CHAPITRE IV
NATURE DE NOTRE REPRÉSENTATION DE LA RÉALITÉ (suite), LA CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE
La connaissance scientifique a été la reprise avec une grande unité de vues e.t beaucoup plus de précision, du plan suivi par le vulgaire dans Torganisation des perceptions élémentaires, organisation qui consiste en la projection sur le tissu des données musculaires, des données des autres sens. Ce plan, la connaissance vulgaire n'a pu le suivre dans la formation des idées générales, à cause des difficultés de sa réalisation. Aussi ces idées générales sont- elles fort disparates, ainsi que nous l'avons vu. La science va reprendre la tradition interrompue, si nous pouvons ainsi dire, et ce désordre des idées générales, elle va l'ordonner et elle organisera toute notre connaissance du monde extérieur sur un seul plan ; c'est dire qu'elle va essayer de tout traduire en données musculaires, ce qui lui permettra d'éliminer la qualité pour la remplacer par des quantités mesurables.
La connaissance scientifique ne diffère donc pas * essentiellement de la connaissance vulgaire; elle ne pénètre pas plus avant dans la nature des choses. Dans la perception, nous avons groupé toutes les données des divers sens autour des données musculaires, parce que nous y avons été contraints par rimportance prédominante de ces dernières données. La science, elle, subit la même nécessité; mais cette nécessité se tourne pour elle en bienfait, parce que les données musculaires sont seules susceptible« d'être mesurées avec une grande précision, de sorte que là où la connaissance vulgaire se contente d'à peu près, la science introduit la mesure rigoureuse.
Ce premier coup d'œil sur la nature de la connaissance scientifique nous permet d'entrevoir que le savant conscient de son rôle ne partagera pas l'enthousiasme naïf et aveugle des Leucippe et des Démocrite : il n'espérera point, comme eux, surprendre la réalité dernière dans les atomes, et il saura que sa croyance porte entièrement s;ir les données des sens et sur leurs rapports, tout comme la croyance vulgaire. Mais au lieu de les affirmer en gros, comme l'ignorant, il les affirme avec précision, il les mesure et il soumet au calcul ses prévisions, qui atteignent dès lors à un très haut degré de probabilité et presque à la certitude.
Ne craignons pas de le répéter à satiété, la meta
physique laissée de côté, nulle science ne nous fait connaître quoi que ce soit de la nature dernière des phénomènes qu'elle étudie. La réalité est toujours qualitative, puisque toute réalité se résout en sensations et en rapports entre ces sensations, toutes choses qui sont des phénomènes de conscience. Or la qualité est ce qu'elle est : élément irréductible, abandonné aux hypothèses métaphysiques ; elle est pluralité, diversité absolue ; elle ne peut être emprisonnée directement dans aucune formule, ni être calculée en elle-même. Aussi verrons -nous la science chasser cet élément irrationnel et irrémédiablement indomptable. Elle Toublie, elle ne s'en inquiète pas, elle ne daigne faire sur lui aucune spéculation. Toutes les forces vives du savant sont orientées non vers le connaître, mais vers le prévoir. Savoir, c'est classer, pour prévoir. Toute science, par cela même qu'elle est quantitative, n'est qu'un symbolisme de la réalité, qui est qualitative. Toute science considérée d'ensemble n'est et ne peut être qu'un système de ruses habiles destinées à livrer à notre prévision ce qui, en soi, y échappe à jamais.
La matière de la science, ce sont nos perceptions, qui, nous le répétons, se résolvent à l'analyse en sensations et en rapports entre ces sensations ; le inonde extérieur s'évanouit de la sorte en une
Payot. — De la Croyance. 5
rr OBJET DE U CROYANCE
poussière d'éléments qualitativement différents, et qui dit objet, dit pluralité. Il est inutile de le démontrer à nouveau ; inutile aussi de rappeler que nos idées générales sont des substituts d^ cette pluralité. Or, si les caractères saillants de l'objet sont la dissemblance et la pluralité, le caractère saillant de la pensée c'est Tunification. Penser, c'est appauvrir pour unifier. Il y a donc une antinomie irréductible entre la pensée qui doit tendre à l'unité et la poussière des phénomènes objectifs : cette antinomie aurait dû dès longtemps amener les philosophes à reconnaître que la science ne peut être la connaissance du réel , et qu'elle n'en peut être qu'un appauvrissement, qu'un symbolisme.
Il est clair, en outre, que l'unification poursuivie par la science ne peut être que purement extérieure, puisque toute tentative de réduire réellement à l'unité les données de deux sens différents serait absurde. Il n'y a d'assimilation possible qu'entre éléments et rapports de même nature. Si nous per^ cevons une ressemblance entre natures différentes, cette ressemblance ne peut être qu'extérieure aux choses : par suite, nulle assimilation n'est possible entre les données de nos divers sens. Il est vrai que nous assimilons un son éclatant et une lumière éclatante : mais qui ne voit que c'est là une assimila*
lion grossière des éléments quantitatifs inhérents à toute sensation?
Les données d'un même sens diffèrent aussi qualitativement et sont irréductibles. Le vert diffère du rouge, et lors même que la science démontrerait la ressemblance des causes objectives des sensations de couleur, aucun pas en avant ne serait accompli, car les états psychologiques sont, eux, différents en nature et irréductibles. Nos assimilations sont factices; si nous sentons que le vert ressemble plus au rouge qu'au son de la trompette, si ces sensations ont un air de famille, cet air leur vient de circonstances extérieures : c'est que , pour percevoir une couleur quelconque, les mêmes antécédents et concomitants sont nécessaires. D'abord, c'est le même sens qui perçoit et il faut que l'œil soit ouvert, qu'il fasse jour, etc. En outre, cet air de famille tient à la nature delà conscience, qui n'est pas d'une grande précision; elle voit un peu gros; les nuances délicates lui échappent, et ce qu'on appelle le seuil de la sensation, c'est en quelque sorte le degré jusqu' auquel doit s'enfler l'action physiologique pour attirer un regard de la conscience. Ainsi la différence de deux poids n'est perceptible que si l'un dépasse l'autre de 1/17®, etc.
Dans un même ordre de sensations, on a une série de sensations reconnues semblables et qui ne
es OBJET DE LA CROYANCE
diffèrent que par Tintensité. Ces différences d'intensité sont comparables : telles les intensités croissantes d'une même lumière ; mais dès qu'il y a différence qualitative, c'est fini : aucune comparaison de fond n'est possible. On ne compare pas le vert au rouge, ni le son d'une flûte au son d'un tambour; ou si comparaison il y a, la comparaison ne peut plus être qu'extrinsèque.
Mais, qu'on veuille bien le remarquer, pour un même sens, notre comparaison des intensités demeurerait vague et limitée à quelques cas simples, si nous ne pouvions venir en aide à la grossièreté de discernement de la conscience par une éducation appropriée. Le rapport qui existe entre un poids pris comme type et ma sensation est variable, puisque ma sensation de poids varie elle-même et grandit avec l'état de fatigue, avec la maladie, avec l'âge. Mais nous le supposons invariable : nous portons toute notre attention sur les poids extérieurs, nous apprenons à ne pas tenir compte des modifications subjectives de nos sensations et nous nous élevons à la conception du poids objectif, immuable ; la pesanteur perd le subjectif qui est en elle ; on la conçoit comme un rapport entre un poids type, par exemple le gramme, et l'attraction terrestre. C'est ainsi que nous détachons nos sensation^<s de nous, que nous créons un non-moi absolument
indépendant de nous, précis, net. Dès lors, quaiid nous pensons comparer des états subjectifs^ c'est tout autre chose que nous assimilons, tant nous devenons promptement incapables de discerner, dans nos prétendues données des sens, ce qui est réellement apporté par la conscience, de ce qui y est introduit indirectement, en fraude, sous forme d'inférences instantanément réveillées.
