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La culture française

En recevant l’invitation à venir donner ici une conférence, j’ai d’abord ressenti une joie très vive. La nature humaine est ainsi faite que tout honneur qu’on lui propose lui agrée, la flatte, et qu’elle ne se demande pas si elle en est digne, si elle est bien à la hauteur de ce qu’on lui offre. Ce dernier sentiment, je l’ai éprouvé après quelques instants de réflexion ; et je me suis trouvé alors presque téméraire d’avoir cédé si vite aux instances de l’amitié, quand la conscience de mon impéritie aurait dû me porter à décliner plutôt une telle faveur. C’est de la culture française qu’il est marqué que je dois vous entretenir. Or, il y a plus que de la hardiesse à vouloir traiter pareil sujet, quand le milieu que l’on habite, qui vous enserre, et où l’on fréquente, est si éloigné de pouvoir vous suggestionner favorablement à cet égard. Si l’homme est, à un degré ou à un autre, façonné par ses entours, j’ai des raisons de craindre que l’ambiance de la civilisation américaine ne m’ait que fort imparfaitement préparé à aborder une thèse comme celle-ci. Pascal distinguait deux sortes d’esprits, «l’un géométrique, et l’autre que l’on peut appeler l’esprit de finesse».1 2 La civilisation américaine est régie par l’esprit géométrique, qui « a des vues lentes, dures et inflexibles », ajoute ce penseur. Les spectacles qu’elle donne, les scènes qu’elle présente, les choses qui l’absorbent uniquement, le commerce, l’industrie, les affaires, le culte du veau d’or, — rien de tout cela n’a le moindre rapport avec l’esprit de finesse, incarné dans la civilisation française. Et par conséquent, rien de ce que j’ai jour-

1 Conférence prononcée à Montréal, le jeudi 11 mars 1920, sous les auspices de V Action Française, par M. Henri d'Arles, La séance était sous la présidence de M. Georges Le Bidois, professeur de Littérature, à l'Université de Montréal. Le conférencier fut présenté par M. Orner Héroux, membre du comité Acadiens de l'Action Française.

2 Discours sur les Passions de V Amour, p. 541, de l'édition Louandre.

neilement sous les yeux là-bas n’est propre à me fournir d’inspirations pour parler d’une forme idéale.

A la carence d’intellectualisme, par quoi se signale le milieu où je vis, se joint une objection qui accentue encore l’imprudence que j’ai commise en acceptant une trop aimable invitation. La culture française, — était-ce à moi à en discourir, quand nous goûterions plaisir extrême à entendre celui qui en est parmi nous le représentant en quelque sorte officiel, et si éminemment qualifié, nous en décrire le charme divers et mesuré, nous en exposer les élégances infinies ? Aux dernières pages de son Petit Pierre, M. Anatole France appelle Racine « le meilleur, le plus plus cher des poètes, le maître souverain en qui réside toute vérité et toute beauté, le plus profond comme le plus pur des tragiques ».1 Ce racine, parfait héritier de l’hellénisme, plus grand même que Sophocle, par certains côtés, voilà le maître auguste auquel M. Le Bidois a voué en dernier ressort l’hommage de son esprit, et d’après lequel se rythme désormais sa pensée. Combien nous aurons perdu à ne pas recueillir des lèvres de celui-ci la formule essentielle, toutes les grâces et tous les caractères de la culture française, si nettement définis, parvenus à leur suprême efflorescence dans l’oeuvre racinienne, miroir où se reflète la beauté antique !

Le travail dont s’est, hélas ! chargée mon inexpérience, ne doit pas d’ailleurs se confiner dans le domaine de la théorie pure. Si le premier objet de ma mission est de dresser un tableau des richesses intellectuelles de la culture française, le second a une portée pratique et doit contenir des leçons. Il ne m’est pas demandé de seulement tracer une image ou brosser une fresque ; mais cette évocation de la plus haute civilisation qui soit doit se terminer par un appel et comme un plaidoyer en sa faveur. Ici, comme dans l’ordre mystique, la contemplation

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doit se résoudre en action ; il faut regarder et voir pour ensuite aimer et agir. En d’autres termes, j’aurai à revendiquer les droits de la culture française en ce pays, car ils sont contestés plus ou moins ouvertement, et à parler de nos impérieux devoirs envers cet héritage sacré, menacé de toutes parts. Ah ! s’il n’y avait encore que les barbares à ne pas comprendre tout ce qu’il a de précieux, de rare, et à s’attaquer à ce fin joyau poli par les siècles ! Si les dangers qu’il court ne lui venaient que du dehors ! Le malheur est que beaucoup de ses défenseurs naturels manifestent de l’apathie, sinon de l’hostilité, quand il s’agit d’en maintenir à tout prix les titres. Peu s’en faut qu’ils ne considèrent cela comme une vaine utopie. Il est bien certain que la tendance du monde moderne n’est pas favorable au règne de la beauté. « L’âge de fer dure toujours », a dit M. Louis de Launay.1 Et la culture française, dans ce qu’elle a de plus élevé et de plus classique, dans ses traits éternels, est exposée à souffrir ici, non pas seulement de notre ambiance immédiate, tout imprégnée du matérialisme anglo-saxon, mais encore de l’absence d’aspirations supérieures qui est la marque de notre temps, par l’univers entier. Montaigne a défini la vie : « une adaptation ». Et il y en a trop parmi nous qui croient faire oeuvre de sagesse en s’adaptant aux idées dominantes et en se laissant emporter au courant qui étouffe dans les âmes le sens et la préoccupation de l’infini. Nos amis de l’Action française sont au contraire de ceux qui n’abdiquent pas devant les périls, à la fois généraux et particuliers, dont notre culture est entourée ici ; ils croient en notre survivance ; ils prêchent et ils luttent pour la réaction. « Je ne sais rien au monde de plus touchant que le tableau d’une race antique qui se maintient »,2 a dit M. Charles Maur-

1 Le Problème de la Houille, dans Revue des Deux Mondes du 1er sept.. 1915. p. 62. —

2 Tiré de son Anthinea, et cité par l’auteur dans son Action Française et la Religion catholique, p. 144.

ras. Ce tableau, nos amis de Y Action française, — ce parti de l’intelligence, pour employer une formule récente, — travaillent ardemment afin que notre race le présente au monde. Et, s’il conviendrait à un autre qu’à moi de dérouler sous vos yeux les grâces de la culture française, il appartiendrait également à tel ou tel de ceux en qui je me plais à saluer des maîtres et des guides de tirer de ces considérations les conclusions positives qui en ressortent pour notre avenir. C’est en regardant vers eux et en m’inspirant de leurs leçons que j’essaierai de vous dire la tâche qui s’impose à notre légitime fierté.

Renan parle quelque part de « cet état d’ivresse particulier à l’esprit français et où se font souvent de grandes choses ».' « Et ceci me semble être simplement la traduction du mens divinior d’Horace, ou du deus, ecce deus, de Virgile, tant il est vrai que l’esprit français est l’esprit classique. Ayant à vous parler de culture française, moi qui habite un milieu où je n’en vois pas l’ombre, force m’est, sinon d’entrer dans un état d’ivresse spirituelle, du moins de m’abstraire de mes entours, de m’évader dans un rêve de beauté et d’art, d’évoquer des souvenirs livresques, de me rappeler aussi mes sensations de France. Je veux oublier ce qui frappe mes yeux, les visions de fer et d’acier, ce que mes oreilles entendent, des sons sans harmonie et sans douceur, et m’en aller, humble «pèlerin passionné», vers un monde enchanté.

