflux révèle : non pas marchait, en vérité, mais sautait
et grimpait par cet amas confus dhcrbes luisantes, de varechs chenus, de bassins d'eau pure et d'escaliers prodigieux, parreils à ceux qui s'ouvrent peut-i^'tre au fond des forêts de l'Inde, menant le fou qui s'y risque à des trésors terribles ou à des lits de fées.
Là, Rémy ne se montrait pas trop éloquent, car il lui fallait à chaque instant aider Jeanne et l'empêcher de tomber :
or, guider sur des rochers glissants une belle fdle comme elle, c'était un travail minutieux, certes, et plus difficile eu tout cas que d'y souteniruncpetitcdemoisellc légère comme Lucile Carhoix-Lagardc, par exemple, ainsi que Jeanne elle-même prit soin de le faire remarquer à Rémy.
— Et à propos, où en êtes-vous avec notre petite Lucile? Mes compliments !
L'autre soir, à la maison, elle ne vous quittait pas des yeux.
Jeanne, en plaisantant de la sorte, pensait bien faire entendre à Rémy qu'elle ne le prenait pas au sérieux. Mais c'était pure braverie, car elle se sentait plutôt un peu piquée.
— Oui, mon cher, on dit dans la ville que vous l'épouserez.
— Mais, miséricorde ! comment veuton que je me marie en l'étal où je suis ? Vous savez que cela empire et que c'est probablement incurable.
Depuis la scène du jardin, Rémy avait pris le parti d'user de termes figurés pour parler de son amour. Jeanne le souffrait mieux ainsi ; et puis c'était moins gauche et moins solennel. Il évitait de cette façon ce dérisoire verbe aimer, d'un bel effet assurément dans les livres, mais dont en réalité l'emploi est ridicule trois fois sur quatre, surtout au présent de l'indicatif. Quel est l'homme de goût
qui n'hésite pas un peu avant de nasiller des « Je vous aime » et des « M'aimezvous ? » Rémy préférait dire ù Jeanne, plus simplement : « Cela ne va pas du tout, ce matin ».
D'ailleurs, quelle importance a ce qu'on dit à sa maîtresse — et que lui dit-on vraiment? Presque rien. Ce n'est qu'au théâtre que les amants parlent aussi longuement de leurs âmes et de leurs responsabilités ; hors des planches, les plus longues phrases qu'on formule n'ont pas deux lignes ; vous procédez indolemment par insinuations et par jeux de physionomie, et vous échangez des attitudes : cela suffît bien. Ainsi, Jeanne avait-elle trouvé quelque roche affreuse, toute pareille, sous son varech, à une hydre marine, et bien exposée au soleil penchant — qu'elle passait sa main sur le pelage du monstre, pour voir s'il était
bien soc, puis, Andromède viclorieusc, ■s'asseyait avec insolence sur une de ses pattes ou sur sa grosse tête. De là, semblant se perdre dans la contemplation de la mer, du ciel ou des îlots stupidement arrêtés toujours à la même place, elle se faisait elle-même contempler par Rémy.
Elle lui offrait la vue de ses cheveux précieux dans un jour favorable, de son profil qui semblait plus achevé encore sur un tel horizon, de ses lèvres où un fin rayon du couchant s'était venu poser et restait.
Elle donnait à Rémy sa beauté et recevait de lui, en échange, Tamour qui luisait sous ses longs cils, et le bonheur aigu d'être tentée...
Car tout la poussait vers son confident : l'oubli d'Alain, le mois de mai, la ville complice, Herbert, l'abbé Haag et jusqu'à cette odeur de violette qui partout suivait ce perfide Rémy, et jusqu'à
sa voix, jusqu'à ses mains, et jusqu'à Lucile et même jusqu'à cette madame Ploëdieu qui peut-être les guettait là-bas, sur la plage, et les croiserait au retour et leur demanderait avec un sourire empoisonné : « Eh bien ! était-ce beau? »
— Pendant que nous serons à Paris, fit Jeanne à Rémy, il faudra que vous tâchiez de persuader à votre amie madame Plocdieu qu'elle n'emploie pas plus de deux couleurs pour chacune de ses toilettes, et qu'elle renonce à réunir à la fois sur ses chapeaux des fleurs, des fruits^ des feuilles, des branches et des petits oiseaux. Elle n'en sera que plus agréable après cela.
— Grands dieux ! pendant tout ce mois que vous allez passer loin de moi, que de soucis I Car je vous écrirai souvent, si vous le permettez. Je devrai donc surveiller le ton de mes lettres, de façon
qu'on les puisse lire si par hasard elles s'égaraient, et en même temps m'occuper des chapeaux de Mme Ploëdieu et des charmes pointus de la petite Lucile?
C'est trop vraiment. . . Comment ferai-je ?
— Comme il vous plaira.
Rémy eût eu mauvaise grâce à se plaindre outre mesure de ce voyage à Paris, qu'il avait en partie provoqué.
Chaque année, les Dupont-Slugget passaient le mois de juin hors de Saint- Malo, mais cette fois moins que jamais Herbert y eût manqué, car Rémy lui avait mis en tête de rédiger une jolie notice sur l'Ordre de Malte et la Chevalière, qui en perpétuait le nom et les traditions. Pour atténuer un peu, en effet, l'amertume de sa préface ambiguë, le courtois M. Du Perthuis avait écrit à Rémy une lettre toute sucrée, accompagnée de cette liste d'ouvrages traitant de
Malte que Rémy lui avait, s'en souvienton ? demandée à Paris. L'avisé secrétaire avait recopié la liste et, la portant à Herbert : « Voici, lui dit-il, tout ce que je connais sur nos chevaliers. Je crois que vous possédez déjà la plupart de ces livres. Faitesrechercher les autres, tirezen ce qu'ils contiennent de meilleur, puis il vous sera facile, avec votre goût, de nous achever sans pédanterie quelque volume élégant, que même les femmes liront, si vous voulez vous en donner la peine, et qui servira tout à la fois les intérêts de votre maison et les vôtres propres. » Sans se faire davantage prier, Herbert s'était senti tout joyeux de pouvoir déguiser sous un motif aussi honorable le désir périodique qui le prenait toujours à cette époque d'aller assister aux grandes épreuves sportives et de reprendre l'air de Paris. On sait qu'il ne se croyait
illégal à aucune entreprise ; il forma clone le fermeprojetde mènera bien une courte et définitive histoire des chevaliers de Malte et résolut de partir incessamment pour Parisavecsa femme et ses chevaux.
Et cependant, qu'il faisait beau sur la plage en cette fin de mai ! Après une belle lutte, le soleil triomphait au ciel. La campagne était en fleurs, et la mer, sa voisine, mettait chaque jour tous ses diamants. L'Indiscret sortit.
