SCÈNE IV
VICTOIRE, BIBERLOT.
BlBERLOT , paraissant au fond avec son parapluie et un pelitpaquet. Mamzelle Victoire, si ous plaît?
VICTOIRE, se retournant. Ah ! mon Dieu !
BIBERLOT, la reconnaissant.' C est elle!...
VICTOIRE. Biberlot!... mon mari!...
BIBERLOT. En propre personne... qui te rapporte un cœur brûlant (montrant le paquet) et un déshabillé tout frais acheté à la foire de Brives-la-Gaillarde.
VICTOIRE, troublée et distraite. Un déshabillé... certainement... C'est bien aimable; mais que viens-tu faire ici, malheureux?
BIBERLOT. Je viens t'ouvrir mes bras... et te presser sur ce cœur fidèle qui depuis six mois en éprouve le besoin. . . (à part) mélangé de jalousie.
VICTOIRE. Tomber chez les gens comme une bombe... toi qui m'avais promis dans tes lettres de rester au moins un an dehors...
BIBERLOT. Ah! voilà!... l'homme propose... et le guignon dispose.
Il s'asseoit.
VICTOIRE. Est-ce que tu comptes t'instal- 1er ici?
BIBERLOT. Je boirais bien une goutte de quelque chose, situ en avais.
VICTOIRE. Hein!
BIBERLOT. Le soleil. . . la poussière. . . j'ai le gosier d'un sec!...
VICTOIRE, lui donnant une bouteille et un verre. Allons! voyons... rafraîchis-toi bien vite.
BIBERLOT, se versant. A la bonne heure , à ta santé... (// hoit.) Tiens! il est gentil!...
VICTOIRE. Dépêche-toi donc.
BIBERLOT. Tu veux savoir le pourquoi de mon retour imprévu. . . voilà. . . Tu n'ignores pas. Victoire, qu'après avoir consommé ton fonds de cabaret de la barrière de la Chopinette, faute de consommateurs, et pendant que tu cherchais à rentrer en condition, j'étais parti en qualité de cuiseur de bitume, avec un entrepreneur de mes amis; cet homme ne se proposait rien moins que de doter la ville de Brives-la-Gaillarde des bienfaits du trottoir en bitume. . . [S' interrompant. ) Je mangerais bien une tranche de quelque chose, si tu en avais.
VICTOIRE. Ah ça, est-ce que tu crois....
BIBERLOT. Ce gredin de petit vin m'a ouvert l'appétit. . . j'ai l'estomac d'un creux !. . .
VICTOIRE. Ehben! il est sans gêne. (Prenant un plat dans le buffet.) Tiens, voilà un restant de jambon... mais dépêche-toi... Si monsieur. . .
BIBERLOT. K'apas peur. (// se sert.) Nous v'ià donc partis pour Brives-la-Gaillarde par celle de la rue Saint-Honoré de Gaillarde. Arrivés à Brives, la première chose que nous voyons, c'est que nous ne voyons pas le moindre vestige de trottoir. . . nous qui venions pour les incruster d'asphalte!... c'était vexant! Cependant nous ne perdons pas courage , et après plusieurs semaines et plusieurs mois de solHcitations, de pétitions et de recommandations, on finit par nous confier une petite place large comme la main. . . et que les Brivois... les gaillards !... ont la fatuité d'appeler la grande place!... Enfin! c'est bon!... et ton jambon aussi.
VICTOIRE, impatientée. Mon petit Biberlot, je t'en prie. . .
BIBERLOT. Je m'installe donc au milieu de cet emplacement avec ma marmite et ma cuillère à pot. . . et je me mets à cuisiner ma purée. . . que ça vous répandait un parfum de patchouli!... toute la ville s'est tenu le nez
LA CUISINIERE MARIEE.