Il résulte de ce qui précède que nous ne pouvons directement assimiler, ni, par suite, unifier les données des sens. Si nous ne possédions pour cela des moyens indirects, notre monde extérieur se composerait pour nous des données irréductibles des six sens, et souvent même des données irréductibles d'un même sens. Notre connaissance étant une classification de ressemblances, une unification, et nulle ressemblance, nulle classification, nulle unification n'étant possible, nulle connaissance ne serait possible non plus. Notre monde extérieur serait incohérent. Heureusement la connaissance vulgaire a tourné la difficulté en assimilant sous des rapports extérieurs les choses non assimilables. Cette classification reposant sur des caractères souvent superficiels, accidentels, n'a pas grande valeur, et la science a dû reprendre toute cette œuvre sur le plan que nous imposait notre nature psychologique ellemême. C'est ce que nous devons étudier maintenant.
Notons d'abord que le premier mouvement de la science est d'augmenter dans une mesure considérable la pluralité et le désordre. Elle multiplie les données, et là où le vulgaire n'aperçoit qu'unité, elle cueille une riche moisson de différenciations. Par exemple, le vulgaire connaît un grand nombre des effets ordinaires de la chaleur : le savant en connaît un bien plus grand nombre ; par ses expériences, il en provoque sans cesse de nouveaux ; il étudie l'influence de la chaleur dans des circonstances très variées, sur des corps dont l'ignorant ne soupçonne même pas l'existence. Que Ton compare les renseignements que possède sur l'électricité un paysan illettré avec ceux que possède sur le même sujet un docteur es sciences physiques I Âristote accuse les idées de Platon de doubler le nombre des objets pour le mieux réduire : la science centuple ce nombre : elle s'efforce d'obtenir sur chaque phénomène autant de points de vue complémentaires que nous avons de sens. Et chacun de ces points de vue, elle l'enrichit de détails aussi nombreux que possible. Elle a recours à des instruments qui, en accroissant prodigieusement la puissance de nos sens, accroissent par là même prodigieusement le nombre des données. Le télescope entr'ouvre à l'astronome l'infini de l'étendue et le microscope accumule par millions les découvertes nouvelles.
T.A r.<>NNAISSANCE SCIENTIFIQUE 71
D'autres instruments vont cueillir des données jusque sur les montagnes presque constamment inaccessibles, et les instruments de précision permettent de saisir des différences de moins d'un centième de millimètre et d'un dixième de milligramme. £n résumé, les savants entassent les données et dans ces données, les différenciations. Le chaos semble insuffisant et tous travaillent à Taugm^nter.
Mais ce n'est là que le premier mouvement de la science : le second va être l'organisation de ce désordre croissant en un ordre croissant. Ou plutôt, ces deux mouvements sont inséparables Tun de l'autre et se développent de concert; c'est cette multiplication des données qui va permettre aux savants de classer l'homogène simple avec Thomogène. Chaque point de vue fragmentaire sur les choses permet de dégager les éléments comparables. Géométrie, mécanique, chimie, physique, et dans la physique, chaleur, optique, etc., sont autant de ces points de vue fragmentaires. C'est ce broyage des phénomènes concrets qui permet d'en retirer le métal dont est faite la science.
Reste à examiner comment s'opère l'œuvre propre du savant qui est de distribuer le semblable avec le semblable : il est clair, après ce que nous
72 OBJET DE Lk CROYANCE
avons dit plus haut, que cette unification ne peut être qu'artificielle. Le monde extérieur est constitué par les données des sens : ces données ont entre elles des rapports qui vont des rapports purement fortuits aux rapports absolument invariables. La science ne s'occupe pas du fortuit, mais lorsqu'elle découvre entre telles et telles données des rapports invariables, ces données peuvent désormais se servir mutuellement de signes, et si nous pouvons tenir à discrétion l'un des termes du rapport, par là même, nous tiendrons aussi les autres termes à discrétion. Il faut et il suffit pour cela que le terme qui sert de signe soit susceptible de mesure et que les rapports que les autres termes soutiennent avec lui soient invariables.
Le plan sur lequel est construit la science doit être uniforme : aussi les savants ont-ils dû choisir comme signe de tout le reste une donnée d'une généralité et d'une constance très grandes. Cette donnée devait en outre être très précise et surtout exactement mesurable.
Ainsi, précision présentative et représentative, universalité ou tout au moins grande généralité, tels devront être les caractères de la donnée fondamentale à laquelle on reliera peu à peu toutes les autres données par la découverte de rapports fixes.
Cette donnée, nous l'avons vu, ne pourra être L
couleur, parce qu'elle n'est ni assez constante, ni assez fixe, ni susceptible de mesure précise. On ne voit pas de couleurs dans lobscurité ; les gaz sont incolores ; de plus un organe exercé ne distingue guère des nuances de lumière dépassant 1/120. Des daltoniens ont vécu» sans même s'apercevoir des imperfections de leur organe de la vue. En outre la lumière est un attribut tout à fait secondaire des objets ; elle agit à travers l'espace et il est loisible de se demander si elle n'est point une force sui generis, répandue dans l'univers entier, ayant une existence propre, indépendante de celle des corps qui la manifestent.
Les imperfections des données de l'ouïe et de l'odorat sont sensiblement les mêmes que celles de la lumière. Nous ne parlerons pas du tact, qui ne doit son rang dans notre vie psychologique qu'à son étroite union avec le sens musculaire, et qui par lui-, même n'aurait pas grande valeur.
Restent les données musculaires, soit en ellesmêmes (résistance, poids, mouvement), soit dans leurs formations secondaires (étendue tactile et espace visuel). Ces données sont universelles, constantes et nécessaires. Nous avons vu plus haut, que chronologiquement, le mouvement est antérieur h la sensation, que toute sensation est une. conséquence de quelque mouvement. Nous savons en
outre que toute sensation implique des éléments moteurs et que des mouvements sont non seulement les antécédents obligatoires, mais encore l'accompagnement nécessaire de toute sensation. Nous avons vu que ce qui distingue notre monde extérieur de notre monde intérieur, c'est que le monde extérieur se compose de données qui varient avec nos mouvements, le monde intérieur de données qui ne varient pas avec nos mouvements. D'autre part, nul état de conscience n'est pour nous plus continu que celui de la résistance c en effet, que nous soyons assis, couchés, debout ou en marche, ce sentiment ne cesse pas d'être présent dans notre esprit, dit James Mill. Tout ce que nous touchons résiste au même moment, tout ce que nous entendons, voyons, goûtons, odorons, nous suggère ridée de quelque chose qui résiste ». Toute action du monde extérieur sur moi, ou de moi sur le monde extérieur, implique mouvement de l'objet, ou de moi, et résistance de l'objet. S'il ne résistait pas, l'objet n'existerait pas. Si nous n'avions pour vérifier les données des autres sens la résistance, notre vie psychologique ne différerait guère du rêve. Tous les autres sens ne peuvent au contraire corriger celui-ci : lorsqu'il est atteint par la maladie, les désordres les plus graves naissent, tels que l'agoraphobie, la peur des espaces. Au con-
traire, Laura Bridgman, qui en était réduite à peu près à ce sens, était intelligente et avait du monde extérieur toutes les notions essentielles.