L'Indiscret était un canot à pétrole qui appartenait à Herbert et lui servait à passer rapidement de Dinard à Saint- Malo. On l'appelait Ylndiscret à cause peut-être de sa couleur blanche, qui lâchait la mer d'une façon vraiment impertinente, et aussi parce qu'il s'en allait souvent faire sans gêne le tour d'ilôts que l'on ne fréquente guère et troubler le silence des petits golfes où l'on n"a-
borde pas. Il ne paraissait dans la baie qu'en été. Un apprenti mécanicien, jadis pêcheur et nommé Ideste, quittaiUa Chevalière avec les beaux jours et se consacrait au service du canot ; avec l'automne, Idcste revenait à la distillerie et Vlndisc/'e/ rentrait à Saint-Malo pour hiverner. La veille de son départ, Jeanne voulut se faire conduire à Cézembre, et elle y emmena Rémy. Hélas ! pauvre Cézembre, il n'y a pas longtemps que c'était une île sauvage où ne se trouvait qu'une maison, et encore n'y avait-il que les naufrag-és morts sans confession pour l'habiter pendant l'hiver. yVujourd'hui, les dévastateurs publics s'en sont emparés : je veux dire qu'on y a conslruit un fort et une cantine, et que c'est bien triste de voir de vilains et pauvres soldats traîner leurs souliers en un lieu voué jadis aux seules divinités de la solitude et de la
mer. Pourtant il y reste une minuscule plage vierge oi^i se réfugier.
h^ Indiscret toucha Cézembre. Rémy et Jeanne mirent pied àterresurdesécueils ; puis, marchant parmi le varech et les flaques d'eau, ils s'éloignèrent en musant et arrivèrent de roche en roche jusqu'à cette plage mystérieuse oi^i se mourait le flot. Jeanne eut honte de piquer ses talons dans le sable si douillet et uni qu'une fleur, en y tombant, l'eût meurtri. Et là, n'entendant nul bruit que le soupir de la mer heureuse et pouvant se croire seuls au monde, ils furent tentés comme Adam et Eve. Et Jeanne., avant que d'y penser, se trouva dans les bras de Rémy. Elle embaumait. Il ne rencontra point ses lèvres et sentit pourtant qu'il pouvait oser d'autres caresses — mais pas toutes, parce que Jeanne finit par murmurer d'un air résolu que c'était assez comme cela.
Rémy obéit. Doux et voluptueux, il n'aimait pas les luttes amoureuses ; et puis il se disait tout bas : « Qu'est-ceque cela fait, ne suis-je pas son maître? » 11 souriait à cette pensée. « Ou'avezvous? » fit Jeanne.
— Rien, répondit-il. Seulement, j"ai peur de vous avoir fait peur.
— Mais non, c'est passé. Sauvonsnous vite ! Et, tendant la main à Rémy : Aidez-moi à me lever, maintenant, ditelle gentiment.
Aimable et tendre Jeanne, qui ne pouvait rien faire sans grAce, et dont la pudeur exquise variait selon les cas en devenant, s'il le fallait, tantôt incorruptible et tantôt moins que rien ! L'Indiscretles remmena et, tandis qu'il fdait sur les vagues, Rémy voyait la brise ébouriffer les cheveux d'argent qui naissaient sur la nuque de son amie: car elle por-
tait le cou orgueilleuseiiienl lui, ayant une de ces peaux de blonde qu'il faut regarder grain à grain el qu'on voudrait baiser ainsi.
Enfin, la journée eût fini dans la perfection si^ nos deux amants débarqués à bon port et rentrant dans la ville, Jeanne ne se fût tout à coup arrêtée net au milieu d'une phrase en polissant comme si elle mourait.
— Qu'y a-t-il ? s'écria Rémy.
En même temps, il se retournait et voyait à sa gauche Alain Kerheguen, qui les allait croiser.
Celui-ci n'hésita ni ne sourcilla, mais fit un salut très froid, très cérémonieux, très correct et passa.
Jeanne n'a point songé à reprendre la phrase interrompue, ni Rémy à prononcer un seul mot: ils ne l'auraient pu ni l'un ni l'autre, tant lecoup fut soudain et brutal.
LA CROIX DE MALTE 2;i
Tous deux, bouleversés, traversèrent donc la place sans rien dire. Ils se trouvèrent devant le logis de Jeanne.
— Je vous laisse, fit Bémy à voix sourde.
Mais elle répondit : « Oh, non, venez! »
Il monta et la suivit jusquVn son boudoir où, sans même poser son ombrelle ni seulement fermer la porte, elle se jeta dans ses bras et lui donna ses lèvres alors, comme les enfants éperdus se cachent auprès de qui les protégera.
Le soir de ce jour-là, au Bar des Corsaires : « Qu'avez-vous donc, mon petit, demandait quelqu'un à Rémy. Vous ne mangez pas, vous ne dites rien... Etesvous souffrant, ou bien auriez-vous par hasard des chagrins d'amour ? »
11 s'en défendit, angéliquement coquet: des chagrins, lui?... on raillait.
Pourtant, il détournait le visage.
« En voiture, en voiture ! »
Irrévocablement, le train s'en alla, laissant Rémy seul sur le quai. Devant Herbert, devant les employés de la gare et les domestiques, au bruit des « avezvous le sac jaune? » et des « n'oubliez pas Ten-tout-cas », il n'avait rien pu dire à son amie, sinon : « A quelle heure déjeunerez-vous? » et: « Enfin, amusezvous bien ».
Le dernier wagon disparu, Rémy s'en revint à pied, mais, au lieu de se diriger
vers la Chevalière, il s'en fut retrouver en un coin du port le fidèle Ideste.
— Eh bien, Ideste, avez-vous mon renseignement ?
— Oui, Monsieur. Je l'ai fait demander par un camarade à un garçon qui est ami d'un des hommes de V Elisabeth.
Cela m'a coûté cher, parce qu'ils ont tous bu à mes frais. J'ai dépensé trente-deux sous.
— Voici cinq francs, Ideste. Et alors?
— Alors, M. Kerheguen est venu voir son bateau, qu'on arme en ce moment et qui sortira bientôt. Quant aux persiennes de sa villa, à Texceplion d'une ou deux fenêtres, elles sont closes. C'est donc que M. Kerheguen va partir sur V Elisabeth, et non pas séjourner à Dinard.