La culture française est une très riche héritière. Elle plonge en un passé lointain et magnifique. Ses titres de noblesse sont d’une parfaite authenticité. Et pourquoi ne pas l’appeler tout de suite de son vrai nom, révélateur de ses ascendances, et qui montre de quels ancêtres elle a le droit de se réclamer ? La

1 Essais de moroAe et de critique. Etude sur M. de Sacy et VEcole Libérale , p. U7. Nous aurons l’occasion de citer trois ou quatre fois cet auteur, là où il dit la vérité. Mais nous croyons de notre devoir de noter qu’il est dangereux

culture française, c’est la culture latine, ou mieux gréco-latine. Voyez jusqu’où elle remonte. N’avais-je pas raison de dire qu’elle était riche et noble T Certes, elle n’a rien d’une parvenue :

« Mais de très grande racef et fière autant que franche .... »

C’est la Faisane qui parle. Et Chanteclerc de lui demander : « Vous venez d’Orient, alors, comme le jour ? »x Oui, la civilisation française vient d’abord du pays où se lève « l’aurore aux doigts de rose». A ses origines, il y a l’hellénisme, l’hellénisme, qui fut, dans l’ordre intellectuel, le plus beau moment de la vie de l’humanité. Et quand je dis moment, je veux parler de quelques siècles. Il ne faudrait pas croire, en effet, que cette splendeur a paru dans le monde antique comme un météore vite éteint. Elle fut premièrement le fruit d’une lente incubation. Pas plus dans le domaine de la pensée que dans les autres, il n’y a de génération spontanée. Le génie grec, naturellement doué d’immenses ressources, s’est montré cependant réceptif et malléable. Des infiltrations, venues de plus loin, de l’Egypte et de l’Assyrie par exemple, l’ont imprégné. Mais ces richesses étrangères ne lui sont pas demeurées extérieures et comme juxtaposées ; il avait la vertu, l’aptitude nécessaire pour se les assimiler et les transformer en sa propre substance ; loin de souffrir de cet apport et d’en être en quelque sorte écrasée, son originalité s’en est accrue. Ainsi que ces abeilles de l’Hymette, que ses poètes devaient chanter, il est allé butiner les fleurs de la pensée et de l’art écloses chez les vieilles civilisations ; il s’est nourri de leur suc sans s’en laisser intoxiquer ; sa vitalité native se développait régulièrement, fécondée par des emprunts qu’elle savait fondre habilement et modeler selon ses traits personnels. A une époque donnée, ce génie se manifesta. Et ce fut une révélation glorieuse et unique, qui a passé dans l’his-

1 Edmond Rostand, Chanteclerc, Acte I. Scène VI.

toire sous le nom de miracle grec. De cette durable explosion sont sorties des oeuvres diverses et excellentes. Il n’est pas un genre que l’hellénisme n’ait abordé, et où il n’ait atteint à l’absolue perfection. Ses productions dans tous les ordres constituent des types-exemplaires, fixant pour jamais la règle et la mesure du jugement. L’esprit humain y voit la norme d’après laquelle baser ses appréciations- L’hellénisme fut la réalisation de l’idéal, non pas seulement dans telle ou telle branche particulière, mais dans le vaste champ ouvert aux activités de l’intelligence. Ainsi, avec Homère, la poésie épique a trouvé son sommet, resté inaccessible au génie de toute autre nation. Si admirable que soit l’Enéide, elle ne peut entrer en comparaison avec l’Iliade et l’Odyssée. « Virgile, avec toute sa poésie, n’est que la lune d’Homère».1 2 3 Le lyrisme de Pindare est' également d’une telle essence, d’une inspiration à la fois si chaude et si maîtresse de ses élans, que ce n’est que dans la poésie biblique, et de source divine par conséquent, que l’on peut voir un tel jaillissement, un tel bouillonnement de sève. Dans la philosophie, Socrate, Aristote, Platon, « en qui le christianisme s’est reconnu », Platon, « qui sera en quelque sorte associé aux destinées de l’humanité », qui « a su être un des aspects du divin », et qui est de « ceux qui y font croire » ? dans l’éloquence, Démosthènes, dans le drame, Eschyle, « dont l’oeuvre reste unique dans les siècles », Sophocle, dont l’Oedipe, entre autres, « a l’actualité et la jeunesse inaltérable des chefs-d’oeuvre construits selon l’axe éternel, et révélateurs du génie profond de notre civilisation », Euripide, « dont les conceptions sont délicieusement humaines et frémissantes » ? dans

1 Ernest Hello, L’Homme, Livre III. L’Art. Chap. sur le Style, p. 402 et Seq.

2 Emile Faguet. Pour qu’on ' lise Platon. Conclusion, p. 392-396-7.

3 Sophoclei, par Alfred Poizat, Correspondant du 10 janvier 1920, p. 151 et suiv.

l’histoire, Xénophon, Thucydide, Plutarque, dont on a dit qu’il « manquerait quelque chose à la physionomie de l’humanité s’il n’avait pas écrit » 1 2 dans la statuaire enfin, Phidias, — voilà les grands noms de l’hellénisme. Nous n’avons touché que les plus hautes cimes. Quel fourmillement d’hommes et d’oeuvres entoure et encadre ces figures idéales ! Et il y a eu ceci d’extraordinaire, en Grèce, que la philosophie, la poésie, la politique, l’art dramaturge, les arts plastiques, toutes les formes du savoir, toutes les variétés de la culture de l’esprit, n’étaient pas le fait d’initiés, ne s’enseignaient pas dans des cénacles ouverts seulement à une élite. « Ce que fit la philosophie pour conserver l’état de la Grèce n’est pas croyable », dit Bossuet, et il continue : «Pourquoi parler des philosophes ? les poètes mesmes, qui estoient dans les mains de tout le peuple, les instruisoient plus encore qu’ils ne les divertissoient ».* Ainsi tout le peuple venait à l’école de ses sages et se passionnait pour leurs spéculations ; entre eux et lui, il y avait échange de pensée- Socrate et Platon conversaient avec la foule de leurs disciples. Les poètes non plus n’étaient pas des solitaires confinés dans une tour d’ivoire. La nation tout entière entrait dans leurs rêves. Toute forme d’art est devenue chez les modernes quelque chose d’ésotérique. Tandis que l’hellénisme avait fait de toutes les formes de l’art un instrument de propagande intellectuelle et patriotique de premier ordre. Penseurs, poètes, dramaturges, sculpteurs, exerçaient une influence sociale considérable. Le peuple les comprenait, les suivait, les stimulait. Il était le peuple le plus intelligent, le plus subtil, le plus cultivé, le plus policé que le monde eût vu. Que l’on a raison de qualifier l’hellénisme de miracle !

1 G. Hanotaux. De l’Histoire et des Historiens. Revue des Deux Mondes, du 15 octobre 1914, p. 436.

2 Disc, sur l’Histoire Universelle. Partie III, ch. V, p. 243, de l’édit, des Bibliophiles.

« Rien ne se perd, rien ne se crée » — cet axiome philosophique a eu son évidente réalisation quand « le grand empire qui a englouti tous les empires de l’univers »1 eut ravi à la Grèce son indépendance. « La liberté est la condition de l’art ».2 La Grèce ayant perdu ses franchises politiques et étant devenue province romaine, faisant désormais partie de ce corps immense qui s’étend de rivage en rivage autour de la Méditerranée, l’hellénisme peut-il continuer de fleurir sur une terre conquise, dans une atmosphère que n’anime plus une vie nationale ? Quelque latitude que les romains laissent aux peuples que leurs armes ont soumis, le génie grec serat-il encore capable d’essor sous un ciel assombri, où les larges souffles se sont évanouis ? Cette pure clarté ne va-t-elle pas s’éteindre ? Mais le génie est immortel. L’hellénisme va dégénérer dans la péninsule où il a vu le jour et sur laquelle il a versé des torrents de lumière, qu’il a consacrée par ses oeuvres : sa majestueuse et sereine philosophie, par exemple, va subir une déchéance profonde dans les écoles des sophistes ; sa poésie inspiratrice d’héroisme, va se muer en un vain amusement verbal ; tous les arts qu’il a portés si haut, vont se dépouiller du caractère auguste qu’il leur a imprimé, et les disciples de Phidias laisseront tomber les traditions qu’ils tiennent de leur maître ; entre leurs mains, la statuaire va devenir un métier, une besogne d’artisans ; les oeuvres qu’ils produiront se distingueront encore par une technique habile, une virtuosité de doigté, mais la recherche de l’idéal en sera absente. Et pourtant, l’essence de l’hellénisme ne périra pas. Cette vive lumière va se déplacer ; elle brillera ailleurs. Et ici commencent ce que je pourrais appeler les grandes migrations du génie antique, migrations qui apporteront jusqu’à nous ses bienfaits.