Ajoutons que la résistance est nécessairement conçue comme identique objectivement et subjectivement, et qu'elle est facilement traduisible en termes d'espace linéaire (balance, dynamomètre, etc.). De plus toutes les données musculaires peuvent se traduire les unes en les autres avec exactitude, et elles sont susceptibles des mesures les plus rigoureuses que Ton connaisse.
Il résulte des considérations qui précèdent que la meilleure méthode d'organisation des phénomènes consiste à dresser le catalogue de tous les rapports fixes entre les diverses données et les données musculaires, dont l'importance est fondamentale. Ce catalogue toujours ouvert, toujours en voie de développement, s'enrichit journellement des découvertes faites dans tous les pays où Ton travaille. Descartes eut le premier la claire notion du bat commun des efforts des générations de travailleurs Sa vaste conception du mécanisme universel lui a été suggérée par le sentiment que les qualités primaires de la matière (c'est-à-dire les données musculaires) sont les données universelles auxquelles les autres données doivent être ramenées (rattachées, dirions-nous). Elles constituent
le fondement solide sur lequel est édifié notre connaître.
Toutefois, comme Ta fort bien compris Leibniz, le mécanisme n'est encore que le dehors de la réalité; il n'en est qu'un symbole, car la réalité eât qualitative, de sorte que la science, qui est quantitative, élimine le plus possible la réalité pour se jouer à la surface des choses. Cette conclusion se dégagera bientôt nettement.
Si nous allons au fond de toute affirmation scientifique, nous constaterons que Tefifort collectif tend à substituer à toutes les données non pas seulement une donnée musculaire, msds la donnée musculaire précise par excellence, le mouvement.
Mais le mouvement n'est précis que parce qu'il est mesuré indirectement. On le mesure par des espaces parcourus dans des temps donnés. La notion de temps, à son tour, nous a été donnée primitivement par le mouvement apparent du soleil et des astres, c'est-à-dire par des espaces parcourus. Les instruments qui mesurent le temps, le mesurent au moyen de mouvements uniformes, c'est-à-dire au moyen d'un mouvement synchrone avec celui du soleil ou plus exactement au moyen d'un mobile qui parcourt des chemins égaux pendant que les étoiles fixes décrivent des chemins apparents égaux.
LA CONNAISSANCE SCIENTIFIQUR 77
De la sorte, dans la laborieuse république des chercheurs, nous voyons chaque fourmi collaborer à l'œuvre commune qui tout entière est faite de données musculaires. La science à son état de perfection serait constituée par des myriades de substitutions aux données irréductibles des sens, de données mesurables, de sorte que l'irréductible luimême serait mis à notre discrétion indirectement et deviendrait susceptible de mesure.
Aussi voyons-nous la science de l'espace faire de considérables progrès dès l'antiquité, comme si de tout temps on eût pressenti la nécessité de ne rien laisser de fragile ni d'obscur dans ce fondement qui allait supporter le poids de l'édifice entier. Et, chose curieuse, déjà dans ces sciences élémentaires, la méthode de substitution, d'élimination de l'inconnu, s'est révélée comme l'unique méthode susceptible de nous conduire à des résultats précis. Nous pouvons dès la géométrie surprendre le secret et en même temps le vice radical de tout notre connaître, qui ne tend nullement à savoir, mais à disposer de. La géométrie n'est que l'art de mesurer les solides et les surfaces : elle n'arrive à des conclusions rigoureuses que parce qu'elle démontre que tout se passe comme si les choses de sa compétence étaient formées de quelques éléments
d'une simplicité absolue pour notre esprit. On élimine tout ce qui ne peut être directement réduit et on réduit le reste. Les surfaces sphériques, par exemple, ne peuvent être mesurées que très empiriquement; mais il suffit que tout se passe comme si la surface de la sphère était engendrée par la révolution d'une demi-circonférence autour de son diamètre. Mais la circonférence elle-même, en tant que ligne courbe, n'est pas mesurable directement : aussi tourne-t-on la difficulté : on mesure à sa place des droites qui en tiennent lieu. On remarque qu'on peut sans inconvénient lui substituer un polygone régulier d'un grand nombre de côtés : on obtient ainsi entre le diamètre (ligne droite) et les côtés du polygone (lignes droites) un rapport que l'on peut obtenir aussi approché qu'il est nécessaire pour la pratique. Partout, aux éléments réfractaires à la mesure, on substitue autre chose de mesurable qui en tient lieu.
Quant aux éléments mesurables, on les ramène do proche en proche, par la découverte d'équivalences, à des éléments de plus en plus simples. L'aire du cercle est ramenée, nous venons de le voir, à l'aire du polygone inscrit. Mais celle-ci est prouvée être équivalente à la somme des aires de tous les triangles ayant pour sommet le centre et pour bases les côtés du polygone. On substitue de
môme à Faire du triangle un rapport très simple entre la base et la hauteur. De la sorte, la compa-^ raison de deux circonférences, de deux triangles, etc,. revient à comparer des rapports simples entre des lignes droites.
Tous les eCforts des générations successives de mathématiciens ont constitué à Theure qu'il est un admirable système de ruses destinées, non seulement à mesurer indirectement ce que nous ne pouvons mesurer directement, mais encore à ramener toutes ces mesures indirectes à des rapports très simples entre des lignes droites. Or le seul rapport intrinsèque entre lignes droites, c'est un rapport de longueur, et l'examen de ce rapport aboutit en fin de compte à la superposition directe (lorsqu'elle est possible). Lorsque la superposition directe est impossible, ou a recours à une ligne moyen -terme et à deux superpositions successives : car il est clair que deux lignes égales à une troisième sont égales entre elles.
Si nous examinons en psychologue les résultats obtenus par cette analyse sommaire, et si nous nous demandons pourquoi l'accumulation des efforts persévérants des mathématiciens depuis Pylhagore jusqu'à nos jours s'est opérée dans un sens unique, sans tâtonnements, sans divergences de vues, nous ne trouverons qu'une réponse : c'est que la ligne
droite est la donnée la plus simple et la plus précise qui soit, du sens le plus précis qui soiL
Comme nous le disions précédemment « cette expérience d'une simplicité extrême est accompagnée de rintuition parfaitement certaine que nul élément inconnu ne peut s'introduire dans une perception aussi limpide des objets les plus simples qui soient au monde ». La perception que nous avons de la ligne droite est la seule qui ne contienne nulle inférence. L'intuition embrasse instantanément et parfaitement le contenu intégral de l'expérience.
Ajoutons que le souvenir que nous avons de la superposition de deux lignes droites est d'un genre très particulier. Cette représentation est pour une largo, part présentative. Il est impossible d'imaginer une ligne sans la trace?' effectivement y sans mouvoir, si peu que ce soit, les globes oculaires. L'état présentatif et l'état représentatif correspondant ne pouvant coexister dans la conscience, il en résulte que dans le souvenir d'une ligne droite nous ne nous souvenons que de la donnée proprement visuelle; nous percevons à nouveau toute la donnée musculaire qui est la donnée essentielle. De là l'extrême netteté de cet élément dans notre représentation.
Quoique nous sachions que nous ne pouvons arriver à superposer d'une façon indiscernable le
LA CONiNAISSANCE SCIENTIFIQUE 81
lignes les plus parfaites; quoique le microscope nous révèle des inégalités réelles où la grossièreté de nos sens ne nous en fait point apercevoir ; nous savons aussi que nous pouvons approcher de plus en plus de la perfection : nous concevons facilement une élimination progressive des imperfections ; et si des lignes absolument droites et égales sont une conception irréalisable pour notre imagination, la vitesse acquise dans les éliminations successives des imperfections, nous donne de l'élan pour aller plus loin et pour nous élever in limine jusqu'à la perfection absolue : nous nous faisons ainsi une représentation symbolique fortement aidée par le langage. Et actuellement, ma superposition de deux lignes droites eat verbalement parfaite. Je puis corriger, idéaliser et par le langage me figurer que je pense des lignes absolument parfaites. Cette croyance est d'ailleurs acceptée par le philosophe qui en reconnaît la légitimité pratique.