Arrivé dans le petit bureau qu'il occupait à la Chevalière, Hémy s'assit lourdement devant sa table de travail. A
274 LA CROIX DE iMALTE
portée de sa main, il y avait de grandes feuilles de papier à lettres commerciales, d'autres plus petites ornées du lévrier et des ancolies. Sa besogne quotidienne était toute tracée : plusieurs courriers, des instructions à observer pour îa galerie, les ouvriers, les collections, les cercles. M. Nogoëlî se reposait à présent sur lui de bien des travaux, surveillances et tâches délicates. I^e rôle enfin de Rémy gagnait chaque jour en importance, et son avenir était assuré. Mais il souffrait d'une blessure profonde, et quelque sor^ cierlui eût dit : «Renonce à toute fortune, va mendier ton pain sur les routes, et Alain Kerheguen mourra subilemenl à l'instant même », qu'il se fût écrié : « C'est tout ce que je souhaite! »
Dans le cerveau méticuleux de Rémy reposait toute une collection de dossiers, tenue à jour avec le plus grand soin, sou-
vent revue et bien classée. Dès qu'un ami ou un ennemi, ancien ou récent, se présentait à lui, il feuilletait sa bonne mémoire et en tirait une fiche qui portait : services rendus ; services possibles ; relations ; note de paresse, note de sympathie, note d'influence. Il relisait tout cela etnerépondait qu'ensuite. Au nom d'Alain Kerheguen, il y avait : « A favorisé, par sa maladresse, mes rapports avec Jeanne ; nous attendait sans aucun doute l'autre jourdevant la maison, afaitexprèsdenous croiser sur la place et chercliera certainement tôt ou tard à me reprendre mon amie ; grande famille, très bonne noblesse bretonne, un vieux grand-oncle nommé Beaudre de Foy, chevalier de Malte et dont Herbert parle comme d'un saint homine et particulier ami, quoiqu'il ne Tait jamais vu; paresse : ordinaire; sympathie: nulle; inlkience : énorme et inef-
façable, parce que cet imbécile est et sera toujours pour Jeanne le passe, l'ami d'enfance et le premier péché ».
Machinalement, la main de Rémy saisit la plume, ouvrit Fencrier; ses beaux yeux se voilèrent, sa tête se pencha, il écrivit de tout son cœur :
« Je ne crois pas qu'il y ait des hommes nés sous une mauvaise étoile, non, bien sur... Mais moi, je n'ai jamais pu être très heureux ; il faudra que j'y renonce. Je suis devenu pauvre, et mes amis m'ont tourné le dos. J'aimais beaucoup une marraine: elle est morte. J'aimais beaucoup mon père : il est mort. J'ai donné mon affection de-ci, de-là : je ne sais même plus à qui. Et maintenant qu'il ne me reste que vous au monde — je ne suis pas très heureux.
« Vous savez que j'ai horreur des phrases solennelles. Je vous dis donc bien
simplement : ma vie est assez triste et pas commode ; je m'en contente parce que j 'ai pu m'approcher tout près de vous . Mais je me cogne et me cognerai toujours à vos souvenirs — voilà.
« Que voulez-vous ? ce n'est pas de ma faute ! Je suis d'une famille où l'on ne sert pas, où l'on ne m'a pas appris à me réjouir d'une place de subalterne. Ma mère m'a laissé toute la délicatesse de sa race; mon père était un roué, et je naquis difficile. En ce moment-ci, je porte avec bonhomie, avouez-le, la livrée d'Herbert : cela nous rend service à tous les deux. Et sinon, comment eussé-je fait pour rester près de vous? Seulement, comprenez-vous, je ne veux pas porter celle d'Alain Kerheguen; non, vraiment, je ne peux pas m'y résoudre.
« Or, que suis-je pour vous? Allez, je le sais bien : le remplaçant, le nouvel
êcuyer servant, au moyen duquel vous espérez oublier celui qui vous a quittée. Hier, quand voqs vous êtes jetée dans mes bras, croyez-vous que je m'ai pas compris pourquoi — après ? C'est comme si vous m aviez crié : <■< ^ oilà le méchant qui m'a déjù fait tant de chagrin... Il va m'en faire encore s'il me trouve,, prenezmoi, cachez-moi ! »
« Et vous n'oublierez jamasisAlain^vous ne pourrez pas ,^ parce que vous savez bien qu'il vous rappelle votre enfance, vos plus cliers souvenirs^ êtes cho-ses très douces, très anciennes. Je ne saurais lutter contre tout cela 1 Vous ne chéris^. sez pas tant Alain en lui que vous-même. Tandis que moi... »
Ici Rémy s'arrêta et posa sa plume.
11 voulait dire à Jeanne encore lane fois qu'il n'avait qu'elle au monde, et qu'il l'aimait, et comment il Faimait, et qu'il
savait aimer. Mais tous ces mots; amour, -tendresse et autres pleurnicheries, tout ce bavardage de conscrit à sapayse,non, Bémy n'arriva point à les écrire. 11 les méprisait. On ne raconte pas son amour, se dit-il, on le prouve ; et quand on veut du bien à une femme, il ne s'agit pas de pérorer, mais d'agir. Et puis, la lettre pouvait tomber entre les mains d'Herbert. Et puis, pourquoi parler de soi, pourquoi se plaindre? Les enfants geignent, les hommes doivent tâcher de se conduire en maîtres. Ce nest pas Alain, pensa Rémy, c'est moi qui aurai le beau rôle.
Là-dessus, Rémy prit la lettre qu'il venait d'écrire, la déchira et on expédia une autre, très courte, très mélancolique, mais très convenable. qu'Herbert put lire au besoin.
La lettre close, le timbre collé, Rémy
alla travailler une heure ou deux avec le père Nogoët, et fut sonner au presbytère, chez l'abbé Haag.
— Hé! bonjour, mon cher enfant, c'est la Providence qui vous amène. Vous me trouvez en plein travail, mais j'allais sortir, marcher un peu, prendre l'air. Toute la journée je me suis efforcé de répondre, une bonne fois pour toutes, dans la Revue Bretonne, à ces malheureux qui ne cessent de confondre les corsaires avec les pirates ou les flibustiers, voire même avec les boucaniers, employant ces termes les uns pour les autres de la façon la plus grotesque. Mais descendons, voulez-vous? et nous ferons le tour des remparts, avant que d'aller à la bibliothèque où j'ai deux livres h rendre.
— Souffrez que je les porte, monsieur l'abbé. Je vous suis.
Après divers propos sur l'impertinencô
de certains historiens, plus feuilletonistes et gazetiers que bons liseurs de textes, Rémy profita d'un petit silence pour dire à brûle-pourpoint :
— Savez-vous, monsieurTabbé? J'étais venu vous demander un service.
— Je prie le Ciel que ce service ne dépende que de moi, mon ami, car c'est chose accordée en ce cas.
— Mais je crois en effet que cela dépend uniquement de votre bienveillance, de votre autorité et aussi de votre bonne grâce. M. Alain Kerheguen est connu de vous. Vous n'êtes pas sans vous rappeler et sans déplorer comme moi l'absurde querelle qui nous conduisit tous deux sur le terrain. Je pense être guéri pour toute ma vie de cette criminelle sottise. Mais ce n'est pas assez que de regretter ses fautes, il faut les réparer. M. Kerheguen se trouve en ce mo-
ment à Saint-Maio, mon devoir de chrétien n'exige-t-il pas que jie lui pardonne, même s'il m'a nui ? Or, il ne m'a ni nui ni seulement offensé. Si cela fut, je ne m'en souviens plus. Cependant, je l'avoue à votre indulgence, un vieux respect humain me gêne encore. Je voudrais être sûr en tout cas de ne pas avoir à subir quelque humiliante relmffade,..
Vous, monsieur Tabbé, dont Tinfluencc serait sans doute décisive, ne voudriezvous pas dire deux mots dans cette circonstance, faire en sorte du moins qu'on accepte sans arrière-pensée la main que je tendrais?