1 Bossuet, Hist. Univ. ch. VI, p. 256.

2 Benan. Marc-Aurèle et la Fin du Monde Antique. Ch. I, p. 4.

Cette civilisation grecque ne sera pas tout à coup frappée de stérilité. Les événements politiques vont l’orienter vers d’autres cieux où elle va inaugurer une mission dont les fruits seront incalculables. C’est tout un monde nouveau qui sera enfanté. La Beauté entreprend un pèlerinage qui dure toujours et qui sera marqué par des résurrections, ou plutôt des naissances à la vie de l’esprit. Rome est sa première conquête. Cette Rome qui a conquis la Grèce va être à son tour pacifiquement conquise par la civilisation grecque. Rome est une puissance militaire de premier ordre, et qui sait coloniser, qui sait administrer. Mais elle est fermée à l’art et à tout ce qui constitue la civilisation véritable. Elle a des guerriers : toutes les forces de la nation sont tendues vers un objet, l’agrandissement matériel. C’est une race de proie. Elle n’a pas de poètes, pas d’orateurs, pas d’historiens, pas de penseurs. La Grèce va lui donner tout cela. Rien de plus intéressant à étudier que la pénétration de l’hellénisme dans l’âme romaine barbare, primitive. Et ce fut autre chose qu’une pénétration vraiment, ce fut une information, au sens philosophique du mot. Comme l’âme informe le corps, l’esprit de la Grèce a informé l’empire qui l’avait vaincu, et lui a insufflé l’intelligence, l’a ouvert à l’idéal. La Grèce avait inventé un mythe qui a trouvé son application dans le rôle qu’elle a joué à l’égard de la puissance romaine : — Orphée qui apaise et dompte au son de sa lyre les bêtes des forêts. La civilisation hellénique, par sa douceur, son éclat tempéré, a transformé une nation barbare. Ce phénomène est unique dans l’histoire en ce sens que l’on n’a jamais vu un peuple victorieux recevoir ainsi sa loi du peuple qu’il a dompté, reconnaître pleinement qu’il est quelque chose de supérieur à la force des armes, et se courber devant la pensée, se soumettre à la discipline intellectuelle venue d’une province conquise. Cela n’est pas seulement à la gloire de l’hellénisme, cela montre aussi que le peu-

pie romain, si grossier et si dur qu’il fût, avait du moins des aptitudes à la civilisation, un fond de puissances latentes qui ne demandaient qu’à être éveillées et cultivées, des aspirations confuses vers l’ordre idéal- Si riche que soit une semence, encore fautil qu’elle tombe dans un sol d’une certaine nature pour lever et devenir moisson. Si radieuse que soit la lumière, encore faut-il des yeux pour la voir. Si admirable que fut la civilisation hellénique, elle eût inutilement brillé sur le monde romain si celui-ci n’eût eu avec elle de secrètes harmonies, et n’eût été prédisposé à l’accueillir et à la laisser opérer en lui cette sorte de miracle, comparable à ce que fait la grâce dans la sphère morale. Et c’est là la grande différence entre les races latines et les races germaniques, signalée par M. Santayana dans son ouvrage : L’Erreur de la Philosophie Allemande : « Le classicisme est précisément cette partie de la tradition et de l’art, qui, sans nous écarter de notre propre vie ni de la nature, nous les révèle dans toute leur profondeur et leur unité. Les efforts que l’on fait pour reproduire les particularités de l’antiquité prouvent qu’on n’en est pas l’héritier naturel, qu’on ne la continue pas instinctivement. L’on ne peut copier que ce que l’on n’a pas assimilé. Les héritiers naturels d’une religion ou d’un art ne songent pas à lui redonner de la vie ; ses accidents antiques ne les intéressent pas, ils en possèdent par nature la substance éternelle ».1

Aipsi, les Romains possédaient par nature la substance éternelle de l’hellénisme : ils n’ont pas copié l’antiquité, ils se la sont assimilée. Combien il est difficile à analyser, ce travail intérieur par lequel l’esprit s’accroît selon ses lignes personnelles tout en profitant des richesses d’une longue tradition ! Le génie latin a reçu de la Grèce une discipline intellectuelle ; il a contemplé les modèles insurpassables qu’elle lui apportait ; il s’est laissé façon-

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ner par ses maîtres. Le résultat de cette élaboration, de ce mélange d’éléments étrangers mais sympathiques, combinés avec les ressources de la race, a été la civilisation romaine. Ce n’est pas ici le lieu de rechercher dans quelle mesure l’hellénisme s’est amoindri en se fondant dans une autre intelligence. Ernest Hello a projeté sur ce problème une lumière un peu crue, et je crois qu’il y aurait des atténuations à apporter à ses considérations, si belles pourtant et si originales. Pour lui, tout ce que Rome a emprunté à la Grèce est ce qu’il appelle la formule, la recette, ou, si vous voulez, le procédé. Ce jugement est trop absolu.1 En s’absorbant dans l’esprit latin, l’hellénisme a consenti les sacrifices nécessaires et s’est plié aux lois qui président à toute transformation. Comme une liqueur que l’on verse dans un vase, la science et l’art, en entrant dans une intelligence, la remplissent, mais adoptent ses contours et se proportionnent à sa mesure- D’autre part, le génie romain, en s’imprégnant de la culture antique, ne pouvait, sans cesser d’être lui-même, se dépouiller de ses caractères distinctifs ni renoncer à ses traits profonds. Ne demandons pas des substitutions impossibles à la nature. Et ici, l’âme de la race a continué de subsister, mais embellie, ornée, affinée, polie, ouverte à la Beauté, et se manifestant à son tour par d’admirables oeuvres, d’une frappe originale. Le génie latin n’a pas fait que recevoir ; il a aussi donné. Tous les critiques d’art s’accordent à reconnaître dans les monuments de l’architecture romaine comme un caractère d’éternité. L’hellénisme, en perpectionnant et en assouplissant l’esprit robuste et vigoureux des latins, a inspiré des écrits qui portent également un cachet de solidité, de durée propre à défier les siècles. Une fois ébranlé, mis en mouvement par une impulsion venue de Grèce, le génie romain développa toutes ses ressources personnelles et se créa une littérature qui devait à son tour se

1 Loc. cit. Ch. sur l’Asie, la Grèce et Rome.

faire porteuse de lumière et susciter une nouvelle civilisation. En s’éprenant de l’idéal de perfection, Rome n’avait pourtant pas renoncé à l’idéal de puissance. Elle conquit la Gaule, contrée barbare. Ce que la Grèce avait fait pour « l’agreste Latium », selon l’expression d’Horace,1 Rome le fit pour ses possessions d’au-delà des Alpes, Rome et la Grèce, car cette double tradition est désormais inséparable ; et le pays qui deviendra la France sera également redevable à ces deux grandes nations de sa langue, de son génie, de sa culture. A travers la civilisation latine, l’hellénisme pénétrera les Gaules. Et il y aura ici, plus particulièrement dans certaines régions, des contacts directs. Il y a des milieux où domine le sang grec, et qui sont par conséquent tout préparés à l’infusion intellectuelle qui va suivre la conquête. D’autres colonies sont toutes latines. Mais les Gaulois cèdent tout les premiers à l’attrait de la Beauté incarnée dans la nation victorieuse. «Le celtique a disparu devant le latin parce qu’il était la barbarie, et le latin la civilisation. Avec la paix, Rome apportait la civilisation. Elle arrivait les mains pleines de trésors accumulés par une longue suite de générations, lettres, arts, sciences, philosophie, tout ce que la Grèce avait produit, et tout ce qu’elle même y avait ajouté».2 «Les Gaulois, dit Fustel de Coulanges, eurent assez d’intelligence pour comprendre que la civilisation valait mieux que la barbarie. Ce fut moins Rome que la civilisation elle-même qui les gagna à elle. Etre Romain à leurs yeux, ce n’était pas obéir à un maître étranger, c’était partager les moeurs, les études, les plaisirs de ce qu’on connaissait de plus noble et de plus cultivé dans l’humanité ».3

1 Graecia capta ferum victorem cepit, et artes Intulit agresti Latio... Epist. lib. II. Epist, I, v. 156-7.

' G. Bloch. Dans Hist. de France (Lavisse) Tome I part. II ch. II, p. 104 et liv. III, ch. II, P. 390.

s Cité par Bloch, op. laud, p. 104.