Il est inutile de poursuivre ce développement, et d'indiquer combien cet ensemble de ruses appelées l'algèbre, a permis au géomètre de simplifier ses problèmes. Il suffit que nous ayons fait saisir en quoi consiste la science géométrique. Elle est un vaste système de substitutions : à des éléments dont la mesure directe est difficile, on substitue des élé^ ments très facilement mesurables ; à des éléments Payot, — De la Croyance. 6
ri OBJET DE LA CROYANCE
réfrac taires à toute mesure, on substitue des éléments mesurables, qui tiennent lieu de ces éléments réfractaires, et enfin aux éléments complexes on substitue des éléments de plus en plus simples, jusqu'au plus simple de tous, la ligne droite.
Les données musculaires sont seules constantes, et parmi ces données, la notion d'espace telle que la fournissent les muscles oculaires et la vue, a été étudiée et réduite, par les efforts d'innombrables savants, en un système admirable de substitutions commodes et précises. Il est clair par conséquent que toutes les sciences devraient constituer un système de rapports permettant, en dernière fin, de substituer à toutes les données hétérogènes qu'elles étudient, la donnée précise et commode par excellence. Ce que devraient faire les savants, le fontils ? Un court examen va nous permettre d'affirmer que oui.
. Cet examen terminé, notre conviction sera définitivement assise que toutes les sciences expérimentales ne sont que des systèmes de substitutions ayant pour but, non de savoir (car quelle bizarre façon de pénétrer dans la nature d'une fiiose que de lui substituer autre chose!),. mais de prévoir afin de disposer de... Encore une fois, les théories scientifiques n'ont rien à débattre avec h
vérité, mais seulement avec l'utilité. Les hypothèses métaphysiques, contrairement à l'opinion régnante chez les positivistes, n'ont que bien peu de choses à tirer des sciences (la psychologie mise à part) . La croyance, en science, n'affirme que des rapports et la constatation de ces rapports n'a pour but que de permettre la substitution du simple au complexe : ces systèmes de substitutions vérifiées ont pour inspirateur unique le désir d'asseoir solidement notre domination sur la nature à laquelle nous ne commandons a qu'en obéissant à ses lois » .
Mais procédons à l'examen annoncé. Ce qui nous frappe tout d'abord, lorsque nous parcourons un I livre de physique, n'est-ce point l'extrême impor-
I tance qu'y prend Tétude directe des notions dues au
I système musculaire, depuis la notion de pesanteur
jusqu'aux notions de solidité, de fluidité, de ductilité, de rétractibilité, de compressibilité, d'élasticité?
La seconde observation qui saisit, c'est la cohérence des efforts pour ramener toutes les mesures à ' des mesures d'espaces parcourus. Le temps nous
i l'avons vu, est lui-même traduit en espaces parcourus
I par une aiguille. L'heure, c'est le temps que met
[ l'aiguille des minutes à parcourir d'un mouvement
I uniforme, semblable au mouvement apparent des
étoiles fixes, un polygone régulier de soixante côtés.
De môme, les lois de la chute des corps sont exprimées en espaces parcourus dans des temps déterminés. Les effets particuliers de la pesanteur sur chaque corps* sont mesurés par la balance : cet instrument nous met à môme de juger par la vue du déplacement d'une aiguille, du sens de l'inégalité de deux masses, et par suite, d'établir des séries de massesétalons pour la commodité de nos pesées.
Aréomètres, baromètres, thermomètres, manomètres, sont la transposition en longueurs linéaires de phénomènes non mesurables directement. Pour l'électricité, qui échappe presque toujours à nos sens, on a tourné la difficulté; on tâche de lui faire produire des mouvements visibles (écartement des rubans d'or de l'électromètre, déviation de l'aiguille magnétique, balance de Coulomb).
Mais ce qui, plus que ces considérations particulières, pourra nous permettre de saisir le procédé partout identique de la science, ce sont les théories générales. De toutes les affections de la matière, aucune, avons-nous dit, n'est plus distincte que le changement relatif dans l'espace. D'autre part, tout mouvement étant convertible exactement en termes d'espace linéaire, nous verrons les efforts des physiciens converger vers un problème unique,
(1) Ou plus exactement les masses qui en un même lieu sont proportionnelles aux poids.
protée aux mille formes : découvrir entre tous les phénomènes et certains mouvements mesurables des rapports constants et définis tels qu'on puisse partout substituer au qualitatif le quantitatif, au complexe le simple, et au simple le plus simple. Ici la méthode, si elle se présente sous une forme différente, est semblable cependant à la méthode géométrique : elle consiste dans la formation d'un vaste système de substitutions. Partout où cela est possible, on établit des équivalences exactes entre deux termes, puis on cherche à trouver entre CQS équivalences et d'autres précédemment établies de nouvelles équivalences. Ces équivalences sont en quelque sorte des otages que nous donnent de leur docilité les phénomènes, otages qui nous mettent à l'abri de leurs rébellions. C'est ainsi qu'on a établi des relations définies entre les divers sons musicaux et les mouvements vibratoires de l'air; entre les couleurs et les mouvements vibratoires d'un éther hypothétique, et qu'on tente actuellement une entreprise analogue pour Téleclricité. Après avoir spéculé sur ces mouvements on se trouve disposer des choses mêmes, et ces études ; indirectes sont fécondes en découvertes réelles.
I Malheureusement, la grande découverte de la
i théorie mécanique de la chaleur et les belles
expériences de Joule, de Hirn, de Mayer sur l'équi-
valent mécanique de la chaleur, ont introduit dans le langage des savants, dont la culture logique est pour Tordinaire assez faible, des expressions impropres qui ont égaré la pensée moderne. Au lieu de parler seulement d'équivalence, on a parlé de transformation : on a cru que le mouvement devenait de la chaleur, que les vibrations ondula* toires devenaient de la lumière. En d'autres termes, où il n'y avait qu'un système de substitutions commodes, on a vu des explications ^ Cette confusion fait corps avec celle qu'a introduite dans la science le mot équivoque de cause, avec son cortège de sous-entendus anthropomorphiques. Au lieu de constater des séquences et des coexistences, on se figure des transformations. Dire, comme certains physiciens l'ont fait, que Télectricité est cause de toutes choses, ou comme certains autres que c'est la chaleur, cela ne présente aucun sens^ Nous trouvons de même fort vicieuses, les propositions dans lesquelles on affirme que l'électricité, la lumière, sont des « modes du mouvement ». On
(1) Nous devons reconnaître toutefois un progrès considérable dans renseignement supérieur actuel en France. On n'y parle plus guère de la théorie mécanique de la chaleur. On a substitué à cette formule foncièrement métaphysique un mot excellent, celui de thei^modynamique^ ou science des rapports entre la chaleur et le travail mécanique, abstraction faite de toute hypothèse, de toutr représentation hypothétique de la chaleur.