L'abbé ne ménagea pas à son jeune compagnon les éloges qu'un si digne projet lui parut mériter et promit d'appliquer tous ses efforts, dès le lendemain, à en favoriser la réussite.
— Car vous avez raison, oui, et c'est
bien agir que de se mellre au-dessus des •vaines susceptibilités et des coupables rancunes. C'est proprement faire preuve de bonté, et il n'y a point de vertu si rare que celle-là, ni d'une pratique aussi malaisée, il faut bien le dire.
— Bah! monsieur l'abbé, on y arrive !
En achevant leur promenade et jusque devant Thôtel de ville, où se trouve la bibliothèque, labbé, fort en verve, discourut d'abondance. Il eût souhaité dètrc bibliothécaire: « Paisible et noble profession, disait-il, que j'eusse embrassée certainement si Dieu ne m'eût fait la grâce plus haule de mappeler à lui. Plaisante besogne que de donner l'ordre, c'est-à-dire la vie aux bons livres et de négliger, c'est-à-dire de faire tomber à jamais dans l'oubli les mauvais. J'ai connu des bibliothécaires qui savaient par cœur des milliers de titres, au moyen
desquels ils pouvaient facilement, en service public, étonner un juriste, satisfaire un historien, mettre un paléographe à la raison, apaiser même un géologue ou un hébraïsant. Gardiens des plus riches trésors, ils travaillent bien à l'aise ou dorment d'un sommeil innocent dans le silencedes grandes salles, à peine réveillés de temps à autre par le bruit de quelque lecteur fou qui se met à parler tout seul lorsque, dérangeant tous ses calculs, deux répété deux fois s'obstine à faire quatre.
— Sans doute, monsieur l'abbé; mais vous n'oublierez pas ma petite commission ?
— A Dieu ne plaise, mon bien cher enfant, que je manque à cette œuvre de paix ! Vous pouvez compter sur moi.
Rémy, enchanté de ces bonnes dispositions, quitta gaiement l'abbé Haag et,
comme le soir approchait, se rendit sur la plage par la porte Saint-Thomas.
C'était là que se tenaient les dames de Saint-Malo, qu'elles lisaient, brodaient, jugeaient autrui et se faisaient leurs doléances.
Assise un peu à l'écart et vêtue d'un affreux costume tailleur, où la couturière n'avait épargné ni les ornements de velours, ni les rubans de satin, MmePloëdieu était occupée à couper les pages d'un livre.
Rémy s'alla mettre auprès d'elle et lui dit:
— Que votre robe est jolie !
— Penh ! elle est toute simple !
— Elle vous va dans la perfection, et les nuances s'y marient à ravir.
— Oh ! oh ! que de galanterie ! Vous m'étonnez, car j'aurais cru vous trouver moins souriant ce soir.
— Et pourquoi cela?
— Mak.., n'avez-vous pas perdu queiqu 'un "?
— Les Dupoiit-Slugget? Mon Dieu, il est certain que je les regrette beaucoup : vous savez combien je leur suis attaché. Cependant, ils ne sont pas partis pour toute la vie: ils reviendront.
— lis, ils... Je voulais dire que vous avie^ perdu votre grande amie, votre flirt enfin.
— Mon flirt! Ah ! Madame, quelle pensée ! Me supposez-vous capable de trahir à ce point Herbert ? Fi donc ! cela n'aurait guère d'élégance, et faites-moi la grâce de ne pas me prêter l'àme d'un goujat, s'il vous plaît. D'ailleurs, si j'aimais ici quelqu'un, ce ne serait pas Mme Dupont-Slugget, vous lesavezbien.
— Je n'en sais rien du tout.
— Oue si !
Lancée ainsi, la conversation ne pou-
vait manquer d'aboutir aux plus tendres l,>crsoïmalités. Rémy n'éprouvait aucun embarras à parler d'amour, s'il ne s'agis- .sait point d'être sincère, et les déclarations ne lui faisaient plus peur dès qu'il mentait.
Au bout d'une demi-heure, il répondait à Mme Ploëxlieu :
— I>es preuves, des preuves. . . Où voulez-vous que j'en prenne, des preuves? Ek poui*quoi ne pas ciboire tout bonnement ce que je vous dis? Vous vous imaginez que je suis amoureux de Mme Dupont-Slugget? Eh bien! si c'était vrai, il faudrait aussi que je fusse jaloux, ne vous semlxlet-il pas? Or, Alain Kerheguen^ qui est présentement ici, {)assepour avoir adoré sa cousine, dont on prétend aussi qu'il fat aimé. Vous me verrez lui le»€lre la main, jeiœdi soir chez vous, devant tout le monde. Serea-vo*us convaincue alors?
— Parbleu ! vous ne vous -liompromettez guère avec cette fanfaronnade, et vous pensez bien que je n'ai pas prié Kerheguen devenir jeudi.
— Comment? On m'avait conté qu'avant son départ il était chez vous de toutes les fêtes.
— Sans doute, mais, puisque vous deviez vous trouver là, j'ai craint que les portes de mon salon ne fussent encore trop étroites : vous n'auriez qu'à vous y heurter de nouveau, merci bien !
— Madame, jevous ensupplie, écrivezlui. Dites que vous avez appris aujourd'hui seulement sa présence dans la ville, et insistez pour qu'il accepte. Je veux lui tendre la main. Accordez-moi au moins cela...
Mme Plocdieu, qui n'était pas trop habituée à se voir si vivement poussée, fit ce que Rémy lui demandait.
Et tout se passa très convenablement.
Bien préparé par l'abbé Haag, Alain Kerheguen accepta sans trop de contrainte la main que lui tendit Rémy. Celui-ci se montra courtois, mais sobre en paroles et peu abondant en sourires. Pour plaire à ce Kerheguen, que tout accès de grâce indisposait, il était également imprudent de parler avec art et d'étaler des pensées importunes. Rémy d'ailleurs avait une grande hai)itude de ces entretiens simplifiés, qui font les délices de la bonne
société; il excellait à former des jugements concis, tels que : « Evidemment ! » ou : (( J'allais le dire... » ; il savait l'opinion qu'il fallait professer dans chaque genre de conversation, et il regretta bien amèrement en causant ce soir-là avec Alain que l'affaire Dreyfus eût alors beaucoup perdu de son actualité, parce que sur ce sujet au moins on pouvait toujours s'entendre entre gens du monde.
Cependant, malgré l'insignifiance et la distinction parfaite des propos de Rémy, Alain resta raide et froid jusqu'à ce que celui-là se fût mis, sous le premier prétexte venu, à parler des Dupont-Slugget en général et de Jeanne en particulier. Ils venaient de constater d'un commun accord l'inélégance profonde des hommes et des femmes qui les entouraient.
— Ah ! soupira Rémy, l'absence de nos amis se fera sentir dans la ville 1
Vous, Monsieur Kerheguen, qui habitez Dinard Tété seulement et ne venez à Saint-Malo que selon A^otre plaisir, vous n'imaginez pas combien il est triste d"y passer les mois d'hiver et même de printemps. Il n'y a vraiment qu'Herbert et votre cousine pour animer un peu tout cela. Sans eux. Seigneur, qu'est-ce qu'on ferait ?