Fine analyse. En quelques touches, le grand historien-penseur révèle l’âme profonde de la race. Elle est barbare encore, mais, dans ses ténèbres, elle a comme des intuitions de ce qu’est la Beauté, et elle y aspire, elle offre des concordances avec un idéal, elle a l’attrait de la civilisation. Et quand cette civilisation se présente, fut-ce apportée par un vainqueur qu’elle a combattu de toutes ses énergies, la grâce est la plus forte. Le Gaulois ne résiste pas à la grâce et à la beauté. La langue et les oeuvres des latins se répandent par tout le territoire. Quand, au cinquième siècle, l’empire romain s’effondrera sous les coups des invasions germaniques, la Gaule sera tellement latinisée que la culture latine sera sauve et assurée de se perpétuer. Mais il faudra des siècles encore avant que la langue latine ne se transforme en un nouveau parler, et avant que l’âme gauloise, chargée des dépouilles de l’antiquité, ne se manifeste en une littérature personnelle. C’est peut-être remonter bien haut que de voir dans le Serment de Strasbourg le plus vieux monument de la langue française. Et les chansons de gestes ne sont également, à cet égard, que d’informes balbutiements. Je ne pas qu’elles manquent d’intérêt, au point de vue philologique en particulier. Mais il faut plus que de la bonne volonté pour y voir autre chose qu’une annonce fort lointaine et indistincte de la merveille qui va éclater. L’apparition de notre langue coïncide avec la Renaissance. L’on sait ce que fut la Renaissance, et le superbe mouvement intellectuel qu’elle a provoqué- Les esprits furent pris comme d’un délire devant la grande lumière émanée d’un rajeunissement de la Beauté antique. Et il semble que notre verbe attendait ce moment pour faire acte de vie. Comme il coule fluide et abondant chez ceux que nous en regardons comme les créateurs véritables ! Oh ! il est tout près de sa source, il devra régulariser son cours, et ce n’est que plus tard qu’il se fixera, au dix-septième siècle ; notre prose atteindra à son apogée avec les

Provinciales.1 Mais comme il est beau déjà, à son matin, tout baigné de lumière, comme sa physionomie a de distinction ! Quel phénomène que la formation de notre langage ! Et comment en comprendre et en saisir tous les détails ? La langue grecque y entre pour une part, la latine le remplit, le déborde : c’est elle surtout que l’on retrouve dans les mots, dans les tournures, dans les expressions. Et cependant, ce n’est ni du grec ni du latin : c’est cela et c’est autre chose, une création nouvelle, le français, un chef-d’oeuvre. Qui peut définir exactement le mystère de sa génération ? L’on voit, l’on compte, l’on analyse les éléments dont il se compose ; et pourtant, du creuset où ces éléments se fondaient depuis des siècles, il est sorti une substance différente, quelque chose de rare, de fin, d’exquis, de clair, un joyau original. Le français ! la plus classique des langues modernes et, sinon la plus sonore, du moins la plus harmonieuse, par ce qu’elle est celle dans laquelle les éléments constitutifs du langage entrent dans la meilleure proportion, rieuse et grave, souple et digne, lumineuse et profonde, mesurée et nombreuse. Et quelle littérature s’est incarnée en ce verbe

« le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines ? »2

Si l’on excepte la poésie épique, tous les autres genres ont fleuri chez nous, se sont manifestés en des réalisations idéales. Le français n’a pas « le génie épique », — cela est comme un axiome en critique. Et le fait est que ce n’est ni la rugueuse chanson de Roland, ni la somnifère Henriade, qui puissent servir à contester cette assertion. Non, pas même Télémaque, oeuvre admirable, mais où l’artifice éclate trop, et qui réussit mal à évoquer « l’aima-

1 Introduction aux Provinciales, par Ernest Havet, p. LXV et Seq. « Pascal est le premier grand esprit qui ait eu pour instrument une prose achevée ».

2 André Chénier. L’Invention.

ble simplicité du monde commençant ».1 2 En dehors de cette catégorie, la littérature française a cultivé tous les domaines de l’esprit, et en tous elle a créé des modèles. Sans doute, elle puise dans le génie antique. Et nos auteurs les plus parfaits sont précisément ceux qui se sont donné la meilleure formation grecque et latine. Le génie classique est la base, la substance et la moëlle du nôtre- Je parcours la grande édition des oeuvres de Racine : elle contient tout un volume de notes de ses lectures, où l’on peut se rendre compte du genre de préparation qu’il a apporté à la composition de ses drames. Pindare, Homère, Sophocle, Euripide, Platon, Plutarque, Cicéron et tant d’autres parmi les plus grands, ont été analysés, critiqués, disséqués par Racine, qui s’est assimilé leur pensée, qui leur a demandé le secret de leur art. Et ce n’est pas là un exemple unique. Tous nos classiques en ont fait autant. Et parmi les modernes, les plus parfaits et les plus définitfs de nos auteurs ne sont-ils pas ceux qui sont allés à la même école, et se sont soumis à la même tradition ? Nous n’avons pas un seul écrivain qui ait fait sa marque et qui soit parvenu à une gloire solide, sans s’être donné d’abord la même culture. Mais il est temps de constater tout ce que l’âme de notre race a ajouté à la Beauté antique. La littérature française est extrêmement neuve et originale. Elle a emprunté aux vieux maîtres une discipline, qu’elle a adaptée à son caractère, des idées qu’elle a refondues et transformées. Ceci nous amène à signaler tout ce qu’elle doit au christianisme, les sources fécondes que la vérité divine a fait surgir en elle, et tous les sentiments, inconnus au monde ancien, dont elle s’est ainsi enrichie. Michelet parle « de ce flot plus pur qui jaillit du pied de la Croix ».*

1 Ce mot, de Fénelon même, est cité par Michel Bréal. Pour mieux connaître Homère, ch. I. p. 11.

2 Cité par Brunetière. La littérature française du Moyen Age . Dans Etudes Critiques, I, Série, p. 35.

Ce flot, en régénérant les âmes, les a creusées en quelque sorte. L’on peut dire de l’âme antique qu’elle avait, par un certain côté, quelque chose de superficiel. Il lui manquait le sentiment, la notion de l’Infini. Son Olympe était à demi terrestre, ses dieux ne l’étaient qu’à demi. Le christianisme a ouvert les vastes, les infinies perspectives, et le monde n’apparaît plus sous le même angle- M. Anatole France, à la fin de ses souvenirs, évoque le moment où lui apparurent ce qu’il appelle « les simulacres effrayants de l’amour et de la beauté»1. Combien, en effet, l’amour et la beauté, le jeu complexe des passions humaines, combien tout cela a pris un sens différent, a été mis dans une autre lumière, depuis le christianisme ! Tout cet apport magnifique, après avoir lentement façonné l’âme française, s’est cristallisé dans les oeuvres de son génie, — lequel, profondément humanisé au sens classique du mot, c’està-dire tout imprégné, tout nourri des lettres antiques, se réfléchit dans une littérature agrandie de tout ce que le christianisme a mis dans les âmes d’inquiétude, de tourments, de regrets, de clartés, de consolations.

« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques ».

André Chénier se doutait-il qu’il enfermait en cette formule tout le passé et tout l’avenir de la culture française ? « La gloire d’inventer est souve-

raine »,2, a dit un penseur. Cette gloire, notre littérature l’a acquise. Mais les pensers nouveaux dont elle a doté le monde, elle les a exprimés immortellement, parce qu’elle a emprunté au mode antique son rythme, sa mesure, son éclat et sa perfection. Là est également le secret de sa gloire et de son influence dans les âges futurs.