(2) Cf. Grove, Coi^élation, trad. française, p. 247..
pourraitdire tout aussi justement que le mouvement, rélectricité, sont des modes de la chaleur ou de la lumière. Tout ce que nous pouvons dire, en saine logique, c'est qu'il y a entre ces diverses affections de la matière des rapports fixes. L'une remplace l'autre suivant des lois invariables. Gela constaté, comme le mouvement est la conception la plus susceptible de mesure précise, c'est en termes de mouvement que nous essayons de traduire toutes les affections de la matière. Le mouvement est, par sa constance, comme la langue maternelle de la pensée scientifique, langue fort nette, et nous ne comprenons bien les langues étrangères [qu'en les traduisant en cette langue. Le grand problème à résoudre, c'est d'établir ceâ équivalences, d'exprimer toutes les forces physiques en mesures et en nombres, ce qui n'est possible qu'à la condition de tout traduire en mouvement. C'est ainsi qu'il n'est, en physique, nulle part question de sons, mais uniquement de mouvements vibratoires , de vitesses de transmission de ces
1 mouvements, de longueurs d'ondes, etc. En opti-
I que, il n'est question que de mécanique et de
I géométrie.
I Est-ce à dire que les sons ou la lumière soient
du mouvement? Nullement, mais sons, lumière et mouvements ont entre eux des liens de coexis-
f8 ODJETDE LA CROYANCE
tence et de séquence absolument constants et par notre connaissance précise des lois du mouvement, nous devenons indirectement maîtres des phénomènes qui échappent à nos prises directes.
Il en est de même en chimie. La théorie atomique est un simple artifice logique tout à fait assimilable à l'artifice par lequel on substitue aux lignes courbes non mesurables des lignes droites. Les esprits pénétrants, comme ceux de Dumas, de Laurent, de Wiîrtz, n'attribuent aux atomes aucun caractère de réalité*. Tous trois s'accordent à reconnaître que l'indivisibilité des atomes est une pure hypothèse, et même une hypothèse non nécessaire à la chimie, mais seulement commode. Ces atomes eux-mêmes ont suggéré à Maxwell et à Thomson, leur curieuse hypothèse des anneauxtourbillons*. D'ailleurs à cette hypothèse atomique qui groupe les atomes sur un plan, tend à se substituer une théorie nouvelle fondée sur la disposition relative des atomes dans l'espace, ou stéréochimie (hypothèse de Le Bel et Vant'hoff). Mais la théorie atomique demeure aujourd'hui
(1) DumSiS. Philosophie chimique^ leçon VI. — Laurent. Méthode de chimie y p. 125. — Wûrtz. Théorie atomique, conclusion, p. 238.
(2) Revue scientifique. Théorie atomique, Maxwell, 2 sept. 71 — Les dimensions des atomes, par W. Thomson, 16 mars 72. — Les molécules des corps. Clerk Maxwell, 18 oct. 73.
encore tin artifice excellent destiné non à connaître mais à disposer de. Cet artifice réussite! lés chimistes ont découvert un grand nombre de corps par des constructions sur le papier. Par exemple, la formule du toluène est G* H* CH^ ; celle de Tessence d'amandes amëres G*H*CHO : Texamen de ces |
deux formules prouva qu'il suffisait de remplacer \
deux atomes à' H par un d'O pour convertir le toluène en essence d'amandes amères et M. Grimaux a recherché et réalisé cette conversion. De même, c'est déductivement qu'une armée de chercheurs a trouvé dans le goudron de houille les splendides couleurs qu'on en retire; qu'on a converti l'assa fœtida en essence de vanille. Gette fiction, cet artifice, cette hypothèse improbable, logiquement absurde, d'atomes insécables, réussit donc merveilleusement dans la pratique, et cela suffit pour ôter aux chimistes ^ toute espèce de regret d'être devant la nature intime de là matière aussi ignorants qu'au premier jour.
En résumé, les sciences physiques et chimiques et par suite les sciences qui en dépendent, comme la physiologie, ne sortent pas du monde des apparences. Lier ces apparences en systèmes d'équivalences aussi exactes que possible, de façon à ce qu'il soit loisible de remplacer l'inconnu par quelque chose de plus familier à l'esprit, le com-
plexe par le simple , le non-mesurable par le mesurable, c'est là l'œuvre totale du savant.
Nous pourrions passer outre, tant la démonstration parait suffisante^ si nous ne tenions à insister sur le caractère encore si peu connu de la science psychologique. Notre éducation universitaire nous a tous si bien habitués à mêler sans cesse aux questions psychologiques des questions métaphysiques, que d'excellents esprits se refusent encore à voir dans la psychologie une science comme les autres. Ceux mêmes qui ont le plus fait pour la constituer en science indépendante, n'ont pas vu clairement le but que doit se fixer le psychologue : c'est que tout le monde sent qu'avec les phénomènes psychologiques nous pénétrons dans des couches de phénomènes moins superficielles : mille bruits sourds nous révèlent que nous approchons de la réalité dernière, et l'on est distrait de l'étude des faits de conscience par ce voisinage troublant. D'autre part, presque tous les hommes sont affligés d'un esprit grossier qui ne perçoit que les choses tangibles, matérielles, et qui est incapable de constater les résultats spirituels les plus considérables. Il en résulte que bien qu'elle fournisse leurs fondements à la pédagogie, à la morale, à la politique, la psychologie semble ne pas produire de résultats
pratiques : d'où, nouvelle raison pour refuser d'identifier son but avec celui des sciences qui fournissent des résultats aussi palpables que le télégraphe, les substances chimiques nouvelles, etc. Cependant la psychologie est, ne craignons pas de l'affirmer, une science uniquement pratique. Elle, non plus, ne tend point à savoir, mais à prévoir pour pouvoir. Dès qu'au lieu de classer les phénomènes, de rechercher des équivalences qui permettront ensuite des substitutions et des représentations commodes des phénomènes, les psychologues désirent pénétrer dans la nature intime des phénomènes de conscience |et tentent des spéculations sur les facultés ou sur la nature de l'âme, ils cessent d'être des psychologues pour devenir des métaphysiciens. C'est leur droit assurément, ces spéculations répondant à un besoin très vif et très légitime de l'esprit humain ; mais enfin ces spéculations sont nécessairement très bornées, promptement épuisées, puisqu'il n'y a que deux alternatives possibles, ou de rejeter avec Kant toute connaissance d'ordre supra-sensible, ou de faire de l'anthropomorphisme et de considérer le « noumène » comme analogue à notre intelligence ou à notre volonté. Quoi qu'il en soit, les psychologues sont toujours tentés de franchir les frontières de la science et il est très curieux de noter ces incursions fantaisistes
dans la métaphysique chez des positivistes qui sont persuadés qu'ils sont de purs savants !
C'est ainsi que Taine tente, après Spencer, la réduction à Tunité des phénomènes psychologiques, tentative manifestement absurde, puisque le qualitatif demeurera toujours, quoi qu'on fasse, irréductible. Il y a, dans cette entreprise, une très fâcheuse confusion. Ces métaphysiciens-sans-le-savoir traitent la psychologie comme une science; mais, faute de s'être rendu compte de la nature et du but des investigations scientifiques, ils traduisent en termes explicatifs, au sens métaphysique, ce qui n'est qu'une réduction à l'unité extérieure aux phénomènes^ opérée en vue de la commodité de notre représentation.