pendant huit jours et huit nuits... ça commençait déjà à ne pas mettre notre ragoût en bonne odeur auprès des Brivois... Enfin, le huitième jour, un dimanche, jour de foire et de revue, nous livrons aux autorités gaillardoises la place parfaitement bitumée. Il faisait un soleil des plus dardants; la garde nationale, bravant les feux de cet astre, se range de front sur notre asphalte, on exécute l'exercice du fusil. . . très-bien. . . on passe à la charge en douze temps... parfait!... il ne restait plus qu'à défiler devant le drapeau. Le colonel commande : « Par file à gauche. . . arche !. . . » Rien ! personne ne bouge ! cet officier supérieur, étonné, récidive son ordre. . . « Pas accéléré... arche!...» Rien!... immobiles... On voyait bien des genoux qui cherchaient à aller; mais les pieds! bernique, collés... enracinés comme une allée depeuphers. . . Notre farceur de bitume, échaufl'é par un astre du jour beaucoup trop crâne, s'était permis de retenir la milice gaillardoise par la plante des pieds. Il fallut toutes les pioches du pays pour déraciner la revue. . . qui sans ce secours serait restée là pendant plusieurs années. . . Tu comprends qu'après cette aventure fantastique, notre système de pavage fut pour jamais foulé aux pieds par les Brivois-les-Gallardois. . . . Il fut question de nous assommer... Mon entrepreneur partit le soir même pour Carpentras, avec l'intention d'y renouveler des essais... et moi je viens à Paris auprès d'une épouse adorée... bien décidé à y couler mes jours et à ne plus couler aucune espèce de bitume.
VICTOIRE. Rester ici!... mais tu n'> penses pas!
BIBERLOT. Au Contraire... j'y ai beaucoup pensé: l'état de fondeur de trottoir m'embête horriblement... je ne peux pas mordre à la chose... son odeur me fait éternuer... et loin de toi. Victoire, l'amour et la jalousie m'inspirent les idées les plus capitales... Victoire, je suis jaloux comme un dromadaire africain. . . je suis jaloux de ton fruitier, de ton charbonnier... et de ton porteur d'eau; je me ligure des choses désagréables pour un mari, je me figure...
VICTOIRE. Des bêtises. . .
BIBERLOT, avec force. Pourquoi que tu as renié le nom de ton époux?... Pourquoi que VOUS vous êtes parée du titre fallacieux de demoiselle ?
VICTOIRE. Mais je te l'ai écrit dix fois : parce que mes bourgeois ne veulent pas d'une cuisinière mariée.
BIBERLOT. Et à cause?
VICTOIRE. Sous prétexte qu'un mari de cuisinière nuit toujours aux provisions de la maison. •
BinERJ.OT, la bouche pleine. Quel préjugé !
VICTOIRE. Mais lu me fais perdre mon temps... j'ai un grand dîner à faire... même que Monsieur m'a promis cent écus s'il est content de mon dîner !
BIBERLOT. Cent écus!... comme ça m'irait... moi qui n'ai que ça d'économies!
Il tire de sa poche deux échantillons d'asphalte.
VICTOIRE. Qu'est-ce que ça?
BIBERLOT. Mes échantillons de pavé. . . deux fragments de la grand'place de Brives-la- Gaillarde. (// les donne à Victoire, qui les pose sur la table où sont les provisions.) Cent écus!...
VICTOIRE. Et de plus, mamzelle Amanda. . . la nièce des bourgeois. . .
BIBERLOT. Eh ben ?
VICTOIRE. Elle doit me donner 500 francs sur sa dot, après son mariage.
BIBERLOT. En tout huit cents...
VICTOIRE. Juste de quoi racheter une petite guinguette hors barrière.
BIBERLOT. Nom d'un trottoir, ça m'irait bien mieux que le bitume.
VICTOIRE. Mais si le bourgeois te trouve ici. . . il me met à la porte.
BIBERLOT. Sapristi ! je file... En tout huit cents ! Je vas me loger en garni chez la mère Durand.
VICTOIRE. C'est ça, et demain en allant au marché!...
BIBERLOT. Convenu.
VICTOIRE , prêtant Voreille. Ah ! mon Dieu!
BIBERLOT. Hein!...
VICTOIRE. On monte l'escalier...
BIBERLOT. Fichtre!
VICTOIRE. Les bourgeois... nous sommes perdus. . .
BIBERLOT. Fourre-moi quelque part.
VICTOIRE, à la porte du fond. On approche... vite... vite... dans ma chambre.
Elle lui indique la S*-' porte du côté gauclie.
BIBERLOT. Par OÙ ?... par là... suffit.
Il entre par méprise dans la chambre de M™*" Pelitgris:
VICTOIRE. Ciel ! que fait-il ! dans la chambre de madame !
Elle veut aller à lui, mais entendant entrer, elle s'arrête tremblante.
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