1 Le Petit Pierre , Ma Chambre, p. 336.

2 Renan. Essais de morale et de critique . Etude sur Augustin Thierry , p. 131.

Si défectueuse qu’ait été notre manière de vous exposer notre thèse, il en ressort que la civilisation française découle de la civilisation grecque et latine. Cette vérité est acquise à l’histoire, démontrée par les faits. La France a été modelée par les deux plus grands génies de l’antiquité. Athènes et Rome l’ont marquée profondément de leur empreinte. Aucune autre nation moderne ne peut se vanter de se rattacher par une filiation aussi directe et aussi intime à ces deux sources, aucune n’a été dans les conditions voulues pour subir à un pareil degré leur influence éducatrice ni pour s’assimiler leurs richesses, ni l’Espagne, ni l’Italie même, scindées par les barbares, en proie à des convulsions politiques qui nuisaient au règne des arts de la paix, à la sereine recherche de l’idéal. Et j’ose avancer que l’esprit gaulois avait avec l’hellénisme plus d’affinités électives que n’en avait l’esprit romain, resté dans son fonds, positif, et très porté vers les choses de l’administration et de la jurisprudence, où il a toujours excellé ; tandis que l’âme gauloise avait une subtilité, une souplesse, une légèreté, une gaieté, un don de parole, un sens inné de la beauté, qui la prédisposaient comme naturellement à se laisser façonner par la lumière. En sorte que la culture française apparaît moins comme un prolongement que comme une résurrection de la culture hellénique. Ces deux personnalités bien distinctes, le génie grec et le génie français, présentent des similitudes extraordinaires, des points de contact frappants. Par dessus les âges, ces deux génies étaient faits pour s’entendre, pour se pénétrer, pour se succéder l’un à l’autre, pour éblouir tour à tour les générations. « Ce que j’appelle la France, dit M. René Bazin, ce que j’ai dans le coeur comme un rêve, c’est un pays où il y a une plus grande facilité de penser, de dire, de rire, où les âmes ont des nuances infinies, un pays qui a le charme d’une femme qu’on aime, quelque chose comme une Alsace encore plus belle ! » 1 Cette

1 Les Oberlé, p. 23.

description se raccorde au mot profond que nous devons à Talleyrand : « Qui n’a pas vécu en France avant la Révolution ne sait pas ce que c’est que la douceur de vivre ». La douceur de vivre ! Comprenons bien cette expression. N’allons pas la défigurer, l’entendre dans le sens du confort matériel et des aises de la vie. N’a-t-on pas dit du mot confortable « qu’il est barbare et qu’il répond à une idée peu française ?» 1 La douceur de vivre ! Cette formule a de l’ampleur, une portée philosophique. Et non, ce n’est pas seulement avant la Révolution qu’elle était sensible, c’est depuis que la France existe comme nation distincte. Et aujourd’hui encore, malgré l’avènement de la démocratie, la France est peut-être le seul pays du monde où on la goûte pleinement, parce que la civilisation française est la seule qui soit imprégnée de l’humanisme antique, l’humanisme qui est une clarté et une grâce, qui informe tout l’être, qui n’est pas seulement un froid rayon, mais qui est une vertu, de laquelle émane la polifesse du langage, l’élégance des manières. L’on respire en France la douceur de vivre, parce que le génie français est un génie d’ordre, de mesure, d’équilibre, qui respecte la hiérarchie des valeurs, qui préfère l’idéal de perfection à l’idéal de puissance, qui met « la qualité avant la quantité », selon le mot de M. Ferrero,2 qui trouve une phrase de Pascal, une page de Bossuet, un drame de Racine, supérieur à tout ce que l’industrie peut produire, à tout ce que le commerce peut opérer, une oeuvre d’art préférable à un pont ou un automobile, l’esprit de finesse supérieur à l’esprit de géométrie.

Il me reste à vous parler des droits de la culture française en ce pays et de nos devoirs à son égard. O mon Dieu ! en quel monde vivons-nous pour qu’il

1 Renan, op. laud. Poésie de l’Exposition, p. 359.

2 Cf. Son ouvrage : Le Génie latin et le monde moderne.

faille prôner les droits de la beauté à l’existence et à la reconnaissance générale ? La beauté ne s’imposet-elle pas d’elle-même ? Hélas ! la tendance de l’univers, ce que M. d’Avenel appellerait « le mécanisme de la vie moderne », ne lui est pas favorable.1 Il y a quelques années, visitant le musée du Caire, sous la direction de M. Maspero, je posai à mon guide éminent, qui me faisait admirer tel ou tel chef-d’oeuvre de la statuaire remontant à des milliers d’années, cette question : «Voilà des choses parfaites, et si antiques ! quel état de haute civilisation elles révèlent ! Le monde a-t-il vraiment marché depuis ? Y a-t-iî eu progrès réel ? » Et lui de me répondre : « Il a marché, il s’est développé, mais

dans un autre sens » Et je revois encore son

geste, qui indiquait nettement un fléchissement de l’idéal dans l’humanité. Et ce fléchissement s’accentue tous les j ours. L’homme se souvient de moins en moins qu’il « ne vit pas seulement de pain ». Peu de temps avant la fin de la grande guerre, Guillaume II disait: « Cette lutte est le conflit entre deux conceptions du monde, la conception allemande et la conception anglaise ». Il parlait du point de vue de son ambition, point de vue restreint et faussé par l’orgueil national. Le conflit qui dure depuis des siècles, et qui s’intensifie à notre époque, est beaucoup plus vaste et de beaucoup plus de conséquence, c’est le conflit entre l’idéal de perfection et l’idéal de puissance, entre l’esprit latin et l’esprit germanique, ou anglosaxon, ce qui revient au même absolument. Et l’idéal de puissance trouve dans les aspirations générales des âmes, en notre temps, des appuis qui l’aident singulièrement dans ses conquêtes. L’on se souvient de l’étude pénétrante que Paul de Saint- Victor consacrait à Y Argent. Il montrait l’évolution de l’idée d’argent à travers les âges, honnie d’abord,

1 «Le machinisme de la vie moderne accroît chaque jour, au lieu de le diminuer, le poids des fatalités qui pèsèrent sur Phomme primitif, et dont un Lucrèce pouvait croire la civilisation bientôt affranchie », L. de Launay, loc. cit. p. 60.

personnifiée dans le Juif que la civilisation ostracisé, puis s’émancipant, prenant de l’influence à mesure que l’âge moderne approche, faisant enfin un avènement triomphal : « Si l’économie politique avait ses poètes, écrivait-il, ils pourraient chanter le long et dur martyre qu’a subi l’argent, avant d’arriver au gouvernement de la terre ».x L’argent est sorti depuis longtemps de ses infamants ghettos ; il règne sur l’univers ; et tout ce qui donne l’argent confère une royauté. On dit : « roi du pétrole, roi de l’acier, roi du charbon, roi des chemins de fer », parce que toutes ces choses produisent l’argent qui assure la maîtrise du monde.

Qu’est devenue la sainte Ampoule à laquelle les vieux rois demandaient le signe et la consécration de leur souveraineté ? Les rites augustes ont disparu ; la notion de royauté de droit divin est abolie ; la Bourse a remplacé les cathédrales antiques ; et c’est à la Bourse que s’édifient les royautés modernes ; c’est la richesse qui constitue les aristocraties, aristocraties de parvenus, âpres et arrogantes et exclusives, sans racines dans le passé, sans traditions et sans gloire, et, je l’espère, du moins, pour l’ordre et la beauté du monde, sans avenir. Voilà la dure atmosphère dans laquelle se meut l’humanité, atmosphère éminemment hostile à une civilisation toute de grâce et d’élégance. Dans sa séance du 29 avril 1919, l’Académie de Médecine a entendu « un savant de haute valeur déclarer que sur les ruines du monde moderne, nous allons voir grandir un mouvement où les questions intellectuelles céderont le pas aux questions sociales. Les instigateurs de ces nouvelles formes sociales qui visent à bâtir la société future, se désintéressent des pures recherches de l’esprit- Ces hautes disciplines, dont les applications ne sont pas assez immédiates, leur paraissent trop abstraites, trop éloignées de la vie...» J’emprunte ce passage à la lettre récente de M- Maurice Barrés au