Au contraire, le psychologue conscient de son rôle de savant, vit, comme le physicien, comme le chimiste, dans l'hypothèse. Il lui suffit que l'hypopothèse réussisse pratiquement. Peu importe qu'elle n'ait nulle portée métaphysique, c'est-à-dire explicative, pourvu qu'elle augmente notre puissance sur les phénomènes. Le psychologue a une liberté très grande, limitée, non par la vérité de l'hypo thèse, mais par sa fécondités C'est ainsi que le^ psychologues n'ont point hésité à accepter l'hypothèse de l'évolution qui leur a permis de se repr^^senter les choses avec une simplicité admirabJ
en introduisant dans les études psychologiques la notion de genèse. Que demain la théorie de l'évolution soit remplacée par une théorie nouvelle, aucun des résultats trouvés par Spencer dans les admirables chapitres de sa psychologie concernant les sentiments ou la genèse de la notion d'espace, etc., ne se trouvera ébranlé, pas plus que la substitution à l'hypothèse de l'émission de Newton de l'hypothèse des ondulations d'Augustin Fresnel, n'a infirmé les découvertes faites en optique en conséquence de la théorie newtonienne. Les hypothèses sont en quelque sorte comme le terreau plus ou moins fertile qui sert de support et d'engrais à la plante.
C'est ainsi encore que les psychologues n'ont pas hésité, dès qu'il leur a été démontré que l'hypothèse réussissait, à admettre que les phénomènes de conscience sont la traduction en termes de conscience des états nerveux dont l'intensité et la durée atteignent un certain degré. Et cette hypothèse a renouvelé la science psychologique. Elle a amené des découvertes d'une grande valeur pratique sur la sensation, sur le plaisir et sur la douleur. Com-r bien, par exemple, nos connaissances sur la mémoire ne gagnent-elles pas en commodité lorsqu'on considère, au lieu des états psychologiques, leurs supports physiologiques?
Aux lois psychologiques de la mémoire, on subs--
titue d'abord des lois physiologiques dont on peut se faire des représentations concrètes, et toutes ces lois physiologiques, on les ramène, ce qui est une simplification précieuse, aux lois générales de la nutrition. C'est ainsi que nous pouvons nous figurer tout souvenir comme un système dynamique d'éléments nerveux associés. Le travail de nutrition opéré dans les cellules, consiste pour elles à puiser dans le sang où elles baignent les éléments nouveaux et à remplacer, atome par atome, les atomes usés (et cela sans modification de structure , la nutrition ne créant rien et étant une force purement passive). Quand je puis, d'autre part, me figurer, dans chaque cellule, la lutte entre l'oubli et le souvenir comme le conflit de deux tendances — Tune, force « atavique » de la cellule vierge essayant d'éliminer les modifications, l'autre, force de modification cherchant à s'implanter — peut-on dire que ces concepts hypothétiques ne soient pas commodes ? Peut-on nier qu'ils contribuent à augmenter notre facilité de compréhension et de précision? On peut ainsi déduire de quelques hypothèses physiologiques très simples les lois jusqu'alors empiriques de la mémoire ; l'action de ces lois est clairement précisée, limitée. On peut dénver d'elles le mécanisme du souvenir, les lois psychologiques régissant l'acquisition et l'éveil des souvenirs, les faits»
LA CONNAISSANCE SCIENTIPIQUR 05
si curieux de dissolution régressive de la mémoire, les raisons delà marche que suit Tamnésie. Les con« séquences pédagogiques de cette explication des phénomènes de la mémoire par la physiologie sont considél'ables : aussi que nous importe qu'on puisse discuter des hypothèses si fécondes? La seule question est de savoir si on en a de meilleures à offrir.
Ajoutons que cette hypothèse de la corrélation absolue des états psychologiques et des états physiologiques a jeté des flots de lumière sur le mécanisme de l'attention et de la volonté*.
Est-ce à dire que cette théorie soit définitive? De telles questions sont du domaine de la métaphysique; le psychologue n'a pas, en tant que savant, à s'en préoccuper, et il doit même, quelle que soit sa conviction, se garder de la laisser paraître dans son exposé des faits. Gomme tous les autres savants, il ne s'occupe que de chercher des coexistences et des séquences universellement constantes, et son but, répétons-le à satiété, c'est de classer et de maîtriser les phénomènes, et non de pénétrer leur nature.
Aussi nous semble-t-il que toutes les objections que l'on a adressées à la psychophysique n'ont guère de valeur, et les défenseurs de cette science nou-
(1) Voir entre autres les liyres siriches en suggestions deM.Ribot, sur' l'attention et sur les maladies de la volonté.
ttî OBJET DE LA CROYANCE
velle, faute d'avoir eu nettement conscience de leur rôle, ont laissé s'égarer le débat. Ils posent, comme tous les savants, des postulats hypothétiques, et on n'a pas le droit de leur demander si leurs postulats sont vrais, mais seulement si tout se passe comme s'ils étaient vrais et s'ils sont féconds. L'hypothèse de l'émission en physique a été longtemps suffisante, et la double hypothèse d'un éther et d'un mouvement ondulatoire propagé dans cet éther, est acceptée non comme vraie, mais comme non contredite et comme féconde en résultats. De même, le psychophysicieq ne peut mesurer directement la sensation ; il tourne la difficulté et mesure par exemple les plus petites différences entre des sensations croissantes S*, S', S'...,etc.; iladmetle postulat indémontrable qu'entre deux termes consécutifs quelconques, l'accroissement est égal à l'unité (c'est-à-dire que S' = S® -}- S*; que S» = S* -f- S*, etc.). Cette fiction lui réussit, et peu lui importe qu'elle soit une hypothèse indémontrable. Il lui suffît d'arriver à des résultats pratiques importants par leur précision.
Cette science, jeune encore, doit aller de l'avant, dédaigneuse des objections d'ordre métaphysique qu'on lui adresse. Qui ne voit qu'une classification des sensations, extérieure aux sensations, d'après leur pouvoir dynamogène par exemple, serait d'une importance extrême pour l'éducation et l'hygiène?
On a peine à se défendre de grandes espérances sur ce que donnera de résultats pratiques Tétude des mouvements musculaires considérés comme des expressions des états psychologiques. Et, encore une fois, le psychologue ne doit pas se laisser ébranler parles critiques portant sur ses hypothèses fondamentales : en science, la (in justifie les moyens, et si on introduisait en psychologie des hypothèses aussi aventureuses que celles qui réussissent en géométrie, en physique, en chimie, où serait le mal ? Oderint, dtim metiiant ! Enrôler les phénomènes, n'importe par quel artifice, et les avoir bien en main, cela suffit.
Si ce caractère essentiel des investigations scientifiques est voilé et si les savants en général ne se. rendent pas compte de la nature de leur tâche, c'est que presque tous brûlent du désir (['expliquer les choses ; presque tous sont des métaphysiciens ardents, quoiqu'ils se défendent comme d'une injure du reproche de l'être ! Bien peu se résignent à leur rôle subordonné : la science n'est que la servante de l'industrie et de l'activité humaine, dont elle centuple Ténergie et la portée. Est-ce que toutes les grandes écoles scientifiques n'aboutissent pas à des écoles d'application ? Ne ressort-il pas d'ailleurs avec une éclatante évidence des Payot. — De la Croyance. 7
chapitres qui précèdent, que tout l'effort scientifique ne tend qu'à la domination du monde ?
Combien sont justes et fécondes les vues que nous avons exposées touchant l'importance du sens musculaire, cette conclusion que Feffort des sciences de la nature aboutit à l'industrie vient achever de le prouver; l'instrument qui a apporté le plus grand allégement à nos forces musculaires, c'est le levier. Gomme le remarque profondément Proudhon, presque tout ce que Thomme entreprend peut se définir, du point de vue industriel, une création ou une rupture d'équilibre, et le levier seul, ou combiné à d'autres leviers, remplit ce double objet : il est à la fois instrument d'appui, d'arrêt, de préhension, de percussion, de division, de locomotion, etc/.