Les soirées chez Mme Ploëdieu étaient beaucoup plus ennuyeuses que chez le maire ou que chez Mme Mégou, par exemple. Mme Ploëdieu, si elle fût née du sexe mâle, eût consacré sa vie à quelque profession libérale, telle que l'éloquence ou la politique. Elle avait un esprit ardent, propre à aimer tous les arts. Elle jouait des sonates à n'en plus finir et chantait comme une perdue, puis, non contente de tout ce bruit, se montrait encore prête à accompagner jusqu'à minuit passé .
toute personne désireuse de pousser sur des airs tragiques des cris déchirants et des soupirs afïreux. Aussi les infortunés que ces débauches de sanglots et d'harmonie ne réjouissaient point, se réfugiaient-ils dans les différentes pièces de Tappartement, fumoir, salle à manger et jusque dans la chambre à coucher de Mme Ploëdieu. C'était là que les deux jeunes gens s'étaient retirés à l'écart pour causer, et là qu'Alain fut bien surpris et toul à fait soulagé d'entendre Rémy toucher le premier à ce bridant sujet.
« S'il me parle de Jeanne, songea-t-il, c'est donc qu'il n'y tient guère. Ou c'est plutôt qu'on aura repoussé ses tentatives... » Gomment aussi ce petit intrigant eùt-il fait oublier un véritable gentleman? Il faut être juste.
Depuis son départ, depuis sa lettre de rupture, Alain s'était fait, au sujet de sa
cousine, bien des reproclies. Il la regrettait. Ce n'était pas qu'il n'eût pu se contenter des nombreuses faveurs qu'il en avait déjà reçues, et ce n'était pas surtout qu'on ne leùt tenu partout pour l'amant indiscutable de Jeanne. Mais quoi ! Alain Kerheguen soutirait peutêtre de jouir d'une réputation pas tout à t'ait justifiée. A chacun ses scrupules.
Cependant, timide et gauche, il ne sut que redoubler de froideur et de dignité. Il fallut que Rémy insistât, déclarât poliment qu'il trouvait Mme Duponl-Slugget distinguée, réservée, intelligente et charmante, et qu'elle s'habillait avec goid, et qu'elle recevait à merveille, et qu'elle était une femme du monde accomplie.
— J'ai eu, disait-il, la bonne fortune de causer intimement avec elle, et j'ai pu constater la vive atfection qu'elle
porte aux siens, à ses amis, à ses parents; ce fut même pour moi l'occasion de déplorer davantage encore la querelle insensée qui contribua sans doute à vous éloigner de cette maison. Mme Dupont- Slugget m'a, d'ailleurs, dit bien souvent qu'elle espérait que ce ne serait qu'un malentendu...
Cette dernière phrase frappa beaucoup Alain : se serait-il donc complètement trompé sur le compte de Rémy?
Voilà que ce. jeune brouillon semblait souhaiter maintenant son retour chez les Slugget ! Non, certainement, Jeanne n'avait pas oublié son premier amour.
— Voyez-vous, Monsieur, répondit-il à Rémy, tout ceci est très fâcheux. Mais Herbert m'a boudé sans nécessité ; c'était un vieil ami : je lui en veux. Et vous comprenez que ce n'est pas moi qui m'avancerai le premier.
— Je VOUS comprends, fît Rémy. Je vous comprends parfaitement. Il est malheureusement évident que notre Herbert s'entêtera de son côté... Voilà bien la plus sotte affaire ! Enfin, c'est la vie.
Et ils parlèrent d'autre chose.
Mais peu après, et comme Kerheguen, sur le point de s'en aller discrètement, donnait çà et là quelques poignées de main, Rémy, qui ne l'avait pas perdu de vue, s'approcha, le prit à part et lui dit en riant :
— Si vous vouliez qu'Herbert fît les premiers frais dune réconciliation, ce ne serait pas difficile.
— Comment cela ?... D'ailleurs, peu m'importe, car je suis décidé à ne pas céder.
— Il ne s'agit de rien céder du tout. C'est lui au contraire qui viendrait à vous, je vous le garantis, et qui serait
encore votre obligé. Sortons ensemble, si cela vous amuse, et je vous expliquerai mon idée tout en marchant.
Dehors, il faisait assez clair le longclés ruelles, parce que la moitié de la lune, attardée au ciel, répandait encore un peu de clarté chez nous, et il n'y avait dans toute la ville que les fantasques chats pour entendre Rémy qui questionnait Alain :
— Vous êtes, je crois, parent du comte Beaudre de Foy ?
— Mais sans doute. C'est le frère de ma grand'mère maternelle.
— Et il habite toute Tannée, n'est-ce pas, un château près de Granville?
— Oh! un château... Dites une maison de curé au milieu d'un petit parc, tout simplement. Mon oncle de Foy contribue à entretenir vingt-deux œuvres catholiques et vit comme un paysan.
— Oui, je connais déjà ces détails par Herbert, qui m'en a très souvent parlé. Je sais encore que le comte Beaudre de Foy est chevalier de Malte, qu'il jouit d'un grand crédit dans l'Ordre et y compte beaucoup d'amis.
— Peut-être, en effet, y a-t-il quelque influence. En tout cas, il ne me l'a pas dit. Mais c'est un vieillard très pieux et très respecté.
— Herbert m'a aussi laissé entendre que votre oncle vous aimait beaucoup.
— Mon Dieu ! oui, il me semble bien qu'après ses enfants c'est moi qu'il préfère dans toute sa famille.
— Parfait! Dun autre côté, comme V Elisabeth, dit-on, va bientôt partir, il ne pourrait guère vous en coûter de vous arrêter un jour ou deux à Granville...
Et Rémy continua tout doucement, avec force précautions et ménagements
oratoires, à développer sa pensée. Ne se sentant point regardé, Alain écoutait très attentivement. Ils traversèrent l'ombre de la porte fortifiée et marchèrent légèrement sur les quais du port, qui semblaient sous la lune tout pâles et tout propres. A côté reposaient dans Teau les bateaux immobiles. C'était pour garder ces longs quais que les gens de Saint-Malo y lâchaient jadis, pendant la nuit, ces dogues dont les crocs firent si peur à M. Du Mollet.
Lorsqu'ils furent arrivés près de Y Elisabeth, Alain Kerheguen appela. Un de ses hommes, qui veillait, lui répondit.
— Entendons-nous bien, fit une dernière fois Rémy, ou plutôt résumonsnous. Vous ne demandez nullement à votre oncle de protéger quelqu'un, de le patronner, ni d'intriguer pour lui, ni de s'en porter garant. Non, vous souhaitez
simplement qu'il consente à accueillir et à guider les premières démarches d'un néophyte qui voudrait obtenir dans l'ordre de Malte la croix de grâce ; et qu'il ne le décourage pas surtout ! Voilà. Je me charge entièrement du reste.