1 Hommes et Vieux : Lf Argent. p. 368.

ministre de l’Instruction Publique.1 Est-ce là une vue pessimiste ? Non, certes ; c’est un cri d’alarme, mais amplement justifié par les tendances actuelles de la société, qui sont une grave menace pour la fine civilisation dont la France est l’héritière, et dont elle doit être à toujours la continuatrice. Aussi, la France se recueille ; la guerre lui a donné plus d’une leçon, dont elle entend bien profiter ; elle s’est par exemple rendu compte à quel point son haut enseignement avait subi l’emprise des méthodes germaniques, essentiellement réfractaires au classicisme, car l’esprit germanique peut essayer de copier l’antiquité, il est incapable de se l’assimiler, d’en tirer quelque chose de vivant et d’original. Shakespeare et Goethe furent des accidents dans la littérature de ces peuples. Car « les secrets ne se prennent pas, a dit Hello, ils se donnent ; ils se donnent aux amis, car les secrets, c’est la moelle de la vie, et quand l’ennemi veut les prendre, il n’arrache que leur formule »2 Or, l’intelligence française s’était laissée trop influencer par l’esprit d’un peuple qui n’a jamais su comprendre le secret de la Beauté. Elle revient de sa longue illusion ; elle retourne à sa tradition ; elle rentre dans ses voies lumineuses, elle se replonge dans ses sources vives ; elle redemande aux maîtres de son génie, à ses propres maîtres,ceux qui lui ont donné son grand siècle, à ses plus lointains ancêtres d’Athènes et de Rome, les principes qui sauvent, les directions libératrices. Elle voit combien il est urgent de secouer les séductions qui l’aiguillaient dans une route au bout de laquelle l’attendait un froid crépuscule. Elle se prépare à réagir, et, en se sauvant elle-même, à sauver la civilisation. Que si la France homogène, si forte intellectuellement, si admirablement disciplinée pour les luttes de l’esprit, redoute cependant les dangers que court sa culture, du fait des idées qui dominent de

1 Revue des Deux Mondes , du 15 janvier 1920, p. 281.

2 Dp. laud. p. 332.

plus en plus dans le monde, à notre époque, que dire de notre situation, à nous, qui représentons en ce continent l’idéal de perfection, mais qui sommes faibles par le nombre, qui sommes enserrés de toutes parts par des peuples en qui s’incarne l’autre idéal irréductible au nôtre, l’idéal de puissance, et qui n’avons pas encore la forte organisation universitaire sur laquelle repose le salut de la France ? Que dire et que faire ? Abdiquer ? Jamais ! La culture française a ici des droits. Nous en jouirons. Pour en jouir largement, non comme d’une faveur ni d’un privilège dont nous usions timidement, mais pour nous sentir bien à l’aise dans l’exercice de ces droits que la nature, que l’histoire, que la constitution de ce pays nous reconnaissent, afin que ces droits ne tombent pas en déshérence, des devoirs s’imposent à notre âme : tenir à nos traditions classiques, les prolonger, les élargir par l’enseignement universitaire, garder vivantes et fières toutes les manifestations de notre génie, notre langue, nos coutumes, enrichir notre littérature. Au cours de notre thèse, j’ai parlé des grandes migrations de l’hellénisme. L’hellénisme a accompli chez nous la dernière étape de sa mission idéale, l’hellénisme, le génie latin, avec tout ce que l’esprit gaulois a ajouté à ce magnifique héritage. La civilisation française est une et complexe : complexe, à cause des éléments qu’elle a empruntés à Athènes et à Rome, une, parce qu’elle a su réduire et fondre ces données, et s’en composer un organisme où le monde ancien revit dans une création nouvelle. Cette civilisation, c’est la France ellemême qui l’a implantée ici, non à l’état de germe, mais toute formée, belle et forte. C’est la France de la grande époque qui a implanté ici une France nouvelle. Les philosophes nous disent que le bien est diffusif de lui-même, et par conséquent aussi l’idéal, et par conséquent aussi la lumière. L’idéal français a versé jusqu’ici sa clarté.

Je n’entreprendrai pas de vous prouver la qualité intellectuelle et morale de ceux qui ont fondé

le Canada. C’est chose faite, et en perfection, depuis les études qu’a consacrées à ce point le très lucide historien de notre Genèse nationale. « L’erreur la plus fâcheuse, a dit un penseur, est de croire qu’on sert sa patrie en calomniant ceux qui l’ont fondée ».1 D’où que soit venu le dénigrement concernant la pureté de nos origines, l’auteur de la Naissance d’une Race en a fait bonne justice, il en a disposé d’une façon qui me semble bien définitive. Or, ce fut un trait de génie de la part de nos pères, et on le doit au clergé, d’avoir compris tout de suite que le plus sûr moyen d’assurer notre survivance ethnique était d’établir chez nous le cours classique, ordonné selon les méthodes qui, en France, avaient fait leurs preuves. Les collèges, sur le modèle de celui des Jésuites et du Petit Séminaire de Québec, se sont multipliés dans notre province. Non seulement il n’y en a pas trop, mais je souhaite qu’il en naisse au fur et à mesure de nos besoins, je souhaite surtout que l’enseignement du grec et du latin y fleurisse de plus en plus et s’y intensifie, et que, sans négliger nos auteurs modernes, l’on baigne en quelque sorte les générations dans la sereine lumière que répandent les œuvres de nos siècles classiques. Oh ! je ne crois pas que l’on veuille toucher à nos programmes sur ce point, et, sous prétexte de les moderniser et de les rendre plus pratiques, les dépouiller de ce qui en fait l’essence et de ce qui seul leur donne l’efficacité pour la préparation d’une élite.

Jules Lemaître ne s’est-il pas assez , repenti d’avoir, dans un moment d’aberration, soutenu que les programmes universitaires étaient trop chargés de latin et de grec ? A une heure donnée, en France, un souffle étrange a passé sur les meilleurs esprits, les esprits qui précisément devaient leur grâce et leur finesse à cette antiquité dont ils étaient imprégnés ; et on les a entendus réclamer une refonte, une rénovation des vieux systèmes par lesquels pour-

Renan : Souvenirs. Préf. p. XXIÎ.

tant s’était conservée la prédominance intellectuelle de leur pays. Mais l’on est bien revenu de ces aspirations vers des réformes qui eussent constitué plutôt une régression- Et il ne faudrait pas que l’on cédât chez nous à des tendances malheureuses dont l’effet serait l’amoindrissement de notre patrimoine. Est- ce en coupant un fleuve de sa source que l’on va rendre sa vie plus riche et donner plus de majesté à son cours ? La source de notre génie, c’est l’antiquité, accrue de tous les trésors infinis que l’âme française a su faire jaillir de son fonds généreux. Et il importe souverainement de se retremper dans ces eaux fécondes, sous peine de voir s’effacer les traits profonds de notre physionomie spirituelle. Je n’ai rien contre le commerce, l’industrie, les affaires ; je sais que le développement économique d’une nation est une bonne chose, qui entre pour une part dans les travaux qui sollicitent son activité. Ayons des écoles techniques, des collèges de formation industrielle et commerciale. Le commerce et les affaires peuvent être l’un des éléments de notre civilisation ; ils n’en sont pas le principal, la base, la substance.