Tous nos membres eux-mêmes sont des leviers plus ou moins parfaits. Dans notre cabinet de travail nous pouvons oublier que le caractère essentiel du monde extérieur est d'être l'ensemble des choses qui résistent à nos mouvements et qui varient avec nos mouvements ; en effet, les seuls mouvements que nous y opérions, c'est de tourner les feuillets sur lesquels nous laissons courir notre plume ; ces mouvements nous sont très familiers ;
(1) De la Justice, etc., 6' étude. Le travail^ ch. xxxiv.
ils perdent leur valeur révélatrice et nous oublions que toute relation active avec le dehors n'est possible que par nos muscles. Mais dès que nous considérons l'industrie, cette vérité nous apparaît partout. Et de ce point de vue, nous sommes frappés à nouveau de la parfaite convergence des etforts des innombrables légions de savants pour l'utilisation des puissances naturelles et nous nous expliquons Tunité profonde du plan d'après lequel est construit tout l'édifice de nos connaissances, depuis les perceptions élémentaires jusqu'aux théories scientifiques les plus élaborées. Nulle part notre prétendue connaissance ne peut consister à connaître : les données des sens sont ce qu'elles sont et les rapports entre elles sont ce qu'ils sont. On n'en peut rien dire de plus. Mais r étude des rapports de coexistence et de succession nous permet bientôt de remplacer la foule innombrable des individus par des classes peu nombreuses. La coordination et la subordination des rapports découverts, nous mettent à même de ramenpr à l'unité des groupes immenses de phénomènes, de les traduire en un langage commun, c'est-à-dire en termes musculaires, langue universelle et en même temps langue précise, vraiment scientifique, dont la connaissance familière met de plus en plus les forces naturelles à notre discrétion.
lOÔ OBJET DE LA CROYANCE
Mais domestiquer n'est point expliquer : supposons pour un instant que la science soit achevée ; que. les générations successives de savants aient réduit en servitude la totalité des phénomènes extérieurs ; qu'elles aient établi, avec une précision absolue, l'équivalence en mouvements des sons, des couleurs, de la chaleur, de l'électricité, des phénomènes chimiques et même des phénomènes physiologiques. Supposons que nous puissions calculer, avec autant de certitude que nous prédisons une éclipse de lune, le jour de la mort d'un animal, il est clair que notre puissance sur la nature serait accrue considérablement. Nous serions les rois du globe, non pas des rois absolus, mais des rois constitutionnels, commandant aux phénomènes à la condition d'obéir aux lois qui les régissent ; mais cette prodigieuse puissance laisserait notre intelligence des choses en l'état : nous n'aurions pas fait un pas dans la connaissance de l'essence des choses. Le jour où j*aurai établi l'équivalence en mouvement de cette lumière, je n'aurai pas fait que cette lumière soit du mouvement. J'aurai toujours là deux données qualitatives irréductibles. Ma science de prévision, de simpliGcation, de précision, n'empêche point mon ignorance de la réalité d'être absolue. Langage symbolique, admirable système de signes, plus la science progresse, plus
elle s'éloigne de la réalité pour s'enfoncer dans labstraction. Elle enserre la réalité de la même façon que Tentomologiste enferme dans ses vitrines la vie d'insectes desséchés et piqués sur du liège.
Après tous les efforts des savants passés, présents et futurs, on n'aura obtenu qu'une organisation des données des sens en un système de rap-
. ports invariables. L'édifice imposant ainsi construit ne doit pas nous faire illusion ni nous faire
. partager le naïf enthousiasme métaphysique des savants d'il y a trente ans. Cet édifice est solidement construit, mais avec des matériaux qui n'ont pas une force de résistance infinie, puisque ce sont nos sensations. Or, nous l'avons vu, il ne faudrait
: pas de grands changements dans notre constitution pour anéantir toute notre science d'alpha à oméga. Si, par exemple, notre organe actuel de la vue n'était sensible qu^aux rayons chimiques du spectre; si notre tact était remplacé par un sens de la tension électrique des corps; si notre ouïe ne percevait que les vibrations supérieures au nombre de trentehuit mille par seconde, nous devrions recommencer la science, sur le même plan il est vrai, mais la recommencer. Si, nous n'avions pas de sensations musculaires, si, comme certains malades, nous ne sentions pas la résistance, la science serait à
refaire sur un plan entièrement nouveau et Descartes n'eût point songé au mécanisme universel. L'optique, Tacoustique ne fussent point devenues des provinces de la mécanique et selon toute vraisemblance, la science n'eût pu acquérir aucune précision.
Si Ton doute encore des conclusions auxquelles nous sommes acculés, qu'on examine de près ce que contient ce mécanisme universel dans lequel les cartésiens voyaient la réalité suprême du monde extérieur. Notons une fois de plus tout d'abord, qu'on n'a nullement tout ramené au mouvement, mais qu'on a simplement établi des équivalences entre les divers phénomènes et le phénomène mouvement. Mais ne discutons point et admettons, si on le désire, qu'on a réellement tout ramené au mouvement et que toutes choses ne sont que des modes du mouvement. Qu'est-ce donc que ce mouvement? Est-ce une donnée objective? Touchons-nous ici au fond dernier de la réalité? Hélas!* non. Le mouvement est lui aussi une donnée subjective; il ne diffère pas, à ce point de vue, des autres données des sens, car tout ce que nous savons de psychologie nous permet d'affirmer que si nous n'eussions pas eu des muscles, nous n'eussions eu aucune idée d'un mouvement quelconque.
Avons-nous le droit d'affirmer que notre natun
musculaire soit la forme fondamentale de Tëtre absolu considéré en soi? Il n*y a rien moins que cette affirmation aventureuse dans la croyance cartésienne que le mécanisme est le fond des choses matérielles ; et, en eOet, Descartes n^hésite point à placer dans Tentendement divin ces natures simples, sans voir que c*est proclamer que nos muscles sont la mesure de toutes choses. Cette idée que nous sommes faits à Fimage de Dieu et que Dieu, par conséquent, est fait à notre image, constitue le postulat caché mais nécessaire de toutes nos spéculations métaphysiques; mais si Ton veut faire de l'anthropomorphisme, du moins ne doit-on .point considérer comme de Tobjectif pur, ce qui est aussi manifestement subjectif que les données de nos muscles. Qu'on se débatte tant qu'on voudra, nous ne connaissons que nos états de conscience et les rapports entre ces états, c'est-à-dire que nous ne connaissons que nos états de conscience tissés dans la trame du temps et de l'espace, c'està-dire dans la trame de nos données musculaires : or, si les sensations sont relatives à nous, les données musculaires sont aussi relatives à nous. Yoilà qui nous impose la modestie et nous interdit l'orgueil du dogmatisme. Nous ne connaissons rien que de très relatif à nous et nous sommes enfermés dans un scepticisme radical.
101 OBJKT DE LA CUOYANCË '
Ainsi la science tourne le dos à la réalité : elle est un ensemble de ruses, de subterfuges destinés à dominer le monde, mais non à en pénétrer Tessence. Et non seulement la science, mais nos perceptions, nos idées générales, n'ont d'autre rôle que celui de classer les objets, nous permettant ainsi de les reconnaître et de nous mouvoir à Taise et . en toute sécurité dans le monde extérieur et dans notre monde intérieur de passions, d'idées, etc. La science n'a même pas à se demander si l'objectif sort ou non du subjectif, s'il est, ou n'est pas, une greffe prodigieusement développée, vivant en apparence do sa vie propre, mais dont on peut retrouver la cicatrice de suture. Le « postulat orgueilleux » que Dieu est fait comme nous, la science l'accepte sans discussion, et c'est son extrême facilité à accepter les hypothèses sans examen, pourvu qu'elles réussissent, qui lui a permis tous ses progrès. Aussi le savant construit-il sa science pour ce monde : que les lois qu'il découvre soient éternelles ou non, qu'elles dénaturent ou non la réalité en soi, que peut lui importer? Que lui importe aussi de n'expliquer rien, pourvu qu'il tienne à sa merci la nature?