— Je pourrai demander cela, répondit Alain. Ce n'est pas trop compromettant. Mais vous savez que je ne ferai aucun pas au-devant d'Herbert.
— Et vous aurez bien raison.
Au bas de la première lettre que Rémy après cela écrivit à Herbert, il mit à la suite des renseignements sur les travaux de la galerie, qui avançaient, sur l'aménagement des cercles de tennis, sur ïlndiscret, les soins de publicité, les collections et autres affaires concernant la distillerie, ce petit paragraphe : « Ne croyez-vous pas qu'il serait opportun de devenir vous-même réellement chevalier de Malte ? Vous n'ignorez pas que c'est possible et que le grand-maître peut ex-
ceptionnellement, en raison de services rendus à l'Ordre, accorder une croix de grâce, pour laquelle il n'est pas besoin de prouver les huit quartiers. Je trouve, moi, que la croix ferait bien sous le lévrier et les ancolies... »
Dans la seconde lettre : « Plus je pense à mon idée de l'autre jour, plus elle me paraît excellente. Il est d'usage, quand on espère une croix de grâce, d'avoir obtenu d'abord un litre du pape. Cette dernière formalité se remplit à peu de frais : simple question de relations, de sympathie catholique, et aussi d'argent.
Le directeur d'une distillerie comme la vôtre, qui occupe un grand nombre d'ouvriers, peut toujours montrer sa sympathie catholique en soumettant, par exemple, le règlement de samaison à l'évèque, ce qui ne l'engage à rien, en y favorisant l'intrusion des prêtres et sœurs de cha-
rite, OU en faisant dire la messe tous les dimanches à l'Orphéon delà Chevalière, que je suis en train d'organiser... »
Là-dessus, Rémy reçut des nouvelles d'Alain : tout allait pour le mieux, l'oncle de Foy acceptait de guider M. Dupont- Slugget, si toutefois celui-ci se montrait sincèrement pieux et dévoué à l'Ordre, s'il lui donnait quelque preuve véritable d'affection, comme une rente, un hôpital ou des terres ; le digne vieillard voulait seulement voir Herbert et causer avec lui. Alain ajoutait qu'il se rendait à Cherbourg, d'où il reviendrait à Saint- Malo au bout d'une semaine ou deux.
Rémy, dès lors plus confiant, précisa la question pour Herbert : il fallait faire construire un pelit hôpital, en confier l'administration d'abord à des chevaliers de Saint-Jean, puis le donner personnelr lement au grand-maître, l'Ordre n'étant
pas reconnu en France ; la croix de Malte se trouvait à ce prix. Puis il suggéra qu'on pouvait bâtir Thôpital dans le faubourg deRocabey, que Ton y aurait de bons terrains facilement, à telle place, de tel endroit à tel endroit. Il avait bavardé avec l'architecte et vaguement établi des devis, que du reste il atténua.
Avec tout autre qu'Herbert, un tel projet eût passé pour une dangereuse folie, et les lettres de Rémy eussent eu le plus mauvais sort. Il est ruineux de construire un hôpital, même petit, et chimérique de décider un beau matin : « Je vais me faire comte du pape et chevalier de Malte », comme on se dirait : « Je vais aller chez mon tailleur me commander un nouveau costume ». Mais Rémy connaissait parfaitement son Herbert et savait fort bien qu'aucune séduc-
tion de vanité, pour extravagante qu'elle fût, n'irait jamais, soit jusqu'à le faire rire, soit jusqu'à dépasser l'admirable opinion qu'il avait de lui-même; que certainement Herbert s'était déjà contemplé en imagination dans sa tunique écarlate, avec le bicorne et Tépée, causant art, bibelots, collections et guerre des Indes aux bals des ambassades étrangères qui reconnaissent l'Ordre et où, par conséquent, les chevaliers peuvent se montrer en tous leurs atours.
Ah ! qu'on y songe aussi ! chevalier de Malte, quel beau titre ! combien plus séduisant et mystérieux que comte du pape ! Un comte du pape, chacun sait ce que c'est, d'où cela vient et comment. Tandis que si Ton avoue avec modestie : « Je suis chevalier de Malte », tousvosinterlocuteurs aussitôtde s'étonner, de vous questionner : « Mais vous
êtes marié ? Je croyais qu'il fallait dans cet Ordre faire vœu de célibat ? » Et l'on se trouve doucement contraint d'expliquer : « A présent il n'y a plus que les profès qui soient astreints à ce vœu. Les autres membres de notre Ordre peuvent se marier, et on les appelle chevaliers d'honneur et de dévotion. » Rémy croyait déjà entendre Herbert prononcer cette phrase vénérable : « Je suis chevalier d'honneur et de dévotion. »
Voilà qui allait donner un sens à la Chevalière !
Dans le petit livre sur l'Ordre de Malte qu'un aussi grand seigneur qu'Herbert ne pourrait plus écrire désormais et dont il confierait l'exécution à quelque scribe, on lirait des formulespareillesàcelles-ci: «... la gloire séculaire d'un Ordre auquel le propriétaire actuel delà Chevalière est justement fier d'appartenir », ou bien
encore : « ... la double tradition de magnificence et de charité que, de nos jours encore, perpétue dans sa ville le chevalier Dupont-Slugget. » Et il faut avouer qu'Herbert allait faire preuve d'honnêteté en acquérant le droit irréfutable cette fois de placer la croix à huit pointes, non seulementsur sa vaisselle et sur le manche de ses raquettes de tennis, mais encore, si cela lui plaisait, dans ses armoiries, sur ses harnais et jusque sur Y Indiscret. Il y avait assez d'années qu'il prenait des licencesavec l'Ordre de Malte: il était temps do légitimer.
D'ailleurs, l'instant se trouvait des mieux choisis pour émouvoir en Herbert avec plus de vivacité que jamais cette manie des grandeurs dont il était atteint. C'était en effet la période heureuse pendant laquelle il s'enivrait de Paris, du Bois, des restaurants, des courses, dînait
en ville, allait au cercle, faisait admirer ses bijoux, sa femme, ses chevaux, sa faconde et ses connaissances universelles, souriait aux Yvonne Saint-Gloud et aux Adeline Demain, reparlait de son âme à d'anciennes amies et inscrivait de nouvelles particules sur son glorieux livre d'adresses. Il n'était pas douteux que, dans un tel moment, Herbert n'eût payé bien cher afin de pouvoir se faire annoncer avec un titre exquis entre tous.
Quant à la réussite du projet, Rémy, en vérité, l'estimait tout à fait improbable et absurde. Quelle apparence y avait-il que la plus noble compagnie du monde admît un traitant parmi ses membres, alors surtout que ce traitant avait fait de la croix de Malte une marque de fabrique? C'était stupide, et le vieux Beaudre de Foy perdait la tête ; ou bien, ce qu'il avait dit à Alain était complaisance pure.