Dans un écrit récemment paru, M. François Veuillot note avec beaucoup de justesse : « D’autres nations distancent le peuple français, et le distanceront probablement toujours, sur le terrain du commerce et de l’industrie, voire dans le domaine des sciences appliquées ; mais la France, aussi longtemps qu’elle restera fidèle à ses traditions et consciente de ses vertus, gardera la primauté intellectuelle. Si donc elle consentait à ce déséquilibre intérieur que provoquerait, chez elle, l’effacement de l’esprit derrière l’activité purement économique, elle se condamnerait à une déchéance ».1 Ces paroles s’appliquent à nous tout autant qu’à la France, car nous avons la même âme, le même genre d’esprit, et

1 Dans le Canada-Français de février 1920, p. 51.

j’oserais ajouter, sans y mettre de prétention, et en gardant les proportions nécessaires, que nous avons sur ce continent une mission apparentée à celle qu’elle remplit en Europe, laquelle mission exige fidélité de notre part à nos traditions de beauté. Ces traditions, c’est la culture classique, d’abord et avant tout autre, qui en assurera le maintien. C’est un détestable sophisme que de dire : enrichissons-nous premièrement, faisons de grandes affaires ; que tout le monde s’adonne aux exploitations industrielles. Après, nous cultiverons les arts, nous nous occuperons des recherches de la science, nous donnerons nos loisirs, introublés par les soucis matériels, aux spéculations de la pensée. Comme si l’art, et par art j’entends tout le domaine des belles-lettres, était une fleur exquise qui s’épanouissait nécessairement sur des monceaux d’écus ! La richesse achète les œuvres d’art : les Etats-Unis en sont remplis, les plus belles réalisations de la statuaire grecque, toute le floraison divine qui décorait le Panthéon, sont au British Muséum. Mais elle ne les crée pas, elle n’ouvre même pas ce sens intérieur qui permet de les juger et de les apprécier. Car cela, c’est la culture latine qui en pare les esprits. Et cela ne vaut-il pas tout le reste ? A quoi bon posséder des chefs-d’œuvre si l’on ne les mesure qu’au prix qu’ils ont coûté ? D’ailleurs, celui en qui le désir de s’enrichir est une fois entré peut-il jamais s’en défaire ? Voit-il jamais une limite à laquelle s’arrêtera son instinct de lucre? Ce sophisme, ai-je dit, offre un autre danger encore, qui est qu’il matérialiserait l’esprit, qu’il le déformerait, qu’il le marquerait de ce pli professionnel que rien n’efface. Et ce n’est pas quand toute la race aurait subi un entraînement contraire à ses tendances profondes, été poussée vers des conquêtes dont je ne nie pas l’utilité, mais auxquelles je refuse de concéder le premier rang parmi les facteurs d’une civilisation véritable, qu’il serait temps de vouloir l’orienter vers l’idéal de perfection. C’est mainte-

nant qu’il faut commencer. Je me reprends : nous n’avons qu’à continuer de suivre l’élan qui fut imprimé à notre nationalité, dès son éclosion, et que l’inépuisable dévouement de notre clergé n’a pas laissé se ralentir.

Je me plais à souhaiter qu’à cet égard nos Universités achèvent plus complètement l’œuvre des séminaires, et que les lettres classiques, rayonnant de plus haut, voient se multiplier leur éclat et leur fécondité. Il me semble que ceux d’entre nous qui embrassent les professions dites libérales, ferment trop hermétiquement leurs vieux auteurs classiques pour s’en tenir au cadre de leur spécialité. Au petit séminaire, a-t-on lu ces auteurs ? N’est-ce pas plutôt une initiation qu’on y a reçu ? L’on en a admiré des fragments épars. L’âge empêchait du reste d’en saisir toute l’absolue perfection. Et pourquoi n’y pas revenir plus tard, quand la matûrité de l’esprit dispose à mieux embrasser leur forme idéale, à mieux comprendre leurs nuances, à mieux s’assimiler leur vertu ? Emile Faguet a un mot piquant là-dessus : « L’on ne lit plus les vieux auteurs parce qu’on croit les avoir lus ».1 Oui, l’on croit les avoir lus ; l’eût-on fait,, est-il sûr que l’on ne trouverait pas profit à les relire toute sa vie ? Est-ce que ces heures d’intimité avec les grands classiques nuiraient à l’entraînement professionnel? Ne faut-il pas, au contraire* que l’esprit se ménage des ouvertures par où il puisse s’évader hors de sa spécialisation, afin de se rafraîchir dans des contacts sereins et purs, parmi les fleurs, les parfums et les rayons, en des retours vers ces champs élyséens, où se promènent sous les myrtes des ombres immortelles ?

Essentielle à la préservation et au développement de notre génie, la culture classique, par une conséquence nécessaire, ne l’est pas moins à la conservation de notre langage, instrument de notre pensée. Notre langue ! comme on lui en veut ! De

1 Pour qu’on lise Platon , p. 1.

quels périls elle est environnée ! J’ai parlé du mythe d’Orphée. Ah ! il n’y a guère à espérer* que les sons de notre lyre apaiseront les barbares qui nous entourent. Pourquoi du moins ne pas nous enivrer nous-mêmes de leurs harmonies berceuses ? Pourquoi faire entendre d’autres sons, quand rien ne nous y engage, quand il serait si facile de nous enchanter uniquement de notre verbe ? Pourquoi nous considérer comme les seuls obligés à faire des concessions sur ce point ? A une grande dame anglaise qui lui disait qu’on l’attendait à Londres, où la haute société lui ferait fête, mais qu’il lui faudrait pour y paraître apprendre la langue du pays, Victor Hugo répondait : «Quand la Grande-Bretagne voudra causer avec moi, elle apprendra ma langue ! ».’ Et qu’on ne me rétorque pas qu’Olympio seul pouvait se permettre un mot aussi fier. Le mot est fier, rpais il n’a rien de trop fier pour nous tous. Et cependant, qu’arrive-til ? C’est que, non-seulement nous faisons les premiers pas qui nous séparent des étrangers, mais que nous allons au-devant d’eux, et que nous nous effaçons et que nous leur laissons toute la place. v

C’est une conquête de la philologie contemporaine que le mot n’est pas seulement le vêtement de l’idée, mais qu’il fait corps avec elle. Une pensée n’existe vraiment que lorsqu’elle est formulée dans des vocables. Les mots ont donc une âme- Il y a influence réciproque de la pensée sur les mots et des mots sur la pensée. Et ce serait une illusion de croire que la persistance à parler anglais, à mêler l’anglais à tout ne finirait pas par réagir sur l’esprit même pour lui donner une tournure britannique. D’où le devoir de rester sur nos positions si nous ne voulons pas que notre âme souffre du détriment. M. Léon Daudet fait cette réflexion profonde : « J’émettrai l’hypothèse d’une diminution de la fibre patriotique par l’usage abusif ou trop précoce d’une ou de

1 Paul Stapfer, Victor Hugo à Guernesey • Page 191.

plusieurs langues étrangères ».1 Le français n’est-il donc pas assez riche ? Beaucoup admettent qu’il est la langue de la distinction, du sentiment, de la pensée. Ils s’inclinent devant ses hauts titres. Mais, pour parler affaires, l’anglais leur semble bien préférable. Pourquoi préférable ? Je demande quel langage emploient les hommes d’affaires de France, et la France s’y entend dans les grandes affaires, je pense ? J’ai beau regarder, je ne vois aucune bonne raison pour justifier cette déplorable manie qui nous fait perdre tant de terrain dans le domaine pratique, et par contre coup dans tous les autres. Serait-ce que l’anglais est le vainqueur ? Belle excuse. Je rappelle d’abord que le Canada a été cédé et non conquis. Ce n’est pas là une distinction de raison, mais à fondement réel. Et quand le contraire serait vrai, la dignité personnelle ne nous fait-elle pas un devoir de regarder comme intangible au vainqueur notre héritage verbal, qui contient toute notre pensée et toute notre âme ! N’est-ce pas assez que l’anglais eu la terre ? Faut-il encore lui aliéner notre esprit ? Les lois d’ailleurs consacrent nos droits linguistiques. Pourquoi ne pas profiter de ce qu’elles nous assurent ? Oh ! que c’est mal entendre le sens du sacrifie, — une si divine conception, — que de se tenir ainsi toujours prêt à immoler ce que l’on a de meilleur, pour des motifs que condamnent l’honneur et le devoir ! Par ces défaillances dans l’ordre du langage, nous compromettons le sort de notre culture, et, chose non moins grave, nous dérangeons l’harmonie universelle : « Une civilisation divisée a des ressources qu’une civilisation unitaire ne connaît pas ».2 C’est la remarque d’un penseur. Par l’unification linguistique s’instaurera donc ici cette unité de civilisation, d’où résultera la décadence. Je répète que, en cette sphère comme dans l’autre, la culture classique sera pour notre race une source de

1 Hors du joug allemand , p. 41.

2 Essais de Morale et de critique . Art. sur Sacy, p. 49.

régénération. Initiés au génie de notre langue par une longue fréquentation des modèles, en possession de tous ses secrets augustes, nos hommes instruits se donneront pour rôle d’en proclamer les droits et de faire descendre jusqu’aux dernières couches, populaires le respect et l’amour de notre parler.