Le jour où, nettement conscients de leur rôle, tous les savants marcheront la main dans la main vers l'œuvre commune, le jour où physicien j
LA CONNAISSANCE SCTENTIFIQUE 105
naturalistes, sociologues ne chercheront qu'à constater des coexistences et des successions invariables entre les phénomènes, et renonceront à faire œu^Te de métaphysiciens, la science bénéficiera grandement de cette unité de vues. Le psychologue - qui, plus que tout autre, a tendance à oublier son rôle propre, évitera tout conflit avec les Chercheurs d'absolu. Cessant d'étudier les phénomènes avec des préoccupations métaphysiques absurdes en l'espèce, il les étudiera, ce qui est à la fois le vrai point de vue de la science et son honneur, avec dos préoccupations vraiment humaines.
Va-t-on considérer nos recherches sur la connaissance vulgaire et scientifique comme un épisode de la réaction contre la science que certains se plaisent à signaler comme un danger? Mais n'est-ce point, en premier lieu, une tendance d'esprit peu digne d'un philosophe, que d'emprunter au jargon politique des mots dont le sens est dénaturé par l'esprit de parti? De tels mots, en quelque sorte gonflés de haine, éveillent, qu'on le veuille ou non, des associations d'idées qui n'ont rien de commun avec la tranquille recherche de la vérité. D'autre part, si réaction il y a, n'est-ce point une réaction qui s'impose à tout esprit sincère, de refouler les savants sur leur domaine propre? N'est-ce point, surtout au point de vue scientifique.
œuvre excellente que d'unifier les offorls, que d'empêcher les esprits de s'épuiser en œuvres vaines, et en discussions stériles? N'est-ce pas/ au contraire, être animé du plus pur esprit scientifique que de marquer nettement le but que doit sè proposer la science, et d'éviter les fondrières qui bordent la route? Si, en niant que la science atteigne la réalité, nous lui enlevons les hasardeuses et stériles tentations métaphysiques, ne lui laissons-nous pas toute sa grandeur?
Le suprême aboutissement des spéculations métaphysiques semble être que notre monde des sens est sans valeur réelle. Si Tacte moral par excellence consiste à sentir, sous les formes de la personnalité égoïste, l'identité essentielle de nous-mêmes avec l'humanité entière et l'univers entier, n'est-il pas clair que la science aide à cette poussée morale? En réduisant les innombrables diversités des phénomènes à quelques lois d'une haute généralité, elle permet à l'esprit d'échapper à un éparpillement qui lui ôterait toute force et de devenir en quelque sorte adéquat à l'univers, d'en saisir la beauté, l'harmonie, l'unité; et ce mouvement de l'esprit vers une unité de plus en plus haute lui a donné de l'élan pour s'élever jusqu'aux hypothèses métaphysiques. Si les unifications scientifiques n'eussent délivré Tesprit, comme ense
veli SOUS Tamas des données particulières, il eût toujours rampé et les vues hardies lui eussent été impossibles. C'est en ce sens, mais en ce sens seulement, que la science est le vestibule de la métaphysique et de la morale.
Mais la science a un rôle plus immédiatement pratique. La lutte que Thumanité a dû, dès ses origines, engager contre la nature sinon hostile, du moins dédaigneuse et ignorante de nos souffrances, la science Fa rendue moins pénible et moins hasardeuse. Elle a supprimé dans une large mesure Tespace et les obstacles matériels qui s'opposent à la mise en valeur du globe entier. Elle a trouvé les moyens de répandre le livre à bon marché, de porter les vêtements et le linge jusque dans la demeure des plus pauvres. Elle engage contre les causes de maladies et de mort un combat de plus en plus triomphant. La connaissance des lois de la physiologie et de la chimie permettra d'augmenter le trésor d'énergie physique de chaque être humain. La connaissance des lois de la psychologie mettra ceux qui le désirent, à même d'arriver à réprimer leur nature inférieure, leur irascibilité, leur sensualité, leur paresse, leur orgueil, et tout nous autorise à prévoir que de puissantes institutions sociales modèleront peu à peu les âmes des enfants et des jeunes gens sur l'idéal de justice, de bonté, de sim-
plicité dont les meilleurs d'entre nous poursuivent aujourd'hui, presque solitairement, presque sans aide, la réalisation.
Lorsque la sociologie, l'économie politique, au lieu d'être, comme elles le sont, des armes de combat dans les mains des partis, se seront haussées au rang de sciences; lorsque ni la haine ou l'intérêt sordide, ni la peur ne dicteront les conclusions; lorsque Tuniversalité des penseurs engagera, contre les arrangements sociaux défectueux, une lutte comme celle que les savants ont engagée contre la nature, à l'état de guerre sociale succédera l'harmonie fondée sur le respect de la personnalité humaine; la pauvreté et l'ignorance ne frapperont plus que les indignes ; la mort prématurée du chef de famille n'entraînera plus les conséquences déplorables qu'elle entraîne ; la misère ne sera jamais plus la « récompense » de toute une vie de labeur et de probité. D'autre part, la mise en valeur de tous les esprits solidement trempés^ de toutes les âmes d'une noblesse native supérieure, assurera à l'humanité un état de bien-être physique et un renouveau moral de paix, de fraternité, de justice, dont Tétat de lutte actuel, d'équilibre instable, reposant trop souvent encore sur l'oppression de l'homme par l'homme, ne peut nous permettre qu'un faible avant-goût.
Ik
Ce sont là des fins si grandes, si généreuses, si nobles, que nous plaindrions les savants mécontents de leur lot. Œuvre de prévoyance, de bienfaisance, la science peut se consoler de laisser échapper à ce prix, la réalité métaphysique et de s'enfoncer dans
Tabstraction.
Nous voici parvenus au terme de cette longue mais indispensable étude de notre représentation des choses. Envisagée d'ensemble, depuis nos perceptions élémentaires jusqu'aux grandes hypothèses scientifiques qui englobent des millions de faits, cette représentation n'est que l'organisation de rapports constants aussi précis .que possible entre les diverses données des sens et les données le plus souvent présentes à la conscience, à savoir les données musculaires. D'autre part, ces rapports dont la cohue désordonnée encombrerait la mémoire et annihilerait Tintelligence, nous les organisons, et grâce à des substitutions d'équivalences, nous les répartissons en des classes de moins en moins nombreuses, qui allègent singulièrement notre représentation du monde extérieur.
Cette représentation, en elle-même, n'est ni vraie, ni fausse : la vérité et la fausseté ne prennent naissance que dans l'affirmation qu'à ma représentation correspond la réalité. Mais cette réalité, nous avons
VU qu'elle fuit à mesure qu'on la poursuit : toute perception est déjà un considérable appauvrissement de la réalité et fait fonction d'une idée générale. Dans nos sensations les plus élémentaires, se mêle une large part d'inférences, et notre monde extérieur est fait de nos représentations. Notre connaissance de ce monde ne peut donc être qu'une représentation fort appauvrie d'une représentation que nous qualifions de présentative pour la distinguer de l'autre.
Puisque toute croyance est l'affirmation qu'à notre représentation correspond une réalité présentative, il est urgent d'examiner en quoi peut bien consister cette correspondance.