Mais rien n'empêchail du moins qu'on essayât. En outre, la galerie allait être terminée, les collections n'augmentaient pas vite, on ne pouvait toujours créer des affiches ni apporter des perfectionnements dans la distillerie, et d'autre part il fallait absolument amuser le désœuvrement d'Herbert: avec ce nouveau jouet, on pouvait être tranquille, il en avait bien pour quatre ou cinq ans. Et puis, qui sait? Dès qu'on a entrepris bien paisiblement de marcher vers un but impossible, il arrive qu'on y parvienne. Les réponses d'Herbert se suivirent naïvement et régulièrement nuancées :
après avoir pris toid d'abord cette nouvelle fantaisie de son secrétaire avec légèreté, presque avec ironie, il s'y attacha peu à peu, et subitement écrivit quatre pages fiévreuses pour savoir comment une idée aussi singulière pouvait <( tenir
debout » ; puis à cet enthousiasme succéda une missive découragée:
« Je ne dispose d'aucune sympathie dans rOrdre, je n'y ai point d'ami, ni seulement personne pour m'y diriger... »
A quoi Rémy répondit:
«Mais moi, je connais quelqu'un. Je me suis occupé de tout cela. Ne vous tourmentez pas. Ce n'est point mon habitude de tenir des propos en l'air. Cependant je ne veux rien vous raconter que de vive voix : vous comprendrez pourquoi. »
En même temps, un ])illel de Jeanne arrivait, portant ces simples mots :
« Est-ce que vous devenez fou, mon ami ? »
« Je ne deviens pas; je ne change pas, aurait dû répliquer Rémy au courrier suivant : je ne vous ai jamais ni tant, ni mieux aimée. »
Rémy recevait ainsi quelquefois un petit billet laconique en réponse à ses courtes lettres. Ils ne marquaient pas trop de tendresse, ces pauvres billets, et l'on y sentait bien que Jeanne, malgré qu'elle ne chérît au monde, après le bon Dieu, que l'amour et les caresses, se trouvait de plus en plus gênée avec Rémy, Il l'entendait à demi-mot, n'insistait pas, tachait de se consoler. Mais le papier de ces billets lui apportait un inoubliable parfum.
— Ah ! cet Alain, songeait-il, comme j'empêcherais que Jeanne y pensât jamais si je la pouvais bercera toute heure du jour et de la nuit, si je l'emmenais d'ici. 11 suffirait de la faire divorcer, une bagatelle^ un jeu — hélas ! si j'avais des rentes, si j'avais un peu d'argent...
Les journées s'écoulaient bien longuement, une par une, en cette fin de juin.
En été, Saint-Malo n'est plus supportable : on y étoufle, et la saleté des habitants se voit trop. Celle des enfants surtout est héroïque, car rien n'égale l'ingéniosité qu'ils mettent à se souiller, et les ruisseaux qui suivent les rues et entrent dans les maisons ne leur servent qu'à cela. Pour fuir cette marmaille, Rémy prenait une bicyclette et poussait toujours sa promenade jusqu'à la vieille héronnière de Carhoix-Lagarde, où vivait Mlle Lucile, comme une pâquerette entre des ruines.
Le soir, quand il ne savait où llàner, il s'asseyait devant le Bar des Corsaires, à l'une des petites tables qui commençaient à envahir timidementla place. Mais bientôt, las de contempler les arbres, les pigeons, le kiosque à musique, l'ombre du château, les Malouins,les gars, elles gueuses, et les petits mendiants nu-pieds
qui rôdent sans bruit, uniquement occupés à éviter la chasse des garçons de café, Rémy finissait par chercher des compagnons et se résolvait tantôtà écouter M. Mégou faire son cours de science politique aux fortes têtes, tantôt à s'en aller rire avec ces demoiselles. Ce n'était pas fort gai. Le gros Béjaud voulait toujours l'entraîner à Dinard où, du moins, disait-il, on peut dîner. Mais les villas de ce pays s'ouvraient une à une, et Rémy craignait d'y rencontrer quelque ancien ami ou quelque vieil ennemi, également redoutables. Et puis, il ne voulait ni se distraire, ni bouger, ayant plus envie de pleurer que de parler, et de mourir par hasard, par accident, que de continuer à vivre ainsi.
Alors il se levait et se mettait à errer seul par les rues, le long de ces bouges rougeâtres où il semble toujours, si la
porte en est fermée, qu'on tue quelqu'un; il se promenait même dans les coins les plus sombres du port, au risque des coups de couteau. Mais: « Et ma bonne œuvre? » songeait-il. Aussitôt il rentrait par le plus court chemin.
Le dimanche, il continuait à déjeuner comme par le passé avec la bonne Dora et le père Nogoët. Celui-ci nourrissait définitivement pour elle un amour irréductible et scandaleux. La brave fille l'avait accueilli comme elle accueillait tout le monde, et le vieillard souffrait de ce partage : il avait ajouté ce grave souci à ceux que lui donnait naguère la seule prospérité de sa distillerie, et son visage en avait pris un air plus morose encore. Cependant, le dimanche matin, entre son jeune camarade et son infidèle amie, il se sentait lieureux. Tout lui souriait. Ce fut un de ces moments-là que Rémy at-
tendit pour lui dire d'un air malicieux :
— 11 paraît qu'Herbert s'est mis en tète de devenir comte du pape et même "chevalier de Malte : il aurait formé des projets extraordinaires. Mais il oubliera plus vite cette lubie qu'il ne l'a conçue, et en attendant que cela se passe, flattez sa manie, c'est le plus sûr.
Enfin, dans les derniersjours du mois, V Elisabeth revint à Saint-Malo.
— Cela va fort bien, disait Alain. Mon oncle se déclare décidé à tout pour la prospérité de son Ordre ; il avoue que le succès de cette affaire n'est pas très vraisemblable, mais il le regrette et s'emploiera de son mieux. Agissez donc comme il vous plaira. Mais rappelezvous que je ne renmerai pas le petit doigt pour me rapprocher d'Herbert.
— C'est trop juste, répondait Rémy, et cette dignité fait votre éloge.
Dans le wagon qui la ramène, non plus vers Saint-Malo, cette fois, mais vers Dinard, Jeanne songe aux lettres que Rémy lui a envoyées pendant qu'elle était à Paris. Excessivement courtes et prudentes, plus froides et plus rares à mesure que son séjour se prolongeait, Jeanne n'y avait lu que l'expression correcte d'un amour qui passait. La dernière ne fut à peu près qu'un mot sur une carte. Que signifiait cela, et devaitelle engager son salut pour un ingrat?
Il faut dire aussi qu'elle avait reçu dix-
31'î LA CROIX DE MALTE
huit lettres de ses amies de Saint-Malo, y compris plusieurs de Mme Ploëdieu, et qu'à la fin de ces dix-huit feuilles de papier elle avait trouvé, comme par hasard, des nouvelles de Rémy qui, paraît-il, faisait la fête avec M. Béjaud et dont le mariage avec la petite Lucile allait bon train. Ce sont là des misères, assurément, mais elles impressionnent.