J’ai l’air d’émettre un voeu? Il est tout réalisé dans les campagnes d’ Action Française. Oh ! que leur œuvre a été féconde déjà. J’y mets mes espoirs pour l’avenir. Quelqu’un a dit : « Il n’y a que les âmes faibles qui règlent leurs opinions en vue des succès probables de l’avenir. Je dirai presque que l’avenir n’importe pas à l’honnête homme, puisque, pour se dévouer aux belles et bonnes choses, il n’est pas nécessaire de supposer qu’elles sont destinées à l’emporter ».

Cette pensée, par ailleurs très belle, appelle des correctifs ; elle est empreinte d’un scepticisme par trop olympien. Et, lorsqu’il s’agit d’une chose belle et bonne ainsi que notre langage, l’on se dévoue à sa survivance, non avec une élégance détachée au sujet des résultats lointains de ce dévouement, mais avec la croyance, la certitude qu’il en naîtra des fruits. C’est bien dans cet esprit que l’on travaille chez nous. Notre langue représente trop de choses, sous les mots dont elle est faite, pour que sa défense et son illustration ne sublimisent pas les énergies de l’élite, et ne leur inspirent pas d’aller jusqu’au bout dans les revendications salutaires. L’Illustration de la langue française ! Permettez-moi de donner à ce mot un sens un peu différent de celui qu’il a dans le titre de l’ouvrage célèbre qu’il évoque, et d’en tirer notre dernière considération. Ne nous récrions pas en entendant ce grand vocable. Il s’agit de bien l’expliquer et de le ramener à une juste mesure. La langue française, elle a été illustrée, certes, et par des œuvres insurpassables. La langue française, elle est fixée depuis longtemps ; mais est-elle figée, cristallisée ? C’est chose à voir. Elle est une langue vivante, comme la nation même qui la parle ; or la

vie est diverse et mouvante. Il faut donc que la langue qui l’exprime évolue aussi et manifeste des modalités nouvelles à travers l’unité de son essence. Il a fallu que du latin, forme plastique, naquît une langue française, parce qu’une nation française venait à l’existence ; et il a fallu que de la tradition gréco-latine surgît une littérature française, parce qu’une nation civilisée se réflète en des œuvres de pensée, et que c’est là le signe, la marque de la civilisation,— la réalisation, la création d’images où le génie d’une race se définit et se reconnaît. Où en serait la langue française, si tous les écrivains des vieux siècles s’étaient dit : la langue latine est bien assez riche ; nous n’avons que faire d’inventer un nouvel organisme. Et où en serait la littérature française si tous les humanistes en fussent restés au trésor de la latinité ? Mais ces deux choses sont nées sans délibération préconçue ; elles sont le fruit nécessaire de l’élaboration d’une race nouvelle ; elles sont en fonction de sa personnalité distincte. Et où en serait la littérature française contemporaine si l’admiration du classicisme avait tari dans ses grands écrivains la source du génie ? La nature refait indéfiniment les mêmes formes, selon l’expression d’un poète. Et pour en venir à une conclusion, la çulture classique, conservatrice de notre âme, sauvegarde de notre langage, doit s’épanouir chez nous en des œuvres littéraires qui portent notre empreinte spéciale.Notre vie française, en se développant au sein d’une ambiance nouvelle, a revêtu des caractères qui la diversifient de la vie française, telle que nos pères l’ont puisée à son foyer même. Il y a, en France, des physionomies différentes selon les différentes régions.

Pourquoi voudrait-on que notre physionomie n’ait pas eu ce côté plastique qui fait qu’elle se soit prêtée aux forces tendant à la modeler selon un typé nouveau ? Et de même qu’en France, à l’heure qu’il est surtout, se produit un réveil de la littérature

régionaliste, au 110m de ce principe que la « beauté» c’est l’unité dans la diversité » pourquoi chez nous le mouvement littéraire n’obéirait-il pas à la même loi et ne suivrait-il pas la même impulsion ? « C'est en nous sentant profondément de notre terroir, a dit M. Pierre Lasserre, que nous nous sentirons français, pas de nom seulement, mais d’âme et en réalité ».x Notre terroir, à nous, c’est le sol canadien. Il faut nous y poser solidement, le fouiller, pour qu’il en sorte et en monte une sève, la sève natale, laquelle se traduira en des productions originales et profondes. Et ce sera notre manière de montrer que nous sommes bien français- Le génie français est créateur. Donnons-nous un entraînement classique très pur. Et puis, laissons l’âme de la race opérer là-dessus. L’on a dit de Péguy qu’il « lui fallait vivre sur son âme ».x En ne travaillant que sur son âme, Péguy a tout de même trouvé de sublimes choses. Nous, puisons sans cesse à la source classique, et travaillons sur notre âme, je veux dire exploitons notre histoire, nos coutumes, nos paysages, tout ce qui nous individualise en quelque sorte, et nous situe à part dans la grande famille française. Il faut produire, il faut créer, selon la ligne de nos traditions. A quand le chef-d’œuvre, la série des choses immortelles ? Ce n’est pas ce qu’il faut se demander. Combien d’essais et d’ébauches fait l’artiste avant d’arriver à son chef-d’œuvre ? Combien faut-il qu’une nation épuise de générations d’écrivains avant d’arriver à se réaliser dans le génie qui l’incarne et la résume ? Ces mystères de l’esprit nous échappent. Ce que nous savons, c’est que son devoir est de s’exprimer par les arts et les lettres, et de montrer qu’elle est animée d’une existence supérieu-

1 Mistral, p. 163 et Seq. Cité par Armand Praviel dans La Renaissance Méridionale au 19e s. p. 465 du Correspondant du 10 février 1920.

1 René Johannet. Projets littéraires et Propos familiers de Charles Péguy. Le Correspondant du 25 sept. 1919, p. 1022.

re, puisqu’elle a ses penseurs et sès écrivains. Que la richesse infinie de la littérature française ne nous écrase pas de sa majesté, ne nous plonge pas dans une sorte d’anéantissement cérébral ! Cet héritage est à nous ; il faut nous en nourrir, y prendre surtout une discipline intellectuelle. L’admirer uniquement, se dire que l’on n’atteindra jamais à ces sommets, se décourager devant tant de perfection, ne rien faire, serait se fermer à la plus haute leçon que cet héritage nous donne, et renoncer à le perpétuer comme il veut l’être, non comme un trésor inerte, mais comme une chose mobile et vivante, beauté féconde et inspiratrice, idéal toujours en un « perpétuel devenir ».

Mesdames et Messieurs,

Je termine ici ce trop long travail. Bossuet disait, c’était dans son discours de réception à l’Académie : « Nous n’égalons jamais nos propres idées ». Je sais mieux que personne que je n’ai pas égalé les idées que j’avais à vous exposer ; je savais d’avance que l’expression n’atteindrait pas à la hauteur du sujet ; je vous l’avais loyalement confessé. Si, du moins, à travers mes pauvres paroles, vous avez vu un acte d’amour envers la culture française, et un acte de foi en sa survivance et son rayonnement ici, par le ministère de notre race, je me consolerai de mon insuffisance. Au reste, la cause que je voulais servir était toute gagnée auprès de vous ; et vous n’aviez pas attendu mes faibles accents pour comprendre l’idéalisme de notre génie, pour travailler à son expansion, pour lui jurer une inviolable fidélité.

Nouveautés

de la bibliothèque de " l’Action française

Paraîtront en mai 1920 :

Vieille Maison

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ACADIE, Tome I et II, in-8,

chacun $3.50

Le tome III paraîtra au cours de l’été 1920.

DEPORTATION DES ACA- DIENS, (La), 5 ' x 7y2, 30

pp. .10

EAUX-FORTES et TAILLES- DOUCES, in-4, 340 pp. riche reliure toile, titres or, 1.50

TRAGEDIE ACADIENNE (La)

en préparation.

MYSTERE DE L’EUCHARIS- TIE, in-8 petit, 200 pp. 60

LACORDAIRE — LE MOINE ET L’ORATEUR. — Impression de luxe, avec un autographe de Lacordaire sur parchemin, 7% x 9^. — 110 pp. .75

Service ds librairie de L’Action française

Immeuble -La Sauvegarde ^ Montréal.

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