Et ce qu'il y avait encore dans ces lettres de bonnes amies, c'était qu'Alain Kerheguen, de retour à Saint-Malo, entretenait depuis peu les meilleurs rapports avec Rémy. Alors elle n'y comprenait plus rien : si Rémy souffrait la société d'Alain, il n'en concevait donc aucune jalousie? La pureté de Jeanne, à la fin, s'offensait de ces délicatesses ; elle voulait avoir confiance en qui l'aimait, et toutes les voix du passé lui chantaient au profond du cœur.
Il ne fallut plus, après cela, que l'attitude étrange de Rémy, lorsqu'ils se revirent à la gare, pour achever ce que Tabsence avait commencé. Rémy murmura quelques phrases distraites, se dissimula du mieux qu'il put et fut si attentif à détourner les yeux que pas un instant Jeanne ne rencontra son regard.
Aussi commença-t-elle à trouver qu'en effet Rémy était joli garçon, mais qu'il avait l'air faux.
Herbert, lui, se livrait, au contraire, à des témoignages exubérants d'affection :
— Mon cher, mon brave Rémy... Eh bien ! nous avons un grand colloque à tenir ensemble, hein ? Vous me faites enrager depuis assez longtemps !
Bref, une heure juste après son arrivée, il avait passé l'eau et se trouvait h la distillerie en train de conférer avec son secrétaire au sujet de cette fameuse
croix de Malte. Quand il sut qui s'était entremis dans cette affaire, quel ennemi généreux avait tout préparé, tout fait ; lorsque Rémy lui eut dit :
— Oui, mon cher, c'est Kerlieguen qui s'est tout exprès rendu à Granville ; et son oncle de Foy attend votre visite et ne demande qu'à vous pousser ; enfin, vous n'avez plus qu'à marcher, la voie est ouverte. Et vous devez comprendre pourquoi je ne voulais pas vous écrire cela : vous auriez eu peine à y croire. Seulement Kerheguen, par une dernière susceptibilité, hésite à faire envers vous la première démarche. C'est une petite faiblesse, mais lui refuserezvous cette minime satisfaction, voyons ?
— Je vais de ce pas le trouver où qu'il soit, s'écria Herbert, les larmes aux yeux, et me jeter dans ses bras, et lui déclarer hautement que je n'oublierai
jamais la façon dont il sait se venger !
Il fît comme il disait. Entraîné à la fois par la magnanimité propre aux hommes bavards et par cette ivresse de la réconciliation, qui est une volupté irrésistible, Herbert sut se montrer si ému, si communicatif et si cordial, qu'au bout d'une seule entrevue Alain et lui se quittaient beaucoup plus amis qu'auparavant. Et déjà ils avaient convenu de dîner ensemble chez Herbert le soir même et de partir dès le lendemain pour Granville sur Y Elisabeth; on emmènerait Jeanne, que la mer n'incommodait point; on verrait l'oncle de Foy, on causerait, puis on reviendrait par Jersey et Guernesey; enfin, on resterait trois ou quatre jours à bord.
Quand Rémy apprit ces heureuses nouvelles, il répondit avec un bon sourire : « Il n'est tel que de s'entendre, vous le voyez. »
Le soir, il devait être du dîner, ainsi que le père Nogoët. Mais il envoya un mot pour s'excuser, prétextant qu'il avait la migraine et qu'il était couché. Et en effet, il ne sortit point de sa chambre : il faisait ses malles. Jeanne reçut ce billet assise dans ce même jardin de fleurs où pour la première fois son confident avait avoué qu'il aimât. Tous les parfums du crépuscule eussent plaidé pour Rémy, s'il était venu. Ce fut Alain qui entra doucement au jardin.
M. Nogoët n'arriva qu'une demi-heure après, et Herbert plus tard encore.
Le lendemain, Y Elisabeth partit vers 11 heures. Rémy avait été flâner un moment à bord, plaisantant et riant avec Herbert, évitant Jeanne et la laissant aux soins d'Alain, qui s'empressait à la distraire. Il y avait sur le pont des valises et des sacs jaunes, qu'on n'avait point en-
core descendus auxcabiiies: il ne semblait pas qu'on dût se quitter pour longtemps. Pourtant, au moment que Rémy serra les mains tendues et fut prêt à s'en aller, les yeux de Jeanne se troublèrent, et sa voix baissa :
— Comme vous partez vite !
— Mais c'est l'heure, répondit-il.
— Ne nous attendrissons pas, fit l'heureux Herbert : nous nous reverrons, que diable !
— Oui, certes, reprit Alain.
— Oui, dit Jeanne faiblement.
— Oui, dit Rémy presque bas.
Il se dirigea vers la jetée, d'où il voulait voir sortir le joli yacht pimpant et fin qui allait lui enlever tout ce qu'il aimait. En chemin, il repassait dans sa mémoire ce qu'il avait fait depuis la veille. N'avaitil rien oublié? Non, ses tiroirs étaient vidés, ses malles bouclées, l'argent du
terme et différents pourboires se trouvaient sur la cheminée dans des enveloppes ; il avait mis une lettre à la poste pour son cousin le préfet, dans laquelle il l'avertissait que, sa tentative commerciale ayant échoué, il se décidait définitivement à implorer un emploi, si modeste fût-il. Et il avait dans sa poche une lettre destinée à Herbert et ainsi conçue :
« \^ous m'excuserez, mon cher ami, de me sauver sans vous avoir prévenu.
Mais une affaire tout à fait inattendue m'y contraint, etc. »
Parvenu au bout de la jetée, il s'accouda contre le parapet et se demanda :
N'eussé-je pas dû préparer aussi une lettre pour Jeanne ? Elle n'entendra peut-être rien à cette fuite, et il est possible qu'elle me prenne pour un fou, ou pour un sot.
Mais, comme il regardait au-dessous de
lui les vagues qui toutes venaient implacablement l'une après l'autre se cogner contre la pierre dure, Rémy se rappela que parfois ce flot se lève comme un monstre, hurle et remplit la petite ville de terreur et d'angoisse. Il se rappela l'hiver et Saint-Malo glacé, noyé sous la pluie, balayé par les rafales et secoué de fond en comble par le vent; il se rappela le boudoir tiède, les bûches effondrées dans la cheminée et le chapelet interminable des rêveries devant le feu — et il se dit que, pendant ces longues soirées, son souvenir allait mourir et renaître sans cesse en la pensée de Jeanne, comme les vagues ici fuyaient et revenaient toujours : il faudrait bien qu'à force d'y songer elle devinât, elle comprît, et qu'alors elle l'aimât pour toute sa vie, par-dessus tout... Il en était là quand V Elisabeth s'avança entre les jetées.
Le bateau fila rapidement. Des mains s'agitèrent au passage, et Rémy tremblant suivit des yeux, aussi longtemps qu'il la put voir, cette tête chère qui s'éloignait.
Quand elle eut disparu, Rémy rentra dans sa chambre et sanglota tout son soûl. Puis il s'essuya le visage, mit ses gants, fit porter ses malles à la gare, prit son billet et partit pour des aventures nouvelles, le cœur perdu, mais la conscience assez tranquille.